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Syrie: « La France doit aider Assad à combattre Daesh »

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Interview avec le général Jean-Bernard PINATEL, publiée par « Le Figaro », le 06 Septembre 2015 : interview publiée par « Le Figaro » avec Jean-Bernard PINATEL.

A visualiser, au même sujet, l’interview accordée, le 07 Septembre 2015, à la chaîne TV LCI : interview télévisée pour la chaîne LCI avec Jean-Bernard PINATEL.

Pour le général Jean-Bernard PINATEL, la France ne doit pas intervenir au sol en Syrie mais devrait aider financièrement et logistiquement l’Iran, l’Irak et l’armée d’Assad pour combattre au mieux Daesh.

Le Figaro - Selon Le Monde, François Hollande réfléchirait à frapper Daesh en Syrie, et selon un sondage Odoxa pour Le Parisien, 61% des Français sont favorable à une intervention de nos troupes au sol. La France doit-elle intervenir militairement en Syrie ?

Jean-Bernard PINATEL* - La France ne doit pas intervenir au sol en Syrie. Nous devons en revanche fournir un appui logistique, technique et financier à ceux qui combattent déjà Daesh sur le terrain, comme le font les Russes. Il faut aider les trois pays en première ligne: l’armée syrienne loyaliste, l’Iran et l’Irak. Oui, il s’agit de dictateurs ou de milices mais ils représentent un moindre mal par rapport au mal absolu qu’incarne Daesh. D’ailleurs, en laissant entendre qu’il veut combattre Daesh en Syrie, c’est le revirement politique auquel Hollande s’est résolu.

Jusqu’alors la France avait choisi de déstabiliser Assad tout en combattant Daesh via des frappes aériennes en Irak. Or on ne peut pas jouer sur ces deux tableaux. Il est temps d’abandonner le rêve du Printemps arabe, le rêve d’imposer la démocratie par les armes en faisant tomber Assad. Il doit être notre ami provisoire car il est aussi l’ennemi de notre ennemi absolu. Sur le terrain, les militaires connaissent leur travail. La France doit aider les États syriens et irakiens en leur fournissant les systèmes d’armes, le renseignement, la logistique et la formation dont ils ont besoin. Il faut également améliorer l’efficacité des frappes aèriennes en envoyant en première ligne des forces spéciales pour guider les tirs et éviter autant que faire se peut de tuer les civils dont Daesh se sert comme bouclier. Évidemment, cette action doit être coordonnée avec tous les acteurs intervenant sur ce théâtre d’opérations y compris l’Iran et la Russie. De plus, il faut empêcher Daesh de renouveler ses ressources.

Comment affaiblir les ressources de Daesh ?

Le président turc Erdogan se livre à un double jeu qui doit cesser. Officiellement, la Turquie fait partie de la coalition opposée à l’État islamique. Dans les faits, le pays lui ouvre sa frontière et lui permet de réaliser toute sortes de trafics d’armes et de pétrole. Le trafic de pétrole de contrebande représente pour Daesh 50 millions de dollars de recettes par mois. En empêchant la Turquie de jouer ce double jeu et en fermant réellement la frontière, Daesh serait déjà fortement affaibli. L’État islamique ne pourrait plus non plus se réapprovisionner en armes. Il faut tordre le bras à Erdogan. Là, on créerait les conditions politiques nécessaires à la réussite de l’opération militaire.

Une intervention militaire aurait-elle un impact positif sur la crise des migrants ? Aiderait-elle les populations en exil à pouvoir rentrer chez elles ?

Évidemment ! Il ne faut pas prendre les Syriens pour des attardés. Ils n’aspirent qu’à vivre chez eux. Et ce sont les bourreaux barbares de Daesh qu’ils fuient en masse. Quand ils vivent dans des zones sous le contrôle d’Assad, ce sont surtout quelques opposants politiques qui cherchent à fuir le pays. C’est ce qui me fait penser qu’il vaut mieux un dictateur éclairé que des millions de morts et des millions d’exilés. Ce n’est peut-être pas d’une grande morale politique mais c’est pragmatique. Quand De Gaulle s’était allie à l’URSS pour combattre les nazis il n’était pas pour autant devenu un communiste convaincu, mais avait identifié les nazis comme l’ennemi à abattre absolument. Il est temps de faire pareil avec Daesh.

*Jean-Bernard PINATEL est un général de II° section.
Auteur du blog Géopolitique et géostratégie, il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages, dont « Carnets de guerres et de crises » aux Editions Lavauzelle, 2014.


Les conditions politiques à remplir pour vaincre Daesh

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L’afflux de migrants venant du Moyen Orient et les drames humains qui en sont la conséquence incite à répondre à deux questions : qu’est-ce qui permet l’enracinement de Daesh au Moyen-Orient ? Comment vaincre cette organisation terroriste ?

Répondre à ces questions c’est mettre en lumière les facteurs déterminants de la stratégie victorieuse de Daesh face à l’indétermination stratégique occidentale écartelée entre des objectifs inconciliables.

En effet, le califat, un an après sa proclamation par Abou Bakr al-Baghdadi, révèle un quadruple échec.

En premier lieu l’échec de la stratégie politique et militaire américaine en Irak. Politique d’abord, avec le choix d’un premier Ministre, Al Maliki, qu’ils ont mis en place en 2006 et ont soutenu jusqu’en 2014, le laissant exercer un pouvoir sans partage et fondé exclusivement sur la communauté chiite. Ils ont ainsi fermé les yeux lorsqu’il a bafoué la constitution de son pays, pourtant inspiré par eux, en n’attribuant pas les ministères importants (intérieur et défense) qui devaient être dévolus aux Sunnites et aux Kurdes. Militaire ensuite. En effet, depuis sa reformation par les américains, la nouvelle armée irakienne, dont Al Maliki se méfiait, était mal équipée, gangrenée par la corruption, le népotisme, la formation insuffisante, l’absence de moral et la volonté de se battre. Ces sont les milices shiites, (dirigées, encadrées, formées et équipées par l’Iran et appuyées par des Iraniens et des libanais du Hezbollah avec le général Qasem Soleimani [1] à leurs têtes) qui ont sauvé Bagdad, repoussé Daesh à l’Ouest du Tigre et qui ont représenté plus des 2/3 des forces engagées dans la reconquête de Tikrit. Enfin, si les frappes de la coalition ont un certain effet d’attrition sur les forces de Daesh, sans forces terrestres en état de se battre, cet effet reste limité et est obtenu au prix de dégâts collatéraux importants sur civils, les habitations et les infrastructures, engendrant la colère des populations sunnites locales.

Échec également des monarchies gériatriques du Golfe Persique qui ont contribué à l’émergence de Daesh dans le but de renverser le régime bassiste et alaouite d’Assad et de le remplacer par un pouvoir sunnite ami. Aujourd’hui Daesh, en contrôlant le gouvernorat d’Al Anbar et les 420 km de frontière commune avec l’Arabie Saoudite, menace ce royaume qui se méfie de son armée, de sa minorité chiite, de la moitié de sa population étrangère et qui est en guerre sur ses frontières Sud avec les rebelles Hutis.

Échec de la Turquie qui considère les kurdes dont 15 millions sont turcs comme sa première menace et qui laisse sa frontière ouverte, offrant une base arrière aux djihadistes pour vendre leur pétrole, se ravitailler en armes et munitions et soigner leurs combattants [2]. Erdogan a espéré ainsi renverser Assad et restaurer l’influence séculaire de la Turquie sur la Syrie.

Échec de l’Europe et, au premier lieu de la France, qui ont cru à un printemps arabe et qui, diabolisant le régime d’Assad, sont co-responsables du départ de plusieurs milliers de jeunes européens en Syrie, générant, par un effet boomerang, une menace sur leur propre territoire.

Les seuls gagnant à l’heure actuelle sont les Kurdes et l’Iran

Vainqueurs en Irak dès lors qu’ils étaient correctement équipés, les Peshmergas ont clairement démontré leur valeur militaire. Vainqueurs en Syrie où, malgré l’attentisme Turc, et avec l’aide des frappes américaines, ils ont repris Kobané. Vainqueurs en Turquie où, pour la première fois, ils rentrent en masse au Parlement et deviennent désormais une force politique avec laquelle Erdogan devra compter.

C’est l’engagement des milices iraniennes sur le sol irakien qui ont sauvé Bagdad. Confrontés à la déroute de l’armée irakienne à Ramadi, capitale du gouvernorat d’Al Anbar, par Daesh, les américains, pragmatiques, ont compris que sans l’appui terrestre iranien ils n’arriveraient pas à vaincre Daesh. Alors qu’il se refuse toujours à engager des troupes au sol, l’accord préliminaire sur le nucléaire iranien témoigne d’une modification de la stratégie d’Obama confronté au risque de perdre son investissement irakien [3] et de voir son allié saoudien directement menacé.
A partir de ce constat combattre Daesh demandera du temps car les frappes aériennes sont relativement inefficaces contre un ennemi totalement imbriqué dans la population.

Les conditions nécessaires à la mise en œuvre d’une stratégie gagnante contre Daesh sont :

  • exiger de la Turquie, membre de l’OTAN, qu’elle ferme sa frontière à Daesh, mette fin à tous ses trafics qu’elle autorise sur son territoire et cesse ses frappes contre les Kurdes ;
  • stopper toutes les actions de déstabilisation du régime d’Assad jusqu’à l’éradication du califat ;
  • faire pression auprès du gouvernement irakien pour une mise en œuvre effective du programme de réconciliation nationale [4];
  • mettre en place auprès des Peschmergas et des milices iraniennes et irakiennes des contrôleurs aériens avancés pour optimiser l’efficacité des frappes aériennes durant les offensives ;
  • ne pas trop compter sur une reconstruction rapide de l’armée irakienne tant que ne seront pas votées les deux lois d’amnistie générale et de fin de la débassification.

Tant que ces conditions politiques ne seront pas réunies l’engagement de troupes au sol occidentales contre Daesh serait faire tuer nos soldats pour un résultat aléatoire.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Le major général Soleimani, 58 ans dirige depuis 1998 Al-Qods, force d’intervention extérieure (à l’image de nos forces spéciales) de l’Iran. Chef brillant tacticien et charismatique, sa force est destinée à soutenir les chiites au Moyen-Orient. C’est lui qui contribue à bâtir la branche armée du Hezbollah libanais. En 2012, il engage les forces armées d’Al-Qods dans le conflit syrien et en 2015 au Yémen.

[2] Alahed

[3] « Globalement les américains ont dépensé davantage à ce jour en Irak depuis mars 20 que pour l’ensemble du deuxième conflit mondial », Général Vincent Desportes, « La guerre probable », Economica, octobre 2009, page 12.

[4] Lire : http://www.geopolitique-geostrategie.fr/jean-bernard-pinatel/analyses/irak


Analyse de la situation géopolitique, politique et militaire en Irak - 15 juillet 2015

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Contexte géopolitique

Le fait du mois : Obama contraint de modifier sa stratégie au Moyen Orient
A la suite, à la mi-Mai, à la prise par Daech de capitale du gouvernorat d’Al Anbar, évacuée pratiquement sans combat par l’armée irakienne, force est de constater que, désormais, Daech menace directement Bagdad, que l’armée irakienne n’est pas en état de défendre la capitale et que les frappes aériennes de la coalition occidentale n’ont que peu d’effet sur les capacités offensives de Daech.

Face à cette situation le Président américain, avec pragmatisme semble avoir tiré la leçon de l’échec de sa stratégie pour combattre Daech.

Après 9 mois de frappes aériennes, il devenait clair que Daech avait non seulement la capacité de s’enraciner en Syrie et en Irak mais aussi de s’emparer de Bagdad et de menacer l’Arabie Saoudite. Et puisque Obama se refusait à renvoyer dans le bourbier du Moyen-Orient des troupes au sol, la seule option possible qui lui restait pour contenir la progression de Daech et à fortiori de le battre était de modifier sa position vis-à-vis des milices chiites et de leurs soutiens iraniens [1]. Cela s’est traduit concrètement sur le terrain par : 1) la mise en veilleuse des critiques américaines vis-à-vis des milices chiites et de leur soutien par les forces iraniennes; 2) la décision de fournir un appui appui aérien aux miliciens chiites, notamment celles de Bader, d’ Assab Ahl Al Hak, au hezbollah irakien et aux brigades de paix qui combattent Daesh à Al Anbar; 3) une cohabitation des forces soutenues par l’Iran et des soldats américains a été observée sur La base aérienne Al-Taqaddum (OACI : ORAT, Taqaddum signifiant progrès en arabe) située dans le gouvernorat d’Al Anbar, à environ 74 kilomètres à l’ouest de Bagdad [2]; 4) dans la deuxième quinzaine de juillet, le porte-parole officiel de l’Organisme de Mobilisation Populaire qui regroupe toutes les milices chiites en Irak, Ahmad Al Assadi [3], effectuera une visite aux États-Unis [4]. Enfin comment ne pas envisager que la nécessité de s’appuyer sur l’Iran pour combattre Daech ait facilité l’accord sur le nucléaire iranien, signé le 14 juillet à Vienne malgré l’opposition des républicains et d’Israël.

Une situation politique figée

Alors que le contexte international a connu une évolution marquante, la situation politique en Irak n’a guère évoluée durant le mois de juin et début juillet.

L’incapacité du premier ministre Hayder Al Abadi à faire adopter par les députés les projets de loi concernant la garde nationale, l’amnistie générale et la débaassification témoigne du fossé de méfiance qui s’est creusé entre les trois communautés chiites, kurdes et sunnites.

Concernant la garde nationale, la Commission Sécurité et Défense du parlement irakien a confirmé l’existence de ces divergences entre l’Alliance Nationale (chiite), l’Union des Forces (sunnite) et l’Alliance du Kurdistan. Elles sont relatives au rattachement de la garde nationale et à son niveau d’armement. l’Alliance Nationale (chiite) veut que la garde nationale soit rattachée au commandant en chef des forces armées irakiennes, c’est-à-dire au premier ministre (chiite) tandis que l’Alliance de Forces (sunnite) veut qu’elle soit rattachée et gérée par les gouvernorats ou par le ministère irakien de la défense qui est dirigé par un sunnite. De plus, l’Union des Forces (sunnite) ne veut pas que la garde intervienne dans d’autres gouvernorats tandis que l’Alliance Nationale (chiite) veut permettre ces interventions dans d’autres gouvernorats sous le commandement du commandant en chef des forces armées irakiennes. L’armement de la garde est également l’objet d’une opposition. Les parlementaires sunnites veulent qu’il soit lourd tandis que les Chiites veulent qu’il soit léger et moyen. Quant aux Kurdes, ils refusent la présence de la garde dans les zones litigieuses du Nord.

Concernant le projet de loi d’amnistie générale, les députés sunnites ont appelé le premier ministre Hayder Al Abadi, dans un communiqué publié le 22 juin, à retirer son texte, soulignant le non-respect par le gouvernement des accords politiques passés lors de sa formation. Selon eux, le projet de loi est vidé de son réel sens par le texte du gouvernement et ne fait qu’accentuer et consacrer les injustices vis-à-vis des milliers de sunnites qui ont été torturés pour leur extirper de faux aveux [5] et qui ont été jugés selon l’article de loi 4 sur le terrorisme.

Pour ce qui concerne le projet de loi de débaasification, l’Alliance Nationale (chiite) a appelé à respecter les engagements pris et les accords politiques conclus entre les forces politiques du pays mais a, en même temps, affirmé qu’elle s’abstiendrait à voter le projet de loi de débaasification, liant son vote au vote d’une loi interdisant et criminalisant le parti Baas. Ce que rejette l’Union de Forces (sunnite).

Enfin, la Commission d’Équilibre gouvernementale composée de 7 personnes représentatives des différentes communautés irakiennes, qui figurait dans l’accord sur lequel est fondé le gouvernement d’Al Abadi, a été formée et a commencé son travail pour choisir les noms des candidats aux postes de vice-ministre [6]. Là encore l’opposition et la méfiance entre les communautés freine ses travaux.

Situation militaire et sécuritaire

Une situation militaire sans changement

Les offensives de libération de Ramadi et des autres localités d’Al Anbar qui devaient être lancées en juin, ont été reportées sine die. Toutefois, le pilonnage des positions de Daech par l’aviation et par l’artillerie n’ont pas cessé à Garma, à 62 km à l’ouest de Bagdad et à l’est de Faluja. Bagdad ne parle que d’une grande offensive sur Faluja qui serait lancée après la fin du ramadan.

Une situation sécuritaire toujours aussi dégradée dans les 5 gouvernorats sunnites

Au Nord de l’Irak. Au Kurdistan, la situation sécuritaire était calme au mois de juin. Les Peshmergas ont mené des actions limitées dans certaines régions contrôlées par Daesh à Kirkuk et Salah Dine. A Diyala, la conséquence du Limogeage du maire sunnite de Diyala et la nomination à sa place d’un Chiite, membre de la milice Badr, ne s’est pas fait attendre : les attentats à la voiture piégée ont augmenté en juin par rapport aux mois précédents. Le mois de juillet s’annonce encore bien plus sanglant [7]. Au gouvernorat de Salah Dine, à Béji, les combats entre Daesh et les milices chiites font toujours rage.

A Bagdad, le nombre des attentats à la voiture piégée a beaucoup diminué pendant la deuxième moitié de juin [8].

Au Centre et au Sud de l’Irak, la situation était calme en juin. Aucun attentat n’y a été perpétré. C’est également le cas à Karbala et à Najaf où plusieurs voitures piégées venant d’Al Anbar ont été saisies.

Le nombre de morts par attentats en Irak au mois de juin reste très élevé et s’établit à 703. Ils se répartissent ainsi: Niveneh 104 attentats ont fait 229 morts ; Al Anbar 117 attentats ont fait 202 morts ; Salahuldein 80 attentats ont fait 120 morts; Bagdad 68 attentats ont fait 79 morts ; Kirkuk 35 attentats ont fait 49 morts ; Diyala 29 attentats ont fait 24 morts.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Un responsable irakien proche du premier ministre Hayder Al Abadi qui l’a accompagné récemment pendant la tenue de la conférence de Paris pour discuter de la stratégie internationale contre Daesh a déclaré que la coalition occidentale conduite par Washington avait commencé à changer son avis vis-à-vis de l’Organisme de Mobilisation Populaire des milices chiites.

[2] Le porte-parole du Pentagone, le colonel Steven Warn, a dit qu’il n’y avait aucune interaction entre les 450 soldats américains se trouvant dans cette base et les miliciens chiites qui y sont stationnés.

[3] Ahmad Al Assadi est, d’ailleurs, le chef de la milice chiite Kataib Jund Il Imam (Brigades des Soldats de l’Imam).

[4] Cette visite est,de facto, une reconnaissance par Washington qu’elles sont devenues la force militaire la plus efficace d’Irak.

[5] Pour sa part, la Commission Juridique du parlement irakien a souligné l’importance de la loi d’amnistie générale, surtout dans les circonstances actuelles du pays. C’est l’avis également de l’Alliance du Kurdistan qui a affirmé que cette loi était l’une des lois importantes du document de base du programme politique de la formation de l’actuel gouvernement irakien.

[6] Correspond aux directeurs généraux de l’administration française.

[7] On vient d’apprendre que vendredi 17 juillet, dans le gouvernorat de Diyala la communauté chiite irakienne a été la cible d’un terrible attentat-suicide par camion piégé, alors qu’elle s’apprêtait à célébrer la fin du Ramadan. Le bilan provisoire s’élève à 90 morts, 17 disparus et plus de 120 blessés.

[8] Le 17 juin, les forces de l’ordre de Karbala ont découvert au point de passage entre Al Anbar et Karbala 7 voitures piégées. Ce qui a incité le commandant en chef des forces armées irakiennes à le fermer. Cette fermeture est à l’origine de la diminution des attentats à Bagdad car la plupart des voitures piégées qui entraient à Bagdad passaient par ce point.


« Menace russe » : on cherche midi à quatorze heures ?

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Le think tank américain Pew Research a récemment effectué un sondage sur la «menace russe» auprès des populations des pays faisant partie de l’Otan.

La question principale a été rédigée ainsi: « Si la Russie attaque l’un de vos voisins membres de l’Otan, pensez-vous que vos pays doivent utiliser la force militaire pour le défendre? ». Les résultats du sondage témoignent d’une méfiance grandissante des Européens vis-à-vis de l’Alliance. La majorité des habitants des pays de l’OTAN en Europe (52 pour cent) ne croient pas que leurs pays doivent faire la guerre à la Russie au cas où celle-là s’en prend à l’un des membres de l’Otan. Seules les populations des USA et du Canada (à 56% et 53% respectivement) sont persuadées qu’une opération militaire contre « l’agresseur russe » est nécessaire. Sans surprise, en Europe les partisans les plus acharnés de l’Otan sont les Anglais (49 %) et les Polonais (48%). Mais le couple franco-allemand se montre moins belliqueux. 53 % des Français et 58% des Allemands pensent que leurs pays ne doivent pas utiliser la force militaire pour défendre un voisin en danger. Cela contredit le majeur principe, le but même de l’Alliance qui consiste à unir les forces pour défendre ne serait-ce qu’un membre attaqué.

N’en déplaise aux Américains, l’idée même d’une éventuelle attaque russe véhiculée par la propagande outre-Atlantique semble peu crédible. Général Jean-Bernard Pinatel livre son explication dans une interview accordée à la radio Sputnik: « Pour beaucoup d’Européens qui connaissent la Russie la menace russe n’est pas crédible. En France, on sait que le général qui dirige le renseignement militaire a témoigné devant l’Assemblée nationale en disant que l’Otan a essayé de désinformer les Européens sur une « agression imminente » russe au moment de la crise avec l’Ukraine et avant les accords de Minsk-2. Heureusement, nos renseignements notamment satellites français ont démontré que c’est faux, c’était de la désinformation ». Le contre-amiral et essayiste François Jourdier, quant à lui, considère que le temps de la guerre froide est révolu. Les Européens ne considèrent plus la Russie comme une menace pareille à celle que représentait l’Union soviétique. Puisqu’aujourd’hui la Russie est un partenaire idéal de l’Europe face aux menaces réelles, telles que le terrorisme…

Les responsables russes ont à plusieurs reprises démenti la possibilité d’une attaque contre l’Otan. Mais à chaque fois que Barack Obama évoque des principales menaces mondiales, la « menace russe » se met à côté du terrorisme djihadiste et de l’Ebola, déclarations relayées par les autorités européennes. D’après les informations de l’Associated Press, les experts militaires américains vont encore plus loin en proposant d’effectuer des frappes nucléaires contre la Russie pour la punir de prétendues violations du traité de 1987 sur les Forces nucléaires à portée intermédiaire et cela dans le contexte des discussions que les USA mènent avec leurs partenaires européens concernant le déploiement des armes nucléaires en Europe. Lors du Salon du Bourget-2015, la ministre de l’armée de l’air des Etats-Unis Deborah Lee James a assuré qu’il est nécessaire de déployer les avions de chasses Lockheed Martin F-22 Raptor en Europe parce que la Russie est la principale menace militaire des USA. Mais pourquoi entraîner les Européens dans leur provocation?

Selon J.-B. Pinatel, l’Otan aura de moins en moins de crédibilité car des menaces imaginaires ont pour but de convaincre la population américaine qu’il faut payer des impôts pour maintenir la suprématie militaire des USA. « Les Américains ont le budget militaire le plus important du monde, 640 milliards de dollars. Le général Eisenhower qui avait été président des USA avait dit que le complexe militaro-industriel des USA menaçait la démocratie aux USA. Aujourd’hui c’est exactement le cas, poursuit Général Pinatel. — Les Américains, pas plus que les Européens, n’ont pas envie de payer les impôts pour une menace qui n’existe pas. Toute administration américaine n’a qu’un but, c’est de créer des menaces fictives ». Le deuxième objectif, c’est d’empêcher l’union russo-européenne qui était en train de naître au cours de la dernière décennie. Le contre-amiral Jourdier le confirme: « Les USA craignent un rapprochement entre l’Europe et la Russie. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour l’empêcher. Ils voudraient aboutir à la signature du Traité transatlantique qui, j’espère, ne sera jamais signé. Si on le signe, ça fera de l’Europe un satellite des USA non seulement militaire par l’Otan mais économique par ce traité. Et ils ont indiscutablement manipulé la crise ukrainienne dès le début ».

La formulation de la question posée par Pew Research relève de l’époque de la confrontation entre les blocs soviétique et occidental. Malgré la rhétorique de la guerre froide que les USA essayent de réactiver, les Européens se montrent plus prudents et de bon sens. Les résultats du sondage font foi d’une réévaluation du rôle de l’Otan par les Européens. La moitié des pays membres de l’Alliance ne sont pas prêts à participer à ses opérations militaires. La vocation de cette structure militaire pose de plus en plus de questions. C’est un défi non seulement pour le Bloc atlantiste mais pour les leadeurs des pays européens qui essayent d’éluder les différences existant entre les pays de l’Europe.

Il ne s’agit plus de confrontation idéologique. La Russie se présente comme un partenaire fiable de l’Europe. Mais l’hystérie antirusse est un moyen de convaincre les Européens que l’existence de l’Otan est indispensable dans le monde actuel. Il s’avère que la menace venant de la Russie soit beaucoup moins réelle pour l’Europe que la menace américaine. L’Otan envisageant d’entraîner le continent européen dans plusieurs guerres, le Tafta représentant un vrai danger pour le marché de l’UE et la santé des Européens.

Victoria Issaïeva

Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur.

Source : Sputnik France
Date de publication : 16/06/2015


Analyse de la situation géopolitique, politique et militaire en Irak - 15 juin 2015

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Contexte géopolitique et politique de la situation en Irak

14 ans après l’intervention illégale des États-Unis en Irak à laquelle la France de Jacques Chirac avait refusé de participer et un an après la prise de Mossoul par l’Etat Islamique, la fin du principe de l’intangibilité des frontières issues de la décolonisation constitue le scénario le plus probable de l’avenir du Moyen-Orient.

En effet, 2015 marquera probablement la fin de l’objectif des États-Unis d’implanter par la force une démocratie en Irak dans laquelle les différentes communautés sont associées dans un pouvoir démocratiquement élu.
Face à la menace de l’extrémisme salafiste de Daech, soutenu par une majorité des tribus sunnites, ce sont les shiites extrémistes qui sont en passe de l’emporter. Comme dans toutes les autres minorités shiites du Moyen-Orient ils rêvent de créer ensemble un grand empire shiite dirigé par l’Iran et son Velayat-e faqih (Gouvernement du docte religieux).

En effet, il apparait clairement en ce début du mois de juin 2015 que les partis shiites irakiens au pouvoir ont abandonné l’objectif d’une réconciliation nationale et sont en majorité acquis à l’idée d’un gouvernement identitaire shiite sous l’influence directe de l’Iran [1]. Rien ne semble plus pouvoir faire détourner ces partis de cet objectif stratégique. Ils ont définitivement rangé dans les poubelles de l’histoire les principes et les règles de la démocratie, la constitution irakienne, le partenariat national, les accords politiques visant à respecter les spécificités ethniques et religieuses des irakiens.

En l’absence d’une intervention terrestre occidentale extrêmement improbable, la reconquête des gouvernorats sunnites, dans lesquels Daech a conforté son emprise avec la prise de Ramadi, capitale du gouvernorat d’Al-Anbar, ne pourra pas être le fait d’une armée nationale irakienne. Alors que les Etats-Unis s’efforcent de la reconstruire depuis 9 mois, après l’avoir stupidement dissoute en 2002, les forces irakiennes se sont débandées à Ramadi abandonnant à l’ennemi le matériel moderne qui venait de leur être livré.

Le califat, un an après sa proclamation par Abou Bakr al-Baghdadi, révèle un triple échec : l’échec de la stratégie politique et militaire américaine au Moyen-Orient ; l’échec des monarchies gériatriques du Golfe Persique qui ont contribué à l’émergence de Daech qu’ils espéraient utiliser pour renverser le régime d’Assad et le remplacer par un pouvoir sunnite ami ; l’échec de l’Europe et, au premier lieu de la France, qui ont cru à un printemps arabe et qui, diabolisant le régime d’Assad, sont co-responsables du départ de plusieurs milliers de jeunes européens en Syrie, générant, par un effet boomérang, une menace sur leur propre territoire.

Les seuls gagnant à l’heure actuelle sont les Kurdes. Vainqueurs en Irak dès lors qu’ils étaient correctement équipés les Peschmergas ont clairement démontré leur valeur militaire. Vainqueurs en Syrie où, malgré l’attentisme Turc, et avec l’aide des frappes américaines, ils ont repris Kobané. Vainqueurs en Turquie où, pour la première fois, ils rentrent en masse au Parlement et deviennent désormais une force politique sur laquelle Erdogan devra compter.

C’est aussi grâce aux Kurdes que l’on voit se dessiner une stratégie américaine alternative. En effet, le président de la province autonome du Kurdistan, Massoud Barzani, a déclaré, le 6 mai, devant le Conseil de l’Atlantique Nord et l’Institut Américain pour la Paix que le Kurdistan indépendant était imminent et que ce processus était irréversible, soulignant toutefois qu’il faut l’envisager de façon pacifique. Au cours de ce déplacement à Washington, Barzani a effectué des entretiens avec le président américain Barack Obama et avec le vice-président Joe Biden portant sur la campagne militaire contre Daesh et sur le soutien américain aux Kurdes irakiens. A noter qu’à plusieurs reprises, le vice-président américain Joe Biden a laissé entendre qu’il était partisan d’un projet divisant l’Irak en trois entités autonomes : shiite, sunnite et kurde, projet qui était inscrit en filagramme dans le projet de budget pour la Défense préparé par le Congrès américain [2].
Pour les États-Unis, cette stratégie dont Joé Biden est partisan, aurait l’avantage de les faire sortir de l’ambiguïté actuelle d’un soutien à la fois aux monarchies sunnites et à un Etat irakien qui semble chaque jour un peu plus tourner le dos à une politique de réconciliation nationale avec les sunnites.

Situation militaire et sécuritaire

Le 17 mai, les combattants de Daech ont pris Ramadi à la suite de combats très violents. Selon des témoins oculaires, les combattants de Daech ont attaqué le bâtiment de la mairie de Ramadi, où
étaient retranchés les soldats irakiens, avec plusieurs voitures blindées piégées qui ont explosé à l’entrée de la mairie, tuant et blessant des dizaines de soldats irakiens. Ensuite, tous les autres bâtiments publics de Ramadi sont tombés entre les mains des combattants de Daech qui ont capturé aussi plusieurs soldats irakiens. Face à cette offensive rapide, l’armée irakienne a évacué son QG de Ramadi qui se trouvait sur le bord de l’Euphrate, à un kilomètre du siège du gouvernement local.

Quelques heures avant l’offensive de Daech, les avions américains avaient lancé des raids sur ses positions situées dans la région de Jazzera, tout proche de Ramadi et d’où est partie l’offensive sur Ramadi, démontrant une fois de plus que, sans troupes au sol voulant se battre, l’appui feu aérien ne peut être décisif.
Après cette débâcle, les Irakiens et les Américains ont accusé l’armée irakienne de fuir le combat.

Le 23 mai, l’armée irakienne s’est retirée aussi du poste frontière de Walid qui était le dernier poste-frontière avec la Syrie restant sous le contrôle des forces irakiennes. Désormais, tous les poste-frontières avec la Syrie se trouvent sous le contrôle de Daech, à l’exception d’un seul qui est sous le contrôle des Peshmergas kurdes.

Avant la conquête de Ramadi par Daech, un veto gouvernemental et américain s’opposait à l’envoi des milices shiites à Al-Anbar. Devant l’urgence, cette interdiction est levée. Bien plus, selon la presse irakienne, des armes lourdes iraniennes et des combattants iraniens se trouvent d’ores et déjà sur le territoire d’Al Anbar pour participer aux combats contre Daesh aux côtés des milices irakiennes pro iraniennes avec le soutien américain en renseignements et appui feu.

A la suite de la prise de Ramadi par Daesh, les craintes d’une attaque de Daesh sur Bagdad se sont fortement accrues au sein de la population d’autant plus que la capitale a connu, le 28 mai, une série d’attentats à la voiture piégée frappant les hôtels de Babel et d’Ishtar, au centre de Bagdad, faisant 14 morts et plus de 40 blessés. Deux voitures piégées garées dans les parkings de ces deux hôtels ont explosé quasi simultanément. Une troisième voiture piégée a été désamorcée sur le parking de l’hôtel de Babel.
Pour rassurer la population le Premier Ministre a déployé des forces armées et des milices shiites supplémentaires ainsi que des chars et des armes lourdes à l’ouest de Bagdad.

A Diyala, la situation sécuritaire est très confuse. Le rythme d’assassinats et d’enlèvements s’est beaucoup accéléré ces derniers jours. Il y avait aussi plusieurs attentats avec des engins explosifs contre des maisons et des mosquées sunnites.
Ces sont toujours les 6 mêmes gouvernorats qui subissent ces attentats [3] alors que dans les 12 autres la sécurité est assurée.

Irak, 15 juin 2015

Cette situation sécuritaire n’altère que faiblement la production de pétrole située en majorité dans le Sud du Pays et dans le Kurdistan. Ainsi par les terminaux pétroliers du sud du pays, l’Irak a exporté, en moyenne, 2.55 millions b/j au cours des premiers 21 jours du mois de mai contre 2.63 millions b/j en avril précédent. Les exportations du nord, via le terminal turc de Jehan, et qui comprennent les bruts de Kirkuk et du Kurdistan ont atteint 500 000 b/j depuis le début de mai contre 450 000 b/j au mois d’avril. Au total, début mai, les exportations pétrolières irakiennes sont restées stables par rapport à avril : 3.05millions b/j contre 3.08 millions b/j. Les revenus pétroliers de l’Irak de mai sont estimés à environ 4 milliards de dollars.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Limogeage du maire sunnite de Diyala et la nomination à sa place d’un Shiite membre de la milice Badr. Pour les Sunnites, il s’agit d’une poursuite de la politique de nettoyage démographique anti sunnite que les autorités shiites cherchent à appliquer en accord avec les Kurdes dans ce gouvernorat à majorité sunnite. Les sunnites sont évincés des postes importants bien qu’ils aient 13 sièges au conseil municipal du gouvernorat qui est composé de 29 sièges. L’Alliance des Forces Irakiennes qui regroupe les députés sunnites au parlement irakien a affirmé, le 27mai, dans un communiqué de presse que ce qui se passe à Diyala était très grave et qu’il constitue une réelle menace pour le partenariat national et une violation des accords politiques passés entre les protagonistes du processus politique. De même, à la demande du premier ministre Hyder Al Abadi, le maire de Ninive a été aussi démis de ses fonctions, le 28 mai, par un vote du parlement irakien, dominé par les Shiites.

[2] Le projet de la loi de défense annuel États-Unis, qui a été publié le 27 Avril par le House Armed Services Committee, exhorte le gouvernement américain à reconnaître les kurdes et les sunnites irakiens comme états séparés et à leur fournir au moins 25 pour cent des 715-millions de dollars d’aide prévue pour le gouvernement irakien au titre de l’aide de la lutte contre le groupe terroriste ISIL. Il propose même d’élever ce chiffre à 60 pour cent de l’aide, soit environ 429 millions de USD. Le texte du projet précise que les Peshmergas kurdes, les forces de sécurité tribales sunnites avec une mission de sécurité nationale, et les sunnites Garde nationale irakienne devraient être considérés comme un pays », ajoutant que cela « permettrait à ces forces de sécurité de recevoir directement de l’aide des États-Unis » : PressTV

[3] Al-Anbar, Dyala, Kirkuk, Niveneh, Salah Ad Din.


Perspectives de la guerre contre Daesh au Moyen-Orient

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La conquête par Daesh de Palmyre et de Ramadi, deux villes clés de Syrie et d’Irak, survient un an après la prise de Mossoul (10 juin 2014) qui a révélé au monde la menace l’Etat islamique. Neuf mois après le début de l’intervention américaine, à laquelle la France participe modestement, tous les experts et les dirigeants politiques s’interrogent sur l’efficacité de la stratégie occidentale. L’analyse ci-dessous apporte des éléments de réponse.

Situation militaire actuelle en Irak et en Syrie

La carte ci-dessous montre clairement que les offensives de Daesh ont été contenues en Irak à l’Est sur le Tigre et au Nord le long de la frontière Turque et du Kurkistan. En revanche ils progressent vers le Sud Irakien.

Au Nord les Peshmergas, qui ont reçu d’importants renforts en armement des Etats-Unis et de la France et un appui aérien de la coalition, ont repoussé Daesh hors de Kobané et des villages alentours qui en contrôlent les abords. De même au cours d’une succession de combat victorieux les Peshmergas ont pris le contrôle des sorties Est, Nord et Ouest de la ville de Mossoul mais se refusent à y pénétrer car cette ville de2 millions d’habitants, qui s’étend sur 250 km2, est à majorité sunnite. A l’ouest les milices shiites, encadrées par des Iraniens et des Libanais du Hezbollah avec le général Qasem Soleimani à leur tête, ont repris la ville symbole de Tikrit en avril 2015 après avoir repoussé Daesh de la ville de Baiji et notamment de son importante raffinerie où la situation reste incertaine car les forces irakiennes sont soumises à de violentes contre offensives de l’Etat islamique.

Repoussé au Nord contenu à l’Est, Daesh fait effort vers le Sud irakien (le gouvernorat d’Al Anbar) où ils viennent de s’emparer de la ville de Ramadi, sa capitale, (début mai 2015) et dans le désert Syrien, prise de la ville de Palmyre (20 Mai).

moyen-orient

Par ailleurs jusqu’au 19 Mai 2015, l’appui direct de la coalition, dont les Etats-Unis assurent la majeure partie de l’effort, n’a mobilisé que des moyens aériens. Daesh s’est parfaitement adapté à cette menace aérienne en se fondant dans la population des villes, en enterrant ses dépôts logistiques et en ne concentrant ses troupes que pour mener des offensives éclairs où, s’imbriquant à ses adversaires, il rend impossible un appui aérien faute d’éléments de guidage avancé largement déployés dans les unités irakiennes.

Ce constat d’impuissance militaire partagé par tous les experts a, semble-t-il, conduit le Président Obama à infléchir récemment sa position de ne pas engager de forces américaines dans les combats au sol. En effet, le 19 Mai, ses forces spéciales [1] ont mené à partir d’Irak une opération commando à al-Amr, à environ 20 miles (32km) au sud de Deir el Zour (Syrie) et ont tué le « ministre du pétrole » de Daesh.

Les perspectives de la guerre contre Daesh

Rien ne permet d’entrevoir dans les conditions actuelles une défaite militaire de Daesh avant plusieurs années. En effet en un an on ne peut noter aucune évolution significative du contexte géopolitique, de la situation politique en Irak et en Syrie, du rapport des forces militaires, de ses moyens financiers. Cette situation figée ne permet pas d’entretenir l’espoir d’une fin rapide de ce conflit, soit par une défaite de Daesh, soit par l’effondrement des régimes Syriens et Irakiens.

Le contexte géopolitique

Au niveau régional, l‘Arabie Saoudite et le Qatar ont pris conscience du risque d’être les prochaines victimes du monstre qu’ils ont contribué à créer et l’aide financière venant de ces pays à la rébellion syrienne s’est considérablement ralentie.

En revanche, la Turquie, concurrent régional de l’Iran, continue de fermer les yeux sur les trafics de Daesh sur son sol, voire lui donne des coups de mains ponctuels par des interventions aériennes.

L’appui de la Russie reste acquis au régime de Bachar Al Assad.

En revanche on peut se demander s’il en sera de même pour l’Iran. Si le soutien de ce pays restera acquis à l’Irak car il va dans le sens de la stratégie américaine, malgré quelques frictions tactiques, la question se pose néanmoins concernant la Syrie et le Hezbollah. En effet, certains indices laissent à penser que le soutien iranien pourrait être sacrifié, après à un accord sur le nucléaire, sur l’autel de la levée des sanctions économiques [2].

Obama, coincé entre des intérêts contradictoires [3] reste incapable de définir une ligne stratégique claire et efficace. Après l’accord sur le nucléaire iranien qui inquiète l’Arabie Saoudite et Israël, le Congrès, dans son projet de budget pour la Défense accroit encore le brouillard. En projetant d’apporter une aide directe aux tribus sunnites et aux Peshmergas, le projet de Budget pour la Défense américain [4] instille l’idée que les Etats-Unis sont favorables à un éclatement de l’Irak [5].

De plus, l’erreur politique de considérer Daesh et Assad « comme les deux faces d’une même pièce », comme l’ont déclaré au Figaro des diplomates français, ne permet pas d’unir toutes les forces en Syrie contre Daesh qui pourtant est le seul des deux adversaires à menacer la France et les Etats-Unis [6]. Cette erreur a portée stratégique est amplifiée par le fait que les Etats-Unis et l’Europe ne font pas les pressions suffisantes sur Erdogan pour qu’il bloque sa frontière aux trafics du Califat. En effet, Daesh profite de sa perméabilité actuelle pour vendre en Turquie son pétrole et son gaz et se réapprovisionner en armes et munitions auprès de trafiquants qui agissent en toute liberté dans un pays où la corruption est endémique. L’enjeu est de taille car cette situation lui permet de se financer à hauteur de 100 millions de $ par mois [7].

Les situations politiques des principaux Etats au Moyen-Orient

Le régime syrien a montré depuis 4 ans sa capacité de résistance grâce à l’appui d’une grande partie de sa population et de l’aide qu’il reçoit de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah libanais.

En Irak, le gouvernement d’Haïder al-Abadi n’arrive pas à mettre en œuvre sa politique de réconciliation nationale du fait de l’opposition d’une partie des partis shiites [8] qui refusent d’accéder aux demandes des leaders sunnites [9].

L’Arabie Saoudite qui a contribué à l’envol de Daech est aujourd’hui inquiète car, contrôlant le gouvernorat d’Al Anbar, Daech n’est plus séparé de l’Arabie Saoudite que par 420 km de frontière alors que les minorités d’obédience shiite s’agitent à ses frontières Sud [10].

Erdogan [11] qui partage l’idéologie des frères musulmans veut imposer son leadership sur l’ancien empire Ottoman. Pour ce faire il doit affaiblir tous les pouvoirs qui constituent un obstacle à ce dessein : la Syrie d’Assad en premier lieu, pouvoir héritier du parti Baas laïque. Mais il veut aussi éviter l’émergence d’un Etat Kurde d’où son refus d’aider les combattants kurdes durant le siège de Kobané. L’Iran shiite ensuite, qui est, par son soutien à l’Irak et à la Syrie, son principal concurrent au Moyen-Orient.

Daesh est donc le « compagnon de route » [12] des visées d’Erdogan car affaiblissant la Syrie et l’Irak, il favorise l’accomplissement de son dessein sans pour autant constituer une menace puisque la Turquie tient le robinet de la seule voie possible pour la vente au marché noir de son pétrole.

Les capacités militaires des acteurs en présence

Daesh ne pouvant concentrer des forces importantes du fait de l’appui aérien américain est incapable de prendre Bagdad. Mais en revanche aucune force en Irak n’est capable de reconquérir l’ensemble du terrain perdu tant qu’une armée nationale ne sera pas en l’état de le faire. En effet, la coalition refuse d’appuyer les actions des milices shiites et une partie des shiites refuse la présence sur le sol irakien des forces américaines. C’est en particulier le cas de Muqtada Al Sahr [13] qui a été le principal opposant qui a conduit au retrait total des forces américaines en décembre 2011. De même, l’Iran ne peut intervenir avec son armée régulière et notamment son aviation sans s’aliéner les Etats-Unis.

En Irak, ce sont aujourd’hui les milices shiites, dirigées, encadrées, formées et équipées par l’Iran et appuyées par des Iraniens et des libanais du Hezbollah avec le général Qasem Soleimani [14] à leurs têtes qui ont sauvé Bagdad, repoussé Daesh à l’Ouest du Tigre et qui ont représenté plus des 2/3 des forces engagées dans la reconquête de Tikrit. L’armée irakienne dont les américains essayent de former actuellement 9 brigades ne possèdent que peu d’officiers compétents du fait de la loi sur la débassification qui a écarté tous les anciens officiers supérieurs de l’armée de Saddam Hussein. Il est de notoriété publique à Bagdad qu’elle est gangrenée par la corruption, le népotisme, la formation insuffisante et l’absence de moral et de volonté de se battre.

Enfin, le pouvoir Syrien, replié sur la Syrie utile, est en capacité de durer tant que la Russie acceptera de lui livrer des armes et des munitions et de lui avancer de quoi payer son armée.

En conclusion

Tous les facteurs analysés jouent dans le sens d’une guerre longue et indécise.

Cette situation fait le jeu des industriels de l’armement américains qui peuvent ainsi présenter à des citoyens ignorants de la complexité du monde, un adversaire dont ils grossissent à l’envie les capacités mais qui est crédible pour une Amérique toujours traumatisée par septembre 2011 car Daesh est le seul « Etat » à avoir déclaré la guerre aux Etats-Unis. Cela leur permet de donner du corps à la fable [15] qu’ils racontent aux américains sur cette menace afin de maintenir les dépenses militaires au niveau sans précédent de 640 milliards de dollars, près de 20 fois le budget militaire français.

L’Europe est la seule qui a un intérêt puissant à l’élimination de Daesh. Mais elle est incapable de définir une politique étrangère et de défense commune. Elle subit cette situation sans rien proposer alors que Daesh menace directement sa sécurité et son développement, le Moyen-Orient constituant avec la Russie des débouchés naturels pour les entreprises européennes.

La seule initiative diplomatique qui pourrait renverser le cours des choses est une initiative commune de la France et de la Russie. Mais cela supposerait que François Hollande se débarrasse de son à priori idéologique qui a mis la France hors-jeu [16] d’un Moyen-Orient où ses prédécesseurs avaient toujours su préserver son influence et sa capacité de médiation.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Le Pentagone a identifié le haut responsable de l’EI comme un tunisien ayant pris le nom d’Abou Sayyaf (arabe pour « père de l’épée »). Les commandos l’ont tué avec une douzaine d’autres hommes, avant de retourner en Irak avec deux prisonnières, Oumm Sayyaf, l’épouse du chef de file de l’EI et une femme Yazidi de leur ménage. Des hélicoptères américains Huey et des avions à décollage vertical Osprey ont transporté les commandos d’une base en Irak à al-Amr, le plus grand champ de pétrole syrien, à environ 30km au sud de Deir el Zour, dans le désert de l’Est.

[2] Lire à ce sujet : Iran: après l’accord sur le nucléaire, une guerre pour les dollars ?

[3] Soutien aux monarchies sunnites du Golfe, aide à l’Irak shiite, accord nucléaire avec l’Iran, volonté de ménager la Turquie membre de l’OTAN.

[4] Le projet de budget de la Défense se propose de fournir une aide militaire directe aux Peshmergas et aux tribus sunnites ce qui nécessite de leur attribuer la qualité juridique d’Etat.

[5] C’est d’ailleurs ce que pensent certains analystes qui considèrent qu’Exxon-Mobil est derrière cette proposition : Exxon défie Bagdad au Kurdistan.

[6] Néanmoins devant la menace terroriste sur notre sol une inflexion de la politique étrangère de la France est souhaitée par de plus en plus de responsables politiques et d’experts de tous bords qui estiment qu’en guerre de 2 maux, il faut choisir le moindre : Des parlementaires français rencontrent Bachar Al Assad.

[7] Lire à ce sujet : Daesh engrange 90 millions $/mois de la vente du pétrole.

[8] Elles sont manipulées en sous-main par son prédécesseur Al Maliki qui n’a pas abandonné l’espoir de revenir au pouvoir.

[9] Dont les principales sont : le rôle et de la place des milices chiites du Rassemblement Populaire sur l’échiquier tant militaire que politique, la loi de la garde nationale et la surpression de la loi de débaasification.

[10] Entretien : Pour sortir du brasier.

[11] Erdogan et la tentation du retour à l’Empire ottoman.

[12] Ce terme a été utilisé pour les intellectuels français qui soutenaient l’URSS dans les années ’50 et ’60.

[13] Iraqi cleric warns US Congress against sectarian bill.

[14] Le major général Soleimani, 58 ans dirige depuis 1998 Al-Qods, force à l’image de nos forces spéciales. Chef brillant tacticie, sa force est destinée à soutenir les chiites au Moyen-Orient. C’est lui qui contribue à bâtir la branche armée du Hezbollah libanais. En 2012, il engage les forces armées d’Al-Qods dans le conflit syrien et en 2015 au Yémen.

[15] Daesh passe le niveau 1 (sur 3) vers la guerre mondiale.

[16] Lire : Les trois erreurs politiques et stratégiques de François Hollande sur le dossier syrien ont affaibli l’influence de la France dans le monde.


Analyse de la situation géopolitique, politique et militaire en Irak – 14 Mai 2015

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Synthèse de la situation politique et sécuritaire de l’Irak

En avril 2015, le contexte géopolitique et sécuritaire de l’Irak a continué de se dégrader sous l’effet de plusieurs facteurs :

  • le Gouvernement du premier ministre Hayder Al Abadi est affaibli par son incapacité à mettre en œuvre la politique de réconciliation nationale du fait des initiatives sectaires de son prédécesseur;
  • aucune amélioration notable de la situation militaire n’a été réalisée durant ce mois alors que, parallèlement, la situation sécuritaire se dégrade à nouveau dans les 5 gouvernorats où Daech développe ses actions;
  • la porosité de la frontière avec la Turquie se confirme. Cette complicité de la Turquie permet à Daech de vendre son pétrole au marché noir en Turquie, de s’y ravitailler en armes et munitions tandis que l’aviation Turque continue ses incursions dans l’espace aérien syrien;
  • dans le gouvernorat d’Al Anbar, Daech accentue sa pression profitant de l’opposition des tribus sunnites et des États-Unis à l’intervention des milices Chiites. La solution pourrait venir d’Amman où une délégation irakienne négocie les conditions d’une aide directe de la Jordanie aux tribus sunnites de ce gouvernorat
  • le congrès américain, dominé par les conservateurs, a proposé dans le projet de loi sur la Défense de considérer les forces sunnites et Kurdes comme des Etats afin de pouvoir les aider directement [1]. Cette initiative malvenue a été perçue à Bagdad comme une volonté de démembrement de l’Irak [2]. Voté à la quasi-unanimité par la Commission des affaires étrangères de la chambre des représentants du Congrès, ce projet a entrainé une réaction immédiate du gouvernement irakien tandis que Muqtada Al Sahr [3] proférait des menaces contre les intérêts américains en Irak.

Situation politique

Le Gouvernement du premier ministre Hayder Al Abadi est affaibli d’une part par son incapacité à mettre en œuvre la politique de réconciliation nationale notamment du fait des initiatives sectaires de son prédécesseur. Des désaccords profonds persistent, en effet, sur des questions controversées et essentielles comme celle du rôle et de la place des milices chiites du Rassemblement Populaire [4] sur l’échiquier tant militaire que politique, celle de la loi de la garde nationale et celle de la surpression ou le maintien de la loi de débaasification.

Par ailleurs, le projet de loi de la chambre des représentants du Congrès américain prévoie d’attribuer aux Peschmergas et aux forces des tribus sunnites la qualité d’Etat pour pouvoir les aider directement sans passer par le gouvernement irakien dominé par les Chiites. La Commission des affaires étrangères de la chambre des représentants du congrès a déjà voté, presque à l’unanimité, ce projet. Pour relativiser les effets de cette initiative, l’ambassade américaine de Bagdad a tenu à déclarer que le projet n’était fondé sur aucune base juridique et qu’il ne reflétait pas la position officielle des États-Unis.

Néanmoins ce projet a provoqué un tollé dans les rangs des partis pro-gouvernementaux et des milices chiites. Le gouvernement l’a catégoriquement rejeté, le considérant comme une intervention inadmissible dans les affaires intérieures du pays. En revanche l’Alliance des Forces qui regroupe les formations parlementaires sunnites et les Kurdes se sont félicités de la possibilité de recevoir une aide directe en passant sous silence la reconnaissance d’Etat qui est nécessaire pour que cette aide directe soit légale. Bagdad n’a pas manqué de souligner que ce projet de loi américain prévoit aussi d’inviter les milices chiites du Rassemblement populaire à rejoindre les rangs de la garde nationale[5] dont la création n’est pas prête d’aboutir car elle nécessite le vote d’une loi au Parlement et que les partis shiites, majoritaires, n’en veulent pas.

Par ailleurs, l’ex premier ministre irakien Nouri Al Maliki s’oppose désormais ouvertement à son successeur affichant ainsi, aux yeux de tous, sa volonté de revenir au pouvoir. Pour ce faire, il cherche à se faire connaitre comme chef des milices du Rassemblement Populaire dont il a visité les positions à Samara et Tikrït. A cette occasion il leur a suggéré de confisquer les terres et les maisons qui y ont été prises par elles aux sunnites. De plus, le 27 avril, ses partisans ont manifesté devant la zone verte, où siège le gouvernement irakien, pour exiger qu’il soit nommé commandant du Rassemblement Populaire et que les combattants shiites puissent aller combattre Daech dans le gouvernorat d’Al Anbar.

Situation militaire et sécuritaire

Les opérations militaires

Aucune opération d’envergure des forces gouvernementales n’a été entreprise au cours du mois d’Avril. Au contraire Daech, après avoir perdu la bataille de Tikrït, a maintenu la pression dans le gouvernorat de Salah Dine où la situation sécuritaire n’est pas encore totalement sous contrôle des troupes progouvernementales ni dans la ville, elle-même, ni dans ses environs, notamment à la raffinerie stratégique de Béji entre Tikrit et Mossul. Daech a repris, le 26 avril, des parties importantes de cette raffinerie, incendiant des réservoirs pétroliers. Les troupes irakiennes ont lancé une contre-offensive et les combats continuaient toujours fin Avril.

Daech a aussi accentué sa pression dans le gouvernorat d’Al Anbar et dans les zones limitrophes du gouvernorat de Salah Dine. Les terroristes se sont emparés de l’écluse de Tharthar [6] à la suite d’une attaque déclenchée par une voiture piégée qui a fait des dizaines de morts et de blessés parmi les soldats irakiens. Les commandants de la 1ère division et de la 1ère brigade ont été tués au cours de cette attaque. Lors de ces opérations, des dizaines de soldats et de miliciens chiites ont été encerclés au bord du lac de Tharthar et massacrés par les combattants de Daech. Le commandement du Rassemblement Populaire des milices chiites a accusé le ministre de la défense irakien d’être responsable de ce massacre, appelant à une enquête et à sa démission. Les forces pro-gouvernementales ont été obligées de lancer une vaste opération militaire pour reprendre le contrôle de l’écluse et en chasser les combattants de Daech.

Au poste-frontière de Trébil, à la frontière avec la Jordanie, Daech a lancé une série de trois attaques suicidaires par voitures piégées. Dans un communiqué de presse, Daech a fait savoir que ces attaques ont été menées par trois kamikazes de nationalités belge, française et sénégalaise. Egalement à Karbala au Sud de Tikrit, et plus au Sud dans le gouvernorat d’Al Anbar plusieurs actions de Daech ont été signalées. Ainsi le 25 avril, la mairie d’Ain Tamer qui se trouve à l’ouest de Karbala et à 108 km au sud de Bagdad a annoncé que Daech avait coupé la route entre le district de Rahalié et l’est de Faluja en dynamitant un pont important dans cette région d’Al Anbar.

Situation sécuritaire

A Bagdad, la situation sécuritaire s’est à nouveau détériorée. Les attentats, les explosions, les assassinats, les enlèvements et des cadavres inconnus torturés et jetés au bord de la route ont réapparu. Le nombre des a fortement augmenté en avril. Mais le jour le plus sanglant est le 27 avril au cours duquel 8 voitures piégées ont explosé quasi simultanément dans la partie ouest de Bagdad, faisant de très nombreux morts et blessés.

Au Kurdistan, le 17 avril, une voiture piégée a explosé à Erbil, près du consulat américain, au quartier D’Aine Kawa, faisant trois morts et cinq blessés.

En Avril, dans les 6 gouvernorats dans lesquels Daech développe ses actions, on a compté 525 attentats contre 366 en mars soit une augmentation de + 43%. Dans les 12 autres gouvernorats la situation sécuritaire continue d’être maitrisée.

Avant que l’on connaisse le bilan complet des morts des attentats du 27 avril à Bagdad, ces attentats ont fait dans les six gouvernorats 772 morts contre 323 en mars soit + 239% d’augmentation. Le nombre des tués se répartit ainsi : Al Anbar 222 (77) ; Salahuldein : 225 (90) ; Niveneh : 163 (83) ; Kirkuk : 59 (54) ; Dyala : 7 (22) et Bagdad : 96 (48).

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Le projet de la loi de défense annuel États-Unis, qui a été publié le 27 Avril par le House Armed Services Committee, exhorte le gouvernement américain à reconnaître les kurdes et les sunnites irakiens comme états séparés et à leur fournir au moins 25 pour cent des 715-millions de dollars d’aide prévue pour le gouvernement irakien au titre de l’aide de la lutte contre le groupe terroriste ISIL. Il propose même d’élever ce chiffre à 60 pour cent de l’aide, soit environ 429 millions de USD. Le texte du projet précise que les Peshmergas kurdes, les forces de sécurité tribales sunnites avec une mission de sécurité nationale, et les sunnites Garde nationale irakienne devraient être considérés comme un pays », ajoutant que cela «permettrait à ces forces de sécurité de recevoir directement de l’aide des États-Unis »: PRESSTV.

[2] Cette opinion est partagée par Dean Henderson, American columnist and environmental activist, who firmly believes that the ISIL will destabilize Iraq, ending in a new country of Kurdistan where Exxon Mobil (an American multinational oil and gas corporation headquartered in Irving, Texas) awaits the privatization of oil there in the large Kirkuk oilfield: PRESSTV.

[3] Al-Sadr said on Wednesday that if the bill is passed, Iraq will no longer be a safe place for the US, and its interests will become the target of attacks by the Iraqis who will never accept the “division of their country.” »We are obliged to lift the freeze on our military wing … and begin hitting US interests in Iraq and outside it,” said Sadr, who once led the powerful Mahdi Army and still enjoys huge influence among the Shia population: PRESSTV.

[4] Les milices du Rassemblement Populaire ont été formées à la suite d’un appel lancé, le 13 juin 2014 à Karbala, par le porte-parole du grand chef religieux chiite Ali Sistani aux Chiites pour se porter volontaires et porter les armes afin de combattre Daech, considérant cette guerre comme une guerre sainte.

[5] Ce qu’a confirmé, l’ambassadeur américain en Irak, Stewart Jones, dans une déclaration de presse faite le 23 avril soulignant que c’était pour éviter qu’il y ait des pertes humaines amies lors des frappes aériennes occidentales contre Daech. Il a révélé que Washington remettra, l’été prochain, à Bagdad les appareils F16 promis et que le congrès américain avait consacré plus d’un milliard de dollars pour équiper en armes neuf brigades irakiennes. Concernant la bataille de libération de la ville de Mossoul, l’ambassadeur américain a affirmé que les Etats-Unis aideraient les forces armées irakiennes par des frappes aériennes et par des renseignements, précisant que la bataille sera lancée sur cinq axes de combat.

[6] L’importance de l’écluse de Tharthar est stratégique de cette écluse car elle contrôle le débit de l’eau du lac de Tharthar qui pourrait inonder de vastes territoires d’Al Anbar et de Bagdad si le barrage était rompu. Son lac artificiel est considéré comme l’un des plus grands du monde.


Entretien : Pour sortir du brasier

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PROCHE-ORIENT : Après la Syrie et l’Irak, la guerre confessionnelle enflamme le Yémen. Le général Pinatel décrypte les issues possibles.

« Sud Ouest » : Pourquoi le Yémen a-t-il basculé à son tour dans la guerre confessionnelle ?

Général Jean-Bernard Pinatel

Général Jean-Bernard Pinatel
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Jean-Bernard Pinatel [1]. Parce que depuis la réunification du pays, en 1990, la minorité chiite zaïdite, qui représente 45% de la population, a été marginalisée puis réprimée après la rébellion conduite en 2004 par Hussein al-Houthi visant à obtenir une plus grande autonomie pour les chiites dans la province nord de Saada. C’est de ce leader, tué par l’armée yéménite, que les rebelles tirent leur nom. Soutenus par le Hezbollah et l’Iran, ils ne veulent pas du projet fédéral du président de transition, Abd Rabo Mansour Hadi.

Comment interprétez-vous l’intervention militaire de Ryad ?

L’Arabie saoudite est convaincue que sa propre minorité chiite – officiellement 10% des habitants, mais sans doute près de 20% – menace la stabilité du royaume. La situation au Yémen, à son flanc sud, l’inquiète d’autant plus qu’au nord elle est sous pression de Daesh, qui a enrôlé plusieurs milliers de Saoudiens et ne cache pas sa volonté de libérer les lieux saints de l’islam. L’armée saoudienne est suréquipée et entraînée par les États-Unis. Pourtant, les dirigeants n’ont en elle qu’une confiance limitée, au point de demander au Pakistan et à l’Égypte de déployer 30 000 soldats à la frontière nord.

L’Arabie peut-elle espérer que la reconquête de l’Irak sur l’État islamique allégera la menace ?

À court terme, non. Car il faudra sans doute plusieurs années aux Irakiens pour chasser Daesh de leur sol, et ce malgré le soutien de l’Iran et les frappes aériennes conduites par les États-Unis. En Irak, le problème est militaire, puisque l’armée n’est pas encore opérationnelle. Mais il est surtout politique, car l’unité irakienne est rompue. Malgré les assurances données aux sunnites par le nouveau Premier ministre irakien, son prédécesseur Maliki continue à tirer les ficelles : c’est lui qui a créé les milices chiites qui sont allées participer à la reprise de Tikrit. Et il est sans doute derrière les attentats antisunnites qui ont lieu à Bagdad.

La reprise de Mossoul, la deuxième métropole d’Irak, n’est donc pas pour demain ?

En effet. Car, même si Mossoul est déjà en partie encerclée à l’est et au nord, la coalition va hésiter à s’y attaquer par des frappes aériennes en raison de l’imbrication de Daesh dans
la population et de la dispersion des arsenaux. La ville est ravitaillée : des avions se posent à l’aéroport, et la grande porosité de la frontière turque permet à Daesh de vendre des cargaisons de pétrole à prix cassés sur le marché turc. En l’absence d’un réel engagement de la Turquie aux côtés de la coalition, chasser l’État islamique d’Irak reste illusoire.

Cela ne dépend-il pas aussi de l’évolution en Iran, en Syrie, voire en Ukraine ?

Bien sûr. Guerres confessionnelles et enjeux géopolitiques sont si liés qu’on ne s’en sortira pas sans associer toutes les parties. En Syrie, cela signifie inviter Téhéran et Moscou autour de la table. Et les Européens doivent être à l’initiative, car Obama, qui ne peut pas être leader à cause de la fin prochaine de son mandat, voudrait qu’on garde de lui l’image d’un président qui a laissé une situation plus apaisée. Cela suppose, côté français, de corriger la politique étrangère « émotionnelle » qui a fait perdre au pays les cartes qu’il détenait dans la région.

Recueilli par Christophe Lucet

Source : Sud-Ouest

[1] Général deux étoiles, Jean-Bernard Pinatel, consultant international en intelligence économique.


Analyse de la situation géopolitique, politique et militaire en Irak – 10 avril 2015

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Le contexte géopolitique

Evaluer la situation politique et militaire de l’Irak et le déroulement des opérations suppose une compréhension du rôle des acteurs régionaux et des puissances mondiales et nécessite de prendre en compte quelques faits et des retours d’expérience incontestables.

Evaluation de situation

Le contexte géopolitique régional ne permet pas d’envisager une victoire rapide des forces irakiennes soutenues par les frappes aériennes des États-Unis contre Daech.

Les États-Unis, naviguent au plus près sans ligne stratégique clairement identifiable car ils essayent de ménager les chèvres sunnites (La Turquie, qui aide en sous-main Daech, et l’Arabie Saoudite) et le choux shiite (l’Iran qui fut leur allié privilégié jusqu’à la chute du Shah dont ils convoitent le marché cf. l’accord préliminaire sur le nucléaire et qu’ils espèrent éloigner ainsi de la Russie et de la Chine). Leurs frappes aériennes ne peuvent qu’affaiblir ponctuellement Daech car Obama se refuse à engager des troupes au sol.

L’Arabie Saoudite est inquiète et menacée à sa frontière Nord par ceux-là même qu’elle a contribué à renforcer alors qu’elle doit faire face au Sud aux rebelles Huttis.

Le gouvernement irakien divisé et incapable de mettre en œuvre un programme de réconciliation nationale. Son armée n’est pas en état de combattre. Ce sont les milices shiites encadrées par l’Iran qui se battent mais aussi commettent des exactions contre les civils sunnites creusant le fossé avec la communauté sunnite. Les Kurdes ne s’engagent que dans les zones où ils sont majoritaires.

Ainsi, l’Iran apparaît aujourd’hui comme l’acteur majeur et incontournable au Moyen-Orient et son jeu reste ouvert. Seul acteur engagé au sol en Irak et en Syrie (avec le Hezbollah) contre Daech, il est probable que si un accord définitif sur le nucléaire est signé et si les sanctions économiques qui le frappent sont levées, Téhéran devra s’engager à mettre en veilleuse son soutien actuel au Hezbollah et aux Huttis du Yémen.

Les constats et faits à prendre en compte

L’armée irakienne est incapable de libérer seule les zones conquises par l’Etat Islamique. Depuis sa reformation par les Américains, la nouvelle armée irakienne, dont Al Maliki se méfiait, est gangrenée par la corruption, le népotisme, la formation insuffisante et l’absence de moral et de volonté de se battre. Ces sont les milices shiites, (dirigées, encadrées, formées et équipées par l’Iran et appuyées par des Iraniens et des libanais du Hezbollah avec le général Qasem Soleimani [1] à leurs têtes) qui ont sauvé Bagdad, repoussé Daech à l’Ouest du Tigre et qui représentent plus des 2/3 des forces engagées dans la reconquête de Tikrit. Enfin, ce sont les combats au sol qui sont décisifs. Les frappes de la coalition ont un effet d’attrition des forces de Daech et d’appui des troupes au sol mais cela se réalise au prix de dégâts collatéraux importants sur civils, les habitations et les infrastructures, engendrant la colère des populations sunnites locales.

La Turquie d’Erdogan, membre de l’OTAN, joue, pour le moins, un rôle ambigu dans ce conflit irako-syrien car elle laisse sa frontière ouverte et permet à Daech d’écouler son pétrole (1 à 2 millions de barils par jour sur son sol au marché noir) et de se réapprovisionner y compris en armes et munitions auprès d’une multitude de trafiquants qui ont corrompu tous les responsables locaux.

Le pouvoir gériatrique et monarchique saoudien [2] est inquiet et menacé. Il craint un renversement possible d’alliance américain qui semble se dessiner avec l’accord préliminaire de Genève sur le programme nucléaire iranien. Bien plus, le pouvoir n’a ni confiance dans son armée ni dans une partie de sa population (10% de shiites et 30% de travailleurs émigrés). La guerre civile syrienne que Ryad a contribué à développer par le soutien financier apporté aux révolutionnaires n’a pas abouti à la chute d’Assad mais a favorisé l’éclosion de Daech qui contrôle aujourd’hui la majoritées villes et les routes du gouvernorat d’Al Anbar, avec ces 420 km de frontière commune. A coup de pétrodollars, Ryad s’achète des alliés: l’Egypte et le Pakistan qui ont déjà déployés plus de 30 000 soldats à sa frontière Nord et cherche à les inciter à s’engager au sol contre les Huttis au Yemen [3].

Les États-Unis sont écartelés entre la volonté de briser Daech et leur désir de ne pas couper les ponts avec leur allié Turc qui aide en sous-main leur ennemi désigné. Le désir d’Obama de se rapprocher de l’Iran shiite (accord préliminaire sur le nucléaire), le principe de réalité qui leur commande d’accepter le soutien au sol des combattants iraniens en Irak tout en gérant le risque de ne pas aller jusqu’à la rupture avec leur allié sunnite saoudien déstabilisé à ses frontières et à l’intérieur (Daech au Nord, une minorité shiite remuante à l’intérieur située dans la région le plus riche en pétrole (région de Bahrein) et les rebelles shiites Huttis à leur frontière Sud).

La France veut combattre Daech tout persévérant dans son erreur stratégique de vouloir aussi combattre le régime d’Assad [4] sans tenir compte de la capacité de résistance du régime d’Assad, soutenu aujourd’hui par plus de 50% de la population syrienne.

Situation politique en Irak

En mars, C’est l’implication de l’Iran dans les opérations militaires contre Daech et le rôle joué par les milices chiites dans la conduite de ces opérations qui a été au centre de la vie politique en Irak.

Plusieurs déclarations mettent en cause le rôle des milices shiites dans la guerre contre Daech.

Sur un plan extérieur

Le 5 mars, dans une conférence de presse tenue conjointement avec le secrétaire d’Etat américain John Kerry, le ministre saoudien des affaires étrangères a estimé que l’Iran s’était emparé du contrôle de l’Irak et exprimé l’inquiétude de l’Arabie Saoudite concernant les interventions iraniennes au Yémen, en Syrie et en Irak. Pour les saoudiens, l’Iran cherche à renforcer ses positions dans toute la région, en Irak mais aussi en Syrie et au Yémen, pour disposer de cartes dans le cas où les négociations sur son dossier nucléaire échouent. Les pays du golfe craignent qu’un accord conclu sur le nucléaire iranien soit agrémenté d’ententes politiques entre les deux parties en leur défaveur, De son côté, le chef d’état-major des armées américaines, le général Martin Dempsey, a averti de la dislocation de la coalition internationale contre Daech si le gouvernement irakien ne règle pas la question communautariste dans le pays et ne mets pas un terme à l’influence iranienne en Irak.

Sur un plan intérieur

Cette déclaration a coïncidé avec un avertissement lancé par l’ancien premier ministre irakien Ayad Alaoui concernant l’accroissement de l’influence iranienne en Irak. Selon lui, c’est l’Iran qui conduit, à distance ou de près par milices chiites interposées comme Bader ou Assab Ahl Alhak, les opérations militaires contre Daech. De même, le chef du service de renseignement du Kurdistan, Masrour Barzani, a exprimé des réserves sur rôle joué par les milices chiites du Rassemblement Populaire dans les combats contre Daech. Il s’est inquiété de leur futur rôle, après la défaite de Daech et la fin des opérations militaires, et du fait que les succès remportés par ces milices n’ont pu avoir lieu sans le soutien financier, militaire et logistique de l’Iran.

De son côté, Human Rigths Watch a publié plusieurs témoignages de rescapés sunnites, évoquant les exactions et les actes de violence et de vengeance commis par les miliciens chiites. A la suite de la publication de ces rapports, Ali Sistani, grand chef religieux chiite, a publié une lettre dans laquelle il a dénoncé ces crimes des milices du Rassemblement Populaire.

Situation militaire et sécuritaire

Situation militaire

L’offensive sur Tikrit a clairement démontrée l’incapacité de l’Irak et de la coalition de porter dans un avenir proche un coup décisif à Daech et notamment de le chasser de Mossul, ville s’étendant sur 400 km2. En effet, un mois après le début de l’offensive, Tikrit ville de 20 km2 et faiblement défendue n’est toujours pas entièrement contrôlée.

Le 1er mars, environ 27 000 combattants progouvernementaux irakiens dont 18 000 miliciens chiites ont déclenché leur grande offensive sur Tikrīt, sans l’appui des frappes aériennes américaines. L’offensive a été qualifiée par les autorités irakiennes de conjointe parce que ses effectifs comprenaient outre l’armée irakienne, la police fédérale, les forces spéciales d’intervention rapide et toutes les milices chiites conduites par Abou Mahdi Almuhindis, considéré par les Etats-Unis en 2009 comme un terroriste international. Ces milices étaient encadrées par des Iraniens et des Libanais du Hezbollah avec le général Qasem Soleimani à leur tête. Face à eux ne se trouvaient qu’une poignée de combattants retranchés et protégés par des milliers de mines et de pièges sur les axes et dans les bâtiments. Suite aux allégations sur les exactions des milices shiites et sous la pression des Etats-Unis, les milices shiites se sont désengagées des combats qui ont été pris en compte par l’armée irakienne appuyée par les frappes de la coalition.

Ailleurs, dans les régions contrôlées par Daech, les actions militaires entreprises tiennent plus à des actions de guérilla qu’à des offensives classiques. Dans les régions de Bagdadi et de la ville de Ramadi, les forces progouvernementales qui ont réalisé quelques gains de terrain mais font l’objet de contre-attaques quasi quotidiennes de la part de Daech. Elles ont néanmoins libéré le district de Karma, à 50 km à l’ouest de Bagdad, tuant plusieurs chefs militaires de Daech.

A Bagdad, la situation sécuritaire s’est améliorée. 400 points de contrôle seront supprimés, selon le vice-président de la commission de sécurité de la municipalité de Bagdad. Il y a eu en mars beaucoup moins de morts par attentats que dans les mois précédents. Mais les assassinats et les enlèvements quotidiens se sont poursuivis.
Au sud du pays, le calme continue de régnier dans les 12 autres gouvernorats. A noter seulement, un attentat à Bassora à la voiture piégée qui a fait 3 morts et 5 blessés, un autre à Myssan où des hommes armés ont assassiné un civil chez lui et un troisième à Babel dans lequel une patrouille de miliciens a été attaquée par des inconnus qui ont pris la fuite après l’attaque, blessant deux miliciens.

Situation sécuritaire

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Les attentats ont causé 383 morts en mars 2015 contre 709 en février dans les régions dans lesquelles Daech est présent. Le nombre des attentats est resté aussi élevé mais ont été plus ciblés et moins meurtriers : Al Anbar 78 (93) ; Salahuldein : 90 (88) ; Niveneh : 83 (85) ; Kirkuk : 54 (21) ; Dyala : 13 (19) et Bagdad : 56 (51).

Dans les 12 autres gouvernorats du Nord et du Sud la situation sécuritaire continue à être sous contrôle.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Le major général Soleimani, 58 ans dirige depuis 1998 Al-Qods, force d’intervention extérieure (à l’image de nos forces spéciales) de l’Iran. Chef brillant tacticien et charismatique, sa force est destinée à soutenir les chiites au Moyen-Orient. C’est lui qui contribue à bâtir la branche armée du Hezbollah libanais. En 2012, il engage les forces armées d’Al-Qods dans le conflit syrien et en 2015 au Yémen.

[2] Le “royaume gériatrique”, car les 34 princes qui composent le conseil familial sont essentiellement des vieillards, dont certains sont malades. L’ancien prince héritier Abdul Aziz, qui a été ministre de la Défense pendant 25 années, est mort d’un cancer il y a quatre ans, alors qu’il n’était plus très jeune, et son successeur, le prince héritier Nayef, est mort il y a deux ans., Salmane Abdul Aziz Al Saud, un autre de leurs frères, qui vient de monter sur le trône, aura bientôt 80 ans est en mauvaise santé.

[3] Source Intelligence on line. Arrivé en urgence à Riyad le 3 avril, le chef d’état-major jordanien, le général Mashal Mohammad al-Zaben, a d’ores et déjà donné son accord à un déploiement de troupes au sol. L’armée égyptienne, rodée au terrain yéménite depuis son engagement dans la guérilla dans les années 60 – et qui est sous perfusion financière saoudienne depuis 2013 -, se tient aussi prête. Islamabad, de son côté, a accepté d’intervenir le 2 avril, et ce, quelques jours après une visite à Riyad du ministre pakistanais de la défense, Khawaja Mohammad Asif, et de la plupart des membres de l’état-major. Selon nos informations, les premières troupes pakistanaises déployées seront des forces spéciales, dont certaines se trouvent dans le pays depuis l’été dernier. Ce contingent pourrait rapidement s’élargir aux troupes régulières et atteindre in fine plusieurs milliers d’hommes.

[4] L’argument moral avancé pour expliquer cette position est d’autant moins recevable qu’il semble relever de critères émotionnels et de politique intérieure plus qu’objectifs et qu’elle est à géométrie variable.


Offensive armée sur le Yémen : l’Arabie saoudite enclenche un engrenage à haut-risque

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La capitale du Yémen et ses alentours ont connu des bombardements intensifs dans la nuit de vendredi à samedi, troisième nuit consécutive de l’opération saoudienne « Tempête décisive ». Les clefs pour comprendre les évènements qui secouent ce pays de la péninsule arabique.

Le Moyen-Orient est aujourd’hui en plein chaos. Voici qu’à la guerre contre Daesh avec l’intervention terrestre de l’Iran en Irak et l’appui aérien d’une coalition internationale, s’ajoute au Yémen, les mêmes causes produisant les mêmes effets, une nouvelle guerre civile confessionnelle, entrainant une intervention extérieure dirigée par l’Arabie Saoudite et soutenue par les Etats-Unis.

Yemen

Le contexte

Au conflit israélo-palestinien et aux affrontements géopolitiques régionaux pour la suprématie dans le Golfe Persique – qui opposent depuis longtemps l’Iran et l’Arabie Saoudite, soutenus réciproquement par la Russie et les Etats-Unis – se superposent aujourd’hui des guerres civiles confessionnelles Sunnites contre Shiites et, depuis juin 2014, la guerre des salafistes radicaux de Daesh contre toutes les autres religions et l’Occident.

En effet, une guerre civile confessionnelle déchire la Syrie depuis quatre ans avec l’appui ou la complicité de l’Arabie Saoudite, du Qatar, de la Turquie et aussi des occidentaux dont les dirigeants ont cru naïvement qu’ils assistaient à un printemps arabe. Par ailleurs, en Irak, la rébellion latente des tribus sunnites contre le pouvoir sectaire du shiite Al Maliki (L’origine de ce chaos remonte à la guerre d’Irak et à l’occupation américaine qui a cru pouvoir remplacer le pouvoir dictatorial du leader bassiste Saddam Hussein par une démocratie parlementaire. Mais le Premier Ministre Shiite Al Maliki n’a pas voulu partager le pouvoir avec les minorités Chiites et Kurdes qui représentent chacune environ 20% des habitants . Se comportant de manière sectaire, il a suscité une rébellion latente des sunnites dans les cinq gouvernorats où ils sont majoritaires) a permis en juin 2014 aux terroristes salafistes dirigés par Abou Bakr Al Baghdadi (autoproclamé calife et imam des Musulmans du monde entier) – qui avait unifié ou éliminé tous les groupes rebelles syriens – d’occuper sans réelle opposition les cinq gouvernorats sunnites d’Irak et de créer ainsi le premier Etat terroriste dans un territoire grand comme la moitié de la France. Le double jeu de la Turquie d’Erdogan, qui maintient sa frontière ouverte avec l’Etat Islamique, permet à Daesh de recevoir des renforts humains et de se ravitailler en échangeant le pétrole brut issu des territoires occupés contre des armes et des munitions.

Le contexte politique et militaire qui prévaut en Irak fait penser qu’en l’absence d’un réel engagement de la Turquie aux cotés de la coalition, il faudra à Bagdad plusieurs années pour chasser définitivement Daesh de son sol malgré le soutien terrestre de l’Iran et les frappes aériennes conduites par les Etats-Unis.

Cette révolution syrienne, que l’Arabie Saoudite a initiée et soutenue, tend à se retourner contre elle. Daesh, qui contrôle le gouvernorat d’Al Anbar en Irak, dispose aujourd’hui d’une frontière commune de 400 km commune avec l’Arabie Saoudite et a fait part de sa volonté de libérer les lieux saints de l’Islam. Ryad perçoit désormais l’Etat islamique comme une menace, à tel point qu’elle a demandé au Pakistan et à l’Egypte de déployer au moins 30 000 hommes le long de cette frontière. Mais aujourd’hui, avec la guerre au Yémen, cet effet boomerang ne se limite pas à sa frontière Nord (Israël, de son coté, espère tirer les marrons du feu : le Hezbollah engagé en Syrie et au Yémen s’affaiblit, la communauté internationale les yeux rivés sur Daesh lui laisse les mains libres pour poursuivre sa colonisation rampante de la Palestine).

Les derniers développements militaires

Au Yémen, une rébellion d’obédience shiite dont le foyer est situé de part et d’autre de la frontière Sud de l’Arabie Saoudite a pris le contrôle de l’Ouest et du Sud du pays. En effet, le 25 mars 2015, les rebelles chiites étaient arrivés à 30 km d’Aden, entrainant le départ du président Hadi vers l’Egypte et l’évacuation de tous les étrangers, dont la très nombreuse communauté saoudienne. Les Houthis se sont aussi emparés de la base aérienne d’Al-Anad, la plus importante du pays, évacuée la semaine précédente par des militaires américains.

Parallèlement ils menacent le port de Mocha sur la mer Rouge, qui ouvre la voie au détroit stratégique de Bab al-Mandeb.

Les origines de la crise

Ce pays de 25 millions d’habitants est un État islamique régi par la Sharia. L’islam yéménite est composé de deux courants religieux principaux qui rassemblent 98% de la population : le zaydisme, issu du chiisme, très implanté dans le nord du pays (env. 45 % de la population) et le chaféisme, issu du sunnisme et davantage implanté dans le Sud et l’Est (environ 55 % de la population). Depuis sa réunification en 1990, les shiites ont été marginalisés puis réprimés après la rébellion de 2004 conduite Hussein Badreddin al-Houthi qui visait à obtenir une plus grande autonomie pour les shiites au sein de la province de Saada. C’est de ce leader, tué par l’armée yéménite, que la rébellion Houthi a tiré son nom.

Soutenus par l’Iran, mais également par le Hezbollah (l’organisation chiite du Liban), les Houthis se sont ralliés en 2011 à la vague de protestation contre le président Ali Abdallah Saleh, née dans le sillage du « Printemps arabe » et en ont tiré profit pour renforcer leur contrôle territorial. En février 2004, ils s’opposent au plan du président de transition Abd Rabo Mansour Hadi, qui prévoyait de faire du Yémen une fédération de 6 régions et s’engagent dans une rébellion armée.

Face à cette offensive [1], une coalition [2] des Etats sunnites dirigée par l’Arabie Saoudite et soutenue par les Etats-Unis s’est formée et va intervenir au Yémen par des actions aériennes et peut-être par des actions terrestres.

L’Arabie Saoudite craint en effet pour sa propre stabilité car ses dirigeants n’ont qu’une confiance limitée dans leur propre armée suréquipée et entrainée par les Etats-Unis.

En effet, une menace intérieure au Royaume peut venir de la communauté shiite. Bien qu’il n’existe aucune donnée statistique sur le nombre de shiites saoudiens, on peut les estimer entre 15 et 20 % de la population d’Arabie. Les sources officielles les minimisent probablement en évaluant cette communauté à 10 %, soit 2 millions de personnes. Les deux tiers de ces ressortissants saoudiens, qui sont les plus défavorisés des populations autochtones, vivent dans la région orientale (Ach-Charqiya) à proximité de Bahreim où les chiites sont majoritaires, dans la province d’Al-Ahsa et les villes de Qatif, Dammam et Khobar.

Depuis le début du XXIème siècle, les Etats-Unis ont joué au pyromane au Moyen-Orient avec leur intervention militaire contre Saddam Hussein et leur soutien aux visées saoudiennes qui, sous couvert de printemps arabe, espéraient liquider le pouvoir alaouite en Syrie.

Pour essayer d’éteindre ces incendies, ils sont aujourd’hui condamnés : 1) soit à intervenir avec des troupes au sol, ce qu’Obama se refuse de faire ; 2) soit à obtenir au minimum de la Turquie qu’elle ferme sa frontière pour asphyxier progressivement Daesh ; 3) et/ou à décider d’un renversement d’alliances ou à négocier directement avec l’Iran et la Russie car il est évident que ce sont ces deux pays qui détiennent aujourd’hui les meilleures clés pour maîtriser ces conflits.

Quant à la France, la politique étrangère « émotionnelle » de François Hollande lui a fait perdre toutes les cartes qu’elle détenait dans cette région.

Avant-dernière étape passée avec succès pour Total au Yémen. Le contrat précisant les dispositions de la coopération entre Total et les autorités yéménites pour l’exploitation des champs gaziers de Maareb et Jawf (450milliards de mètres cubes de réserves) a été signé le 24mai. Le contrat définitif, qui portera sur vingt-cinq ans et qui représentera un investissement de 6milliards de dollars, sera signé à l’automne. Total doit encore trouver des partenaires financiers pour constituer le consortium qui construira le réseau de gazoducs, les deux trains de liquéfaction et le terminal de Ras Omran.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

Autres sources : ATLANTICO

[1] – 14 octobre 2014 : Les Houthis prennent facilement le port d’Hodeida sur la mer Rouge, puis progressent vers le centre du pays. Ils ne rencontrent aucune résistance des forces gouvernementales, mais doivent combattre Al-Qaïda.

  • 20 janvier 2015 : Les Houthis s’emparent du palais présidentiel à Sanaa. Le président Hadi et son gouvernement démissionnent.
  • 6 février 2015 : Coup de force institutionnel des Houthis, qui annoncent la dissolution du Parlement et installent un Conseil présidentiel, mesures condamnées par les Etats-Unis et les monarchies du Golfe, qui accusent l’Iran de soutenir la rébellion chiite. A Sanaa, les ambassades ferment.
  • 21 février 2005 : Le président Hadi fuit Sanaa pour Aden, ex-capitale du Yémen du sud, revient sur sa démission, et proclame Aden capitale du pays.
  • 13 mars 2005 : Pour parer « à toute éventualité », les Houthis annonce l’organisation de manoeuvres militaires près de la frontière avec l’Arabie Saoudite.
  • 20 mars 2005 : Le groupe Etat islamique (EI) revendique ses premiers attentats au Yémen, avec l’attaque de mosquées chiites à Sanaa, qui fait 142 morts.
  • 22 mars 2005 : Les Houthis avancent vers le sud, et Taëz, la troisième ville du pays. Le chef des Houthis Abdel Malek al-Houthi justifie cette offensive par la lutte contre les extrémistes sunnites d’Al-Qaïda et du groupe Etat islamique (EI), qui a revendiqué ses premiers attentats au Yémen avec l’attaque de mosquées chiites à Sanaa.
  • 25 mars 2015 : La rébellion chiite est à 30 km d’Aden, dont le président Hadi est exfiltré vers l’Egypte, et prend la base aérienne d’Al-Anad, la plus importante du pays, évacuée la semaine précédente par des militaires américains. Elle se rapproche parallèlement du port de Mocha sur la mer Rouge, qui ouvre la voie au détroit stratégique de Bab al-Mandeb.

[2] Arabie Saoudite : 100 avions de combat – Emirats arabes unis : 30 avions de combat – Bahrein : 15 – Koweit : 15 avions – Quatar : 10 avions – Maroc : 6 avions – Jordanie : 6 avions, et prête à une intervention au sol – Soudan : 3 avions, et prêt à une intervention au sol – Egypte : 4 navires de guerre pour sécuriser Aden et l’entrée de la mer Rouge, et participation aux bombardements aériens. Le Caire est prêt à une intervention au sol- Pakistan : réfléchit à l’envoi de troupes au sol – États-Unis : soutien logistique et de renseignement.


Mars 2015 : La situation politique et militaire en Irak

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Situation politique

La chute des cours du pétrole et la guerre contre Daech assèche les caisses de l’Etat irakien et est à l’origine des tensions avec Erbil laissant à penser que l’Irak retombe dans les divisions de l’ère Maliki.

Renouveau de la tension avec les Kurdes

Le 2 décembre 2014, un accord de principe entre les parties Kurde et irakienne prévoyait de résoudre tous les différends concernant notamment les salaires des fonctionnaires dont ceux des Peshmergas et les exportations pétrolières. En respect de cet accord, le gouvernement de Bagdad avait transféré 500 millions de dollars à Erbil qui devait, en contrepartie, mettre à la disposition de Bagdad 150 000 b/j de pétrole. Quelques temps après, le chef du gouvernement du Kurdistan Nejervan Barazani déclarait, dans une conférence de presse, qu’Erbil avait conclu un accord avec Bagdad stipulant que le Kurdistan pourrait exporter 250 000 b/j et transférer 300 000 b/j supplémentaires au gouvernement de Bagdad par le biais de l’oléoduc turc de Jehan. En échange, le gouvernement de Bagdad devait verser à Erbil 1.2 trillions DI par mois (1 USD=1 188 DI). C’est cette somme que Bagdad ne semble pas pouvoir ou vouloir honorer et qui est à l’origine de la tension actuelle. En effet, le 16 février, le chef du gouvernement du Kurdistan, Nejervan Barazani, a déclaré que le gouvernement irakien était en faillite et n’envisageait plus de payer les salaires de ses fonctionnaires que tous les 40 jours au lieu de tous les 30. Il a aussi souligné qu’il était en droit d’arrêter les exportations pétrolières s’il ne recevait pas de Bagdad les paiements convenus. Cette déclaration a été soutenue au parlement par l’Alliance du Kurdistan qui a accusé le gouvernement irakien de ne pas respecter ses engagements relatifs au paiement des droits financiers du Kurdistan, affirmant que l’option de quitter le gouvernement irakien était sur la table si le gouvernement irakien persistait dans cette voie.

Le ton monte avec les sunnites

De même, avec les sunnites un regain de tension est observé et porte essentiellement sur la loi concernant la garde nationale, la débaassification ainsi que le contrôle des milices shiites. En effet, le 14 février, les groupes parlementaires sunnites ont suspendu leur participation aux travaux du parlement irakien à la suite d’une attaque lancée à Bagdad par un groupe de miliciens shiites contre un convoi officiel d’un député sunnite. Au cours de cette attaque, l’oncle et le cousin du député qui étaient en sa compagnie dans la voiture et tous ses gardes du corps ont été enlevés puis massacrés, après avoir été atrocement torturés. Les deux vice-premiers ministres et tous les ministres sunnites ont suspendu alors leur participation aux travaux du gouvernement irakien. Ils ont rendu le premier ministre ainsi que les deux ministres de la défense et de l’intérieur responsables de la détérioration de la situation sécuritaire et de l’absence de poursuite de leurs assassins. Certains analystes irakiens désignent comme responsable de cette attaque des forces [1] appartenant à l’ancien premier ministre Nouri Al Maliki qui essaie, sans cesse, de gêner l’action du gouvernement d’Al Abadi. De plus, ils analysent cet octroi de 60 millions comme une action d’Al Abadi pour essayer de gagner la faveur et le soutien des milices shiites et de les éloigner de l’influence de son rival, Al Maliki, qui était à l’origine de la création du Rassemblement Populaire quelques mois avant son départ du gouvernement.

A la fin de février, les députés sunnites ont conditionné la reprise de leur participation aux travaux du parlement et du gouvernement à la satisfaction de leurs revendications [2] ainsi qu’à une loi criminalisant toutes les milices.

Situation militaire et sécuritaire [3]

Les frappes de la coalition menée par les Etats-Unis causent des pertes humaines et matérielles à Daech. Mais les pertes en hommes sont largement compensées par l’afflux de volontaires qui semble avoir été dopé par les images des frappes aériennes américaines. Les pertes matérielles qu’il subit sont compensées grâce à un tout un trafic au travers de la frontière turque réalisé avec la complicité de la population et la corruption bienveillante des autorités locales et nationales. Paradoxalement les Etats-Unis, directement ou indirectement par l’OTAN, dont la Turquie est membre, s’abstiennent de faire ouvertement pression sur Erdogan pour mettre fin à la noria de camions citernes (200 à 400 par 24h) qui achemine en Turquie de 100 à 200 000 b/j à partir des sites syriens et irakiens et dont la vente constitue la principale source de financement pour Daech. Les acheteurs de ce pétrole terroriste se trouvent au sein même de la population turque qui, confrontée à un prix de l’essence relativement élevé (1,6 $/litre), n’hésite pas à s’approvisionner au marché noir où le litre d’essence est à moitié prix. Les ventes de pétrole Syrien et irakien permettent à Daech de disposer des ressources suffisantes pour renouveler le matériel détruit et acheter les munitions et pièces de rechange nécessaires par l’intermédiaire de trafiquants d’armes qui opèrent en toute impunité à la frontière turque.

Le fait saillant de ce début du mois de mars est la bataille de Tikrit

Les milices irakiennes et iraniennes dirigées par Jamal Mohammed Jafaar et le général iranien Qassem Soleimani, commandant en chef des Forces d’Al-Quds progressant sur un Axe Nord Sud à partir de la ville de Baiji sont entrées dans les faubourgs Nord de Tikrit et contrôlent désormais le quartier Qadisiyah soit environ un quart de la cité qui s’étend le long du Tigre sur plus de 15 km. Cependant la libération de Tikrit, ville d’environ 140 000 habitants. Mais cette victoire est symbolique pour les Irakiens car c’est la ville où est né le Sultan Saladin qui a régné au XIIème siècle sur tout le Moyen-Orient et l’Egypte. C’est aussi la capitale de la région sunnite, d’où était originaire Saddam Hussein qui y avait fait construire un palais présidentiel.

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Daech ne progresse plus

Une vaste offensive a été lancée les 11 et 12 février par Daesh sur la localité d’Al Bagdadi et sur la base aérienne d’Ain Al Assad qui se trouve à proximité. Plusieurs groupes des combattants de Daesh ont pénétré à l’intérieur d’Al Bagdadi, capturant 400 familles. Mais l’offensive a été repoussée par les forces de l’ordre de la localité et les familles ont été libérées. Tous les assaillants de Daesh ont été tués. Pour sa part, le département américain à la défense a affirmé que 25 combattants kamikazes de Daesh portant des uniformes de l’armée irakienne ont attaqué, le 13 février, la base d’Ain Al Assad. Selon le porte-parole du Pentagone, tous les assaillants ont été tués par les forces armées irakiennes.

Daesh a accentué sa politique de terreur vis-à-vis des populations sunnites des zones qu’il contrôle. Il a fait bruler publiquement des dizaines de civils sunnites dans la ville de Bagdadi, du gouvernorat d’Al Anbar. Daesh a aussi enlevé et massacré plusieurs hommes des tribus près de Tikrit. Ces atrocités révoltent nombre de sunnites. Il semble que Daesh est en train de perdre le terreau de sympathie qu’il possédait au sein des populations sunnites, grâce auquel il a pu conquérir en quelques jours de vastes territoires en Irak et s’engage dans une spirale de terreur pour essayer de maintenir son contrôle sur ces populations.

L’Iran en voie de supplanter l’influence militaire américaine en Irak

En effet, dans les combats au sol, le rôle des milices irakiennes et iraniennes a été décisif comme à Tikrit. Jamal Mohammed Jafaar qui dirige l’organisation du Rassemblement populaire [4] regroupant toutes les milices shiites connait depuis 20 ans le général iranien Qassem Soleimani, commandant en chef des Forces d’Al-Quds et se comporte comme son bras droit. Plusieurs centaines de conseillers militaires iraniens [5] encadrent les milices shiites irakiennes. Les Iraniens présents en Irak ont fourni aux milices et à l’armée irakienne des moyens de communications, des armes, des munitions, et même des drones. Les irakiens critiquent les Etats-Unis qui ont occupé de longues années l’Irak après avoir dissous l’armée de Saddam et, ne voulant pas s’opposer à Maliki qui se méfiait de l’Armée, n’ont rien fait pour la remettre sur pied. La milice des Bataillons de Kharassan est l’exemple même de l’importance de l’influence iranienne en Irak. Cette milice a été fondée en 2013 à l’appel du guide suprême iranien Ali Khamenei pour combattre Daesh, d’abord en Syrie puis en Irak. Le portrait de son commandant, le général iranien Hamid Takawi, tué à Samara, en Irak, en décembre 2014, est affiché solennellement à Bagdad. Il est considéré comme un grand héros shiite par les miliciens irakiens.

La situation sécuritaire dans le pays

Cette carte montre clairement que la situation sécuritaire n’a pas vraiment évoluée en février en Irak. Dans 12 gouvernorats sur 18, la sécurité est assurée. Les 6 autres connaissent du fait des attentats une situation sécuritaire dégradée. Néanmoins, dans 2 gouvernorats Kirkuk (32 tués) et Diyala (27 tués) on note une nette amélioration. La situation sécuritaire reste en revanche mauvaise dans les 4 derniers gouvernorats : Al Anbar (243 tués) ; Niveneh (143) ; Salahuldein (135) et Bagdad (127).

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A Bagdad, le couvre-feu nocturne imposé depuis une dizaine d’années a été enfin levé. Toutefois, les habitants de Bagdad n’osent pas encore se promener la nuit dans Bagdad. Confrontés à de violents et très meurtriers attentats, les irakiens se posent des questions sur la capacité des forces de l’ordre à maitriser le terrorisme et sur l’implication de certains partis politiques dans ces actes.

Ainsi, le 7 février, la capitale irakienne a été secoué par de violentes explosions dans trois de ses quartiers résidentiels. Ces attentats coordonnés, qui ont fait 36 morts et plus de 90 blessés, ont visé des restaurants populaires et un marché principal de vêtements de Bagdad, le marché d’Al Arabi, qui se trouve au centre de Bagdad.

Le 9 février, une nouvelle série de trois attentats coordonnés ont, cette fois, fait 20 morts et 46 blessés.

Le 14, une autre série de cinq attentats coordonnés ont fait 16 morts et une trentaine de blessés.

Enfin, les 24 et 25 février, une nouvelle vague d’attentats coordonnés ont tué 25 personnes et blessé plus de 50 autres.

Outre les attentats à l’explosif, Bagdad a connu en février beaucoup d’enlèvements et de tirs d’obus de mortier ou de roquettes sur des quartiers résidentiels, à majorité shiite ou sunnite faisant beaucoup de victimes. Selon des rapports des services concernés, environ 250 obus de mortier et roquettes ont été tirés jusqu’ici sur Bagdad dont 145 sur le quartier de Chola, au nord-ouest de Bagdad.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Le 25 février, le gouvernement irakien a décidé, d’octroyer 60 millions de dollars aux volontaires du Rassemblement Populaire des milices shiites. Les groupes parlementaires des partis sunnites ont considéré, dans un communiqué de presse, que l’octroi de ces 60 millions de dollars aux milices shiites comme une violation de l’accord politique conclu entre les différentes parties politiques participant au gouvernement et des engagements pris par Al Abadi avant de former son gouvernement, prévoyant d’en finir avec toutes les milices armées.

[2] Approbation des décisions au parlement et au gouvernement par consensus et non pas selon le principe de majorité, désarmement des milices, abolition des lois de débaasification, création d’une garde nationale et amnistie générale.

[3] Sans aucun doute, la guerre contre Daesh est devenue très compliquée et délicate à cause du rôle joué par ce Rassemblement Populaire. Le premier ministre ne peut pas neutraliser les milices shiites parce qu’il en a besoin dans sa guerre contre Daesh et les hommes politiques sunnites ne peuvent pas passer sous silence les exactions commises contre les populations sunnites dans les zones libérées de Daesh.

[4] L’organisation du Rassemblement Populaire a vu le jour le 13 juin 2014 à l’appel de l’ayatollah Ali Sistani.

[5] Grâce à une Fatwa du grand Ayatollah Ali Sistani contre Daesh après la prise de Mossoul en juin 2014.


Poutine et la tentation de Marioupol

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Les fusils se sont progressivement tus à la suite de la signature de l’accord Minsk 2, cependant la ville de Marioupol, à 25 kilomètres de la frontière russe, continue d’inquiéter. Selon certaines sources, une partie des proches de Poutine chercheraient à faire tomber ce port dans l’escarcelle russe, et forcer les occidentaux à un « Minsk 3 ».

Des informations venant de Moscou ont attiré mon attention sur le fait qu’il existe à Moscou, comme à Kiev, au sein des premiers cercles du pouvoir, un parti de la guerre très actif. A Moscou, ce parti estime qu’il ne faut pas respecter Minsk2 et s’emparer de Marioupol. Ces fauteurs de guerre font le calcul que les européens n’auront pas d’autre solution que de retourner à la table de négociation et de signer un Minsk3. Par ailleurs, plusieurs informations non vérifiées font état de mouvements de troupes dans la région de Marioupol.

Cette analyse va s’efforcer de montrer qu’en stratégie il faut toujours raison garder.

Et comme le maréchal britannique Montgomery, lors de la Seconde Guerre mondiale, ne pas avoir la tentation d’aller « un pont trop loin, celui d’Arnhem ». Ce plan, que des chefs audacieux comme Patton estimaient trop risqué, échoua tragiquement causant la perte de 12 000 parachutistes car Montgomery avait sous-estimé la capacité de réaction de l’adversaire.

Pourquoi la tentation de Marioupol ?

Marioupol est située à 25 km de la frontière Russe et constitue le dernier vrai obstacle à une liaison terrestre entre la Russie et la Crimée. C’est de plus le quatrième port d’Ukraine, avec un trafic d’environ 15 millions de tonnes. Cette ville portuaire est aussi une ville dédiée à l’industrie lourde où existent deux grandes usines sidérurgiques, Azovstal et Ilyich Steel & Iron Works et une grande usine de constructions mécaniques, Azovmach.

Pourquoi une tentative de prise de Marioupol risque d’être une défaite stratégique pour la Russie ?

Le risque d’échec tactique

A la différence de la zone actuellement aux mains des séparatistes pro-Russes, les russophones sont très minoritaires (<20%) à Marioupol. L’armée ukrainienne qui tient Marioupol bénéficie du soutien de la population. De plus, c’est une ville de 450 000 habitants qui s’étend sur environ 300 km2. La prise d’une telle agglomération ne pourrait pas être réalisée en quelques jours, pour peu que les défenseurs disposent d’armes antichars performantes et qu’ils aient envie de se battre. Il est donc très probable qu’une telle tentative conduirait à une bataille meurtrière de part et d’autre avec des pertes civiles très importantes qui ne manqueront pas de mobiliser l’opinion internationale.

Le risque stratégique

Les accords de Minsk2, et cela n’a pas été assez souligné, ont été signés sans l’implication des États-Unis et ont donné provisoirement tort à ceux qui pensent, comme le diffuse la propagande américaine, que Poutine, nouveau Tsar veut rétablir l’empire Russe et annexer l’Ukraine.

Cette thèse, d’origine américaine, était jusqu’ici contrebalancée par tous ceux, qui, comme moi, estiment que l’Occident est à l’origine de la crise actuelle [1]. Car l’Europe, et c’est peu dire, a fermé les yeux devant le coup d’État de la place de Maïdan, encouragé par les États-Unis. En février 2014, après un massacre, attribué sans preuve aux forces de l’ordre, Viktor Ianoukovytch, dirigeant du parti des régions, pourtant élu en 2010 par une majorité d’Ukrainiens [2] a été contraint d’abandonner le pouvoir. Cette thèse considère que c’est ce coup d’État qui est à l’origine et responsable de la réaction russe et de la crise actuelle. Hollande et Merkel, en prenant le risque de signer les accords de Minsk2, se sont éloignés de la thèse américaine et ont adopté, de fait, celle qui défend que les seuls objectifs de Poutine sont d’éviter que l’OTAN s’installe à Kiev et que la minorité Russophone dispose d’une certaine autonomie dans le cadre de l’État ukrainien.

A contrario, si Poutine laisse faire ou encourage la prise de Marioupol où les russophones sont minoritaires, il entre dans une logique de reconstitution de l’empire soviétique.

Dans cette hypothèse, personne ne pourra plus s’opposer en Europe à ce que Kiev adhère à l’OTAN, que des sanctions nouvelles soient prises contre la Russie où déjà la situation économique est très mauvaise [3]. Une logique de guerre froide se réinstallerait entre l’Europe et la Russie, ce qui serait conforme aux intérêts stratégiques américains.

Cette hypothèse est, à mes yeux, peu probable, malgré les pressions du parti pro-guerre auxquelles est soumis actuellement le maître du Kremlin.

Néanmoins, le rôle du stratège est de se couvrir face à l’hypothèse la plus défavorable. Il est donc essentiel qu’Angela Merkel et François Hollande signifient d’une façon claire et forte à Vladimir Poutine, à l’opinion russe et au parti de la guerre en Russie, que toute tentative de prise de Marioupol ne serait pas tolérée par l’Europe et que, désormais, plus rien ne s’opposerait à ce que l’Ukraine soit intégrée dans l’OTAN si son gouvernement en faisait la demande.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Lire sur mon blog www.geopolitique-geostrategie.fr « Ukraine : la faute ! », texte de Monsieur Francis Vallat, armateur, membre de l’académie de marine, Président d’honneur de l’institut de la mer, ancien Président de l’agence européenne de sécurité maritime.

[2] Les Ukrainiens avaient rejeté alors Ioulia Tymochenko et des espoirs perdus de la Révolution orange de 2004. En 2012 de nouvelles élections législatives donnent un avantage très clair au « parti des régions ». L’union pan-ukrainienne héritier du bloc Ioulia Tymochenko est le grand perdant et perd 44 députés par rapport à 2007. Selon l’OSCE, le vote s’est déroulé normalement dans 96 % des bureaux de vote.

[3] Ainsi les recettes de publicité des chaines TV russes ont diminué de plus de moitié entre 2014 et 2015.

Autres sources : ATLANTICO


France-Ukraine : la faute !

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Francis Vallat : membre de l’Académie de Marine. Armateur pétrolier réputé, président d’honneur de l’Institut français de la Mer, président d’honneur et fondateur du « Cluster maritime français », président et co-fondateur de l’« European Network of Maritime Clusters ». Ancien représentant de la France au Conseil de l’Agence européenne de sécurité maritime (pendant 10 ans), dont il fut en 2005 Président en exercice et dont il a été 6 ans vice-Président.

Le général de Gaulle ne parlait jamais de l’URSS mais de la Russie. Homme de vision avant tout, il n’ignorait pas le poids incontournable de l’histoire. Et plus particulièrement celle des Nations, surtout lorsque celles-ci se sont forgées en plus de mille ans.

Or, que nous dit l’histoire s’agissant de la « crise ukrainienne » ?

  • Au premier millénaire, le premier peuple slave est le peuple « Rous » de Kiev, ville qui devient le berceau de l’identité russe et la « mère de toutes les villes de Russie ».
  • En 1654, le titre officiel des tsars est « Tsar de toutes les Russies », dont la « Petite Russie ». Et cette petite Russie deviendra l’Ukraine seulement quand apparaîtra le terme de Malorossiskaïa Oukraïna ou « Marche Petite russienne » (autrement dit « Marche de l’Empire », Ukraine venant du mot « kraïna », qui signifie «marche, limite»).
  • L’Ukraine a toujours été le lien entre la Russie et l’Europe, et la Russie a toujours défendu l’Ukraine contre des invasions extérieures (Pologne, Autriche, Allemagne, France, Angleterre), cette défense étant elle-même constitutive de l’identité russe.
  • La Crimée, elle, représente l’ouverture sur les mers chaudes toujours chèrement voulue par la Russie, nation sans accès aux mers libres de glaces, et fermée à l’Asie par l’immensité des steppes sibériennes. D’où les multiples conflits ou tensions (avant même la mise en œuvre occidentale de la stratégie d’endiguement) à l’ouest avec la Suède, la Pologne, l’Autriche, la Prusse ; au sud avec l’Empire ottoman et les peuples du Caucase ; sans parler – vers l’océan Indien – des crises avec l’Iran et l’Empire des Indes britanniques.

On ne peut donc faire semblant d’ignorer que pour les Russes, l’Ukraine a « toujours », mentalement au moins, fait partie de la Mère patrie. Essayer de modifier l’ordre millénaire des choses en se saisissant de l’opportunité offerte par la décomposition de l’État soviétique, était compréhensible ou contestable, c’est selon, mais ne pouvait vraiment réussir sur la durée qu’en évitant toute provocation ou « insulte à l’histoire » de la part des nations occidentales et des alliés « de l’Atlantique Nord ».

D’autres enseignements de même nature, et tout aussi incontestables, résultent de l’histoire plus contemporaine :

  • Quand Nikita Krouchtchev (ukrainien dont il ne serait venu à l’idée de personne de dire qu’il n’était pas russe !) a offert la Crimée à l’Ukraine en 1954, il l’a offerte à une République soviétique sans pouvoir et sans autonomie, une « province » en fait, signant une décision qui était au plus « administrative » et sans conséquence politique. En fait, ça ne changeait rien au rattachement à la Russie * !
* Crimée : Russie ou Ukraine ?

Il faut noter qu’en 1991, quand l’Ukraine a organisé un référendum sur son indépendance à l’égard de Moscou, la Crimée a voté à 54 % pour. Voir notamment à ce sujet l’article de Mathilde Gérard : « D’un simple décret, Khrouchtchev fit don de la Crimée à l’Ukraine en 1954 » in Le Monde.fr, 15 mars 2014.

  • La guerre froide a renforcé et a rendu irréversible et stratégique la préoccupation réciproque, ancienne et permanente des « deux grands » de s’entourer de pays « amis » ou en tout cas fiables. Glacis soviétique d’un côté, tissu d’États américains plus ou moins « contrôlés » autour et par les États-Unis, émergence des doctrines dites de « containment ». Cette préoccupation – pas moins légitime, et pas plus paranoïaque, d’un côté que de l’autre – est même devenue un élément objectivement incontournable de la géopolitique contemporaine.
  • Dans ce contexte la destruction du glacis protecteur de la Russie suivant l’implosion de l’URSS, mise à profit par les États-Unis (élargissement de l’Europe à l’Est, ouverture de l’Otan aux anciens pays du Pacte de Varsovie, accords militaires en Asie centrale) est loin d’être neutre. D’autant que simultanément les révolutions en Ukraine, en Géorgie et au Kirghizstan ont souvent été financées par les Américains, qui ont ainsi soutenu des opposants aux régimes proches de Moscou.
  • De même en est-il pour le programme Anti-missiles balistiques (ABM), aux frontières de la Russie, visant la Corée du Nord et l’Iran, et plaçant « incidemment » la dite Russie en situation de déséquilibre important face à la capacité de frappe nucléaire américaine.

On voit donc dès lors mal comment la Russie, humiliée par la disparition de son Empire et nostalgique de son glorieux passé, pourrait ne pas avoir l’impression insupportable de subir une politique d’encerclement par les États-Unis et ses alliés. Et on comprend pourquoi, aux yeux des Russes, évoquer simplement l’idée d’envoyer des bâtiments de guerre de l’Otan à Sébastopol ne pourrait que constituer une provocation intolérable (d’autant que cela supposerait l’assentiment actif d’un gouvernement « du glacis » auquel l’Europe occidentale et les États-Unis font avec insistance les yeux doux). Sans comparer avec l’Affaire de Cuba pour les Américains (contexte quand même différent), l’hyper « sensibilité » des Russes en général (gouvernants mais aussi citoyens) ne pouvait être une surprise… On a donc pris le risque de chatouiller l’Ours, en sachant fort bien qu’il allait/devait réagir… exactement comme l’auraient fait les Américains dans leur propre pré-carré !

D’autres aspects « internes » à l’Ukraine interpellent dans le même sens :

  • En Ukraine, le parti Svoboda est important et détient trois ministères au sein du gouvernement. Son principal objectif est une réduction voire une suppression de l’identité russe présente en Ukraine. Rien à dire jusque-là même si l’on peut s’interroger sur les processus de cette nature, car c’est malgré tout la démocratie. Mais il se trouve que ce parti est composé en grande partie de militants néonazis et dispose de ses propres milices armées (présentes à Maïdan), tandis que le symbole de certains services du parti était un signe nazi jusqu’à il y a quelques mois (le logo du parti lui-même était un symbole nazi jusqu’en 2004).
  • Sachant que les populations de l’Ouest de l’Ukraine ont soutenu le IIIe Reich pendant l’occupation allemande, jusqu’à se battre contre la Russie (comme par exemple la Division SS Galicie ou la collaboration au début de la guerre de l’Organisation des nationalistes ukrainiens avec l’Allemagne nazie), on peut comprendre que cette dernière doute des nobles raisons de principe données par nos États occidentaux – par ailleurs légitimement intransigeants chez eux sur le sujet – pour justifier leurs actions.

Dès lors la question essentielle est simple.

Nos médias, dans leur ensemble, pourraient avoir l’excuse de faire vertu d’une inculture historique. Attirés par la flamme de l’actualité à laquelle ils se brûlent, ils cachent la lumière qui pourrait les guider et nous éclairer. À l’exception d’une chaîne de télévision (Arte) qui diffuse une émission de décryptage des enjeux (« Le dessous des cartes »), ils vendent un produit industriel à péremption rapide. Et naturellement pour être plus rapides encore dans ce fast-food intellectuel, définissent a priori où sont les « bons » (nous) et où sont les « méchants » (Poutine en l’occurrence).

On doit en parallèle s’interroger sur la capacité des dirigeants européens, certes soumis à de multiples autres contraintes, à sembler négliger les leçons de l’Histoire, à en ignorer les réalités économiques et humaines. C’est la marche de plus en plus incontrôlable vers une escalade dangereuse tant sur le fond que sur la forme et on ne peut imaginer que d’autres préoccupations de court terme les animent.

De fait, nos gouvernants ne pouvaient pas ne pas savoir, et pourtant ils font sonner avec un bel ensemble les trompettes américaines, mettant en danger pour des décennies nos rapports avec un grand pays qui fait partie de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural ». Et ce, jusqu’à affaiblir son économie et les nôtres (via les sanctions), jusqu’à créer des situations conflictuelles dont nous n’avons pas fini de payer les conséquences collatérales à tous égards et tous azimuts (les navires Mistral étant, au mieux, un épiphénomène), jusqu’à faire en permanence ce qu’il faut à
tout prix éviter dans les relations entre États : donner avec arrogance des leçons tous azimuts, blesser, humilier, refuser un vrai dialogue musclé mais honnête (qui supposerait plus d’objectivité, y compris vis-à-vis de l’allié ukrainien lui-même). Le problème étant d’ailleurs beaucoup moins le fait d’avoir une attitude très ferme lorsque c’est approprié, que de l’éviter à tout prix lorsque ça ne l’est pas.

Je suis Français, je suis Européen, travaillant d’abord pour la France et pour l’Europe. Je suis démocrate. Je suis avant tout solidaire de mon pays quoi qu’il arrive, mais je suis à la fois furieux et triste que nos gouvernants parlent en chœur la langue de bois de la pensée unique, en n’évoquant jamais ce qui fait que le dossier « Ukraine-Crimée » est moins manichéen qu’ils le laissent croire.

Aujourd’hui Poutine, qui était contesté sur bien des fronts internes (environ dix milles personnes ont manifesté le 6 mai 2013), a tout le peuple russe derrière lui et ne cèdera jamais sur le fond. Je ne pense pas que c’était le but des démocraties ! Et en plus, elles ont pris le risque de lancer des oukases pouvant faire payer à tous (Ukraine, Russie, nos démocraties elles-mêmes) le prix de ce que l’on peut probablement appeler une sorte de mensonge, en tout cas par omission. Quel gâchis, et quelque part quelle honte, même si elle paraît justifiée par les sourires discrets de nos amis anglais et américains face à nos atermoiements !

Source : Revue Défense Nationale (T 605)


La seconde mission cachée du Charles de Gaulle

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Le Ministère de la Défense a indiqué ce lundi que : « Le Charles de Gaulle, parti le 13 janvier 2015 de Toulon « pour une mission d’environ cinq mois, sera engagé pendant plusieurs semaines dans le Golfe, au côté du porte-avions USS Carl Vinson, dans le cadre de la coalition internationale dirigée par les États-Unis, a-t-on indiqué de source militaire française. Le porte-avion poursuivra ensuite sa route vers l’Inde. »

Cette mission doit être analysée plus d’un point de vue géopolitique que militaire. En effet, la phrase retient notre attention est « après plusieurs semaines dans le Golfe, le Charles de Gaulle poursuivra sa route vers l’Inde ». Le but de cette analyse est de répondre à la question : pourquoi, après le golfe, le Charles de Gaulle va-t-il en Inde ?

L’apport du Charles de Gaulle à la lutte contre Daech et pour nos positions économiques en iRAK

Le dispositif français dans le golfe comprenait, avant l’arrivée du porte-avion, neuf Rafales, six Mirage, un avion de patrouille maritime Atlantique 2 et un appareil ravitailleur C-135 basés à Al-Dhafra (Émirats arabes unis) et en Jordanie, auxquels s’ajoute la quarantaine d’officiers français apportant de l’aide tactique l’armée irakienne et à sa formation.

L’intégration du Charles de Gaulle dans l’opération française Chammal en Irak va doubler sa capacité opérationnelle en ajoutant douze Rafale qui vont bénéficier par rapport aux appareils de l’armée de l’air d’une diminution de 1200 km de la distance aller et retour à parcourir pour frapper Daech. Elle sera pour les rafales de la Marine de l’ordre de 2000 km pour la région de Bagdad et de 3000 km pour la région de Mossul ou la frontière syrienne.

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La France qui, compte tenu de nos règles d’engagement plus strictes que celles des américains, n’avait jusqu’ici participé que marginalement aux frappes contre Daech, va donc voir doubler ses capacités opérationnelles.

Elle peut envisager en tirer des bénéfices économiques. En effet, l’Irak avait été dans les années 70 le premier client de la France pour ses exportations d’armement. La durée prévisible du conflit contre Daech peut faire espérer à la France de juteux contrats en échange de son effort militaire, contrats qui étaient du temps d’Al-Maliki presque entièrement réservés aux Etats-Unis.
Enfin, une armée qui ne se bat pas perd sa valeur militaire et depuis 2011 l’aéronavale n’avait pas été engagée en opérations et la guerre des boutons traditionnelle entre marins et aviateurs devait faire vivre durement à la marine cette situation de déséquilibre.

Pourquoi l’Inde après le Golfe ?

L’Inde, même si elle a établi des relations diplomatiques normales avec la Chine, s’inquiète de sa politique extérieure et militaire.

Le premier motif d’inquiétude est d’ordre politique. Depuis le milieu des années 2000, la Chine conduit un rapprochement pas à pas avec le Pakistan, ennemi héréditaire de l’Inde. En faisant ce choix, la Chine a modifié sa ligne diplomatique traditionnelle de neutralité dans le conflit indo-pakistanais, poussée par un double impératif stratégique. La Chine a l’obsession de la sécurisation de ses voies d’approvisionnement en pétrole et en gaz. Pour ce faire, elle veut bâtir une voie terrestre d’acheminement via les ports pakistanais de la Mer d’Oman [1] et aussi à moyen terme à partir de l’Iran [2]. Elle a aussi besoin de la coopération du Pakistan dans sa lutte « contre les trois » fléaux [3] qui menacent le Xinjiang chinois. Ce partenariat stratégique s’est rapidement concrétisé par l’achat de 36 chasseurs polyvalents J-10 chinois par le Pakistan, la vente de deux centrales nucléaires. Ce changement s’est traduit par plusieurs actes politiques, souvent passés inaperçus en occident, mais qui sont extrêmement significatifs pour les deux parties [4].

Le second motif est d’ordre militaire et maritime. L’Inde considère que le Golfe du Bengale et la mer d’Arabie sont des espaces maritimes sur lesquels elle doit exercer un contrôle. Or déjà la Chine a implanté une base en Birmanie sur la façade Est du Golfe du Bengale [5] et elle construit deux porte-avions qui lui apporteront dans quelques années une capacité d’intervention dans l’Océan Indien.

Face à cette double menace et aux relations ambiguës que les États-Unis développent avec la Chine, les Indiens se sont tournés vers la France pour équiper son armée de l’air d’avions Rafale.

La longueur des négociations est essentiellement liée aux transferts de technologies que l’Inde exige pour finaliser le contrat et qui font l’objet de négociations pied à pied.

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L’envoi du Charles de Gaulle en Inde, après avoir démontré la capacité opérationnelle des Rafales M (version marine) dans le Golfe, peut faire penser que la France souhaite proposer à l’Inde son aide à s’équiper d’un porte-avion et, faisant ainsi d’une pierre deux coups, débloquer la vente des Rafales en répondant à un souci stratégique indien de tout premier plan.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Ce qui lui permet d’éviter le détroit d’Ormuz.

[2] Ce qui lui permet d’éviter le détroit de Malacca.

[3] Terrorisme, extrémisme, séparatisme.

[4] Refus de Pékin de souligner la responsabilité du Pakistan dans le déclenchement du conflit du Kargil en 1999 ; visas accordés aux résidents du Jammu et du Cachemire sur des feuilles volantes et non pas sur leur passeport indien, refus d’un visa au Général Jaswal, commandant en chef des forces indiennes, etc.

[5] Les militaires chinois ont installé une station d’écoute sur les Coco Islands, îlots birmans de l’Océan Indien. La Chine participe, en outre, à la construction de ports en eau profonde sur l’Océan Indien, préparant un débouché chinois sur cette façade. Un pipeline et un gazoduc vont respectivement relier Kunming, capitale du Yunnan, au port birman de Sittwe et à Kyaukpyu, sur l’île de Ramree [1]. Le pipeline doit transporter 400 000 barils/jour en provenance du Moyen-Orient.
Parallèlement, le gazoduc pour lequel la CNPC va investir un peu plus d’un milliard de dollars est destiné à transporter 25 milliards de m³ de gaz sur 30 ans provenant du gisement offshore birman, appelé Shwe (« or », en birman), à une trentaine de kilomètres de Sittwe, la capitale de l’état arakanais [2]. Le « Memorandum of Understanding (MOU) », signé avec PetroChina au printemps 2005, a été complété en 2008 par un MOU entre les sociétés d’exploitation et la CNPC, portant sur l’achat et le transport de gaz naturel à partir des champs A-1 et A-3 en direction de la Chine [3].


Comment sortir de la crise sociale, économique et géopolitique qui risque de conduire l’Europe à subir une guerre qu’elle n’a pas voulue ?

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Les décideurs sont aujourd’hui dans la situation terrifiante d’un automobiliste dont l’accélérateur serait bloqué et qui devrait continuer à piloter sa voiture à toute allure, de nuit, dans un brouillard intense. Tout, en effet, s’accélère sous l’effet de la mondialisation et de l’explosion du progrès technologique. L’information disponible suit la même courbe exponentielle. Les mots employés sont tout aussi révélateurs : l’expression « donner des coups de projecteurs » a remplacé dans notre vocabulaire le concept «d’éclairer l’avenir».
Seule une approche systémique peut permettre de comprendre la crise politique, économique et sociale actuelle et qui va encore s’aggraver. En effet, la dérive vers un chaos, que l’on pressent proche, est le résultat de plusieurs dynamiques qui entrent en conflit car elles se développent à des vitesses très différentes.

La première de ces dynamiques est l’explosion scientifique et technologique multisectorielle extraordinaire qui ouvre à l’humanité des perspectives positives ou néfastes en fonction de ce que nous en feront. En faire la liste exhaustive est pratiquement impossible. Un seul exemple est la perspective de pouvoir allonger à court terme (15 ans) la durée de la vie de l’homme de plusieurs décennies.

Cette révolution heurte de plein fouet un système économique dont tous les acteurs n’évoluent pas à la même vitesse et dont une grande partie n’arrive pas à intégrer les bénéfices qu’elle apporte, notamment du fait des contraintes législatives et culturelles qui pèsent sur eux. Il en résulte des conséquences sociales considérables comme le chômage de masse et l’accroissement des inégalités de richesse entre ceux qui savent tirer parti de cette révolution et ceux qui la subissent. Dans « Le Monde », en septembre 2014, un professeur de médecine posait la question suivante : « Google va-t-il tuer l’Oréal » ?

Bien plus, ces technologies, notamment celles qui permettent de s’informer et de communiquer, mises à la disposition de citoyens, formés à l’esprit critique, multiplient leurs capacités de développement personnel et de création. Mais en même temps elles fournissent aux faux prophètes, qui rejettent un progrès, bouleversant leurs croyances et leur mode de vie, un moyen inespéré. Internet leur permet de désinformer et d’enfermer ceux qui les suivent dans un univers virtuel qui brise leurs liens sociaux traditionnels. Il en résulte un choc de dynamiques individuelles et collectives qui accentue cette crise [1]. Le terrorisme qui s’étend dans le monde en est en partie une conséquence.

Face à ces trois dynamiques technologiques, économiques et sociologiques, les acteurs étatiques et les hommes politiques qui sont censés les diriger sont perdus. Au lieu d’inventer une nouvelle gouvernance du monde qui est en train d’éclore, ils se replient vers des modes de pensée du passé. C’est tragiquement le cas des États-Unis où la classe politique compte très peu d’hommes cultivés, capables de comprendre et de maîtriser les bouleversements qui s’annoncent. Bien plus la démocratie américaine qui devrait être un phare pour ce monde sans boussole est sous l’influence du lobby militaro-industriel [2] que le général Eisenhower avait déjà dénoncé en 1953 au moment où il quittait la Présidence des États-Unis et qui s’est depuis renforcé au point de dominer complétement le système politique américain.

George Bush, sous influence de ce lobby ultra-conservateur, n’a trouvé d’autre réponse au terrorisme que la guerre. Il a notamment totalement déstabilisé l’Irak qui était certes dirigé par un régime autocratique mais qui était laïque et respectueux de toutes les croyances. Il a ouvert la porte au chaos que l’on connaît aujourd’hui en croyant qu’il pourrait installer, par la force des armes, des institutions démocratiques, que l’état culturel et social du pays était incapable d’accepter. Les dirigeants français et européens, oubliant que les intérêts de leurs pays peuvent se différencier de ceux des États-Unis, leur ont emboité le pas et ont rajouté la guerre à la guerre en croyant naïvement déceler en Libye et au Moyen-Orient un printemps arabe [3], là où ne s’exprimait majoritairement que des enjeux tribaux, confessionnels ou géopolitique.

Comment sortir de cette crise

Nous sommes face à une crise systémique. Une sortie de crise ne peut être réalisée qu’en engageant simultanément de multiples actions parallèles dont les effets doivent se conjuguer. En conséquence, si nous voulons contribuer à résoudre les crises qui pénalisent notre sécurité et notre développement économique, voici quelques pistes qu’il est nécessaire de suivre, en étant guidés par plusieurs convictions :

  • la guerre n’est pas une solution à la crise multidimensionnelle que nous vivons;
  • il n’y a pas d’expédients de court terme pour revenir à un état du monde stable et ouvrant la voie à une croissance harmonieuse;
  • les actions à entreprendre doivent être passés au tamis des valeurs qui sont le fondement de la civilisation européenne et, en premier, les droits de l’homme et la liberté d’expression.

Sur un plan géopolitique

Il est temps d’admettre plusieurs réalités géopolitiques désagréables que les tenants de la pensée unique refusent d’écouter :

  • le système politico-militaire américain a besoin de maintenir un état de tension dans le monde pour obtenir des citoyens américains qu’ils acceptent chaque année de financer un budget militaire de 640 milliards de $ [4], clé de leur suprématie stratégique mondiale;
  • éviter un rapprochement entre la Russie et l’Europe est l’objectif numéro un des stratèges et de l’administration des États-Unis;
  • les dirigeants politiques européens et nombre de nos leaders d’opinion, défenseurs véhéments à longueur d’antenne des droits de l’homme, pratiquent hypocritement en permanence le deux poids deux mesures quand ils s’acharnent à nous présenter la Russie comme un régime militariste et policier alors que qu’ils restent silencieux vis-à-vis de l’Arabie Saoudite, monarchie moyenâgeuse, avec laquelle nous maintenons des relations étroites pour des raisons mercantiles.

  • En Ukraine :

  • reprendre le dialogue avec la Russie en supprimant les sanctions prises sous dictat américain contre un arrêt de l’aide aux séparatistes et un appui pour les obliger à revenir à la table de négociation;

  • faire comprendre aux dirigeants ukrainiens que nous les aiderons sur le plan économique que s’ils arrêtent la surenchère guerrière qu’ils sont incapables d’assumer, qu’ils renvoient aux États-Unis les mercenaires de Blackwater (Academi) et qu’ils négocient une autonomie de type Pays Basque ou Catalogne avec les séparatistes pro-Russes.

  • Au Moyen-Orient et sur le pourtour méditerranéen :

  • Syrie : arrêter la guerre civile confessionnelle n’est possible que si nous nous entendons avec la Russie pour qu’elle stoppe son aide militaire à Assad. Et que, de notre côté, nous exigions de la Turquie, de l’Arabie Saoudite, du Qatar, et d’Israël qu’ils arrêtent de soutenir les djihadistes de toutes obédiences. Bien plus, que nous-même, cessions de soutenir l’ASL qui n’existe encore que parce qu’elle permet à Daech de s’emparer à faible prix de l’aide que nous lui fournissons. Vouloir exiger le départ d’Assad comme préalable à tout règlement est un prétexte pour maintenir ouvert ce foyer de guerre. En revanche, négocier son retrait à l’occasion d’une élection présidentielle est une piste à creuser;

  • Irak : il faut faire pression sur le gouvernement Irakien et sur l’Iran, via la Russie, pour intégrer dans le jeu politique les sunnites et pour mettre sur pied une armée nationale. Cela passe par la réintégration les officiers sunnites de l’armée de Saddam, non atteints par la limite d’âge, et l’incorporation dans l’armée nationale ou le désarmement des différentes milices chiites mises sur pied par Al-Maliki et qui sont aujourd’hui responsables d’une partie des attentats commis à Bagdad;

  • Libye : la stabilisation de ce pays passe par une action diplomatique et militaire. L’Égypte est un pays dont l’intérêt stratégique et les moyens en font un acteur important d’un éventuel règlement. Il faut parallèlement aider la Tunisie à étanchéifier sa frontière. Dans le Sud Libyen, en collaboration avec les pays du Sahel et, en particulier avec le Tchad, il est essentiel de stopper l’antagonisme Toubou-Touareg et de les retourner contre AQMI afin d’interdire à cette organisation d’y trouver une zone refuge et de réapprovisionnement en armes et munitions. Faire pression sur les djihadistes qui se sont emparés de Tripoli demandera du temps mais l’Europe dispose de plusieurs cartes comme leur bloquer toutes les voies d’exportation du pétrole et du gaz qu’ils contrôlent par un blocus maritime des côtes libyennes;

  • conflit israelo-palestinien : c’est la source historique du terrorisme moyen-oriental. Il faut, pour la France, revenir à une la politique gaullienne de stricte neutralité active qui seule permettra d’être écouté par les deux parties.

Sur le plan de la sécurité face au terrorisme

  • Des citoyens innocents vont continuer à payer pendant de longues années le prix du sang pour la courte vue des dirigeants qu’ils ont élus et cela malgré le travail et le dévouement exceptionnels de nos services de renseignement à qui le gouvernement ne donne qu’au compte-goutte les moyens techniques et humains qu’ils réclament.
    Si nous devons faire face à des actions terroristes simultanées et répétées, les effectifs actuels de la police, de la gendarmerie et de l’armée ne sont pas suffisants pour mener, dans le même temps, d’une part, la protection des points sensibles et des personnalités menacées et, d’autre part, mener des actions de contre-terrorisme efficaces. Du temps de la guerre froide, la DOT permettait de mobiliser 500 000 hommes. Dans une analyse [5] publiée par le Monde en 1996, intitulée, « Service national, une obligation nécessaire », j’écrivais : « Sur un plan stratégique, n’oublions pas que nous pouvons avoir à gérer deux crises simultanément : une à l’extérieur de nos frontières, où seront engagées nos forces professionnalisées de projection ; une autre mettant en cause notre sécurité interne par une vague d’attentats. Faire face à cette menace interne demandera l’immobilisation de forces très nombreuses pour assurer des gardes statiques ou pour épauler les forces de sécurité dans leurs missions de patrouille et d’intervention. Seul le service militaire obligatoire et ses réservistes nous fourniront les effectifs en quantité nécessaire ».
    Comme, il est très difficile pour diverses raisons de revenir en arrière et que le besoin demeure, je propose de créer une garde nationale, mise sur pied localement et organisée et par département. Comment ? En équipant les anciens militaires volontaires de 25 à 65 ans d’un fusil d’assaut et d’un gilet pare-balle qu’ils pourront conserver chez eux. Le coût d’équipement d’une telle force serait de l’ordre de 500 millions d’euros à condition que l’on accepte qu’ils utilisent leur mobile pour communiquer et leur voiture en co-voiturage pour se déplacer. Les entreprises de plus de 50 employés ou administrations dont ils dépendent devraient continuer à verser leur salaire lorsqu’ils seraient mobilisés. Pour les PME et artisans, une indemnité journalière de l’ordre du SMIC + leur serait attribuée par les préfectures.

  • Mais à long terme les solutions sont d’abord politiques. Elles ont de deux ordres. La République voire la démocratie est incompatible avec le communautarisme. La liberté d’expression est un pilier fondamental de nos régimes politiques et l’État ne doit pas essayer de la limiter au non de quelque faux impératif de sécurité. Mais réciproquement tout citoyen et tout leader d’opinion doit respecter les croyances des autres à partir du moment où ces croyances ne quittent pas la sphère personnelle et que les croyants ne cherchent pas à en faire le prosélytisme dans l’espace public.

Sur le plan économique

Pour initier un cercle vertueux, il faut arrêter de créer des emplois fictifs subventionnés par l’argent public et donner en urgence de la flexibilité aux entreprises, pour s’adapter aux révolutions technologiques qui les frappent de plein fouet, en se focalisant sur les PME. En effet, ce sont les entreprises de 50 salariés [6] et moins, représentant 9 millions d’emplois, dans lesquelles le chef d’entreprise ne dispose pas d’un DRH susceptible de gérer un licenciement, qui sont les plus pénalisées dans leur développement par la complexité du code du travail. Tout le monde s’accorde pour dire que ce sont elles qui pourraient créer rapidement le plus d’emplois de salariés et d’apprentis. Il suffirait de leur permettre de licencier selon une procédure simplifiée 20% de leur effectif disposant d’un contrat à durée indéterminée, pour engendrer au moins 10% d’embauches supplémentaires qui représenteraient 900 000 nouveaux emplois.

Sur le plan de l’éducation nationale

L’école de la République ne se consacre qu’à transmettre le savoir. Elle a oublié en chemin qu’elle devait aussi apprendre aux jeunes français le savoir être républicain et les savoirs faire qui permettent de s’intégrer rapidement dans le monde du travail. C’est toute la culture soixante-huitarde qu’il faut expurger de l’éducation nationale et profondément réformer ses structures trop lourdes qui mobilisent une part trop importante de ses effectifs à d’autres taches que celle de l’encadrement des élèves.

Il n’y ni de solution miracle ni d’échappatoire à la situation que nous avons laissé se créer par manque de lucidité et de courage. Ce dont il faut être conscient c’est que cette situation, qui nous inquiète, conduit tout droit l’Europe à un état de guerre multiforme que je nomme « la guerre civile mondiale [7] ». Elle ne pourra être redressée que par la prise de conscience par nos dirigeants et par les citoyens que seule une réponse prenant en compte toutes les pistes citées, et probablement d’autres encore, sera efficace.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] L’information et la désinformation sont plus que jamais liées avec l’apparition du numérique et la généralisation d’Internet. A l’ère Internet dans laquelle nous entrons, la désinformation est un des « invités inattendus » du formidable progrès sociétal que constitue « la toile ». C’est ce qui a conduit vraisemblablement Jacques Séguela, invité sur le plateau de France 2 avec Julien Dray le 17 octobre 2009 à traiter Internet « de la plus grande saloperie qu’aient jamais inventé les hommes » La démocratisation de la toile offre, en effet, aux manipulateurs un champ presque sans limite de moyens de désinformation.

[2] Eisenhower à la fin de son mandat, le 17 janvier 1961, avait déjà mis en garde la nation américaine contre ce risque : « Cette conjonction entre un immense establishment militaire et une importante industrie privée de l’armement est une nouveauté dans l’histoire américaine. (…) Nous ne pouvons ni ignorer, ni omettre de comprendre la gravité des conséquences d’un tel développement. (…) nous devons nous prémunir contre l’influence illégitime que le complexe militaro-industriel tente d’acquérir, ouvertement ou de manière cachée. La possibilité existe, et elle persistera, que cette influence connaisse un accroissement injustifié, dans des proportions désastreuses et échappant au contrôle des citoyens. Nous ne devons jamais permettre au poids de cette conjonction d’intérêts de mettre en danger nos libertés ou nos méthodes démocratiques. Rien, en vérité, n’est définitivement garanti. Seuls des citoyens alertés et informés peuvent prendre conscience de la toile d’influence tissée par la gigantesque machinerie militaro-industrielle et la confronter avec nos méthodes et objectifs démocratiques et pacifiques, afin que la sécurité et les libertés puissent fleurir côte à côte. »

[3] Qui n’a existé qu’en Tunisie.

[4] Le budget de Défense américain représentait en 2013 640 milliards de dollars autant que le Budget réuni des 9 pays suivants : Chine 188, Russie 88, Arabie Saoudite 67, France 61, Grande-Bretagne 58, Allemagne 49, Japon 49, Inde 48, Corée du Sud 33. Source SIPRI

[5] 22/03/1996, Service national, une obligation nécessaire.

[6] J’ai créé en 1995 et dirigé jusqu’en 2006 une start-up de 50 salariés.

[7] La guerre civile mondiale, avec Jacqueline Grapin, Calmann Levy, 1976.


Janvier 2015 : évaluation de la situation politique et militaire en Irak

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Situation politique

La scène politique Irakienne a été dominée par le débat sur la mise en œuvre de l’accord politique avec les sunnites qui a permis la mise sur pied d’un gouvernement d’union nationale, le vote du budget par le parlement et la lutte pour la Présidence de la coalition nationale irakienne.

Les points d’achoppements de l’accord avec les sunnites

Trois points sont l’objet de vifs débats entre les camps Sunnites, Kurdes et Shiites :

  • Abrogation de la loi de débasification
  • L’amnistie générale
  • La constitution de la Garde Nationale.

L’Union des Forces qui regroupe toutes les forces politiques sunnites représentées au parlement irakien a exigé du premier ministre irakien Al Abadi, l’accélération du rythme d’application de l’accord conclu entre les deux parties avant de former le gouvernement actuel, notamment en ce qui concerne la création de la garde nationale, l’amnistie générale et le règlement du dossier de débaasification.

Fouad Massoum

Fouad Massoum

Le président de la République irakienne, le Kurde Fouad Massoum, a indiqué de son côté dans une interview télévisée qu’il était pour l’abrogation de la loi de débaasification et pour remettre ses dossiers à la justice irakienne qui devra juger ceux qui avaient commis des actes et des crimes punissables.

Pour président du groupe parlementaire chiite, Sadikoune, l’accord pour former le gouvernement a prévu seulement de l’amender et non pas de l’abroger.

Les Kurdes, de leur côté, expriment des craintes de voir les habitants des régions sunnites armés car ils estiment que cela comporte des risques d’affrontement communautaire pour les zones litigieuses entre Bagdad et Erbil.

Le vote du budget

Le 12 janvier, le parlement irakien a achevé la deuxième lecture du projet du budget

Le 23 janvier, le représentant du chef religieux chiite Ali Al Sistani a appelé, dans son prêche de vendredi à Karbala, le gouvernement et le parlement irakiens à voter le plus vite possible le budget national de 2015 et selon les cours prévisionnels du pétrole les plus bas possibles.

Le 30 janvier, le parlement a voté un budget national, sur une base de 56 $/b, de 119.585 trillions DI (100 milliards de $) grâce au président du parlement qui est intervenu énergiquement auprès des chefs des groupes parlementaires pour résoudre tous les différends. La moyenne des exportations pétrolières irakiennes, y comprises celles du Kurdistan, serait actuellement de 3.3 millions b/j.

Lutte pour la Présidence de la Coalition Nationale irakienne

Le mois de janvier a également connu une lutte au sein de la Coalition Nationale Irakienne pour le poste de président de la coalition, vacant après la formation du nouveau gouvernement d’Al Abadi, et qui était occupé par l’actuel ministre des affaires étrangères, Ibrahim Al Jaafari. Le Conseil Islamique Suprême a proposé le nom de son chef Amar Al Hakim tandis que l’Etat de Droit de l’ancien premier ministre Nouri Al Maliki s’y est opposé farouchement, disant qu’Al Hakim ne peut être président de la coalition parce qu’il n’est pas membre du parlement irakien. Or la coalition nationale n’a pas de règlement intérieur et rien n’empêche Al Hakim de briguer ce poste. Toutefois, les partisans de Nouri Al Maliki s’acharnent pour garder ce poste parce qu’ils savent très bien que si quelqu’un du Conseil islamique suprême, du Courant Sadriste ou de l’aile d’Al Abadi au parti Dawa l’occupe, ils risquent de perdre ce qui leur reste encore de pouvoir et de ses privilèges et d’être jugés pour corruption, détournement de fonds et meurtres lors des deux mandats de leur chef Al Maliki.

Les opérations contre Daech et la situation sécuritaire

La guerre contre Daech

Bilan après six mois d’opérations

Le 7 janvier, le Pentagone a annoncé que, depuis le début des frappes aériennes, le 8 août 2014, puis en Syrie, depuis le 28 septembre, les appareils de l’alliance occidentale avaient lancé environ 5 000 bombes sur les positions de Daech, touchant plus de 3 000 cibles dont 58 chars.

De son côté, le porte-parole du secrétariat d’Etat américain à la défense, John Kirby, a affirmé, le 24 janvier, que Daech n’a perdu jusqu’à présent que 700 km² de ses territoires en Irak, c’est-à-dire, seulement 1% d’une superficie vaste de 55 000 km², occupés en 2014. Mais les zones libérées, notamment au nord de l’Irak, sont, selon lui, très importantes pour Daech. Pour le porte-parole du Pentagone, Daech, se trouve sur la défensive et a perdu des millions de dollars de ses revenus pétroliers et beaucoup de ses matériels de guerre qui seront difficiles à remplacer.

Le 25 janvier, les deux ministères irakiens de la défense et de l’intérieur ont publié un rapport commun sur les six derniers mois de combats contre Daech. Durant cette période, 4223 combattants du « Rassemblement des milices chiites irakiennes » ainsi que plus d’une soixantaine de « Gardiens de la révolution islamique Iranienne » dont cinq officiers supérieurs et trois combattants du « Hezbollah libanais » ont trouvé la mort dans les combats contre les moudjahidines de l’Etat Islamique. Parallèlement, le commandant du Rassemblement des milices chiites a estimé, dans une déclaration de presse, que Daech serait définitivement vaincu en Irak en quelques mois. Selon lui, la présence du chef des Gardiens de la révolution iranienne, Qassem Suleimani, sur les champs de bataille contre Daech a contribué à élever le moral des troupes des milices chiites. Selon lui le soutien de l’Iran à l’Irak dans la guerre contre Daech, est très supérieur à celui de l’alliance occidentale car ses combattants n’ont reçu d’armes et de munitions que de l’Iran.

La bataille pour isoler Mossoul

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Le 24 janvier, les Peshmergas ont lancé, à l’aube, une offensive sur les positions de Daech du district de Wana, situé à 25 km au nord-est de Mossoul, libérant plusieurs villages avec l’appui des appareils de l’alliance occidentale.

A Mossoul, selon des témoins locaux, les combattants de l’Etat Islamique sont moins nombreux qu’avant aux points de contrôle et on constate une augmentation du nombre de voitures qui transportent les morts et les blessés vers les hôpitaux de la ville. Les appareils occidentaux ont frappé ces derniers jours des positions de Daech au sein même de Mossoul. De sons d’explosions ont été entendus au nord-ouest de la ville. La DCA de Daesh a tiré sur les avions occidentaux.

Gouvernorat de Diyala

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Les forces armées irakiennes, soutenues par les milices chiites, ont totalement contrôlé, en janvier, le district de Mukdadyia qui était la dernière place forte de Daech dans le gouvernorat de Diyala (en rouge sur la carte ci-dessus). Selon les informations de presse, il y aurait eu, durant les combats de Mukdadyia, 50 morts parmi les forces armées et les milices chiites et 200 blessés. Daech y a perdu 15 hommes. Le vice-président sunnite de la république a lancé un appel au premier ministre et au président du parlement irakien pour faire stopper les exactions commises par les miliciens chiites qui accompagnaient les forces armées irakiennes à Diyala. Il a indiqué que ces miliciens ont dynamité des mosquées et des maisons dans les régions libérées, soulignant qu’il a reçu à ce propos beaucoup de plaintes de chefs de tribus et de dignitaires de la région.
Gouvernorat d’Al Anbar
Le 26, une opération conjointe comprenant l’armée et la police irakiennes, des combattants tribaux sunnites, des miliciens chiites, l’aviation irakienne et celle de l’alliance occidentale a permis la libération de la région d’Albou Ghanam qui se trouve à l’est de Ramadi. (voir la carte du point de situation de décembre).

Situation sécuritaire

En dehors des 4 gouvernorats où Daech est présent et de Bagdad, la situation est calme dans l’ensemble des 13 autres gouvernorats du Nord et du Sud du pays.

Du fait des opérations aériennes, Daech revient aux modes d’actions traditionnels des terroristes : des actions brutales avec peu d’effectifs et utilisant des voitures piégées et des kamikazes. On assiste donc à une augmentation des attentats dans les gouvernorats dans lesquels Daech déploie ses opérations. Ils ont causé 815 morts en janvier 2015 selon la répartition suivante : Niveneh, 254 ; Diyala, 138 ; Salahuldein, 122 ; Bagdad, 93, Kirkuk, 28.

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Focus sur Bagdad

En janvier, on note une moyenne de 2 attentats par jour faisant heureusement peu de victimes comparé aux grands attentats des mois précédents. Plusieurs gangs de ravisseurs ont été démantelés favorisant la baisse du nombre d’enlèvements. Toutefois, la situation s’est tendue à Bagdad lorsqu’un avion civil de la compagnie aérienne Fly Dubaï a été touché, le 27 janvier, par cinq balles alors qu’il atterrissait à l’aéroport international de Bagdad. Une petite fille, qui était à bord, a été légèrement blessée. Une enquête a été immédiatement ouverte et le ministre du transport s’est rendu sur place. Il a déclaré que les balles avaient été tirées de l’extérieur et non pas de l’intérieur de l’aéroport. Le lendemain, les forces de l’ordre ont lancé une vaste campagne de perquisition autour de l’aéroport, notamment à Abou Ghreb.

Dans sud du pays, la situation sécuritaire a été calme sauf à Bassora où on a observé une tension sectaire entre Sunnites et Chiites à la suite de l’assassinat, début janvier, de trois imams sunnites.


Lettre d’un père catholique aux dessinateurs de « Charlie Hebdo »

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C’est au cœur de Marseille, dans un quartier défavorisé et essentiellement peuplé de musulmans, où le taux de pratique religieuse se tassait sous la barre des 1%, que le père Michel-Marie Zanotti-Sorkine a été installé en 2004. Depuis, la presse locale l’a surnommé « le prêtre qui multiplie les paroissiens ». Je publie ici sa lettre au 4 dessinateurs de CHARLIE.

Cher Jean, cher Georges, cher Stéphane, cher Bernard,

Bien que je sois prêtre et que cet état par le passé vous débectait, permettez-moi de vous appeler par vos prénoms et non par vos noms de guerre. Une façon comme une autre de me sentir votre frère. Certes, vous demeurez Cabu, Wolinski, Charb et Tignous, dessinateurs de profession, crayonneurs d’idées, trublions de vie politique, insulteurs de justes et de coupables, souvent drôles et méchants sous le crayon vulgaire et obsessionnellement blasphémateur du sacré, mais à mon esprit éduqué par le Christ à dépasser les apparences, vous apparaissez plus grands que votre œuvre, plus grands que vos dessins offerts aux combats rétrécis de la terre. Seule la bonté personnelle qualifie un être et l’ennoblit jusqu’à la moelle, je le crois, et pour cela, je mourrais. Tout le reste n’appartient qu’à la petite histoire qui finit sous le dégueuloir conventionnel des hommages et des récompenses accordés entre hommes, au gré des intérêts particuliers et des partis. Bah ! que tout cela est bas !

Aujourd’hui, préoccupé par plus haut, maintenant que la vie n’est plus un mystère pour vous puisque vous connaissez la vérité tout entière (et Dieu sait si cette connaissance doit désormais susciter en vous non plus votre humour mais votre joie), je viens vous demander un petit coup de main pour la France. Ne me le refusez pas.

Amis, auriez-vous la gentillesse de dire un mot au créateur du monde afin qu’il continue de juger avec indulgence ses enfants d’en bas qui le rejettent ou qui prétendent le défendre en tuant leurs semblables ? Faites cela pour nous, je vous en supplie ! Que le Ciel n’abandonne pas la terre, et que les hommes comprennent, enfin, que travailler à la mort de Dieu dans les consciences ou tuer au nom de Dieu revient à massacrer l’homme lui-même ! Pourriez-vous aussi de vos lumières actuelles éclairer nos intelligences de manière à ce que nous empruntions les chemins par lesquels on peut enrayer les fusils les plus huilés ?

Je vous avoue qu’une chose me surprend depuis votre entrée dans la vie éternelle : c’est la glorification unanime de la liberté d’expression que vous auriez honorée magnifiquement jusqu’à mourir pour elle ! Je dirais plus sobrement que vous avez exprimé librement ce que vous pensiez, sans jamais vous préoccuper des effets collatéraux que l’expression de VOTRE vérité pouvait créer dans les esprits. C’est ainsi. Pourtant, dans les relations humaines, et en particulier dans la vie conjugale, familiale, et même amicale, nous ne lâchons pas ce que nous pensons sans exercer un certain discernement à la seule fin de ne pas blesser inutilement nos proches. Et cela devrait valoir aussi pour les lointains.

La raison de cette retenue n’est pas à chercher bien loin, elle appartient à l’univers de l’amour qui tout simplement ne désire pas blesser. Cette retenue dans le langage, cette réserve bienveillante n’est pas une faiblesse, elle est une intelligence qui protège les liens et qui, en évitant de faire monter le sang à la tête de l’adversaire potentiel, empêche par rebond de le faire jaillir de la tête d’un autre. Cette réserve, tout homme peut la vivre, elle est vraiment à la portée de tous, sauf de l’extrémiste qui donne aux idées plein pouvoir y compris à l’irrespect qui, paraît-il, gagne la partie.

Le président de la République n’a pas cessé ces derniers jours d’appeler le peuple français à la vigilance. Encore une idée bien abstraite !

Que faut-il donc faire ? Rester chez soi ? Faire des provisions ? Lire le Coran ? Souscrire à un abonnement à Charlie Hebdo ? J’aurais préféré qu’il demandât humblement à tous les Français de calmer le jeu de la haine en les suppliants de ne plus blesser la conscience d’autrui au nom d’une liberté d’expression pas assez réfléchie, autrement dit, en nous invitant tous à prendre la résolution de respecter profondément les croyances qui sont chères à des millions de personnes. C’est à ce prix que la paix fera son lit.

Chers Jean, Georges, Stéphane et Bernard, votre mort ignominieuse me fait une peine immense et je voudrais qu’elle ne soit pas inutile. Vos caricatures ne méritaient pas de vous tuer, mais elles l’ont fait. D’une certaine façon, vous avez touché de votre humour grinçant les régions les plus viscéralement haineuses de la nature humaine, assoiffée de justice et de vengeance, et par là, vous avez provoqué l’avènement de la barbarie. Parce que votre nature était saine, je veux le croire, parce que vous cherchiez sans doute à votre manière le bien commun, parce que vous considériez la liberté d’expression comme un droit devant s’exprimer sans état d’âme, parce que vous étiez au fond restés des enfants qui dessinaient comme tous les enfants tout en jouant à mettre le feu, vous avez oublié la permanence de la cruauté humaine quand elle se met au service d’une cause jugée absolue. Vous avez touché à de l’intouchable, et en réponse, vous qui étiez intouchables de par votre dignité d’homme, vous avez été plus que touchés, abattus en plein cœur.

Au-delà de toutes les décisions politiques qui seront prises, je l’espère, pour contrecarrer les actes terroristes, intercédez pour nous, chers Cabu, Wolinski, Charb et Tignous, rendez-vous intelligents et respectueux des croyances d’autrui pour que la France se distingue encore par sa hauteur civilisatrice.

Un dernier point qui me tient à cœur : si vous croisiez au Ciel les trois petits enfants qui, lors de l’affaire Merah, ont été assassinés sauvagement, embrassez-les pour moi, et partagez avec eux la gloire qui est la vôtre aujourd’hui. Eux n’ont pas eu droit à une journée de deuil national ni à une manifestation d’envergure. Mais que pouvons-nous y faire ? Ces enfants ne disposaient que de leurs prénoms, ils n’avaient pas de noms de guerre, et ils ne défendaient pas la liberté d’expression ni la cause de certains politiques! Qu’importe ! Seule la bonté personnelle qualifie un être et l’ennoblit jusqu’à la moelle, je le crois. Pour cela, je mourrais.

Allez, chers Cabu, Wolinski, Charb et Tignous, soyez dans la joie de Dieu, continuez votre vie, et éclairez-nous maintenant de vos clartés.

Père Zanotti-Sorkine, Prêtre catholique

Prédicateur, écrivain, compositeur et chanteur.

Source : http://www.bvoltaire.fr/


Évaluation de la situation politique et sécuritaire de l’Irak

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05 janvier 2015

L’Irak n’arrive pas à mobiliser toutes ses forces pour combattre Daech. Le nouveau premier Ministre Irakien Hayder Al Abadi, sapé dans son action par les actions souterraines d’Al Maliki, s’avère incapable de définir et de mettre en œuvre une politique d’unité nationale, en particulier vis-à-vis des tribus sunnites. Il est ainsi confronté à la volonté de Washington d’intensifier la guerre contre Daech en créant une armée sunnite et à la résurgence d’un désir d’autonomie des provinces du Sud où se trouvent 80% des ressources pétrolières du Pays. Il est peu probable qu’un état irakien centralisé survivra à cette guerre contre Daech.

Situation politique

En décembre, le premier ministre irakien Hayder Al Abadi a poursuivi ses tentatives pour faire sortir le pays de la situation de guerre civile dans laquelle Al Maliki l’a enfoncée par sa politique sectaire. Mais la plupart de ses actions ont été entravées par les fidèles de l’ancien gouvernement d’Al Maliki qui sont encore aux commandes. C’est le cas notamment de sa tentative de former une Garde Républicaine, exigée par les Américains. Lors de sa visite à Bagdad en décembre, le secrétaire d’Etat américain à la défense, Chuck Hagel, a insisté fortement sur la nécessité d’une réconciliation nationale avec la communauté sunnite. A son retour aux Etats-Unis, des membres de la délégation ont estimé que le premier ministre irakien Al Abadi ne faisait pas tous les efforts nécessaires pour regagner la confiance des tribus sunnites et mettre sur pied une nouvelle force sunnite de Sahwa. Les mêmes sources ont révélé que la Maison Blanche était aussi mécontente de l’obstination d’Al Abadi à ne pas accepter l’envoi en Irak de nouveaux soldats américains ce qui éloigne l’issue des combats contre Daech.
Face aux pressions américaines, le gouvernement irakien n’a donné qu’un accord verbal à cette initiative mais rien de concret n’a été mis en œuvre car de nombreux responsables politiques et militaires sont opposés à cette création. Ils pensent que les forces de sécurité irakiennes et milices chiites sont capables seules de reconquérir le terrain perdu et qu’une garde nationale intégrant les sunnites créerait une nouvelle force « Peshmergas » mettant en cause l’unité du pays. Les américains, au contraire, estiment que sans l’aide des tribus sunnites la guerre contre Daech sera longue et difficile.

Face aux atermoiements de Bagdad, comme avant 2011 lorsqu’ils contrôlaient le pays, les américains ont décidé d’agir unilatéralement. A cet effet, une réunion a été tenue entre une délégation militaire américaine et des chefs tribaux et politiques sunnites dans une base militaire située dans les alentours de Mossoul. Les deux parties ont étudié les modalités de l’aide américaine aux tribus arabes sunnites dans leur lutte contre Daech et dans la formation de leur propre armée. Les américains ont choisi le général à la retraite de l’ancienne armée irakienne, Khalid Al Hamdani comme chef de cette armée. Selon eux, il jouierait d’un certain charisme auprès des populations de Mossoul. Confirmant ce choix, Khalid Al Hamdani a qualifié la réunion de Mossoul, où il était présent, de très positive et a confirmé qu’il avait donné son accord pour diriger une armée sunnite. Les participants américains ont affirmé qu’ils enverraient bientôt des armes et des équipements militaires au général Al Hamdani. Selon nos informations, Al Hamdani disposerait dans un camp proche de Mossoul de 6000 volontaires et 250 membres de la force d’intervention rapide de la police fédérale irakienne, SWAT. Les conseillers américains [1] s’y trouveraient déjà en force et entraineraient les hommes d’Al Hamdani aux combats de rue. Des premières livraisons d’armes américaines [2] auraient été acheminées dans cette base à partir de l’aéroport d’Erbil.

Au Sud, Al Abadi est confronté à la volonté de plusieurs responsables du gouvernement de Bassora à ériger leur gouvernorat en province autonome à l’image du Kurdistan. A cet effet, le 4 décembre, l’ancien député Wail Abdul Latif a lancé une campagne de collecte de signatures pour atteindre les 2% du corps électoral de Bassora qui permettrait d’adresser une demande à la Haute Commission Electorale Indépendante pour organiser un référendum dans un délai d’un mois, selon la loi n° 13 de 2008. Le président du conseil municipal de Bassora, Sabah Hassan Al Bazouni, a indiqué que la décision de création de la province autonome de Bassora revient aux habitants de Bassora, et permettra à Bassora de s’opposer à « l’insupportable politique de marginalisation et d’exclusion, suivie par le gouvernement de Bagdad ».

La guerre contre Daech

Avec l’appui des frappes aériennes de la coalition, les forces de sécurité et les milices irakiennes ainsi que les Peshmergas ont consolidé leurs positions et ont mené des offensives limitées mais réussies. Daech a subi des revers et des pertes importantes sur les limites Nord, Est et Sud de son avancée en territoire Irakien comme le montre le croquis ci-dessous.

Irak 05-01-2015

Le mois de décembre a vu une diminution importante du nombre de morts par attentat. Ceux-ci se concentrent dans les 5 gouvernorats occupés en tout ou partie par Daech et à Bagdad.

Ainsi à Al Anbar on dénombre 143 morts contre 190 en novembre; à Salah Ad Dein, 94 morts contre 115 ; à Diyala, 51 morts contre 90 ; à Kirkuk 50 morts comme en Novembre. Bagdad a connu de son côté une trentaine d’attentats au lieu de 40 qui ont fait 99 morts (dont celui du Kamikaze devant une caserne qui a causé 51 morts) contre 130 morts en novembre. Gouvernorat de Niveneh (chiffres non parvenus).

Dans les douze autres gouvernorats du Nord et du Sud, la situation est calme et la sécurité est assurée.

[1] Les responsables officiels américains nient cette présence de leurs conseillers militaires dans le camp.

[2] Les sources sunnites parlent de de 30 mitrailleuses lourdes et 2000 Kalachnikov et en attendent d’autres avant le lancement de l’offensive sur Mossoul.


Evaluation de la situation politique et sécuritaire de l’Irak

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Al Maliki n’a pas renoncé au pouvoir et fait tout pour entraver la réussite de son successeur. La partie qui se joue entre l’ancien et le nouveau premier ministre sera décisive pour l’avenir du pays.

Dès la formation du nouveau gouvernement par Al Ebadi, Al Maliki a multiplié ses visites aux gouvernorats chiites du sud, faisant des déclarations politiques violentes et embarrassantes pour Al Ebadi concernant le budget national, les dépenses faites pour les volontaires des force paramilitaires du Regroupement Populaire et les accords pétroliers entre Bagdad et Erbil selon lesquels un demi-milliard de dollars ont été déboursés par Bagdad pour payer les salaires des fonctionnaires dans la province du Kurdistan.

De même, Al Maliki se serait servi de son influence sur l’appareil judiciaire irakien et notamment sur son président Madhat Al Mahmoud pour faire prononcer une peine de mort contre l’ancien député d’Al Anbar alors même qu’Al Ebadi avait contacté le pouvoir judiciaire, lui demandant d’ajourner la sentence parce qu’elle nuirait à ses efforts pour combattre Daesh, étant donné que les membres de la tribu du député Ahmed Al Alwani combattent à Al Anbar aux côtés de l’armée irakienne contre Daesh. Mais en vain, la peine de mort a été prononcée et a compliqué la situation au gouvernorat d’Al Anbar, notamment à Ramadi où des combats féroces se déroulent actuellement entre les membres de la tribu du député condamné à mort et Daesh. Suite à cette dernière action d’Al Maliki qui s’apparente à un crime de haute trahison dans un pays en guerre, Al Ebadi demandé à l’ambassadeur américain l’aide des Etats-Unis pour ouvrir et activer des dossiers inculpant Al Maliki de corruption et de malversation afin de pouvoir le poursuivre et l’emprisonner.

Cette guérilla contre le gouvernement d’Al Abadi ne l’a pas empêché de déployer une activité intérieure et internationale importante.

Al Abadi a lancé, le 12 novembre, une action visant à remplacer plusieurs dizaines de hauts gradés et de commandants des deux ministères de la défense et de l’intérieur. Ainsi, le vice-ministre Adnan Al Assadi qui était l’homme fort du Ministère de l’intérieur a été démis de ses fonctions, le 24 novembre.

Le gouvernement de Bagdad s’est mis d’accord avec celui d’Erbil pour régler toutes les questions en suspens entre les deux parties, notamment en ce qui concerne le pétrole. A cet égard, le ministre du pétrole irakien, Adil Abdul Mahdi, et le premier ministre du gouvernement local du Kurdistan, Nejervan Barazani se sont rencontrés pour trouver des solutions globales à toutes les questions en suspens. Dans un communiqué, les deux parties conviennent que le gouvernement de Bagdad vire 500 millions de dollars au gouvernement du Kurdistan et que le gouvernement du Kurdistan mette 150 000 b/j à la disposition du gouvernement de Bagdad. Il a aussi été indiqué qu’une délégation kurde sous la présidence du premier ministre du Kurdistan viendrait prochainement à Bagdad pour ratifier cet accord et trouver des solutions à long terme et en accord avec la constitution irakienne pour améliorer la gestion des richesses naturelles du pays.
Parallèlement El Abadi a entrepris une action diplomatique vis-à-vis des pays voisins. Le président de la république Fouad Massoum a visité, avec une délégation irakienne importante, l’Arabie Saoudite tandis qu’il se rendait lui-même à Téhéran et que le président du parlement irakien Salim Al Joubouri allait à Amman, en Jordanie. Par ailleurs, le premier ministre turc Ahmed Dawood Oglo est venu à Bagdad dans le cadre d’une visite officielle.

Enfin, le 25 novembre, le président de la république Fouad Massoum a rencontré, à Bagdad, le premier ministre Al Ebadi et le président du parlement irakien Salim Al Joubouri pour discuter des évolutions politiques et sécuritaires dans le pays ainsi que les mesures prises pour appliquer le programme gouvernemental et soumettre le budget national au vote du parlement irakien.

Situation sécuritaire

Avec l’appui des frappes aériennes de la coalition, la situation s’est consolidée et Daech a subi des revers et des pertes importantes sur les limites Est et Sud de son avancée en territoire Irakien comme le montre le croquis ci-dessous.

irak

La menace aérienne a contraint Daech à modifier ses modes d’action. On assiste ainsi à un retour à des tactiques de guérilla sur le pourtour de la zone qu’il occupe et à des actions terroristes dans les territoires limitrophes. Ainsi les 3 gouvernorats occupés en tout ou partie par Daech ont subi chacun une cinquantaine d’attaques terroristes qui ont causé de nombreux morts et blessés à Al Anbar (190 morts) , à Nineveh (180), Salah Ad Dein (115). Bagdad a connu de son côté une quarantaine d’attentats qui ont fait 130 morts. Deux autres gouvernorats où se déroulent des combats ont connu des attentats Dyala 36 (90 morts) et Kirkuk 36 (50 morts). Les douze autres gouvernorats du Nord et du Sud, la situation est calme et la sécurité est assurée.


Voici la Défense que nous prépare François Hollande

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Pour atteindre la suppression de 7500 postes en 2015 on diminue l’encadrement de nos armées de 3600 officiers et sous-officiers alors que la guerre asymétrique que nous devons mener face au terrorisme islamique impose une décentralisation des actions et donc un sur encadrement de nos forces armées.

Dans le même temps, on augmente les postes de personnel civil de catégorie A de 148, les mieux rémunérés.

Cela va sûrement augmenter la capacité de nos forces sur le terrain !

Réponse du Ministère de la Défense publiée dans le JO Sénat du 27/11/2014 – page 2642 :

« Afin de parvenir, à l’horizon 2019, au nouveau modèle d’armée, adapté aux ambitions, au contexte stratégique et à la situation des finances publiques, défini par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale publié en 2013, le ministère de la défense devra réduire ses effectifs d’environ 34 000 postes (10 175 au titre de la loi de programmation militaire 2009-2014 et 23 500 au titre de la loi de programmation militaire 2014-2019). Dans ce contexte, la déflation nette des effectifs du ministère s’élèvera en 2015 à 7 500 équivalents temps plein et sera mise en œuvre selon les modalités détaillées dans le tableau suivant :

CATÉGORIES DE PERSONNELS ÉVOLUTION DES EFFECTIFS
MILITAIRES Officiers -1 000
Sous-officiers -2 597
Militaires du rang -2 750
Volontaires -36
Total militaires -6 383
CIVILS Agents de catégorie A +148
Agents de catégorie B -14
Agents de catégorie C -234
Ouvriers de l’État -1 017
Total civils -1 117
TOTAL GÉNÉRAL -7 500

Comme le prescrit la loi de programmation militaire, le ministère conduira cette politique de diminution de ses effectifs en s’attachant prioritairement à préserver les capacités opérationnelles des forces armées. En conséquence, pour la réalisation de l’objectif de déflation, une contribution plus importante sera demandée aux organismes de soutien, ainsi qu’aux structures organiques du ministère, notamment dans le cadre du regroupement sur le site de Balard de l’administration centrale, des états-majors, et des directions et services.
aujourd’hui ».

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


La guerre contre l’Etat islamique se gagnera-t-elle comme la guerre froide ou comme la seconde Guerre mondiale ?

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Un rapport du Conseil de Sécurité de l’ONU publié au courant du mois de novembre estimait que l’Etat islamique possédait suffisamment d’argent et d’armes pour se battre pendant deux ans. S’il est politiquement possible de dessiner des parallèles avec la Guerre froide, militairement, il n’en est rien.

Atlantico : Un rapport du Conseil de Sécurité de l’ONU publié au courant du mois de novembre estimait que l’Etat islamique posséderait suffisamment d’argent et suffisamment d’armes pour se battre pendant deux ans. Au regard des forces en présence vers quels types de scénarios militaires se dirige-t-on ?

Alain Rodier : Daesh a eu des rentrées d’argent très importantes : rançons, vols dans les banques des villes conquises, racket des populations et des trafics, confiscations de biens (chrétiens, yazidis et autres). Il a désormais de grosses dépenses car faire vivre un « Etat » de presque dix millions de personnes coûte cher. Il lui faut payer les « fonctionnaires » placés sous l’autorité des « gouverneurs » qui ont été désignés, approvisionner les marchés, assurer un soutien médical et éducatif (ce dernier étant très religieux) et assurer la solde des personnels combattants.

Si le racket sur les populations poursuit, les revenus des matières premières a tendance à diminuer du fait de la destruction des infrastructures par les bombardements.

Au niveau territorial, Daesh est maintenant bloqué en Irak ne pouvant plus progresser en zones kurde et chiite et il ne semble plus progresser en Syrie. La bataille de Kobané a été son premier échec marquant, au moins sur le plan psychologique. Nous assistons maintenant à une guerre de positions avec des offensives locales qui resteront limitées dans l’espace.

La situation devrait donc pourrir peu à peu. Daesh en tire les conséquences :

– il va intensifier les attentats terroristes dans les zones qu’il ne contrôle pas en Syrie et en Irak;

– il se livre à une intense campagne médiatique via le net pour continuer à attirer des combattants étrangers (il a besoin de personnels et c’est dans ce cadre qu’il forme également des enfants-soldats);

– il appelle tous les mouvements insurrectionnels islamistes radicaux étrangers à lui faire allégeance et à passer à l’action. En sus, il demande à tous les apprentis djihadistes à se livrer à des actions terroristes là où ils le peuvent avec les moyens dont ils disposent (couteaux, pierres, explosifs de fortune, etc.). Il espère ainsi desserrer l’étreinte qui pèse sur ses troupes sur le front syro-rakien.

En résumé : une guerre de positions en Syrie et en Irak et une extension des opérations de type terroriste à l’étranger.

Jean-Bernard Pinatel : Ce type d’évaluation ne vaut pas grand chose. Car dans une confrontation militaire, l’argent est important mais ce qui compte au final c’est le rapport des forces en présence. Adam Smith en 1776 écrivait des mots qui sont toujours valables aujourd’hui : « Dans la guerre moderne, le prix élevé des armes à feu donne un avantage évident à la nation qui peut le mieux supporter cette dépense ; et par la suite à une nation opulente et civilisée sur une nation pauvre et barbare ».

En Irak, la durée du conflit sous la forme classique qu’il a actuellement (Daech dispose de chars et d’artillerie) dépend uniquement des moyens que la coalition mettra en face pour en réaliser l’attrition. L’engagement prochain d’hélicoptères Apache en Irak et la présence auprès des forces irakiennes de contrôleurs aériens va accroître l’efficacité des frappes. Il a fallu 6 mois à l’aviation français et britannique pour réduire le potentiel libyen suffisamment et permettre le renversement du régime Kadhafi par les révolutionnaires. Combien de temps faudra-t-il pour rééquiper et former l’armée irakienne pour qu’elle soit en mesure de refouler Daech sous sa forme actuelle hors d’Irak. A mon avis un an au maximum sous deux conditions : 1) que les négociations entreprises par le Premier ministre irakien Hayder Al Ebadi avec les chefs de tribus sunnites aboutissent à en rallier une majorité car Daech n’a pu entrer en Irak que parce que les 3 gouvernorats sunnites étaient déjà en rébellion depuis plus d’un an contre le pouvoir sectaire de Maliki. 2) Que les milices chiites qui ont contribué à stopper l’avancée de Daech, levées et payées par Maliki et qui aujourd’hui ne sont plus rémunérées par le nouveau gouvernement, ne créent pas une telle insécurité à Bagdad et dans le reste du pays que l’effort de guerre contre Daech s’en trouve paralysé.

Si ces conditions sont réunies, les forces mobilisées par la coalition seront suffisantes pour créer les conditions dans quelques mois d’une offensive des brigades irakiennes en cours de reconstitution, d’équipement et d’entrainement.

En Syrie, le problème est différent car le contexte politique et stratégique est plus compliqué. Les occidentaux et, en particulier François Hollande, ont déclaré la guerre au régime d’Assad sans comprendre qu’il ne s’écroulerait pas pour des raisons intérieures et extérieures.

Ils n’ont pas compris aussi que les révolutionnaires qui voulaient instaurer une démocratie seraient vite dépassés par des forces plus extrémistes. Encore récemment, entêté dans son erreur, le Président français veut faire la guerre sur deux fronts. Or dans une situation de conflit, entre deux maux il faut choisir le moindre. Les forces armées syriennes sont aujourd’hui nos alliés objectifs car ce qui se passe en Syrie n’est pas une révolution contre un dictateur mais un guerre civile confessionnelle contre un Etat qui a toujours permis aux minorités religieuses d’exercer leur religion, menée par des barbares prêts à les exterminer au nom d’un Islam dévoyé. Même l’Arabie Saoudite qui a financé largement la rébellion sunnite en Irak à ses débuts craint un retour de bâton car 5000 saoudiens combattent dans les rangs de Daech (1). La Turquie d’Erdogan a également montré qu’elle préférait laisser mourir les Kurdes à Kobané plutôt que les aider à combattre Daech. Nous-mêmes qui n’avons rien fait avant cette année pour empêcher nos ressortissants de partir se battre en Syrie, nous craignons des attentats sur notre sol alors que depuis 2 ans je n’ai cessé de mettre en garde nos concitoyens dans mes écrits contre cette perspective angoissante (2)

(1) N’étant pas sûr de son armée, elle a fait appel au Pakistan et à l’Egypte pour qu’ils déploient le long de ses 800 km de frontières avec l’IRAK au moins 30 000 hommes

(2) Carnets de Guerre de crises 2011-2013, Editions Choiseul, Mai 2014

Militairement, quels parallèles et quelles différences se dessinent relativement à des conflits historiques comme la Guerre Froide par exemple ?

Alain Rodier : Cela n’a rien à voir. Le Seconde Guerre mondiale a été à l’origine de plus de 280 millions de morts en six ans. La Guerre froide a duré de 1946 à 1989 et a également provoqué des millions de victimes (Indochine, Vietnam, Cambodge, Angola, Cuba, etc.). L’échelle n’est pas la même. Cela ne veut pas dire que cette nouvelle guerre est moins horrible. Mais surtout, elle est médiatisée grâce aux nouveaux moyens technologiques de communications. Le citoyen occidental peut frissonner bien au chaud derrière sa télévision ou son ordinateur. Il a moyennement peur d’un attentat sachant qu’il prend beaucoup plus de risques de trépasser en se mettant au volant de sa voiture pour partir en week-end qu’en raison d’une bombe placée sur son trajet. Cela dit, l’inquiétude est tout de même présente alimentée par les politiques qui instrumentalisent la menace à des fins diverses et parfois opposées. Les médias se font un devoir de rapporter, d’amplifier et de déformer, histoire de vendre de l’audience…

Jean-Bernard Pinatel : Militairement, aucun parallèle. Politiquement, on peut voir un affrontement Russie – États-Unis par Iran et Arabie Saoudite interposés. La Russie soutient l’Iran à majorité Chiite et les Etats-Unis soutiennent les Saoudiens qui représentent la forme la plus archaïque de l’Islam, le hanbalisme, dont une manifestation récente est le wahabisme et le salafisme qui inspire les djihadistes.

Pour nous Européens, nous avons tout à perdre en nous rangeant dans le camp américain. Pourquoi ? Parce que comme la Russie nous avons sur notre sol 30 millions de musulmans et que tout ce qui favorise un affrontement confessionnel aura de terribles répercussions chez nous. Alors que les États-Unis sont relativement plus protégés, la communauté musulmane y est 10 fois moins nombreuse

Qu’en est-il d’un point de vue idéologique ?

Alain Rodier : Daesh est composé de salafistes djihadistes (retour à l’islam des origines en insistant sur le Djihad guerrier). Ses ennemis sont -dans le désordre- les chiites (les « apostats », c’est-à-dire les traitres à l’islam), les sunnites salafistes « tout court » jugés comme trop timorés ou même comme des « vendus », les wahhabites saoudiens, les Frères Musulmans qui ont « accepté » de participer à la vie politique, les sionistes (donc les juifs dans leur ensemble), les chrétiens, les yazidis, les régimes politiques laïques (présidentiels, parlementaires, socialistes, communistes, etc.). En fin de compte, le monde entier est leur ennemi car l’objectif final est sa conquête pour établir un califat qui obéisse à leur vision dévoyée de l’islam qu’il sont en train de réinterpréter à leur mesure.

Alors que l’armement n’est qu’un aspect de la menace représentée par l’État islamique, comment lutter contre la propagation de son idéologie ?

Alain Rodier : C’est extrêmement difficile car les activistes de Daesh pensent détenir la « vérité ». Ce sont les « Gott mit uns » (Dieu est avec nous », devise des nazis) modernes. Il faut tout tenter, mais en tant qu’ancien ayant connu la Guerre Froide, je ne crois pas trop dans les camps de rééducation.

Jean-Bernard Pinatel : Une idéologie est un système d’idées générales constituant un corps de doctrine philosophique et politique à la base d’un comportement individuel ou collectif. L’idéologie caractérise un régime ou une civilisation. La barbarie n’est rien de tout cela. Et je vous rappelle que ce sont les musulmans qui en subissent aujourd’hui presque exclusivement le prix du sang. La barbarie peut exercer une fascination.

Quels sont les dégâts collatéraux que pourraient causer les alliances de circonstances nécessaires à la lutte contre l’Etat islamique ?

Alain Rodier : Plutôt de de voir les dégâts collatéraux dont vous parlez, je distingue une opportunité de lancer le dialogue face à un péril commun. L’Iran est le bon exemple. Ce sont les Iraniens qui ont empêché la conquête de Bagdad et de Kirkouk par Daesh. Il est temps de parler (ce qui ne veut pas dire s’aplatir), même avec le régime syrien. En effet, ce dernier « tient » et il va bien falloir passer par lui, qu’on le veuille ou non, à un moment ou à un autre. Il faut aussi parler avec les Russes. Et surtout, il faut que l’Occident perde son attitude de perpétuel donneur de leçons. Cette attitude est totalement contre-productive.

De plus, ne jamais oublier que « la guerre n’est que le prolongement de la politique ». Encore faut-il en avoir une qui soit lisible…

Jean-Bernard Pinatel : Malheureusement, ce sont les populations civiles et les enfants qui subissent les dégâts collatéraux de toutes les guerres. C’est pour cela que je trouve insupportable l’attitude des États-Unis qui pour satisfaire leurs intérêts stratégiques légitimes et pour protéger la vie de leurs soldats, ne se préoccupent jamais des dégâts collatéraux que leur façon de faire la guerre occasionne sur les populations civiles. Heureusement, les règles d’engagement de nos forces armées sont beaucoup plus strictes.

Source : ATLANTICO


Arabie saoudite et la baisse du baril de brut

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Article cité en référence sur : Challenges

Le prix du baril de brut a atteint, le 17 novembre, son plus bas niveau en quatre ans. Pourquoi l’Arabie saoudite ne fait-elle rien pour enrayer cette tendance à la baisse ?

Pour la première fois en quatre ans, lundi 17 novembre 2014, le baril de brut est descendu jusqu’à 75 dollars. Le prix du pétrole chute et l’Arabie saoudite qui, depuis de longues années, a ajusté sa production pour éviter l’effondrement des cours du brut ne bouge pas et maintien le niveau de sa production. Pourquoi ? L’absence d’intervention du Royaume, considéré comme le gendarme du prix du pétrole au sein de l’Opep, étonne : « Surtout que tout le monde s’accorde à dire que le prix d’équilibre est aux alentours de 100 dollars », constate Céline Antonin, spécialiste des questions d’énergie à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

La réponse à cette question est à chercher dans le domaine géopolitique et géostratégique.

Les décisions géostratégiques de l’Arabie saoudite sont en effet déterminées par plusieurs facteurs :

Un facteur religieux : gardien des lieux saints du sunnisme et de l’interprétation la plus traditionnaliste de l’islam [1] : le hanbalisme [2]. L’Arabie Saoudite a toujours pris la tête du combat contre le mal absolu : la religion chiite. La scission entre les deux principales branches de l’islam a commencé après la mort du prophète Mahomet en 632 par une dispute sur le choix de celui qui devait prendre la tête des croyants. Les partisans d’Ali, cousin et beau-frère du prophète pensaient que seuls les descendants directs du prophète devaient revêtir l’habit de calife – le commandeur des croyants à travers le monde. Ils étaient connus sous le nom de Chi’at-Ali. Avec le temps ils devinrent simplement connus sous le nom de Chiites qui sont majoritaires en Irak (60%) et en Iran (90%) mais minoritaires dans le monde musulman (15-20%).

Un facteur géopolitique : l’Iran et l’Arabie Saoudite se font face sur les deux bords du Golfe Persique et sur les deux rives du détroit d’Ormuz. L’Iran a fortifié trois îles au milieu du détroit ce qui lui donne un avantage stratégique sur le Royaume [3] pour son contrôle. Par ailleurs, la population iranienne est proche de 80 millions d’habitants alors que celle de l’Arabie Saoudite est de 29 millions de personnes dont 11, 3 millions d’actifs (9,6 M d’hommes et 1,7 M de femmes) dont 8 millions de travailleurs étrangers. Ces chiffres établis par les autorités saoudiennes sont sujet à caution. Certaines sources indiquent que les travailleurs étrangers constitueraient 40% de la population soit 11,6 millions (avec les clandestins). Cette population de travailleurs étrangers créée une vulnérabilité qui peut être exploitée.

Un facteur politico-militaire : le royaume a soutenu et financé largement les révolutionnaires sunnites en Syrie depuis 2011. Mais en 2014 ceux –ci se sont libérés de la tutelle de leur sponsor en générant eux-mêmes leurs ressources financières à partir des gisements pétroliers qu’ils ont conquis. Daech a envahi les gouvernorats sunnites d’Irak et contrôle notamment celui d’Al Anbar qui possède 400 km de frontière avec l’Arabie Saoudite. Les autorités saoudiennes craignent un effet boomerang car Daech compterait dans ses rangs, selon certaines sources, plus de 5000 combattants originaires des pays du Golfe, dont quelque 4000 Saoudiens.

Cette menace est d’autant plus réelle car Daech compte de nombreux partisans dans le Royaume. Ainsi, les autorités religieuses saoudiennes ont beaucoup tardé à prendre position face aux djihadistes qui combattent les pouvoirs schismatiques alaouite en Syrie et chiite en Irak. Le grand mufti cheikh Abdel Aziz Al-Cheikh, a attendu le jour de l’annonce de la décapitation de l’Américain James Foley en aout dernier, pour qualifier Al-Qaïda et l’EI « d’ennemis numéro un de l’islam ». Et le Conseil des oulémas, la plus haute autorité religieuse dans le pays, n’a interdit au nom de l’Islam qu’à mi-septembre aux Saoudiens de se rallier à des groupes djihadistes.

Pour faire face à cette menace, les saoudiens, qui ne sont pas sûrs de leur armée, ont demandé de l’aide à l’Égypte et au Pakistan qui ont déployé en octobre plus de 30 000 hommes le long des 814 km de frontières saoudiennes avec l’Irak.

Par ailleurs, la suffisance énergétique des États-Unis annoncée pour 2018-2020 avec un prix du baril à 100$, risque d’accélérer le basculement de leurs intérêts majeurs vers le Pacifique et fait craindre aux autorités Saoudiennes un fléchissement de la détermination américaine à les protéger.

En effet, l’autosuffisance des États-Unis, deuxième consommateur mondial d’énergie derrière la Chine, atteint déjà 85-90% et a connu une croissance rapide ces dernières années grâce à un baril du pétrole à 100€ malgré un coût marginal de production du pétrole de schiste en hausse rapide [4]. Sur ces bases entre 2017 et 2020, les États-Unis deviendraient le premier producteur de pétrole du monde, dépassant l’Arabie Saoudite. Dès 2015, ils produiront davantage de gaz que la Russie, selon l’Agence internationale de l’énergie. Les rapports de force inhérents à la carte de l’énergie vont se trouver automatiquement bouleversés. Cette indépendance nouvelle à l’égard du Moyen-Orient qu’ils ont contribué à transformer en zone de guerre par leur politique à courte vue, pourrait avoir d’importantes conséquences géopolitiques pour l’Arabie Saoudite.

Ainsi, en laissant filer le prix du baril les Saoudiens font coup double.

Ils récupèrent un moyen de pression sur les États-Unis, garant de leur sécurité. Sans baisse de la production saoudienne le cours du brut ne remontera pas et obligera les Etats-Unis à renoncer à leurs efforts d’indépendance énergétique ou à les poursuivre à perte. De même, en laissant chuter le prix du baril, l’Arabie Saoudite affaiblit ses deux principaux ennemis : Daech et l’Iran en les frappant au porte-monnaie.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Prix du baril de pétrole 17 novembre 2014

[1] Le sunnisme se subdivise ensuite en écoles de droit ou madhhab, ayant toutes les mêmes croyances de base et se distinguant sur les pratiques de la foi.

Les quatre principales écoles se répartissent géographiquement et sont :

  • le malékisme : continent africain.
  • le hanafisme : Turquie, Pakistan, Inde, Bengladesh.
  • le chaféisme : Égypte, Yémen, Koweït, Indonésie, Malaisie, Viêt Nam, Philippines et Thaïlande.
  • le hanbalisme, dont une manifestation récente est le wahabisme et le salafisme: Péninsule arabique.

[2] C’est l’école inspirée par l’imam Ahmed Ibn Hanbal (mort en 855). Elle est considérée comme l’école traditionnaliste par excellence. Majoritaire dans la péninsule arabique, notamment en Arabie saoudite, l’école hanbalite a exercé et continue d’exercer une influence intellectuelle importante, en particulier sur les courants de pensée wahabites et salafistes.

[3] Abou Moussa (revendiquée par les Emirats Unis), la Grande Tomb et la Petite Tomb (voir croquis à la fin de l’article).

[4] Sanford C. Bernstein du Wall Street research company dans une récente analyse, estime que le coût marginal de production d’un baril de pétrole de schiste est de 1040,5 $.Il souligne ainsi “the dark side of the golden age of shale”.


Situation politique et sécuritaire en Irak : Octobre 2014

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Après la nomination du nouveau premier ministre Hayder Al Ebadi le 11 aout, la stabilisation de la situation militaire survenue au mois de septembre notamment grâce aux bombardements américains et à la mobilisation des milices chiites, la situation politique et sécuritaire de l’Irak connaît une inflexion positive même si elle reste limitée et si un long chemin reste à faire pour chasser Daech d’Irak. En effet, cette issue favorable dépend essentiellement des négociations en cours avec les sunnites qui ne font que commencer et dont les exigences légitimes pourront être difficilement acceptées par tous les partis chiites.

Situation politique

Conscient que la victoire dans la guerre contre Daech ne sera pas possible sans une union nationale et est donc de nature politique tout autant que militaire, le premier ministre irakien Hayder Al Ebadi s’est engagé dans une grande négociation avec les sunnites tant à Bagdad qu’avec ceux qui sont réfugiés en Jordanie qu’il est allé rencontrer en octobre à Aman. Il a, par ailleurs, nommé les Ministres de la Défense et de l’Intérieur, fonctions qu’Al Maliki n’avait jamais voulu pourvoir. Ces nominations démontrent sa volonté d’Union Nationale en nommant aux postes clés de Ministre de la Défense un responsable sunnite et aux finances un responsable Kurde [1].

Les nominations politiques

L’événement le plus important d’octobre est, sans aucun doute, la désignation, le 18 octobre, par le premier ministre des deux ministres de l’intérieur et de la défense, respectivement, Mohammed Al Ghadban, du bloc chiite Badr [2], et Khalid Al Oubedi [3], de la coalition sunnite Mitahidoune. Lors de la même séance parlementaire qui a officialisé cette désignation, le parlement irakien a aussi voté la désignation du vice premier ministre irakien Roz Nouri Shawis et du ministre des finances Hoshiar Zibari, tous deux de l’Alliance du Kurdistan.

Les négociations avec les Sunnites

Le premier ministre irakien Hayder Al Ebadi s’est rendu en Octobre à Aman où il a rencontré six grands chefs tribaux du gouvernorat d’Al Anbar. M. Al Ebadi a voulu ainsi élargir les négociations qu’il mène avec les chefs tribaux sunnites présents à Bagdad avec ceux exilés en Jordanie. Il cherche à faire participer les deux groupes au combat contre Daech. Tandis que le groupe de Bagdad affirme qu’il recevrait dans les prochains jours des armes d’une quantité illimitée du gouvernement irakien pour les distribuer à ses volontaires, des proches du groupe d’Amman indiquent, pour leur part, que ce groupe est sur le point de passer un accord avec le gouvernement irakien pour que ses 30 000 combattants sunnites soient mobilisés dans le combat contre Daech.

Par ailleurs, face aux menaces auxquelles les communautés sunnites d’Irak font face à la fois de la part de Daech mais aussi des milices chiites [4], plusieurs chefs religieux et tribaux sunnites et en particulier le grand chef religieux sunnite, Abdul Malik Al Saadi, résidant en Jordanie ont élaboré une initiative et l’ont remise au premier ministre irakien Hayder Al Ebadi lors de sa visite à Amman. Ces chefs religieux et tribaux ont souligné dans cette initiative, leurs doutes sur l’efficacité des frappes aériennes occidentales pour éradiquer Daech, précisant que si ces frappes ne sont pas accompagnées des solutions politiques qu’ils préconisent, elles ne permettraient pas de vaincre Daech et accentueraient encore davantage les violences communautaires en Irak. Ces revendications sont classées en 14 points et comportent notamment l’arrêt des bombardements et des pilonnages aveugles des villes sunnites, le retrait de l’armée irakiennes des régions sunnites, l’amnistie générale, l’abrogation de la loi de « débassification », la réintégration des officiers de l’ancienne armée irakienne et la dissolution des milices chiites comme sunnites.

Situation sécuritaire

La situation sécuritaire en Irak est très différente suivant les gouvernorats.

On ne signale aucun incident sécuritaire important dans 10 gouvernorats sur 18. Au Nord dans les trois gouvernorats kurdes et au Sud du Pays dans les 7 gouvernorats chiites (An Najaf, Al Diwaniyah, Wasit, Maysan, Dhi Qar, al Muthanna et Al Basrah.

Les 8 autres gouvernorats sont dans une situation sécuritaire plus ou moins grave suivant la présence et l’influence de Daech et les affrontements interconfessionnels :

  • Bagdad et les trois gouvernorats contrôlés par Daech ont connu de nombreux attentats : 50 à Bagdad (200 morts environ), 79 à Al Anbar (200 morts environ), 61 à Salahadine (120 morts environ), 51 à Nineveh (90 morts);

  • dans les 3 autres, la situation est moins critique : 36 attentats à Diyala (40 morts), 19 à Babel (70 morts), 5 à Karbala (18 morts).

Les principales opérations militaires d’octobre 2014

Les forces de sécurité irakiennes aidées par les Pechmergas et l’appui aérien de la coalition visent dans un premier temps à repousser et contenir Daech à l’Ouest du Tigre. A cet effet, elles ont mené plusieurs opérations visant à reprendre le contrôle des ponts au Nord de Bagdad et au Nord-ouest de Mosul.
Afin de parfaire ce contrôle, Tikrit devrait être leur prochain objectif. De son côté Daech, en s’emparant de la ville de Hit, s’assure le contrôle l’axe Al Qa’im (ville frontière avec la Syrie), Falluja qui borde le Sud de la zone qu’il occupe.

irak

Les forces de Daech ont pu s’emparer de plusieurs zones et localités à la suite du retrait des troupes gouvernementales. Le 2 octobre, après deux jours de combats faisant de nombreuses victimes, la ville de Hit est tombée entre les mains de Daech. Ce qui a causé un exode des populations civiles. Cette progression de Daech a été rendu possible grâce à l’aide de 3000 combattants venus en renfort de Syrie. Selon l’un des chefs de la tribu d’Albu Nimer, Daech a exécuté 50 membres de cette tribu et assiège actuellement, au nord de Ramadi, 200 autres dont des femmes et des enfants.

Les forces irakiennes ont mené trois opérations majeures.

Au nord du gouvernorat de Babel, soutenues par des milices chiites ont pu libérer le district stratégique de Jurf Al Sakhar qui se trouve à mi-chemin entre Bagdad, Karbala, Babel et Al Anbar. Mais cette victoire a été très coûteuse en vies humaines. La localité est presque vidée de ses 80 000 habitants. A la suite de quatre mois de combats et de pilonnages systématiques de l’aviation et de l’artillerie, environ 10 000 miliciens chiites pro-gouvernementaux sont entrés dans la ville où ne résidaient plus qu’environ 400 familles en majorité sunnite. On a rapporté que des actes de vengeance ont été perpétrés contre les membres de ces familles par les miliciens chiites.

Au gouvernorat de Salah Dine, selon une source de l’armée irakienne, les troupes irakiennes soutenues par des milices chiites se sont emparées, après plusieurs mois de combats violents avec les hommes de Daech, des deux quartiers de Tamim et de Naft de la ville de Béji qui se trouve à 40 km au nord de Tikrit et à 170 km au nord de Bagdad.
Pour sa part, le président Fouad Massoum a déclaré lors d’une réunion tenue avec une délégation de la mairie de Mossoul que les préparatifs de la libération de Mossoul étaient en cours.

Au nord du pays, les forces irakiennes ont progressé à l’intérieur de la localité de Zemar. Selon une source, la police locale de Zemar a repris son travail habituel. A cette opération qui a duré trois jours sous une couverture aérienne des appareils irakiens ont pris part des Pechmergas, des milices chiites et des membres des tribus locales.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Avec les Kurdes les différends portent surtout sur des questions économiques (budget, pétrole).

[2] Pro iranien.

[3] Originaire de Mosul et en charge de cette base aérienne où étaient stationnés les Mirages achetés à la France par Saddam Hussein.

[4] Utiles pour la lutte contre Daech, les milices chiites se livrent à des exactions contre les populations sunnites qu’ils sont sensés libérés. Leur contrôle par le pouvoir et ultérieurement leur désarmement une fois Daech refoulé hors d’Irak constitueront le facteur essentiel de la normalisation de la situation politique en Irak.


Pourquoi les bombardements américains contre l’Etat islamique n’ont pas pu l’empêcher d’infiltrer Kobané

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Les forces kurdes qui défendent la ville-frontière de Kobané sont acculées face aux islamistes, et ce malgré les attaques aériennes à répétition menées par la coalition. Sans renseignement au sol, ces dernières n’auront pas l’efficacité escomptée.

Atlantico : Les frappes aériennes de la coalition autour de de Kobané ont beau s’intensifier, elles n’empêchent pas les islamistes de pénétrer toujours plus loin dans la ville kurde située non loin de la frontière avec la Turquie. Comment expliquer l’inefficacité de l’aviation occidentale sur ce théâtre de guerre ?

Jean-Bernard Pinatel : Les djihadistes sont constitués en petites unités mobiles utilisant des véhicules tout-terrain, ce qui leur permet de se camoufler sans difficulté, notamment dans les zones urbaines ou semi-urbaines.

Rappelez-vous, quand il a fallu aider les révolutionnaires libyens pour en finir avec l’armée de Kadhafi, qui avait également réfugié ses troupes dans les villes pour échapper aux frappes, on a du faire intervenir de nuit des hélicoptères, guidés par les forces spéciales qui évoluaient au sol. En effet les avions, avec leurs moyens de détection, ne peuvent pas identifier des combattants lorsque ceux-ci se camouflent à l’intérieur d’une zone urbaine. Autrement, les risques de toucher des civils sont bien trop élevés, on l’a vu à plusieurs reprises à Gaza.

Cela remet-il en cause l’utilité de l’aviation dans un cadre comme celui de la Syrie ?

Avec l’aviation, on peut traiter des concentrations de troupes et des dépôts logistiques visibles. Jusqu’ici, la coalition a pris pour cible essentiellement des raffineries pétrolières et des puits de pétrole ; le reste est beaucoup plus difficile à atteindre. Les djihadistes se sont préparés, ils ont enterré leurs dépôts logistiques, et se déplacent par petites unités à toute vitesse. Il faudrait avoir des avions en permanence sur zone pour pouvoir se permettre d’avoir des objectifs mobiles. Sans avoir de troupes au sol pouvant guider les frappes avec un temps de réaction qui soit de l’ordre de la minute, on ne peut pas causer de dommages importants à leurs troupes. Une solution serait de maintenir des avions en vol en permanence, ce qui coûterait bien trop cher.

>>Lire également en deuxième partie d’article : Le drame de Kobané, révélateur parfait de tous les non-dits et mensonges proférés sur l’EI (et sur nos « alliés »)

Les membres de la coalition ont-ils pêché par naïveté en estimant pouvoir se limiter à l’emploi de la force aérienne ?

Non, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une stratégie de destruction, mais d’attrition. En Lybie, au bout de trois semaines, les médias avertissaient déjà que les opérations menées ne portaient pas leurs fruits. Il a fallu cinq mois. On ne peut pas bloquer en l’espace de deux mois l’EI, qui s’est beaucoup mieux préparé que l’armée de Kadhafi. Des pertes sont causées, certes, mais on ne peut pas pour autant bloquer certaines offensives, dont celle de Kobani est un parfait exemple.

Ceux qui sont les plus susceptibles d’intervenir dans cette ville-frontière, mais qui sont en même temps les alliés officieux des djihadistes, ce sont les Turcs. Erdogan, depuis le début, a aidé les « révolutionnaires » syriens. Il ne faut pas oublier que la Turquie vit dans la nostalgie de l’Empire Ottoman, époque à laquelle la Syrie lui appartenait.

La coalition manque-t-elle de renseignement au sol ? Un tel argument pourrait-il aller dans le sens des services français, qui poussent, contre l’avis du Quai d’Orsay, pour une reprise du dialogue avec Damas ?

Pour que la coalition bénéficie de renseignement au sol, il faudrait avoir pu former et équiper les combattants kurdes en outils de guidage de frappes aériennes : lasers, postes de radio, etc. Tout cela exige une formation que les Occidentaux n’ont pas eu le temps de délivrer.

Petit-à-petit, on obtiendra davantage de renseignement, les Peshmergas et les Irakiens seront mieux formés et équipés, mais cela prendra du temps.

Un autre handicap qui concerne le risque djihadiste en France : la France est le seul pays avec les Etats-Unis à avoir supprimé son ambassade à Damas. Les Allemands l’ayant conservée, leurs services fonctionnent avec ceux des syriens, ce qui leur permet d’obtenir du renseignement sur les apprentis djihadistes partis se battre là-bas. La France, elle, alors qu’elle compte le plus fort contingent de jeunes djihadistes, n’est pas informée comme il le faudrait. François Hollande n’a pas su comprendre l’affaire syrienne : pour lui ce sont des révolutionnaires, alors qu’il s’agit essentiellement d’une guerre civile confessionnelle.

L’Arabie saoudite et le Qatar ont pensé pouvoir déstabiliser le régime minoritaire de Bachar el-Assad, oubliant que l’ensemble des minorités syriennes, soit 35% de la population, le soutient. On me dira que la Russie et l’Iran fournissent un soutien non négligeable, mais si Assad tient, c’est surtout parce qu’il bénéficie du l’approbation d’une grande partie la population dont une partie des sunnites, qui savent bien que si le président tombe, ce n’est pas un gouvernement de révolutionnaires laïques qui prendra le pouvoir. En réalité ce sont toujours les islamistes qui l’emportent sur les modérés et les démocrates.

Propos recueillis par Gilles Boutin

Source : ATLANTICO


Le grand écart stratégique d’Obama au Moyen Orient

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Les contradictions dans lesquelles se sont enfermés Obama et Hollande, en panne de vision stratégique au Moyen-Orient et confrontés à des lobbies aux intérêts inconciliables, augurent mal du succès de leur objectif commun : détruire l’Etat islamique (Daech).

Les contradictions de la politique américaine au Moyen-Orient peuvent se décrire ainsi :

Obama se fixe comme objectif de détruire Daech alors même qu’il a contribué à le créer en soutenant la déstabilisation du régime d’Assad par l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie (membre de l’OTAN), alliés et clients historique des États-Unis et de leur industrie d’armement.

Obama envisage de frapper les djihadistes en Syrie, ce qui aidera, de fait, le régime d’Assad mais il annonce aussi qu’il va livrer des armes aux rebelles syriens modérés alors que l’on sait que, tôt ou tard, ces armes, en tout ou partie, arriverons dans les mains des djihadistes soit parce qu’ils les prendront lors de combats soit parce qu’elles leur seront en tout ou partie vendues par des intermédiaires que l’on ne contrôle pas.

Il va aider le nouveau premier Ministre chiite irakien à combattre Daech mais uniquement par des frappes aériennes, ce qui aboutira aussi à frapper les membres des tributs sunnites qu’il s’est fixé comme objectif de rallier. On a, en effet, en mémoire les dommages collatéraux causés à la population en Afghanistan par les frappes aériennes dites ciblées et le rejet américain qu’elles ont générées.

Obama exclut de la coalition l’Iran, qu’il continue de mettre au ban des nations alors qu’en fait, Téhéran est un des principaux soutiens de l’Irak sur les plans politique et militaire avec notamment l’envoi de gardiens de la révolution pour combattre aux côtés des milices chiites irakiennes.

Il continue de désigner la Russie comme un ennemi alors qu’elle fait face à la même menace islamique sur son sol et que ce pays, conscient du risque, est de facto dans notre camp puisque, à la demande du gouvernement irakien, il leur livre des avions, des hélicoptères et des armes.

Obama continue à considérer l’Arabie Saoudite comme un allié privilégié alors qu’elle a été la première à financer les djihadistes en voulant déstabiliser le régime alaouite de Damas à l’occasion du soi-disant « printemps arabe ». Ses dirigeants sont aujourd’hui paniqués parce que Daech, qu’ils croyaient pouvoir manipuler, leur échappe et menace de porter la guerre sainte leur son sol. N’ayant qu’une confiance relative en ses forces armées, pourtant suréquipées par les américains, l’Arabie Saoudite a sollicité l’aide du Pakistan et de l’Egypte qui ont dépêché chacun 15 000 soldats pour sécuriser sa frontière avec la Syrie.

Toutes ces incohérences laissent mal augurer de l’efficacité de l’action américaine, en particulier en Syrie.

En Irak cet appui ne peut être décisif que sous plusieurs conditions :

– que le nouveau premier ministre irakien Hayder Al Ebadi [1], désigné le 9 aout par le président de la république Fouad Massoum pour former le gouvernement irakien, compose un gouvernement représentatif de toutes les sensibilités politiques et religieuses en réintégrant notamment les sunnites aux postes prévus par la Constitution et en supprimant les interdits qui frappent les anciens baassistes;

– qu’il arrive à faire taire les divisions dans le camp shiite et notamment les préventions du parti de Mokhtar al Sahr qui s’oppose à la réintégration dans l’armée des anciens officiers bassistes et qu’il s’engage fermement dans l’intégration progressive des milices shiites dans l’Armée et/ou obtienne en tout ou partie leur désarmement ;

– qu’il négocie sérieusement avec les représentants et les chefs des tribus sunnites et leur donne les assurances qu’ils demandent dans le programme de 17 points qu’ils ont publié [2]. En effet, les sunnites et les tributs sunnites sont échaudés par le non- respect des accords signés avec Al Maliki et les américains qui avaient permis le « Surge » (sursaut) de 2007

De son côté, la France devrait comprendre qu’elle n’a aucun intérêt à intervenir en Irak dans le cadre de l’action américaine mais au contraire qu’elle devrait être le promoteur d’une politique étrangère européenne alternative, conforme à nos intérêts stratégiques.

Les grandes lignes de cette politique nouvelle sont les suivantes :

– réintégrer pleinement dans le jeu diplomatique la Russie et l’Iran qui sont deux acteurs majeurs au Moyen-Orient et avec lesquels nous possédons des intérêts communs. En effet, nous sommes dépendants d’eux pour notre approvisionnement en gaz (ils possèdent sur leur sol 40% des réserves mondiales prouvées). Or le gaz est la source d’énergie dont les réserves prouvées sont les plus importantes et représentent environ un siècle de consommation. Notre dépendance envers cette source d’énergie va inéluctablement augmenter durant le XXIème siècle d’autant plus qu’elle est moins polluante que le charbon ou le pétrole. Or, ces pays sont menacés directement par les djihadistes. C’est relativement connu pour la Russie qui possède 30 millions de musulmans dans ses frontières autant que l’Europe et qui a connu des attentats majeurs y compris à Moscou. Cela l’est moins pour l’Iran qui abrite sur son sol 7 à 10 millions de musulmans sunnites qui sont majoritairement implantés dans les régions contigües de la frontière irakienne.

– exiger l’européanisation totale de l’OTAN ou sa dissolution. Une première étape serait d’en exclure la Turquie, dont le Président Erdogan rêve de restaurer l’empire Ottoman qui s’est toujours opposé à l’Europe chrétienne. Sa position vis-à-vis des djihadistes est pour le moins ambiguë comme le prouve la libération des 46 otages turcs qui a été négociée contre la libération de 180 djihadistes d’Al Qaida. J’ai pu penser, comme le Président Sarkozy, qu’en réintégrant l’OTAN nous pourrions l’éuropéaniser. Cinq ans plus tard, il faut constater que nous nous sommes trompés. En effet, les Etats-Unis et les anglo-saxons, qui en sont les plus importants financiers (40%), se servent de cette organisation pour réactiver la guerre froide avec la Russie [3]. Les officiers et civils européens de l’Est, qui y servent, sont des collaborateurs de fait des intérêts américains car les salaires qu’ils perçoivent sont largement supérieurs à ceux qu’ils recevraient dans leur pays et ils s’alignent sur tout ce que veulent les anglo-saxons car cela sert directement leurs intérêts personnels.

Sans tomber dans les excès que propose Marine Le Pen et qui recueille de plus en plus de soutien chez nos compatriotes, il est temps que les autres leaders politiques comprennent que l’alignement sur les positions américaines dessert fondamentalement nos intérêts et contribue au marasme économique dans lequel notre pays s’enfonce chaque jour un peu plus.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Ingénieur électricien de formation, il a vécu une vingtaine d’années en exil, en Grande-Bretagne. II occupait la fonction de vice-président du parlement irakien, et était considéré comme modéré et homme qui recherche des solutions consensuelles bien qu’il appartienne au même parti chiite Dawa de Nouri Al Maliki.

[2] « Réaliser un équilibre communautaire dans toutes les institutions de l’Etat. Assurer l’indépendance de la justice et l’épargner de toute influence politique. Faire preuve d’une bonne volonté en libérant les prisonniers et en décrétant le plus rapidement possible la loi d’amnistie générale. Restituer les avoirs et les biens fonciers confisqués illégalement à l’Organisme de Mainmorte sunnite et à certains citoyens. Appliquer le deuxième amendement de la loi 21, relatif à l’élargissement des pouvoirs et compétences des maires et des conseils municipaux. Lancer des projets stratégiques de transport aux gouvernorats d’Al Anbar, Mossoul, Salah Dine et Diyala, surtout les projets de chemins de fer et d’aéroports. Dissoudre les commandements des opérations des gouvernorats et charger la police locale et les gardes-frontière de la mission de gestion du dossier sécuritaire. Légiférer la loi de service militaire obligatoire. Prendre part à la prise de décision sécuritaire et militaire de manière à exprimer la diversité de la société irakienne. Poursuivre toutes les forces de terrorisme et les milices, quel que soient leurs origines ou dénominations. Interdire l’utilisation des mots et des surnoms à connotation sectaire ou ethnique dans toutes les institutions de l’État, notamment dans les écoles et les universités. Elaborer un plan de reconstruction pour les gouvernorats délaissés et touchés par les opérations militaires. Arrêter les opérations militaires et le bombardement par avion des gouvernorats de Ninive, Al Anbar, Salah Dine, Diyala, Kirkuk et les environs de Bagdad. Rapatrier les déplacés chez eux. Garantir la liberté d’expression comme c’est stipulé dans la constitution. Abroger la loi d’Inquisition et Justice parce qu’elle n’est plus nécessaire et accorder le poste de vice-président de la république aux Forces Nationales. Faire preuve de bonne volonté en libérant les dirigeants de l’ancienne armée irakienne.

[3] Voir pourquoi les Etats-Unis se préoccupent tant de l’Ukraine.


Demain, l’Irak libéré de l’EI ?

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Contrairement à ce que pensent tous les observateurs, le destin de l’Irak ne dépend pas de la coalition internationale initiée par Obama qui ne fera qu’appuyer un sursaut intérieur que l’Etat islamique (IE) a provoqué en Irak et au Moyen-Orient.

En effet, les succès spectaculaires des djihadistes n’ont été possibles que parce que trois gouvernorats à dominante sunnite [1] étaient déjà depuis plus d’un an en rébellion ouverte contre le pouvoir shiite sectaire d’Al Maliki. Peu d’observateurs ou d’« experts » ont pris en compte ce que j’écrivais dès juin 2013 [2] et qui explique le succès éclair de l’EI: « Après plusieurs mois de manifestations et de désobéissance civile des minorités sunnites dans les gouvernorats de l’Est et du Nord de l’Irak contre la politique du gouvernement Maliki, la répression sanglante par les forces de l’ordre, le 23 avril dernier, des manifestations de la place de Hawija a constitué le facteur générateur de crise qui a fait basculer les régions sunnites d’un état de protestation à celui de révolte armée. Début mai, de petites révoltes menées par des tribus sunnites ont éclaté un peu partout dans les zones sunnites irakiennes. Des localités situées dans les gouvernorats de Salah Dine, Diyala et Mossoul ont été attaquées et sont tombées seulement en quelques heures entre leurs mains. Les tribus d’Al Anbar ont annoncé la formation d’une armée tribale pour défendre le gouvernorat à la fois contre des groupes armés et l’armée irakienne. Les événements de Hawija ont mis en lumière plusieurs facteurs qui sous-tendent la situation sécuritaire actuelle en Irak : la fragilité des forces de l’ordre locales dans les zones de combats (elles n’ont résisté que quelques heures dans certaines localités); l’émergence au grand jour de l’Organisation des Hommes de Nakshbandyia qui est une émanation armée du parti Baas interdit. Elle s’est opposée aux forces de l’ordre dans les zones de Slimane Baig, Kara Taba et Mossoul; beaucoup des villes qui sont tombées entre les mains des membres des tribus sunnites se trouvent sur la bande frontalière avec le Kurdistan. Ce qui peut faire penser que les Kurdes jouent un certain rôle dans l’instabilité de ces zones ou bien ne sont pas mécontents de montrer à Maliki que sans leur aide il sera incapable de maintenir l’ordre dans le Nord ».

Le sursaut irakien

La situation politique

Son parti étant arrivé en tête aux élections législatives d’Avril 2014, le premier Ministre Al Maliki souhaitait briguer un 3ème mandat. Mais les deux autres formations shiites dont il avait besoin pour avoir la majorité à l’Assemblée voulaient bien former une coalition avec son parti à condition qu’il n’en prenne pas la tête, refusant de cautionner plus longtemps sa politique sectaire. La situation était ainsi bloquée et plongeait davantage l’Irak dans une crise de régime. Et c’est paradoxalement l’offensive de l’Etat islamique qui a permis le sursaut irakien. Il a été d’abord était rendu possible par le refus du chef spirituel shiite, l’ayatollah chiite Ali Sistani, d’approuver ce troisième mandat. Al Maliki a tout essayé pour le convaincre mais en vain. L’Ayatollah Sistani a refusé de rencontrer une délégation qu’il avait envoyée pour obtenir sa bénédiction pour le troisième mandat. Ses milices l’ont ensuite abandonné en se servant du prétexte qu’elles ne voulaient pas désobéir au grand chef religieux de Najaf.

Lâché aussi par Obama qui a bien compris que sans son départ et la création d’un gouvernement d’union nationale, il n’y aurait pas de victoire possible contre l’EI. Nouri Al Maliki, a finalement renoncé au pouvoir le 14 aout, après avoir essayé de s’y accrocher pendant 5 jours. En effet, le nouveau président de la république, Fouad Massoum, avait désigné dès le 9 aout, Hayder Al Ebadi [3] pour former le nouveau gouvernement irakien.

Dès sa nomination comme premier ministre, Al Ebadi a fait savoir qu’il élaborerait un programme gouvernemental prenant en compte toutes les propositions faites par les autres formations politiques, susceptibles d’aider à résoudre les crises politique, sécuritaire et économique du pays. Il a aussi indiqué qu’il choisirait des ministres compétents et technocrates.
En réponse à ces intentions, les principaux blocs politiques Sunnites et Kurdes, qui étaient exclus jusqu’à présent du pouvoir, ont publié chacun un programme de respectivement 17 [4] et 19 points. Les décisions, que le nouveau gouvernement irakien prendra par rapport à ces revendications, conditionneront le ralliement des tribus sunnites dont la rébellion a été en partie financée par le Qatar et l’Arabie Saoudite. Parallèlement, craignant pour leur propre sécurité depuis que leurs anciens affidés djihadistes se sont affranchis de leur tutelle, ces monarchies du golfe se sont engagés désormais à faire pression pour amener les tributs sunnites à se rallier au nouveau gouvernement irakien. Or, sans leur soutien les djihadistes ne pourront se maintenir que marginalement en Irak.

L’évolution de la situation sécuritaire

Dès la désignation de Hayder Al Ebadi pour former le nouveau gouvernement irakien, la situation sécuritaire s’est sensiblement améliorée, notamment à Bagdad et dans les gouvernorats rebelles sunnites comme le montre l’évolution du nombre d’attentats au cours du mois d’aout.

Armes à feu Engins explosifs Attaques suicidaires Total des attentats
S1 124 89 24 237
S2 88 67 4 159
S3 56 43 8 107
S4 14 22 16 52

L’intervention de forces étrangères dans la bataille contre l’Etat Islamique a permis de modifier le rapport de forces au Nord et à l’Est. Les avions américains et les forces kurdes du PKK turc, du PYD syrien et du PJAK iranien ont pris part aux combats aux côtés des Peshmergas irakiens, au nord de Ninive. Le 18 août, les forces de Peshmergas, grâce à un appui aérien américain et à un soutien des forces armées irakiennes, ont pu stopper la progression des Jihadistes de l’Etat Islamique, les obligeant même battre en retraite. Quelques jours plus tard, le barrage de Mossoul a été libéré ainsi que plusieurs localités et villages chrétiens comme Tel Skuf, Sharifia et Batinia.
Il est important de comprendre que l’Etat Islamique compense sa faiblesse numérique (probablement pas plus de 10 000 djihadistes introduits en Irak contre 180 000 Peshmergas et plusieurs centaines de milliers de forces de sécurité irakiennes) par une grande mobilité (ce qui leur permet de renverser localement en leur faveur le rapport de forces), un aguerrissement supérieur à leurs adversaires et l’utilisation de moyens d’actions non conventionnels dans leurs offensives comme des attaques de kamikazes et de camions piégés. Ainsi dans le gouvernorat de Diyala, le 10 août, lorsque les Jihadistes de l’EI ont attaqué Jalawla, ils ont utilisé 3 voitures piégées et une vingtaine de kamikazes portant des uniformes de Peshmergas et des ceintures d’explosifs qui se sont infiltrés dans les positions des Peshmergas avant de se faire exploser, les obligeant à reculer vers Khanaqin. Simultanément, un kamikaze conduisant un camion-citerne d’hydrocarbures s’est fait exploser contre un point de contrôle des peshmergas situé sur un pont reliant Jalawla à Khanaqin pour empêcher l’arrivée des renforts.

Aujourd’hui, les combats continuent toujours dans plusieurs régions d’Al Anbar, Diyala, Salah Dine, du nord de Bagdad et de Babel. Face à la menace aérienne, les Jihadistes se retranchent dans des villes au milieu des civils où l’appui aérien ne peut être que limité. Ils contrôlent toujours fermement une zone à l’Ouest et a Nord de l’Irak et mènent des incursions dans le reste des gouvernorats sunnites comme l’indique la carte ci-dessous :
situation

En conclusion

L’existence de l’Etat irakien n’est plus menacée. L’EI sera incapable de s’implanter durablement en Irak et son élimination ne demandera pas plus de 6 mois à 1an en fonction du ralliement des tribus sunnites, lui-même conditionné par les décisions d’apaisement qui seront prises par le nouveau gouvernement irakien. Le problème le plus délicat à régler à moyen terme pour le nouveau pouvoir irakien sera la négociation avec le Kurdistan sur certains acquis territoriaux et économiques réalisés à l’occasion de la guerre avec IE (notamment Kirkuk et son bassin pétrolier, vente direct du pétrole « Kurde » à la Turquie.)

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de Carnet de guerres et de crises 2011-2013, Lavauzelle, Mai 2014.

[1] Al-Anbar, Dyala, Salu Uddin

[2] La guerre civile confessionnelle gagne l’Irak, 9 juin 2013

[3] Ingénieur électricien de formation, il a vécu une vingtaine d’années en exil, en Grande-Bretagne. II occupait la fonction de vice-président du parlement irakien, et était considéré comme modéré et homme qui recherche des solutions consensuelles bien qu’il appartienne au même parti chiite Dawa de Nouri Al Maliki.

[4] « Réaliser un équilibre communautaire dans toutes les institutions de l’État. Assurer l’indépendance de la justice et l’épargner de toute influence politique. Faire preuve d’une bonne volonté en libérant les prisonniers et en décrétant le plus rapidement possible la loi d’amnistie générale. Restituer les avoirs et les biens fonciers confisqués illégalement à l’Organisme de Mainmorte sunnite et à certains citoyens. Appliquer le deuxième amendement de la loi 21, relatif à l’élargissement des pouvoirs et compétences des maires et des conseils municipaux. Lancer des projets stratégiques de transport aux gouvernorats d’Al Anbar, Mossoul, Salah Dine et Diyala, surtout les projets de chemins de fer et d’aéroports. Dissoudre les commandements des opérations des gouvernorats et charger la police locale et les gardes-frontière de la mission de gestion du dossier sécuritaire. Légiférer la loi de service militaire obligatoire. Prendre part à la prise de décision sécuritaire et militaire de manière à exprimer la diversité de la société irakienne. Poursuivre toutes les forces de terrorisme et les milices, quel que soient leurs origines ou dénominations. Interdire l’utilisation des mots et des surnoms à connotation sectaire ou ethnique dans toutes les institutions de l’Etat, notamment dans les écoles et les universités. Elaborer un plan de reconstruction pour les gouvernorats délaissés et touchés par les opérations militaires. Arrêter les opérations militaires et le bombardement par avion des gouvernorats de Ninive, Al Anbar, Salah Dine, Diyala, Kirkuk et les environs de Bagdad. Rapatrier les déplacés chez eux. Garantir la liberté d’expression comme c’est stipulé dans la constitution. Abroger la loi d’Inquisition et Justice parce qu’elle n’est plus nécessaire et accorder le poste de vice président de la république aux Forces Nationales. Faire preuve de bonne volonté en libérant les dirigeants de l’ancienne armée irakienne.


Relations Chine – Occident : de simples représailles ou un véritable durcissement diplomatique ?

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Début août, deux Canadiens qui vivaient en Chine depuis 1984 ont été arrêtés pour espionnage. Un peu plus tôt, le Conseil National des recherches du Canada était victime d’une cyber-attaque identifiée comme d’origine chinoise. Faut-il y voir de simples représailles pour une accusation qui a déplu à Pekin ou un véritable durcissement des relations entre la Chine et l’Occident ?

Il y a rien de neuf sous le soleil levant. L’espionnage industriel comme politique et militaire a été pratiqué de tous temps par les États. Les États-Unis, comme l’a révélé Wikileaks avec la NSA, et les moyens colossaux dont cette agence dispose, en sont et de loin les champions, espionnant même leurs plus fidèles soutiens comme Angela Merkel. En rétorsion, le 10 juillet dernier, l’Allemagne a expulsé le chef local de la CIA du territoire allemand.

La Chine de son côté a aussi institutionnalisé l’espionnage industriel dans le cadre d’un plan quindécennal (2005-2020) qui se fixe pour objectif : « d’obtenir une indépendance technologique complète de son outil industriel d’ici 15 ans par “l’importation, l’absorption, l’assimilation et la ré-innovation du savoir-faire étranger ».

Pour ce faire la Chine utilise des moyens légaux et illégaux. L’acquisition du savoir-faire étranger se fait d’abord par le biais des appels d’offres internationaux. Les entreprises qui soumissionnent doivent le faire avec un partenaire local… Depuis 2009, les autorités chinoises ont conditionné l’entrée sur le marché chinois par une obligation de transfert technologique (ou des codes sources pour les logiciels) pour les entreprises étrangères. Ainsi le partenaire chinois du groupe Volkswagen en Chine est soupçonné de s’être livré à un transfert de technologie illégal au détriment du constructeur automobile allemand, écrit le quotidien allemand Handelsblatt dans son édition du vendredi 27 juillet. Parmi les moyens en marge de l’illégalité, la Chine utilise son très vaste réseau d’étudiants chinois à l’étranger pour tenter de récupérer des données. Les étudiants chinois ne choisissent pas eux-mêmes le lieu et la nature de leurs stages. Chaque thématique répond en fait aux directives et aux objectifs définis par les autorités en fonctions des priorités de l’industrie chinoise et chaque étudiant est suivi de très près par les ambassades de tutelle dans les pays de résidence. Ainsi, les cyber attaques et la cyber sécurité qui en découle ne sont que le prolongement de l’espionnage classique lié au développement du patrimoine immatériel et des réseaux.

Dans l’affaire d’Ukraine, la Chine a d’avantage pris le parti de la Russie que celui de l’Occident. Dans quelle mesure assiste-t-on à la création d’un axe de pensée sino-russe, en opposition avec l’Occident ?

Je récuse totalement ce terme d’Occident qui induit que les intérêts de l’Europe et des Etats-Unis sont les mêmes, ce qui n’est pas le cas dans la crise ukrainienne (voir un précèdent interview pour Atlantico, 21/07/2014). Les Etats-Unis exercent sans partage la suprématie mondiale et veulent la conserver par tous les moyens, militaire, économique et financier. Les dirigeants européens n’ont plus aucune conscience des intérêts stratégiques de l’Europe. Depuis le plan Marshall et à l’exception du Général de Gaulle ils ont été totalement vassalisés aux intérêts américains par une « soft corruption ». En effet, leur carrière est très souvent financée par les think tanks, instituts stratégiques ou fondations américains. Le salaire des militaires en poste à l’OTAN est très supérieur à celui qu’ils perçoivent dans leur armée nationale. Des analystes stratégiques comme François Hesbourg, qui se répand dans les médias pour soutenir une position dure contre la Russie dans la crise ukrainienne, leur doivent leur carrière et leur niveau de vie.

En revanche, la Chine qui conteste cette suprématie américaine et qui a besoin de l’énergie et des matières premières russes a tout intérêt à soutenir Moscou, d’autant plus que Pékin a aussi des revendications territoriales en mer de Chine. En revanche, il n’y a pas d’axe Moscou-Pékin mais des intérêts communs à un moment et sur un dossier donnés comme celui de la contestation de la suprématie américaine car la Russie a une méfiance viscérale de la Chine avec laquelle elle possède 4195 km de frontières. Du côté russe de la frontière, un immense territoire riche et pratiquement vide avec ses 17 millions d’habitants dont 80% sont concentrés dans des grandes villes comme Krasnoïarsk ou Irkoutsk. Au sud 80 fois plus de chinois ! Je suis devenu un ami du Général parachutiste Alexandre Lebed quand il était gouverneur du Kraï de Krasnoïarsk (1998-2002) et j’ai pu mesurer avec quelle application il faisait la chasse aux clandestins chinois.

La Chine a-t-elle véritablement les capacités de durcir ses relations à notre égard ? Quelles en seraient les conséquences, tant pour elle que pour l’Occident ?

La Chine n’a aucune envie de durcir actuellement ses relations ni avec les Etats-Unis ni avec l’Europe. En effet, ses dirigeants estiment qu’ils n’en ont pas encore les capacités ni sur le plan militaire ni sur le plan technologique. Par exemple, les chinois n’ont pas encore de porte-avion en service. Le premier ne sera opérationnel que dans 5 ans estiment les experts militaires [1]. En revanche cette question aura un sens dans dix ans!

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Si jamais la Chine se décide à assumer un axe en opposition à celui de l’Occident, de quelles alternatives disposons-nous, concrètement ?

La Chine s’opposera un jour avec les États-Unis [2]. Les historiens observent que les guerres recommencent souvent là où elles se sont terminées. Les prémices de cette confrontation sont déjà visibles. Après leur retrait total d’Irak et progressif d’Afghanistan, les États-Unis ont redéployé les deux tiers de leur flotte dans le Pacifique pour soutenir leurs alliés confrontés aux revendications territoriales chinoises. En mer de Chine, par où transitent les deux tiers du trafic maritime international, Pékin mène depuis 30 ans une politique de tension permanente pour affirmer sa souveraineté sur des archipels et ilots qui sont éparpillés sur plus d’un million et demi de km2 [3]. Ainsi la Chine s’oppose au Japon et à Taïwan pour le contrôle des ilots Senkaku/Diaoyu [4]; au Vietnam, aux Philippines et à la Malaisie pour les iles Spratleys, Paracels, Pratas, le récif de Scaborough et le banc de Macclesfield qui recèlent d’importantes ressources énergétiques naturelles et halieutiques.

Là encore c’est la suprématie maritime des États-Unis, avec ses 10 porte-avions nucléaires et son budget militaire de 640 milliards de dollars [5], qui lui permet de dominer le Rimland [6]. Pour les stratèges américains, le maintien d’une Europe vassalisée à l’Ouest est essentiel. Il leur permet de concentrer leurs forces pour contrer la montée en puissance de la Chine et maintenir ainsi leur suprématie mondiale qui s’exprime sur tous les plans militaire, technologique et financier (le rôle de réserve du dollar qui leur permet de s’endetter sans risque, de la bourse de New-York et des agences de notation).

Si la France et l’Europe ont encore la volonté de maitriser notre destin sécuritaire, politique et économique, nous devons nous extraire du joug américain et développer une alliance stratégique avec la Russie. Sur le plan sécuritaire, l’Europe et la Russie ont chacune sur leur sol 25 millions de musulmans dont la démographie est galopante. Déjà, à nos portes et sur nos sol, nous devons faire face au terrorisme islamique de plus en plus pressant et qui constitue la seule vraie menace contre la démocratie et style de vie auxquels nous sommes attachés. Sur le plan économique nous avons besoin des ressources énergétiques et des matières premières russes et ils sont demandeurs de nos ressources humaines et de nos technologies. Sur le plan culturel nos racines religieuses communes sont chrétiennes et nous partageons les mêmes passions pour les livres, la musique et les arts.

Ce serait un crime contre l’avenir de nos enfants de rejeter l’alliance russe et de repousser ce peuple intelligent et courageux dans les bras de la Chine.

[1] Le Point. Le nom de ce navire est d’ailleurs explicite : l’amiral Shi Lang (1621-1696) était le commandant de la flotte mandchoue qui a conquis l’île de Taïwan en 1681.

[2] Consulter mon livre « Russie, Alliance vitale », Choiseul 2011, pages 23 à 42.

[3] Dès 1988 un combat entre les marines chinoises et vietnamiennes cause la perte de trois navires de guerres vietnamiens et 70 victimes.

[4] Situés à 300km au Sud Ouest d’Okinawa et au Sud –Est des côtes chinoises et à 100km au Nord Est de Taïwan.

[5] Le budget de Défense américain représentait en 2013 640 milliards de dollars autant que le Budget réuni des 9 pays suivants : Chine 188, Russie 88, Arabie Saoudite 67, France 61, Grande-Bretagne 58, Allemagne 49, Japon 49, Inde 48, Corée du Sud 33. Source : SIPRI.

[6] L’américain Nicolas Spykman (1893-1943) refuse de considérer l’Eurasie (l’Heartland de Mackinder) comme « la position stratégique invulnérable et vouée à la victoire sur le maître des mers ». Il défend l’idée que l’expansion de l’URSS peut être stoppée par le contrôle des frontières maritimes de l’Heartland (en clair l’Europe de l’Ouest d’un côté le Japon et les pays Iles ou presqu’iles comme les Philippines, Indonésie, la Birmanie, le Vietnam, la Thaïlande.


La véritable raison pour laquelle les États-Unis se préoccupent tant de l’Ukraine tout en se foutant éperdument des Ukrainiens

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Les États-Unis, depuis le début des troubles en Ukraine, se sont clairement positionnés contre les pro-russes. Un soutien aux relents de guerre froide, qui n’a rien à voir avec les intérêts des Ukrainiens.

Atlantico : Les États-Unis déploient beaucoup d’énergie pour identifier les auteurs de l’attaque contre l’avion de la Malaysian Airlines et ont été très prompts à montrer du doigt les pro-russes. Quel intérêt ont-ils à leur faire porter le chapeau ?

Jean-Bernard Pinatel : Dès la chute du mur de Berlin en novembre 1989, les stratèges et les hommes politiques américains ont perçu une menace principale : c’est qu’un rapprochement puis une alliance entre l’Europe et la Russie ne contesterait la suprématie mondiale des Etats-Unis qui leur permet, en toute impunité, de s’immiscer dans les affaires intérieures d’un pays, voire de lui faire la guerre et d’imposer un droit international conforme à leurs intérêts comme la encore récemment montré l’affaire de la BNP.

Cette réalité incontestable nécessite un rappel historique pour être admise.

En 1997, l’ancien conseiller national à la sécurité des États-Unis, Zbigniew Brzezinski, publia sous le titre « Le grand échiquier » un livre où adoptant les deux concepts, forgés par Mackinder, d’Eurasie et d’« Heartland ». Il reprenait à son compte sa maxime célèbre : « qui gouverne l’Europe de l’Est domine l’Heartland ; qui gouverne l’Heartland, domine l’Ile-Monde ; qui gouverne l’île-Monde domine le Monde ». Il en déduisait : « Pour l’Amérique, l’enjeu géopolitique principal est l’Eurasie ». Dans une autre publication [1], il explicitait sa pensée: « Si l’Ukraine tombait, écrivait-il, cela réduirait fortement les options géopolitiques de la Russie. Même sans les états de la Baltique et la Pologne, une Russie qui garderait le contrôle de l’Ukraine pouvait toujours aspirer avec assurance à la direction d’un empire eurasien. Mais, sans l’Ukraine et ses 52 millions de frères et sœurs slaves, toute tentative de Moscou de reconstruire l’empire eurasien menace d’entraîner la Russie dans de longs conflits avec des non slaves aux motivations nationales et religieuses. ».

Entre 2002 et 2004, pour mettre en œuvre cette stratégie, les États-Unis ont dépensé des centaines de millions de dollars afin d’aider l’opposition ukrainienne pro-occidentale à accéder au pouvoir. Des millions de dollars provinrent aussi d’instituts privés, comme la Fondation Soros et de gouvernements européens. Cet argent n’est pas allé directement aux partis politiques. Il a transité notamment par des fondations et à des organisations non gouvernementales qui conseillèrent l’opposition, lui permettant de s’équiper avec les moyens techniques et les outils publicitaires les plus modernes. Un câble américain du 5 janvier 2010, publié sur le site Wikileaks (réf. 10WARSAW7), montre l’implication de la Pologne dans la transition et l’effort démocratique des anciens pays de l’Est. Le rôle des ONG y est notamment exposé [2]. Les câbles Wikileaks témoignent de l’effort constant et de la volonté continue des États-Unis d’étendre leur sphère d’influence sur l’Europe de l’Est, comme en Ukraine.

L’Ukraine connaît une véritable guerre civile. Pourtant personne en Occident ne dénonce l’ardeur avec laquelle le gouvernement ukrainien tente de mater les séparatistes. Quel est le réel intérêt des Américains à fermer les yeux sur cette réalité et à soutenir le gouvernement ukrainien ? Qu’ont-ils à y gagner ?

L’Etat ukrainien est une construction de Staline et n’existe de manière indépendante que depuis 1990, à l’issue de la dislocation du bloc soviétique. Il n’a existé auparavant qu’entre 1917 et 1921, entre la chute du Tsarisme en 1917 et la victoire des bolchevicks qui ont éclaté cet État naissant en 4 parties. La partie ex-russe de l’Ukraine, avec Kiev pour capitale, berceau historique de la civilisation et de la culture Russe, est intégrée à l’URSS tandis que la partie ex-autrichienne, avec Lviv pour ville principale, est rattachée à la Pologne.

La petite Ukraine « transcarpatique » vota son rattachement à la Tchécoslovaquie et quant à la Bucovine, sa minorité ukrainienne se résigna à son rattachement à la Roumanie.

Mais l’Ukraine n’est pas pour autant une nation. Les Ukrainiens n’ont aucune histoire commune. Bien au contraire. Durant la seconde guerre mondiale, quand à l’été 1941, l’Ukraine est envahie par les armées du Reich, les Allemands sont reçus en libérateurs par une partie de la population ukrainienne. Au contraire à l’Est du pays, ils rencontrent une forte résistance de la part de la population locale qui se poursuivit jusqu’en 1944. En représailles, les Allemands traquent les partisans, et brûlent des centaines de villages. En avril 1943, une division SS Galicie est constituée à partir de volontaires ukrainiens dont les descendants ont constitué le fer de lance des révolutionnaires de la place de Maïdan [3]. Cette division SS a notamment été engagée par les Allemands en Slovaquie pour réprimer le mouvement national slovaque. Mais les pro-occidentaux ukrainiens et les Américains ont tout fait, à la fin de la guerre, pour jeter un voile sur les atrocités commises par cette division et ne retenir que le combat antisoviétique. Néanmoins, les historiens estiment que plus de 220 000 Ukrainiens s’engagèrent aux côtés des forces allemandes durant la Seconde Guerre mondiale pour combattre le régime soviétique.

Ce rappel historique permet de comprendre pourquoi la guerre civile est possible et pourquoi la partie des forces ukrainiennes constituées de soldats de l’Ouest peuvent utiliser chars et avions contre les séparatistes de l’Est.

Le Président Ukrainien avec la complicité du silence de la majorité des hommes politiques et des médias occidentaux mène une véritable guerre contre une partie de sa population avec la même violence que celle que l’on reproche au dictateur syrien. De plus, les forces armées ukrainienne sont conseillées par des forces spéciales et des mercenaires américains.

Les Etats-Unis et Obama veulent ainsi provoquer une réaction brutale de la Russie qui pourrait faire renaître une guerre froide entre l’Ouest et l’Est. Poutine a bien compris le piège que lui tend Obama, « prix Nobel de la Paix ». Après avoir déconseillé aux séparatistes ukrainiens de faire un référendum, il n’a pas reconnu son résultat [4] et fait preuve d’une modération qui étonne tous les observateurs indépendants alors que des chars et des avions attaquent une population russophone.

En quoi l’Ukraine empêche-t-elle la constitution d’un bloc Europe-Russie ? Pourquoi les États-Unis tiennent-ils tant à l’empêcher ?

Les Américains n’ont cessé de faire pression sur les européens pour intégrer l’Ukraine et la Géorgie dans l’OTAN, ce qui constituerait une provocation inacceptable pour la Russie.

Heureusement, les leaders européens ne se sont pas pliés à cette volonté de Washington qui ne servirait que les intérêts américains. De même, si Poutine cédait à la pression de ses ultranationalistes et intervenait ouvertement en Ukraine, les Etats-Unis auraient atteint leur objectif stratégique et la guerre froide se réinstallerait en Europe au détriment de nos intérêts fondamentaux.

Pourquoi l’Europe se soumet-elle ? A-t-elle vraiment un intérêt à souscrire à la stratégie américaine ?

Beaucoup de leaders européens ont été formés aux Etats-Unis. Ils sont membres de « Think-Tanks américains ou transatlantiques » ou de fondations comme l’« American Foundation » qui financent largement leurs prestations et leurs voyages. L’Atlantisme est certes fabriqué par la conscience que nous partageons les mêmes valeurs démocratiques avec la nation américaine mais aussi par la multitude d’intérêts personnels de nombreux leaders européens dont le niveau de vie dépend de leur soumission de fait aux intérêts de l’Etat américain.

Néanmoins, de plus en plus d’Européens commencent à faire la différence entre l’Etat américain qui est, de fait, dirigé par des lobbies dont le plus important est le lobby militaro-industriel [5] et la nation américaine dont les valeurs et le dynamisme économique et culturel possèdent un pouvoir attractif incontestable et qui reste pour les jeunes européens une magnifique école de vie professionnelle.

Angela Merkel et les Allemands sont à la pointe de cette prise de conscience car ils n’ont toujours pas accepté l’espionnage industriel permanent auquel la NSA les soumet. De plus, la révélation des écoutes du portable d’Angela Merkel a fortement choqué le pays. Le Spiegel du 3 novembre 2013 réclamait même en couverture l’asile politique pour Edward Snowden : « Asil Für Snowden ». Les plus grands quotidiens européens dont le Monde ont publié de larges extraits de ses révélations.

Le 10 juillet 2014, le gouvernement allemand a annoncé l’expulsion du chef des services secrets américains pour l’Allemagne, dans le cadre d’une affaire d’espionnage de responsables allemands, au profit de Washington, une mesure sans précédent entre alliés au sein de l’Otan. « Il a été demandé au représentant des services secrets américains à l’ambassade des États-Unis d’Amérique de quitter l’Allemagne », a déclaré le porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert, dans un communiqué. L’expulsion intervient « en réaction d’un manque de coopération constaté depuis longtemps dans les efforts pour éclaircir » l’activité d’agents de renseignement américains en Allemagne, a expliqué un député allemand, Clemens Binninger, président de la commission de contrôle parlementaire sur les activités de renseignement, qui s’est réunie jeudi à Berlin.

En France, l’ancien Premier ministre Michel Rocard, le sociologue Edgar Morin, les anciens ministres Luc Ferry et Jack Lang ou encore l’ex-eurodéputé Daniel Cohn-Bendit ont lancé une pétition dans laquelle ils demandent au président François Hollande, à son Premier ministre, Manuel Valls, et au ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, d’accueillir Edward Snowden « sans tarder, sous le statut de réfugié politique ».

Malheureusement pour la France et l’Europe, François Hollande qui reste comme une partie de l’intelligentsia française fasciné par Obama et Laurent Fabius qui a longtemps bénéficié des avantages des fondations américaines n’ont pas encore pris conscience qu’ils mettaient ainsi en cause les intérêts stratégiques de la France et de l’Europe.

Source : ATLANTICO

[1] Traduit de : Zbigniew Brzezinski: « Die einzige Weltmacht – Amerikas Strategie der Vorherrschaft », Fischer Taschenbuch Verlag, pp.15/16.

[2] Le National Endowment for Democracy (NED) (en français, Fondation nationale pour la démocratie) est une fondation privée à but non lucratif des États-Unis dont l’objectif déclaré est le renforcement et le progrès des institutions démocratiques à travers le monde. La plus grande part de ses fonds provient du département d’État des États-Unis, avec approbation du Congrès. L’ancien directeur de la CIA, William Colby, déclarait en 1982, dans le Washington Post, à propos du programme de la NED : « Il n’est pas nécessaire de faire appel à des méthodes clandestines. Nombre des programmes qui […] étaient menés en sous-main, peuvent désormais l’être au grand jour, et par voie de conséquence, sans controverse ». William I. Robinson, Promoting Polyarchy: Globalization, US Intervention, and Hegemony [archive], Cambridge university Press, 1996, 466 p., pp. 87-88.

[3] Il ne faut pas oublier que les manifestants de la place de Maïdan ont contraint un Président pro-russe démocratiquement élu en 2012 a quitter le pouvoir. Il a été chassé de sa capitale par des manifestants où l’on a vu se côtoyer des groupes paramilitaires ultranationalistes affichant des signes nazis et qui refusent l’Europe mais aussi par des citoyens de la classe moyenne (professeurs, étudiants, dirigeants de PME) qui souhaitent le rattachement à l’Union européenne..

[4] approuvé par 89% des votants

[5] Le budget de Défense américain représentait, en 2013, 640 milliards de dollars. Autant que le Budget réuni des 9 pays suivants : Chine 188, Russie 88, Arabie Saoudite 67, France 61, Grande-Bretagne 58, Allemagne 49, Japon 49, Inde 48, Corée du Sud 33. Source SIPRI


100 ans après Sarajevo et le déclenchement de la Première guerre mondiale, un attentat pourrait-il provoquer un enchaînement similaire aujourd’hui ?

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Il y a 100 ans, l’héritier du trône austro-hongrois était assassiné à Sarajevo. Le mécanisme implacable d’alliances automatiques entre Etats s’est alors engagé, avec pour conséquence la première guerre mondiale.

Atlantico : L’attentat contre l’héritier du trône austro-hongrois à Sarajevo, le 28 juin 1914, conduisit l’Europe puis le monde dans la Première guerre mondiale. Aujourd’hui, un attentat pourrait-il conduire à une escalade militaire similaire ?

Jean-Bernard Pinatel : Non, pour plusieurs raisons. La plus importante est l’apparition de l’arme nucléaire. Les grands acteurs mondiaux ne peuvent se lancer dans une escalade des extrêmes, car ils ont la certitude que les risques qu’ils courraient seraient supérieurs aux enjeux. C’est pour cela que nous avons eu une guerre froide au lieu d’une guerre chaude après la seconde guerre mondiale.

L’arme nucléaire gèle l’escalade militaire.

La deuxième raison, c’est que le monde est interconnecté économiquement. En cas de guerre mondiale, il n’y aurait pas de vainqueur économique. S’il y avait une guerre entre la Chine et les Etats-Unis (pays qui est sorti renforcé de la seconde guerre mondiale), les deux perdraient.

La troisième raison est aussi de nature politique : on a aujourd’hui l’Onu, dont le rôle est de modérer les intentions des uns et des autres. Elle joue un rôle. Lors des crises entre le Pakistan et l’Inde, l’Onu a été un élément de mobilisation et a calmé le jeu.

La quatrième raison est que les peuples, grâce aux réseaux sociaux, ne se laisseront aujourd’hui pas engager dans n’importe quelle guerre n’importe comment. Les politiques n’ont plus le monopole de l’information. Prenons un exemple récent : François Hollande a voulu entraîner la France dans une guerre en Syrie. Au début, 70% des Français y étaient favorables. Au fur et à mesure que beaucoup de gens, dont moi, on expliqué que ça serait une bêtise, l’adhésion est tombée à 30%. Cameron et Obama ont connu la même chose.

Il reste une cinquième raison, encore valable pour quelques temps : les dirigeants les plus âgés ou ceux qui ont pris leur retraite se souviennent encore de l’holocauste qu’a été la seconde guerre mondiale. Mais ça ne sera plus vrai dans vingt ans.

Béatrice Giblin : Non, c’est impossible. D’abord parce que le souvenir des tragédies des deux guerres mondiales fait que les responsables politiques y regarderaient à deux fois avant de se lancer dans un engrenage qui conduirait à une guerre mondiale.

De plus, nous ne sommes plus dans des affrontements de grands empires. En 1914, la France comme la Grande-Bretagne sont encore des puissances impériales, avec la capacité de mobiliser des troupes – les fameux tirailleurs sénégalais pour la France – ce qu’on serait bien incapable de faire aujourd’hui, fort heureusement.

Troisièmement, nous avons aujourd’hui des armées de métier, il n’y aurait donc pas l’équivalent d’une tragédie avec des millions de morts. Sauf à utiliser les bombes atomiques, mais c’est une autre histoire. Il n’y aurait pas de chair à canon, comme lors de la première guerre mondiale.

Ce souvenir, et le changement des armes de la guerre, contribuent à ce que les décisions fassent qu’on ne parte pas la fleur au fusil. C’était le cas en 1914 !

Les logiques d’alliance entre les États ont-elles changé depuis la Première guerre mondiale ?

Jean-Bernard Pinatel : A l’époque, la logique d’alliances était automatique : quand un pays était attaqué, les autres avaient obligation de rentrer en guerre. Aujourd’hui, il y a toujours une logique d’alliances – l’Otan en est une – mais son utilisation est soumises aux chefs d’État et le secrétaire général de l’Otan ne peut pas déclencher une opération sans discussions. Il n’y a plus d’automaticité.

Béatrice Giblin : Absolument.

D’abord, l’Onu a été créée après la Seconde guerre mondiale. C’est justement un lieu de consultation pour éviter l’engrenage. Il est difficile de passer outre le conseil de sécurité. On le voit aujourd’hui : quand la Russie dit « non », eh bien on ne bouge pas.

Au niveau mondial, on s’est donné des instruments de négociations. Ils ne sont pas parfaits, mais peuvent servir de garde-fous. Ca ne veut pas dire qu’il n’y aura plus jamais de guerres importantes, mais on y réfléchira à deux fois.

De plus, nous avons créé des organisations de défense comme celle de l’Otan, pour lesquelles il y a une réelle réflexion avant de s’engager. On ne part pas sans se dire qu’il y aura des conséquences. Ce qui s’est passé en Irak, où les Etats-Unis se sont embarqués essentiellement avec les Britanniques, donne à réfléchir, quand on voit le chaos aujourd’hui. Idem en Libye.

Quant aux alliances entre pays, comme l’organisation de Shanghai entre la Russie et la Chine, elles sont loin d’être aussi intégrées que l’Otan. Les Chinois sont prêts à montrer leur puissance impériale en Asie du sud-est, mais n’iraient pas s’embarquer dans n’importe quoi.

Qu’en est-il d’un possible attentat terroriste ? On se souvient que l’attentat du 11 septembre 2001 a eu des conséquences importantes, à commencer par l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Afghanistan…

Jean-Bernard Pinatel : L’entrée en guerre des États-Unis en Afghanistan s’est faite avec le consensus du monde entier. Chaque État connait aujourd’hui des attentats terroristes : les Chinois avec les Ouïgours, la Russie a ses islamistes en Tchétchénie ou au Daguestan, nous avons les nôtres, les États-Unis ont été touchés… Chaque pays du monde est en lutte contre le terrorisme.

Même dans le cas de la Syrie, l’Arabie saoudite ou la Turquie ont armé les islamistes, mais ces derniers ont échappé à leurs sponsors. On aurait pu dire au début – et la Syrie l’a fait – qu’elle était attaquée par ces deux Etats par terroristes interposés, mais aujourd’hui, les islamistes ont pris leur autonomie. On le voit en Irak aujourd’hui.

Finalement, l’attentat de Sarajevo a-t-il vraiment eu l’importance qu’on lui porte?

Jean-Bernard Pinatel : Les historiens pensent que c’est beaucoup plus tout ce qui se passait dans les Balkans qui a entraîné la guerre. D’ailleurs, l’attentat se passe en juin et l’entrée en guerre en septembre. L’escalade était plus liée à la situation des Balkans, au nationalisme, etc. Il y a aujourd’hui une grosse réévaluation de l’importance de l’attentat de Sarajevo.

Source : ATLANTICO


Situation Militaire en Irak : 24 et 25 juin 2014

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La Province d’Al ANBAR est presque entièrement contrôlée par les insurgés sunnites et ISIL. Néanmoins certains points d’importance stratégique et économique en limite de zone sont fernement tenus par les forces de sécurité irakiennes qui ont repoussé les assauts de l’ISIL.

Les combattants d’ ISIL ont notamment essayé de s’emparer du contrôle du barrage d’Hadhidta sur l’Euphrate mais il ont été repoussés par les forces de sécurité irakiennes. Les environs de Bagdad sont fortement protégés et une ceinture de sécurité a été établie au Sud de la province d’Al Anbar pour empêcher tout débordement par le Sud.

Bagdad est calme et sous haute surveillance des forces de sécurité. L’aéroport est congestionné par le nombre de passagers voulant quitter le pays.

Les derniers dix jours montrent que conformément à leur stratégie les insurgés et ISIL contrôlent la province d’Al ANBAR excepté certains points à haute valeur stratégique et économique. Ils contrôlent notamment toute la frontière syrienne et ses points de passage routiers sur presque toute sa longueur ce qui leur permet de recevoir par voie terrestre des approvisionnements de la Turquie et de l’Arabie saoudite via la Syrie.

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Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Obama, Erdoğan et les rebelles syriens

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Je publie ci-dessous la traduction de l’article de Seymour M. Hersh publié par la London Review of Books qui démontre l’implication de la Turquie dans le soutien des djihadistes en Syrie, un temps aidée par la CIA.

Il dévoile notamment dans le détail la manipulation d’Erdoğan pour faire croire à l’utilisation de gaz Sarin par l’Armée d’ASSAD et faire franchir «la ligne rouge» par OBAMA. Pour Seymour M Hersh, la communauté du renseignement américain à la preuve que ce sont les services turcs qui en sont à l’origine de l’utilisation de gaz Sarin par les djihadistes d’Al-Nusrah [1].

Mais pour OBAMA il est impossible de le dire car la Turquie est dans l’OTAN et sert les objectifs stratégiques des États-Unis face à la Russie.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Par Seymour M. Hersh [2]

En 2011, Barack Obama avait mené une intervention militaire alliée en Libye sans consulter le Congrès américain. En août dernier, après l’attaque au gaz sarin sur Ghouta, en banlieue de Damas, il était prêt à lancer une attaque aérienne alliée, cette fois pour punir le gouvernement syrien d’avoir franchi la « ligne rouge » qu’il avait établi en 2012 sur l’utilisation des armes chimiques. Puis, à moins de deux jours de la date prévue pour l’attaque, il a annoncé qu’il demanderait au Congrès d’approuver l’intervention. L’attaque a été reportée alors que le Congrès se préparait pour les audiences, et a été par la suite annulée quand Obama a accepté la proposition d’Assad de renoncer à son arsenal chimique dans un accord négocié par la Russie. Pourquoi Obama a-t-il retardé puis cédé au sujet de la Syrie, alors qu’il n’a pas hésité à se précipiter en Libye? La réponse se trouve dans l’affrontement entre ceux de l’administration qui cherchaient à mettre à exécution de la ligne rouge, et les chefs militaires qui pensaient que faire la guerre était à la fois injustifié et potentiellement désastreux.

Le changement d’avis d’Obama a été engendré par Porton Down, le laboratoire de la Défense dans le Wiltshire. Les renseignements britanniques avaient obtenu un échantillon de sarin utilisé dans l’attaque du 21 Août et l’analyse a démontré que le gaz utilisé ne correspondait pas aux lots connus dans les armes chimiques de l’arsenal de l’armée syrienne. Le message, que le procès contre la Syrie ne tiendrait pas, été rapidement relayé au chef d’état-major des USA. Le rapport britannique a accru les doutes au sein du Pentagone; les chefs d’état-major se préparaient déjà à mettre en garde Obama sur les conséquences d’une attaque missile de grande envergure sur l’infrastructure de la Syrie qui pourrait conduire à une guerre plus large au Moyen-Orient. Ainsi, les officiers américains ont délivré au président un avertissement de dernière minute qui, selon eux, a finalement conduit à l’annulation de l’attaque par ce dernier.

Pendant des mois, il y a eu une vive inquiétude parmi les dirigeants militaires gradés et la communauté du renseignement sur le rôle des voisins de la Syrie, en particulier la Turquie, dans la guerre. Le Premier ministre Recep Erdoğan était connu pour avoir précédemment soutenu le front al-Nusra, une faction djihadiste au sein de l’opposition rebelle, ainsi que d’autres groupes rebelles islamistes. « Nous savions qu’il y en avait dans le gouvernement turc » m’a dit un ancien responsable du renseignement américain, qui a accès aux renseignements actuels, « qui ont cru qu’ils pourraient coincer Assad avec un attentat au sarin intérieur de la Syrie – et forcer Obama à utiliser sa menace de ligne rouge ».

Les chefs d’état-major savaient aussi que les allégations publiques de l’administration Obama affirmant que seule l’armée syrienne a eu accès au sarin étaient fausses. Les services de renseignement américains et britanniques étaient au courant depuis le printemps de 2013 que certaines unités rebelles en Syrie développaient des armes chimiques. Le 20 juin, les analystes de l’Agence de renseignements de la Défense des États-Unis ont publié un brief de 5 pages hautement classifié « points de discussion » pour le directeur adjoint de la DIA, David Shedd, qui déclarait que Al – Nusra conservait une cellule de production de sarin : son programme, a indiqué le rapport, était « le complot sarin le plus avancé depuis l’effort d’al- Qaida précédant le 11 septembre».

(D’après un consultant du Département de la Défense, les renseignements américains avaient connaissance depuis longtemps des expériences d’Al-Qaïda avec des armes chimiques, et possède une vidéo d’une de ses expériences avec du gaz sur des chiens.) Le document de la DIA poursuit: « Précédemment, la communauté du renseignement (IC) s’était presque entièrement intéressée aux stocks d’armes chimiques de la Syrie; maintenant, nous voyons l’ANF tenter de faire ses propres armes chimiques… La relative liberté de fonctionnement du front d’Al- Nusrah au sein de la Syrie nous amène à estimer que les aspirations du groupe en termes d’armes chimiques seront difficiles à perturber à l’avenir ». Le document attire l’attention sur des informations classifiées provenant de nombreux organismes: « Des acteurs Turcs et Saoudiens, disait-il, ont tenté de se procurer des précurseurs de sarin en vrac, des dizaines de kilogrammes, probablement destinés à une production à grande échelle prévue en Syrie. » (Interrogé au sujet du document de la DIA, un porte-parole du directeur du renseignement national a déclaré: « Aucun papier n’a jamais été demandé ou produit par les analystes de la communauté du renseignement.)

En mai dernier, plus de dix membres du Front Al-Nusra ont été arrêtés dans le sud de la Turquie avec, d’après ce que la police locale a dit à la presse, deux kilos de sarin. Dans un acte d’accusation de 130 pages le groupe a été accusé d’avoir tenté d’acheter des fusibles, de la tuyauterie pour la construction de mortiers, et des ingrédients chimiques pour le sarin. Cinq des personnes arrêtées ont été libérées après une brève détention. Les autres, dont le chef de file Haytham Qassab, pour qui le procureur a requis une peine de prison de 25 ans, ont été libérées en attendant le procès. En attendant, la presse turque a été en proie à la spéculation que l’administration Erdoğan a couvert la mesure de son implication avec les rebelles. Dans une conférence de presse l’été dernier, Aydin Sezgin, l’ambassadeur de Turquie à Moscou, a rejeté ces arrestations et affirmé aux journalistes que le « sarin » récupéré était seulement « de l’anti-gel ».

Le papier de la DIA a pris les arrestations comme une preuve que al-Nusra élargissait son accès aux armes chimiques. Il déclarait que Qassab s’était «auto-identifié» comme un membre d’Al-Nusra, et qu’il a été directement relié à Abd-al-Ghani, « l’émir ANF pour la fabrication militaire ». Qassab et son associé Khalid Ousta ont travaillé avec Halit Unalkaya, un employé d’une entreprise turque appelée Zirve exportation, qui a fournissait «des devis pour des ingrédients de sarin en vrac ». Le plan d’Abd-al-Ghani était de permettre à deux associés de «perfectionner un procédé de fabrication du sarin, puis aller en Syrie pour former d’autres personnes pour commencer la production à grande échelle dans un laboratoire non identifié en Syrie». Le papier de la DIA indiquait que l’un de ses agents avait acheté un ingrédient sur le «marché des produits chimiques de Bagdad», qui «a pris en charge au moins sept projets d’armes chimiques depuis 2004 ».

Une série d’attaques par armes chimiques en Mars et Avril 2013 a été étudiée au cours des mois suivants par une mission spéciale des Nations Unies en Syrie. Une personne avec une forte connaissance de l’activité de l’ONU en Syrie m’a dit qu’il y avait des preuves reliant l’opposition syrienne à la première attaque au gaz, le 19 Mars à Khan Al-Assal, un village près d’Alep. Dans son rapport final en Décembre, la mission a déclaré qu’au moins 19 civils et un soldat syrien étaient parmi les victimes, ainsi que des dizaines de blessés. La mission n’avait pas de mandat pour désigner le responsable de l’attaque, mais la personne ayant connaissance des activités de l’ONU a déclaré: « Les enquêteurs ont interrogé les gens qui étaient là, y compris les médecins qui ont soigné les victimes. Il était clair que les rebelles ont utilisé le gaz. L’information n’a pas été rendue publique car personne ne voulait savoir ».

Dans les mois précédant les attaques, un ancien haut fonctionnaire du Département de la Défense m’a dit que la DIA a fait circuler un rapport quotidien classifié connu sous le nom de « SYRUP » portant sur tous les renseignements liés au conflit syrien, y compris sur les armes chimiques. Mais au printemps, la distribution de la partie du rapport concernant les armes chimiques a été sévèrement réduite sur les ordres de Denis McDonough, le chef de cabinet de la Maison Blanche. « Quelque chose dedans a déclenché une crise de nerfs (littéralement caca nerveux) de McDonough », l’ex-fonctionnaire du ministère de la Défense a déclaré. «Un jour, c’était une affaire énorme, et puis, après les attaques sarin en mars et avril» – il fit claquer ses doigts – « il n’y a plus rien ». La décision de restreindre la distribution a été prise alors que les chefs d’état-major ordonnaient une planification intensive d’urgence pour une possible invasion terrestre de la Syrie dont l’objectif principal serait l’élimination des armes chimiques.

L’ancien responsable du renseignement a déclaré qu’un certain nombre de membres de la sécurité nationale des États-Unis ont longtemps été troublés par la ligne rouge du président: «Les chefs d’état-major ont demandé à la Maison Blanche, « Qu’est-ce que la ligne rouge? Comment cela se traduit-il dans les ordres militaires? Troupes sur le terrain? Attaque massive? Attaque limitée? » Ils ont chargé le renseignement militaire d’étudier comment nous pourrions mettre en œuvre la menace. Ils n’ont rien appris de plus sur le raisonnement du président ».

Au lendemain de l’attaque du 21 Août, Obama a ordonné au Pentagone d’élaborer une liste de cibles de bombardement. Au début du processus, l’ancien responsable du renseignement a déclaré que « la Maison Blanche a rejeté 35 ensembles de cibles fournies par les chefs d’état-major comme étant insuffisamment « douloureux » pour le régime d’Assad ». Les cibles de départ incluaient seulement des sites militaires et aucunement des infrastructures civiles. Sous la pression de la Maison Blanche, le plan d’attaque des États-Unis s’est transformé en « une attaque monstre» : deux formations de bombardiers B-52 ont été transférées dans des bases aériennes proches de la Syrie, et des sous-marins de la marine et des navires équipés de missiles Tomahawk ont été déployés. « Chaque jour, la liste de cibles s’allongeait », m’a dit l’ancien responsable du renseignement. « Les planificateurs du Pentagone ont dit que nous ne pouvions pas utiliser seulement des Tomahawk pour frapper les sites de missiles de la Syrie parce que leurs têtes sont enterrées trop profondément sous terre, ainsi les deux formations d’avion B- 52 avec deux mille livres de bombes ont été assignés à la mission. Ensuite, nous aurons besoin d’équipes de secours et de recherche pour récupérer les pilotes abattus et des drones pour la sélection de cible. C’est devenu énorme. » D’après l’ancien responsable du renseignement, la nouvelle liste de cibles était destinée à « éradiquer complètement toutes les capacités militaires qu’avait Assad ». Les cibles principales incluaient les réseaux électriques, les dépôts de pétrole et de gaz, tous dépôts d’armes et logistiques connus, toutes installations de commandement et de contrôle connus, et tous les bâtiments militaires et de renseignement connus.

La Grande-Bretagne et la France devaient, toutes les deux jouer, un rôle. Le 29 Août, le jour où le Parlement a voté contre la proposition de Cameron de rejoindre l’intervention, le Guardian a rapporté que celui-ci avait déjà ordonné à six avions de combat RAF Typhoon de se déployer à Chypre, et avait proposé un sous-marin capable de lancer des missiles Tomahawk. L’armée de l’air française – un acteur essentiel dans les attaques de 2011 en Libye – a été largement engagée, selon un compte rendu dans Le Nouvel Observateur; François Hollande avait ordonné à plusieurs chasseurs-bombardiers Rafale de participer à l’assaut américain. Leurs cibles auraient été dans l’ouest de la Syrie.

Avant la fin Août le président avait donné aux Chefs d’état-major une date limite fixée pour le lancement. « L’Heure H devait commencer au plus tard lundi matin [2 Septembre], un assaut massif afin de neutraliser Assad » selon l’ancien responsable du renseignement. Cela a donc été une surprise pour beaucoup quand, lors d’un discours au Rose Garden de la Maison Blanche le 31 Août Obama a déclaré que l’attaque serait mise en attente, et qu’il se tournait vers le Congrès afin de la soumettre à un vote.

A ce stade, l’idée d’Obama – que seule l’armée syrienne était capable de déployer le sarin – se clarifiait. L’ancien responsable du renseignement m’a dit qu’à quelques jours de l’attaque du 21 Août, des agents militaires russes du renseignement avaient récupéré des échantillons de l’agent chimique de Ghouta. Ils l’ont analysé et transmis au renseignement militaire britannique; c’était le matériel envoyé à Porton Down. (Un porte-parole de Porton Down a déclaré: « La plupart des échantillons analysés au Royaume-Uni se sont révélés positifs pour l’agent neurotoxique sarin. Le MI6 a dit qu’il ne se prononçait pas sur les questions de renseignement.)

L’ancien responsable du renseignement a déclaré que le Russe qui a livré l’échantillon au Royaume-Uni était « une bonne source – une personne ayant accès, la connaissance et étant digne de confiance ». Après les premières utilisations d’armes chimiques signalées en Syrie l’année dernière, les agences de renseignement américaines et alliées « ont fait un effort pour savoir si quelque chose a été utilisé, ce que c’était – et sa source » a dit l’ancien responsable du renseignement. « Nous utilisons les données échangées dans le cadre de la Convention sur les armes chimiques. Le point de référence de la DIA était de connaître la composition de chaque lot d’armes chimiques soviétiques manufacturé. Mais nous ne savions pas quels lots le gouvernement d’Assad avait dans son arsenal à ce moment-là. Dans les jours suivant l’incident de Damas, nous avons demandé à une source au sein du gouvernement syrien de nous donner une liste des lots que le gouvernement possédait. C’est ainsi que nous avons pu confirmer la différence si vite. »

Le processus ne s’était pas déroulé sans accroc au printemps, a indiqué l’ancien responsable du renseignement, parce que les études réalisées par les renseignements occidentaux « n’ont pas été concluants sur le type de gaz dont il s’agissait ». Le mot  » sarin  » n’a pas été mentionné. Il y avait beaucoup de discussions à ce sujet, mais puisque personne ne pouvait confirmer la nature de ce gaz, on ne pouvait pas dire qu’Assad avait franchi la ligne rouge du président». L’ancien responsable du renseignement poursuivit : « Le 21 Août, l’opposition syrienne avait en clairement tiré des enseignements et a annoncé que le  » sarin  » de l’armée syrienne avait été utilisé, avant que toute analyse ne puisse être faite, et la presse et la Maison Blanche ont sauté sur l’information. Comme il s’agissait maintenant de sarin, “ça devait être Assad” ».

Le personnel de la défense du Royaume-Uni qui a relayé les conclusions de Porton Down aux chefs d’état-major envoyait un message aux Américains, a déclaré l’ancien responsable du renseignement : « On nous tend un piège ici. » (Ceci se rapporte à un message qu’un haut fonctionnaire de la CIA a envoyé à la fin Août : « ce n’était pas le résultat du régime actuel. Le Royaume-Uni et les États-Unis le savent. »). C’était seulement à quelques jours de l’attaque et des avions, navires et sous-marins américains, britanniques et français étaient parés.

L’officier finalement responsable de la planification et de l’exécution de l’attaque était le général Martin Dempsey, président des Chefs d’état-major. Dès le début de la crise, l’ancien responsable du renseignement a déclaré, les chefs d’état-major avaient été sceptiques sur les arguments de l’administration pour prouver la culpabilité d’Assad. Ils ont pressé le DIA et d’autres organismes pour obtenir des preuves plus considérables. L’ancien responsable du renseignement a dit : « Il n’y avait pas moyen qu’ils pensent que la Syrie utiliserait un gaz neurotoxique à ce stade, parce que Assad était en train de gagner la guerre. Dempsey en avait agacé beaucoup dans l’administration d’Obama en mettant en garde à plusieurs reprises le Congrès pendant l’été sur les dangers d’un engagement militaire américain en Syrie. En Avril dernier, après une évaluation optimiste des avancées rebelles par le secrétaire d’État John Kerry, Dempsey a déclaré devant la commission des Affaires étrangères à la commission des forces armées du Sénat qu’ « il y a un risque que ce conflit soit devenu une impasse. »

L’ancien responsable du renseignement a rapporté l’avis initial de Dempsey après le 21 Août : « l’attaque des États-Unis sur la Syrie – en admettant que le gouvernement d’Assad était responsable de l’attaque au gaz sarin – serait une bavure militaire ». Le rapport de Porton Down a incité les chefs d’état-major à aller voir le président avec des inquiétudes plus importantes : que l’attaque menée par la Maison Blanche serait une agression injustifiée. Ce sont les chefs conjoints qui ont conduit Obama à changer de cap. L’explication officielle de la Maison Blanche au sujet de ce volte-face – l’histoire racontée par la presse – était que le président, au cours d’une promenade dans le Rose Garden avec son chef de cabinet Denis McDonough, a soudainement décidé de demander au congrès, qui était amèrement divisé et en conflit avec lui depuis des années, son accord pour l’attaque. L’ancien responsable du département de la Défense m’a dit que la Maison Blanche avait fourni une explication différente aux membres de la direction civile du Pentagone : l’attaque avait été annulée parce que selon les renseignements « le Moyen-Orient partirait en fumée » si elle avait lieu.

L’ancien responsable du renseignement a déclaré qu’initialement, la décision du président de s’adresser au Congrès a été considérée par les principaux collaborateurs à la Maison Blanche comme une redite de la tactique de George W. Bush à l’automne 2002, avant l’ invasion de l’Irak : « Quand il est devenu évident que il n’y avait pas d’ADM en Irak, le Congrès, qui avait approuvé la guerre en Irak, et la Maison Blanche partageaient la responsabilité et ont à plusieurs reprises cité des renseignements erronés. Si le Congrès actuel devait voter en faveur de l’attaque, la Maison Blanche pourrait jouer à nouveau sur les deux tableaux – frapper la Syrie avec une attaque massive et valider l’engagement de la ligne rouge du président, tout en étant en mesure de partager les torts avec le Congrès s’il s’avérait que l’armée syrienne n’était pas derrière l’attaque ». Le revirement fut une surprise même pour les dirigeants démocrates au Congrès. En Septembre le Wall Street Journal a rapporté que trois jours avant son discours au Rose Garden, Obama avait téléphoné à Nancy Pelosi, chef des démocrates de la Chambre, « pour passer en revue les options ». Selon le Journal, elle a dit plus tard à ses collègues qu’elle n’avait pas demandé au président de soumettre le bombardement à un vote du Congrès.

Le changement de position d’Obama pour susciter l’accord du Congrès s’est rapidement transformé en impasse. « Le Congrès n’allait pas laisser passer cela » a dit l’ex- responsable du renseignement. « Le Congrès a fait savoir que, contrairement à l’autorisation pour la guerre en Irak, il y aurait des audiences de fond. » D’après l’ancien responsable du renseignement, à ce moment-là, un sentiment de désespoir se faisait sentir à la Maison Blanche. « Et ainsi a été établi le plan B. Annuler le bombardement et Assad accepterait de signer unilatéralement le traité des armes chimiques et accepterait la destruction de toutes les armes chimiques sous la surveillance des Nations Unies. »

Lors d’une conférence de presse à Londres le 9 Septembre, Kerry parlait toujours de l’intervention : « le risque de ne pas agir est plus grand que le risque d’agir. » Mais quand un journaliste lui a demandé s’il y avait quoi que ce soit qu’Assad pourrait faire pour arrêter les bombardements, Kerry a déclaré: « Bien sûr. Il pourrait donner l’intégralité de ses armes chimiques à la communauté internationale d’ici la semaine prochaine … Mais il n’est pas sur le point de le faire, et ça ne peut pas être fait, évidemment. » Comme le New York Times a rapporté le lendemain, l’accord Russe qui a émergé peu après avait d’abord été contemplé par Obama et Poutine à l’été 2012. Bien que les plans d’attaque aient été mis de côté, l’administration n’a pas changé son discours public pour justifier la guerre. « Il y a une tolérance zéro à ce niveau pour les erreurs » a dit l’ex- responsable du renseignement au sujet des hauts fonctionnaires de la Maison Blanche. « Ils ne pouvaient pas se permettre de dire : « Nous avons eu tort. » (Le porte-parole du DNI a dit: « Le régime d’Assad, et seulement le régime d’Assad, aurait pu être responsable de l’attaque aux armes chimiques qui a eu lieu le 21 Août »).

L’importance de la coopération des États Unis avec la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar pour assister les rebelles en Syrie n’est pas encore claire. L’administration d’Obama n’a jamais publiquement avoué son rôle dans la création d’un « rat line », une voie rapide pour la Syrie. Ce « rat line », autorisé au début 2012 a été utilisé pour faire passer des armes et des munitions de la Libye via le sud de la Turquie et à travers la frontière syrienne jusqu’à l’opposition. La plupart de ceux qui ont reçu les armes en Syrie étaient des djihadistes, dont certains étaient affiliés à la CIA. Le porte-parole du DNI a dit : « L’idée que les USA fournissaient des armes provenant de la Libye est fausse ».

En janvier, le comité de renseignement du sénat a publié un rapport sur l’assaut par la milice locale en septembre 2012 sur le consulat américain et les locaux infiltrés de la CIA à proximité à Benghazi, résultant en la mort de l’ambassadeur des Etats Unis Christopher Stevens et trois autres. Dans le rapport, les critiques du département d’état pour ne pas avoir fourni une sécurité suffisante au consulat et de la communauté du renseignement pour ne pas avoir informé les militaires américains de la présence de locaux de la CIA ont fait la une des médias et suscité des mécontentements à Washington, les républicains accusant Obama et Hillary Clinton de dissimuler leurs erreurs. Une annexe hautement classifiée du rapport, jamais rendue publique, a décrit un arrangement secret trouvé en 2012 entre les administrations Obama et Erdoğan au sujet du « rat line ». Selon cet accord, les fonds provenaient de Turquie ainsi que d’Arabie Saoudite et du Qatar. La CIA avec le soutien du MI6 était chargée de faire passer les armes de Kadhafi en Syrie. Un certain nombre d’entreprises « façades » ont été mises en place en Libye, certaines sous couverture d’entités australiennes. Des militaires américains retraités ont été employés pour gérer les fournitures et cargaisons, sans qu’ils ne sachent toujours qui les employait. L’opération était menée par David Petraeus le directeur de la CIA, qui allait prochainement démissionner après que sa relation avec sa biographe ait été rendue publique. Un porte-parole de Petraeus a même nié l’existence de cette opération.

Au moment où elle a été mise en place, l’opération n’avait pas été divulguée aux comités de renseignement du Congrès et aux dirigeants du Congrès, comme requis par la loi depuis les années 1970. L’implication du MI6 a permis à la CIA de se soustraire à la loi en classifiant la mission comme une opération de liaison. L’ancien responsable du renseignement a expliqué que pendant des années il y a eu une exception reconnue dans la loi qui permet à la CIA de ne pas déclarer l’activité de liaison au Congrès, qui aurait dans ce cas droit à un rapport/constatation (« finding »). (Toutes les opérations secrètes de la CIA qui sont proposées doivent être décrites dans un document écrit, connu sous le nom de « constatation » (« finding »), présenté à la haute direction du Congrès pour approbation.) La distribution de l’annexe a été limitée aux aides du personnel qui ont écrit le rapport etaux huit haut membres du Congrès – les dirigeants démocrates et républicains de la Chambre et du Sénat, et les dirigeants démocrates et républicains des comités du renseignement de la Chambre et du Sénat. Ceci constitue à peine une véritable tentative de visibilité: les huit dirigeants ne sont pas connus pour se rassembler pour soulever des questions ou discuter de l’information secrète qu’ils reçoivent.
L’annexe n’a ni raconté toute l’histoire de ce qui s’est passé à Benghazi avant l’attaque, ni expliqué pourquoi le consulat américain a été attaqué. «La seule mission du consulat était de fournir une couverture pour le déplacement d’armes » l’ancien responsable du renseignement, qui a lu l’annexe, a déclaré. «Il n’avait pas de rôle politique réel. »

Washington a brusquement mis fin au rôle de la CIA dans le transfert d’armes en provenance de Libye après l’attaque contre le consulat, mais le « rat line » se poursuivait. Selon l’ancien responsable du renseignement : « Les États-Unis ne contrôlaient plus ce que les Turcs relayaient aux djihadistes ». En quelques semaines, pas moins de quarante lanceurs de missiles sol-air portatifs, communément appelés « MANPADS » [3], étaient entre les mains des rebelles syriens. Le 28 Novembre 2012, Joby Warrick du Washington Post a rapporté que la veille, les rebelles près d’Alep avaient utilisé ce qui était presque certainement un MANPAD pour abattre un hélicoptère de transport syrien. «L’administration Obama », Warrick a écrit, « était fermement opposé à armer les forces d’opposition syriennes avec de tels missiles, avertissant que les armes pourraient tomber entre les mains de terroristes et être utilisées pour abattre les avions commerciaux. » Deux fonctionnaires du renseignement du Moyen-Orient ont pointé du doigt le Qatar comme étant la source de cette livraison, et un ancien analyste du renseignement des États-Unis a émis l’hypothèse que les Manpads auraient pu être obtenus à partir des avant-postes militaires syriens envahies par les rebelles. Il n’y avait aucune indication que la possession de MANPADS par les rebelles ait été la conséquence involontaire d’un programme américain secret qui n’était plus sous contrôle américain.

À la fin de 2012, on a cru au sein de la communauté américaine du renseignement que les rebelles étaient en train de perdre la guerre. « Erdoğan était en colère » a déclaré l’ex-responsable du renseignement, « et a estimé qu’il a été écarté. C’était son argent et l’interruption a été vue comme une trahison ». Au printemps 2013 les renseignements américains ont appris que le gouvernement turc – via des éléments du MIT, son agence nationale du renseignement et de la gendarmerie, des forces de l’ordre militarisées – travaillait directement avec Al-Nusra et ses alliés pour développer des capacités pour une guerre chimique. « Le MIT était en charge de la liaison politique avec les rebelles, et la gendarmerie se chargeait de la logistique militaire, des conseils et de la formation sur le terrain – y compris la formation dans la guerre chimique », a dit l’ancien responsable du renseignement. « Renforcer le rôle de la Turquie au printemps 2013 a été considérée comme la clé de ses problèmes là-bas. Erdoğan savait que s’il cessait son soutien aux djihadistes tout serait fini. Les Saoudiens ne pourraient pas soutenir la guerre en raison de la logistique – les distances et la difficulté de transporter les armes et fournitures. Erdoğan espérait susciter un événement qui obligerait les États-Unis à franchir la ligne rouge. Mais Obama n’a pas répondu en Mars et Avril. »

Il n’y avait aucun signe public de discorde quand Erdoğan et Obama se sont rencontrés le 16 mai 2013 à la Maison Blanche. Lors d’une conférence de presse plus tard Obama a dit qu’ils avaient convenus qu’Assad « devait disparaître ». Interrogé pour savoir s’il pensait que la Syrie avait franchi la ligne rouge, Obama a reconnu qu’il y avait des preuves que de telles armes avaient été utilisées, mais il a ajouté, « il est important pour nous de faire en sorte que nous soyons en mesure d’obtenir des informations plus précises sur ce qui s’y passe exactement. » La ligne rouge était encore intacte.

Un expert de la politique étrangère américaine qui parle régulièrement avec les responsables de Washington et d’Ankara m’a parlé d’un dîner d’affaires tenu par Obama pour Erdoğan lors de sa visite en mai. Le repas a été dominé par l’insistance des Turcs que la Syrie avait franchi la ligne rouge et leur mécontentement face à la réticence d’Obama à faire quoi que ce soit. Obama était accompagné de John Kerry et Tom Donilon, le conseiller à la sécurité nationale qui allait prochainement démissionner. Erdoğan a été rejoint par Ahmet Davutoğlu, ministre des Affaires étrangères de la Turquie, et Hakan Fidan, le chef du MIT. Fidan est connu pour être très fidèle à Erdoğan, et a été considéré comme un soutien consistant de l’opposition rebelle radicale en Syrie.

L’expert de la politique étrangère m’a dit que ce qu’il avait entendu venait de Donilon. (Ce qui a été plus tard confirmé par un ancien responsable américain, qui en a pris connaissance via un diplomate turc senior.) Selon l’expert, Erdoğan avait demandé la réunion dans le but de démontrer à Obama que la ligne rouge avait été franchie, et avait apporté Fidan pour le soutenir. Quand Erdoğan a tenté de faire entrer Fidan dans la conversation, et que Fidan a commencé à parler, Obama lui a coupé la parole en disant: « Nous savons ». Erdoğan a essayé de faire participer Fidan une seconde fois, et de nouveau Obama le coupa et dit: « Nous savons. » À ce moment-là, Erdoğan exaspéré a dit: « Mais votre ligne rouge a été franchie! » et, l’expert m’a dit, ‘Donilon a dit qu’Erdoğan « avait menacé du doigt le président de la Maison Blanche ». Obama a ensuite désigné Fidan du doigt et dit: « Nous savons ce que vous faites avec les radicaux en Syrie. » (Donilon, qui a rejoint le Conseil sur les relations étrangères en Juillet dernier, n’a pas répondu aux questions sur cette histoire. Le ministère turc des Affaires étrangères n’a pas répondu aux questions au sujet du dîner. Un porte-parole du Conseil national de sécurité a confirmé que le dîner avait eu lieu et a fourni une photo montrant Obama, Kerry, Donilon, Erdoğan, Fidan et Davutoğlu assis à une table. « Au-delà de cela, dit-elle, je ne vais pas lire les détails de leurs discussions. ‘)

Mais Erdoğan n’est pas parti les mains vides. Obama permettait toujours à la Turquie de continuer à exploiter une faille dans un décret présidentiel interdisant l’exportation d’or vers l’Iran, qui faisait partie des sanctions des États-Unis contre le pays. En Mars 2012, en réponse aux sanctions des banques iraniennes par l’UE, le système de paiement électronique SWIFT, qui facilite les paiements transfrontaliers, a expulsé des dizaines d’institutions financières iraniennes, limitant sévèrement la capacité du pays à faire du commerce international. Les États-Unis ont mis en place le décret en Juillet, mais ont laissé ce qui est venu à être connu comme étant un « échappatoire d’or (golden loophole) » : les livraisons d’or à des entités privées iraniennes pourraient continuer. La Turquie est un important acheteur de pétrole et de gaz iranien, et a profité de l’échappatoire en déposant ses paiements en lires turques dans un compte iranien en Turquie; ces fonds ont servi à acheter de l’or turc qui serait exporté vers des confédérés en Iran. 13 milliards de dollars d’or seraient entrés en Iran de cette manière entre Mars 2012 et Juillet 2013.

Le programme est rapidement devenu une vache à lait pour les politiciens corrompus et les commerçants en Turquie, en Iran et aux Emirats arabes unis. « Les intermédiaires ont fait ce qu’ils font toujours », a dit l’ex-responsable du renseignement. « Prendre 15 pour cent. La CIA a estimé qu’il n’y avait pas moins de deux milliards de dollars retenus. L’or et la livre turque leur « collaient aux doigts ». Les retenues illicites se sont transformées en scandale public « du gaz pour de l’or » en Turquie en Décembre, et a donné lieu à des accusations contre deux douzaines de personnes, y compris d’importants hommes d’affaires et des proches de responsables gouvernementaux, ainsi que la démission de trois ministres, dont un qui a appelé Erdoğan à démissionner. Le directeur d’une banque contrôlée par l’Etat turc qui était au milieu du scandale a insisté les 4,5 millions de dollars en espèces retrouvé par la police dans des boîtes à chaussures au cours d’une perquisition à son domicile étaient destinés à des dons de bienfaisance.

L’année dernière Jonathan Schanzer et Mark Dubowitz ont signalé dans Foreign Policy que l’administration Obama a fermé cet échappatoire en Janvier 2013, mais « ont fait pression pour s’assurer que la législation … ne prenne pas effet pendant six mois ». Ils ont spéculé que l’administration voulait utiliser le retard comme une incitation à amener l’Iran à la table des négociations sur son programme nucléaire, ou pour apaiser son allié turc dans la guerre civile syrienne. Le délai a permis à l’Iran d’accumuler des milliards de dollars de plus en or, ce qui compromet davantage le régime des sanctions ».

La décision américaine de mettre fin au soutien de la CIA pour les livraisons d’armes en Syrie a exposé Erdoğan politiquement et militairement. « L’une des questions à ce sommet en mai était le fait que la Turquie est le seul moyen de fournir les rebelles en Syrie » a dit l’ancien responsable du renseignement. « Elles ne peuvent pas venir par la Jordanie, car le terrain dans le sud est grand ouvert et les Syriens sont partout. Et elles ne peuvent pas venir par les vallées et les collines du Liban – on ne peut pas être certain de qui on rencontrerait l’autre côté ». Sans le soutien militaire des États-Unis pour les rebelles, l’ancien responsable du renseignement a déclaré, « le rêve d’Erdoğan d’avoir un état client en Syrie s’évapore et il pense que nous en sommes la raison. Lorsque la Syrie gagnera la guerre, il sait que les rebelles sont tout aussi susceptibles de se retourner contre lui – où peuvent-ils aller d’autre? Alors maintenant, il aura des milliers de radicaux dans son jardin. »

Un consultant du renseignement américain m’a dit que quelques semaines avant le 21 Août, il avait vu une information hautement classifiée préparée pour Dempsey et le secrétaire à la défense, Chuck Hagel, qui décrivait « l’inquiétude aiguë » de l’administration Erdoğan au sujet des perspectives décroissantes des rebelles. L’analyse mettait en garde sur le fait que les dirigeants turcs ont exprimé « la nécessité de faire quelque chose qui précipiterait une intervention militaire des États-Unis ». A la fin de l’été, l’armée syrienne avait encore l’avantage sur les rebelles, a dit l’ancien responsable du renseignement, et seulement la puissance aérienne américaine pourrait inverser la tendance. À l’automne, l’ancien responsable du renseignement poursuivit, les analystes du renseignement des États-Unis qui continuaient de travailler sur les événements du 21 Août  » ont senti que la Syrie n’était pas derrière l’attaque au gaz. Mais le « gorille de 500 livres ? » (le « monstre ») l’était, comment cela se fait-il ? Les Turcs ont été immédiatement suspectés, parce qu’ils avaient tous les éléments pour y arriver ».

Pendant que des données interceptées et autres données relatives aux attaques du 21 août étaient recueillies, la communauté du renseignement a vu des preuves pour étayer ses soupçons. « Nous savons maintenant que c’était une action secrète prévue par les gens d’Erdoğan pour pousser Obama à franchir la ligne rouge », a déclaré l’ancien responsable du renseignement. « Il fallait que cela dégénère en une attaque au gaz dans ou près de Damas, lorsque les inspecteurs de l’ONU » – qui sont arrivés à Damas le 18 Août pour enquêter sur des utilisations antérieures du gaz – étaient là. L’accord était de faire quelque chose de spectaculaire. Nos officiers supérieurs ont été informés par la DIA et autres moyens de renseignement que le sarin a été fourni via la Turquie – qu’il ne pouvait arriver là qu’avec le soutien de la Turquie. Les Turcs ont également dispensé une formation dans la production et la manipulation du sarin. » La majeure partie des informations permettant cette évaluation provenait des Turcs eux-mêmes, par l’intermédiaire de conversations interceptées dans le sillage immédiat de l’attaque. « Les preuves principales étaient les réjouissances et le contentement turcs après l’attaque relevé dans de nombreuses données interceptées. Les opérations sont toujours planifiées de manière super-secrète, mais tout part en fumée quand il s’agit de s’en vanter après. Il n’y a pas de plus grande vulnérabilité que lorsque les auteurs réclament de la reconnaissance pour leur succès. » Les problèmes d’Erdoğan en Syrie seraient bientôt terminés:« le gaz s’échappe et Obama dira ligne rouge et l’Amérique attaquera la Syrie, ou au moins, c’était l’idée. Mais ça ne s’est pas passé de cette façon. »

Après l’attaque de la Turquie, les renseignements ne sont pas arrivés jusqu’à la Maison Blanche. « Personne ne veut parler de tout cela » l’ex-responsable du renseignement m’a dit. « Il y a une grande réticence à contredire le président, bien qu’aucune analyse de la communauté du renseignement n’ait soutenu sa précipitation à condamner. Il n’y a pas eu un seul élément de preuve supplémentaire de l’implication syrienne dans l’attentat au sarin produit par la Maison Blanche depuis que le bombardement a été annulé. Mon gouvernement ne peut rien dire parce que nous avons agi de manière tellement irresponsable. Et puisque nous avons tenu Assad responsable, nous ne pouvons pas revenir en arrière et accuser Erdoğan.

La volonté de la Turquie à manipuler les événements en Syrie à ses propres fins semblait avoir été démontrée à la fin du mois dernier, quelques jours avant le premier tour d’élections locales, quand un enregistrement, prétendument d’Erdoğan et ses associés, a été publié sur YouTube. Il comprenait des discussions au sujet d’une opération sous faux pavillon qui justifierait une incursion de l’armée turque en Syrie. L’opération était centrée sur le tombeau de Suleyman Shah, le grand-père du très vénéré Osman I, le fondateur de l’Empire ottoman, qui est près d’Alep et a été cédée à la Turquie en 1921 lorsque la Syrie était sous la domination française. Une des factions rebelles islamistes menaçait de détruire la tombe en tant que site d’idolâtrie, et l’administration Erdoğan menaçait publiquement de représailles s’il lui arrivait quoi que ce soit. D’après un rapport de Reuters portant sur la conversation ayant fait l’objet de fuites, une voix censée être celle de Fidan parlait de créer une provocation: « Maintenant, regardez, mon commandant [Erdoğan], si l’on veut avoir une justification, j’envoie quatre hommes de l’autre côté. Je leur fais lancer huit missiles sur un terrain ouvert [dans le voisinage de la tombe]. Ce n’est pas un problème. La justification peut être créée. » Le gouvernement turc a reconnu qu’il y avait eu une réunion nationale de sécurité sur les menaces émanant de la Syrie, mais a déclaré que l’enregistrement avait été manipulé. Le gouvernement a ensuite bloqué l’accès du public à YouTube.

À moins d’un changement majeur de politique par Obama, l’intrusion de la Turquie dans la guerre civile syrienne est susceptible de continuer. « J’ai demandé à mes collègues s’il y avait un moyen d’arrêter le soutien continu d’Erdoğan aux rebelles, surtout maintenant que ça va si mal » m’a dit l’ancien responsable du renseignement. « La réponse a été: « Nous sommes foutus. » Nous pourrions en parler publiquement si c’était quelqu’un d’autre que M. Erdoğan, mais la Turquie est un cas particulier. C’est un allié de l’OTAN. Les Turcs ne font pas confiance aux occidentaux. Ils ne peuvent pas vivre avec nous si nous menons une démarche active contre les intérêts turcs. Si nous rendions public ce que nous savons sur le rôle de M. Erdoğan avec le gaz, ce serait catastrophique. Les Turcs diraient: « Nous vous détestons pour nous dire ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire. »

4 Avril 2014

[1] Front Al-Nosra, également dénommé Jabhat al-Nosra ou Nosra « Front pour la victoire du peuple du Levant »), est un groupe djihadiste de rebelles armés affilié à Al-Qaïda, apparu dans le contexte de la guerre civile syrienne. À partir de novembre 2013, il prend également le nom de al-Qaïda Bilad ash-Sham « al-Qaïda au Levant » (AQAL. Il est dirigé par Abou Mohammad Al-Joulani. Il est en passe devenir en 2013 le plus important groupe rebelle de la guerre civile syrienne. Il est également doté d’une branche libanaise, qui revendique un attentat commis à Beyrouth en janvier 2014.

[2] Seymour « Sy » Myron Hersh est un journaliste d’investigation américain, né le 8 avril 1937 à Chicago, spécialisé dans la politique américaine et les services secrets. Il écrit notamment pour The New Yorker.

[3] Missile Russe SAM 7.


L’évolution de la situation militaire en Irak les 20 et 21 juin

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La situation militaire a peu évoluée ces dernières 48 heures à l’exception de la prise de contrôle par ISIL:

  • du poste frontière AL Qa’im avec la Syrie
  • de 5 villages dans le district de Al Moqdad

Les forces de sécurité irakiennes contrôlent toujours la raffinerie de Baiji.

Les faits à suivre : y aura-t-il une suite aux combats qui ont opposé ISIL et le JRTN au Sud-Ouest de Mossul ? Comment les divergences qui s’expriment entre sunnites de Mossul sur le soutien à apporter à ISIL vont-elles évoluer à la lumière de ces combats ?

irak-21-juin-2014

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Evolution de la situation militaire en Irak : bilan des 18 et 19 juin 2014

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Durant ces dernières quarante-huit heures tant à l’Ouest et au Sud du Kurdistan les Peshmergas ont conforté leurs positions, tandis qu’à l’Ouest et au Nord de Bagdad les forces de sécurité irakiennes ont repris l’offensive enregistrant des premiers succès. Les djihadistes s’efforcent de couper toute continuité géographique entre les forces de sécurité irakienne et les Peshmergas.
irak-21-06-2014

Gouvernorat de Kirkuk

Des violents combats ont eu lieu en différents endroits de la périphérie de Kirkuk après plusieurs salves de roquettes « Katioucha » tirées par les Peshmergas contre les insurgés dans la région de Mulla Abdulla 10 km à l’Ouest de Kirkuk ; Ces combats n’ont permis aucun progrès des insurgés vers la ville contrôlée entièrement par les Peshmergas appuyées par des miliciens turkmènes.

Néanmoins les djihadistes essaient de contourner Kirkuk par le Sud afin de contrôler la route Bagdad Kirkuk où 7 Peshmergas ont été tués par l’explosion d’un IED.

Gouvernorat de Salah Uddin

Les combats autour de la raffinerie de Baiji se sont poursuivis. Les attaques des djihadistes d’ISIL ont été repoussées. Au cours de ces combats le chef Djihadiste saoudien nommé Abu Yamama al-Dosari a été tué. Les 200 employés qui restaient encore dans la raffinerie ont pu être évacués.

Des violents combats ont opposé les forces de sécurités irakiennes et les insurgés à Al Alam au 5 km Nord de Tikrit.

Les Peschmergas, sous la pression des insurgés et des djihadistes se sont retirés du district de Tuz Khurma qui est un important carrefour à 50Km au Sud de Kirkuk.

Gouvernorat de Diyala

Le gouverneur de Diyala a échappé à un attentat alors qu’il visitait à Baqubah la prison où 40 prisonniers appartenant à Al-Qaida ont été exécutés il y a quatre jours.

Des combats ont opposés les Peshmergas et les insurgés dans le district de Jalawla. La ville de Qarah Tappah est contrôlée par les Peshmergas.

Les forces de sécurités irakiennes contrôlent 6 villes dans le Sud du gouvernorat, les peshmergas le Nord et les djihadistes et insurgés 9 villes dans le centre

Gouvernorat d’Al Anbar

Les forces de sécurité irakiennes ont repris l’offensive dans ce gouvernorat.

Les combats se poursuivent dans le district d’Al Qaem à proximité de la frontière Syrienne qui contrôle la route directe Alep Bagdad. Les Forces de sécurité irakienne ont repris les contrôle de la ville de Nahr as Saqlawiyah qui couvre l’axe principal (N1) Bagdad Bassora et du village Abu Taiban au Sud de la ville de Ramadi. Par ailleurs, elles ont repoussé une attaque contre le poste de police de Haditha au Nord-Ouest de Ramadi.

Bagdad

Bagdat totalement quadrillé par les forces de l’ordre Est calme seuls deux attentats ont été signalés qui ont blessé 5 civils.

Gouvernorat de Karbala

Une grande manifestation organisée par le gouverneur de la Province s’est tenue hier au cours de laquelle 5000 volontaires réservistes de l’Armée ont été mobilisés pour sécuriser la province.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Situation militaire en Irak, le 17 juin 2014

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Voici la situation militaire en Irak, hier 17 juin telle que j’ai pu la reconstituer avec l’aide de plusieurs messages de mes amis irakiens. On voit que les djihadistes n’ont pas pu déboucher hors des zones à dominante sunnite. Les Peshmergas ont avancé et contrôlent toutes les zones à dominante de peuplement Kurde. Bagdad est calme. Le rétablissement de la situation dans ces zones prendra du temps et passe par la négociation avec les tribus sunnites. Sinon la ligne de front actuelle marque le tracé de la partition de l’Irak où son évolution en trois États fédérés.

irak-juin-2014

Gouvernorat de Kirkuk

La ville et une grande partie du gouvernorat est sous le contrôle des Peshmergas. Néanmoins le District de Daqooq et la ville d’Al Hawija sont sous le contrôle des djihadistes.

Gouvernorat de Salu Uddin et ville de Tikrit

Les villes de TIkrit, Albu, Seniya, Eoainat, Sulaiman, Bek et les faubourgs d’Awja sont contrôlés par les djihadistes et les insurgés sunnites. Les combats se déroulent autour de Samara et de la raffinerie de Baiji dont la production a été stoppée et le personnel évacué.

Gouvernorat de Diyala

La population est mélangée d’Arabes et de Kurdes majoritairement sunnites. Au Nord les Peshmergas ont occupé les zones à majorité Kurdes : Jalawla, Khanaqin and KaraTaba. Les Faubourgs de Al Uthaim et Saadiya sontcontrôlés par les insurgés sunnites. Baquba, le chef-lieu de la province est l’objet d’attaques d’insurgés sunnites.

Gouvernorat d’Al Anbar

Faludja et pratiquement tout le gouvernorat est contrôlé par les insurgés sunnites notamment la ville frontière de Trebil, Kubaisa, Ana, Rawa, Rutba, Heet et Haditha sont contrôlées par les insurgés sunnites et les djihadistes. Néanmoins les forces de sécurité irakiennes contrôlent toujours le district d’Al Khalidiya.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


La situation en Irak et perspectives

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Écoutez également l’interview accordée par Jean-Bernard PINATEL à FRANCE CULTURE, lors du journal du 12 Juin 2014, à 22h :

Irak : les jihadistes s’approchent de Bagdad, Barack Obama n’exclut aucune option

Les faits

Mossoul, la deuxième ville d’Irak, bordée de champs pétroliers, est tombée, mardi 10 juin, aux mains de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). Mercredi matin, cinq cent mille civils fuyaient la ville, selon l’Organisation internationale pour les migrations.

Après le gouvernorat Al-Anbar avec la ville de Falloujah (200 000 habitants 15ème ville d’Irak), mythique pour les Marines américains qui est aux mains des djihadistes qui ont trouvé appui ou neutralité auprès des tribus sunnites écœurées par le sectarisme du Premier Ministre Maliki, voici Mossoul (2 000 000 habitants-3ème ville d’Irak) qui est aux mains des Djihadistes. Ils contrôlent désormais une zone à cheval sur le Nord Est de la SYRIE et le Nord Ouest de l’Irak.
groupes

Analyse de la situation

Cette offensive Djihadistes tombe au plus mauvais moment pour le Premier Ministre sortant Al Maliki. Certes sa liste “coalition pour l’État de droit” est arrive en tête aux dernières élections législatives de fin Avril 2014 mais avec 92 députés il a besoin de nouer des alliances pour atteindre la majorité de 165 sièges. Or les deux autres grands partis shiites, la coalition libérale de Moktar Al Sahr (34 députés) et la Coalition des citoyens de Ammar Al Hakimi (27 députés) ont déclaré être prêts à s’allier avec la coalition de l’État de droit pour gouverner à condition que ce parti désigne un autre chef de file que Maliki. Est-ce l’urgence de la situation militaire nouvelle va infléchir leur position et voter l’État d’urgence et les pleins pouvoirs que réclame Maliki.

A-t-il d’autres solutions alternatives ? Une alliance avec les Kurdes qui ont 62 députés [1] n’est réalisable qu’à deux conditions : qu’il cède sur le statut de Mossoul et de Kirkuk et des champs pétroliers qui les entourent. Les Kurdes en revendiquent le contrôle. Et, de plus, qu’il autorise le Kurdistan à attribuer des concessions et à exporter directement son pétrole via la Turquie sans autorisation préalable de Bagdad. A ce prix politique que Maliki a toujours refusé de payer jusqu’à présent, les peshmergas qui disposent d’une force de plus de 150 000 hommes bien entrainée et équipée sont en mesure de chasser les islamiques des positions qu’ils viennent de conquérir. Ce n’est malheureusement pas le cas de l’Armée irakienne qui a été dissoute par les américains et a été reconstituée à partir de 2009 en incorporant notamment des milices sans tradition ni valeur militaire. De plus Maliki s’est toujours méfiée de l’Armée et elle est donc mal équipée et mal entrainée.

Perspectives

Les djihadistes contrôlent aujourd’hui en Irak toutes les zones à forte implantation sunnite qui sont situées essentiellement à l’Ouest de l’Irak, créant un continuum avec le Nord Syrien où ils règnent aussi par la terreur. Mais aujourd’hui Ils ont atteint le point ultime de leur conquête. Et ils ne pourront pas conserver ces zones bien longtemps soit du fait de l’alliance de Maliki avec les Kurdes qui serait une solution irakienne et dont la mise en œuvre peut être rapide soit à moyen terme du fait de l’intervention des Turcs et des iraniens qui ne peuvent accepter de voir se constituer à leurs frontières un nouvel sanctuaire djihadiste. Notons que si l’Arabie Saoudite et le Qatar, les États-Unis voire la France de François Hollande ne les avaient pas aidés à fonds perdus en Syrie en croyant pouvoir es utiliser pour atteindre leurs objectifs stratégiques on n’en serait pas là. Mais les terroristes se sont émancipés de la tutelle de leurs sponsors grâce à des trafics de tout ordre dont la contrebande du pétrole extrait des champs pétroliers de Syrie qu’ils contrôlent. Au final ce sont toujours les populations civiles qui sont les victimes des erreurs de jugement de leurs dirigeants au Moyen-Orient aujourd’hui et demain en Europe.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Auteur de Carnet de guerres et de crises 2011-2013, Lavauzelle, Mai 2014

[1] Les autres formations sont la coalition Sunnite avec 55 députés qui restera plus que jamais dans l’opposition et les listes laïques (26 députes) et divers (11 députés) qui ne peuvent être qu’une force d’appoint.


CARNET DE GUERRES ET DE CRISES : 2011 – 2013

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CARNET DE GUERRES ET DE CRISES : 2011 - 2013

Parution mai 2014

Général (2S), officier parachutiste, instructeur commando, Jean-Bernard Pinatel est un dirigeant d’entreprise et un consultant international, expert reconnu en intelligence économique et en gestion des risques. Titulaire de plusieurs titres de guerre, blessé en opérations, il est breveté de l’École Supérieure de Guerre et ancien auditeur de l’IHEDN. Docteur en études politiques, diplômé en physique nucléaire, il est l’auteur de quatre livres sur les questions géopolitiques.

Carnet de guerres et de crises - Jean-Bernard Pinatel

Il s’agit ici, à travers des chroniques de guerres, de crises et d’analyses de dossiers brûlants, de proposer le regard sans concession d’un officier parachutiste devenu chef d’entreprise, homme de terrain et de réflexion, sur les années 2011-2013 qui ont marqué une inflexion majeure dans le contexte international qui détermine la sécurité et le développement économique de la France et de l’Europe. Ces chroniques, postées sur le blog www.geopolitique-geostrategie.fr et reprises dans divers médias, expliquent clairement les enjeux et mettent en lumière les faits déterminants, souvent peu connus qui sous-tendent ces événements. L’auteur, en citoyen libre et responsable, réfute les explications sommaires de commentateurs soucieux de sensationnel, dévoile les signaux faibles et les facteurs porteurs d’avenir qui déterminent l’évolution de ces événements et critique sans langue de bois, chaque fois que nécessaire, l’amateurisme ou le caractère partisan des décisions politiques qui ne sont pas conformes aux intérêts de la France.

EXTRAITS

INTRODUCTION - page 7 - 2011-2013, trois années d’évolutions géopolitiques majeures

« … Il s’agit ici, à travers des chroniques de guerres, de crises et d’analyses de dossiers brûlants, de proposer le regard d’un officier parachutiste, homme de terrain et de réflexion, sans concession aux partis.

Ces articles mettent en lumière le contexte géopolitique et stratégique de ces événements qui sont autant de facteurs déterminants de l’évolution des relations internationales, de la sécurité et du développement économique de la France et de l’Europe. Ils s’attachent à souligner la notion d’ « intérêts permanents » au-delà de toute réaction émotionnelle qui, bien souvent en démocratie, entache le jugement et les décisions des responsables politiques soumis à la pression des médias et des opinions publiques… »

L’évolution de l’influence de la France 2011-2013 - page 16

« … Ces trois années ont vu le maintien de l’influence de la France en Afrique grâce à l’efficacité de son outil militaire démontrée en Afrique (Lybie, Mali) mais une perte sensible au Moyen-Orient du fait des erreurs géopolitiques et stratégiques de François Hollande. Le Président, chef de la diplomatie et des armées, sous l’influence américaine et celle des lobbies juifs en France, a surestimé les risques du nucléaire iranien et sous-estimé la nature confessionnelle de la guerre en Syrie où les crimes contre l’humanité sont malheureusement le fait des deux camps… »

Mali : que peut-on montrer de la guerre - page 207

« … Il faut permettre à des journalistes d’accompagner nos forces à la seule condition qu’ils ne mettent pas en danger nos soldats par leurs reportages et donc qu’ils respectent certains embargos. Par exemple pour l’Armée de l’Air, ils ne doivent pas rendre compte du décollage de nos avions pour une mission de bombardement jusqu’à ce que ces derniers soient rentrés sains et saufs à leur base. Il ne faut pas non plus montrer l’ensemble de notre dispositif à un endroit précis ou ne pas faire des zooms sur les antennes de nos moyens de détection électroniques, etc.

C’est pour cela qu’il faut des journalistes accrédités défense, c’est-à-dire des journalistes spécialisés ayant acquis une formation de base sur les questions militaires, pour qu’ils soient en mesure de réaliser eux-mêmes cette autolimitation nécessaire à la sécurité de nos forces. C’est la seule contrainte que doivent accepter les rédacteurs-en-chef : avoir dans leur rédaction suffisamment de journalistes accrédités s’ils veulent être autorisés à couvrir les opérations militaires… »

CONCLUSION - page 214 (deux derniers paragraphes)

… « Dans le concert des nations, les États n’ont que des intérêts. Certains sont partagés et mondiaux comme la lutte contre le réchauffement climatique ; d’autres sont régionaux comme l’union économique européenne mais aucun n’implique la vassalisation de la France aux intérêts américains et israéliens telle qu’on l’observe aujourd’hui sous la Présidence de François Hollande. La France et les Français n’y en tireront aucun bénéfice économique. Tous ceux qui, comme moi, sur le terrain aident les entreprises françaises à se développer au Moyen-Orient, savent que les entreprises américaines et israéliennes concurrentes foulent au pied les normes anticorruption internationales avec la complicité de l’administration américaine qui les a établies. Ils se servent de cette moralisation, affichée mais jamais pratiquée, pour contrer les concurrents des États-Unis.

Bien plus, je soutiens que cette politique d’alignement sur les États-Unis, à laquelle le Général de Gaulle s’était toujours opposé, dessert fondamentalement les intérêts de la France et des Français. Elle ne peut qu’accroître le chaos mondial, pénaliser notre développement économique et mettre en danger la sécurité des Français. Malgré le travail admirable de nos services anti-terroristes, que les médias clouent au pilori lorsqu’un djihadiste réussit à passer entre les mailles du filet, nous allons devoir faire face, dans les années à venir, à des attentats sur notre sol qui seront liés directement à la politique partisane et irresponsable menée par notre gouvernement au Moyen-Orient et en Asie centrale. Elle ne sert que des intérêts particuliers ou étrangers qui ne sont pas ceux de la France.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Ukraine : les pulsions isolationnistes des Etats-Unis et le manque de coordination de l’UE aggravent-ils la situation ?

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Tandis que la diplomatie américaine reste partagée entre l’expansionnisme et la prudence en Ukraine, l’Europe continue d’hésiter sur l’adoption de sanctions économiques qui pourraient l’handicaper. Un piétinement qui ne risque pas d’arranger la situation alors que le risque de débordements est toujours bien présent.

Atlantico : Bien que Barack Obama ait promis de nouvelles sanctions à l’encontre du Kremlin suite au drame d’Odessa, les pro-russes semblent continuer leur avancée dans l’Est du pays. Pendant ce temps, l’Europe continue d’être divisée sur la marche à suivre. En quoi ce manque de coordination aggrave-t-il la situation ?

Jean-Bernard Pinatel : S’il est évident que le camp occidental, et plus particulièrement l’Europe, est divisé sur la marche à suivre, je ne pense pas qu’un manque de coordination soit le problème déterminant pour expliquer les risques actuels. Il y a pour l’instant deux acteurs centraux : le gouvernement de Kiev et les pro-russes de l’Est, et quoi que l’on en dise, leurs actions ne sont pas uniquement le résultat de manipulations émanant des uns et des autres. S’ils sont en ce moment dans une claire logique d’affrontement, on le voit à Odessa et ailleurs, Moscou n’a aucunement l’envie de voir la situation dégénérer pour autant. Il en va de même pour l’Allemagne et certains pays d’Europe Centrale, l’ambiguïté diplomatique de Berlin ayant été bien illustrée par les récentes déclarations de l’ex-Chancelier Schroeder qui prône une stratégie du dialogue avec Poutine. Il est en effet conscient, comme beaucoup d’Allemands, des conséquences que pourrait avoir une spirale de sanctions économiques qui pénaliseraient le commerce à l’Est. La France de François Hollande continue pour sa part d’appliquer en bon vassal les directives de Washington et campe sur une position de va t-en guerre qui détone très peu de celle prônée par les États-Unis. L’Europe ne marche clairement pas comme un seul homme et semble ainsi condamnée à l’impuissance.

En face, la stratégie de Moscou reste d’après moi de nature défensive après l’annexion réussie de la Crimée, une trop forte poussée des pro-russes risquant d’aboutir à une partition de l’Ukraine et donc à terme au rattachement de Kiev, berceau historique de la Russie, au giron de l’Union Européenne et de l’OTAN. Moscou aurait dans l’absolu bien plus intérêt à conserver une Ukraine pleine et entière qui deviendrait une « nouvelle Finlande », c’est-à-dire un état frontalier à la neutralité bienveillante à l’encontre du Kremlin. La demande par Vladimir Poutine à l’OSCE d’organiser une table ronde sur l’Ukraine dès cette semaine à Moscou semble ainsi bien démontrer cette volonté de calmer le jeu pour le moment.

Pour Washington, l’objectif final reste d’empêcher coûte que coûte une extension de la Russie à l’Ouest et la formation d’un bloc eurasiatique qui viendrait contrer la puissance maritime des États-Unis. Cette théorie, forgée par des conseillers d’influence comme Zbigniew Bzrezinski continue actuellement de dicter une bonne partie des enjeux américains dans la région. L’intérêt américain est donc premièrement d’utiliser le « coin » ukrainien pour pousser à la division de l’Europe.

On ressort justement beaucoup la théorie du « Grand Echiquier » de Brzezinski pour décrypter le caractère offensif de la stratégie américaine en Europe. La Maison Blanche n’est-elle toutefois pas modérée dans le même temps par des volontés moins bellicistes ?

Il est tout à fait clair que Barack Obama, président démocrate par ailleurs, souhaite consacrer son deuxième mandat à la résolution des problèmes intérieurs des Etats-Unis plutôt qu’au lancement de nouvelles aventures militaires. Il doit toutefois compter avec l’importance du lobby militaro-industriel américain et sa volonté de maintenir un « ennemi extérieur » pour justifier le poids de l’administration fédérale, poids souvent contesté sur la scène politique intérieure. Le consentement à l’impôt est ainsi directement corrélé, ne serait-ce que dans l’esprit de nombreux décideurs américains, à des enjeux de sécurité sur la scène internationale. Laurent Fabius, et plus largement la France, font parti de ceux qui épousent totalement cette vision du monde actuellement. Néanmoins, certains hommes politiques mis en place par Obama (on pense notamment à Chuck Hagel, actuel Secrétaire d’État à la Défense, NDLR) s’avèrent effectivement très sceptiques sur la menace russe, le principal enjeu étant aujourd’hui de consolider les intérêts américains dans le Pacifique, zone autrement plus sensible et stratégique que l’Europe actuellement.

L’opinion publique américaine semble par ailleurs de plus en plus divisée, seulement 53% étant favorable aux sanctions contre Moscou alors que 62% de la population reste fermement opposée à l’option militaire. La Maison Blanche a-t-elle de plus en plus de mal à faire valoir l’interventionnisme auprès de ses électeurs ? En quoi cela peut-il impacter sa politique ?

Les Américains ont une mémoire politique (contrairement aux Français semble t-il) et ont bien gardé en tête le souvenir de l »entourloupe autour des armes de destruction massive en 2003. A cela s’ajoute les centaines de cercueils américains qui sont, chaque année, retournée sur le sol national sous l’œil des caméras. Dans un tel contexte, l’opinion américaine n’a effectivement plus envie de soutenir des interventions dont les intérêts immédiats pour l’Amérique semblent quasi-inexistants. Les citoyens étant de moins en moins réceptifs aux stratégies de la tension utilisées jusqu’ici, Washington aura de fait de plus en plus de mal à déclencher des opérations extérieures sans un soutien intérieur.

Jusqu’où Poutine pourra t-il être tenté d’aller pour tester ces limites de la diplomatie occidentale ?

Vladimir Poutine est en vérité très gêné par la situation actuelle, forcé qu’il est de ne pas trop mécontenter les velléités nationalistes des Russes et des Ukrainiens russophones face aux provocations du gouvernement de Kiev (opérations militaires, tentative de suppression du russe comme seconde langue officielle…). Un débordement ne pourrait aboutir qu’à une partition de l’Ukraine qui signifierait, encore une fois, le rattachement de Kiev au bloc occidental et la présence de l’OTAN aux frontières de la Russie. Les atouts de Moscou sont en vérité économiques et politiques dans cette affaire, l’Ukraine se retrouvant aujourd’hui face à une dette publique et un déficit abyssal que Bruxelles et le FMI seraient bien en mal de combler aujourd’hui sans imposer des réformes drastiques que le gouvernement sera incapable de mener. Les prochaines élections tourneront ainsi autour de deux enjeux, la situation budgétaire et le prix du gaz, deux thèmes sur lesquels Moscou dispose d’un net avantage stratégique. Poutine semble en tout cas prêt à mettre beaucoup d’argent sur la table au regard de l’importance d’un tel enjeu pour son opinion publique afin de ramener à Kiev un gouvernement qui lui soit moins défavorable.

« L’actuel secrétaire américain à la Défense, Chuck Hagel a déclaré le 2 mai « Les 28 membres de l’Otan doivent augmenter leur budget consacré à la défense malgré leurs difficultés financières pour faire face à Moscou qui, sur le long terme, va chercher à tester l’Alliance atlantique ». Faut-il y voir le départ d’un renouveau militaire pour le Vieux Continent ?

On constate malheureusement que la tendance est plutôt actuellement à la baisse des budgets militaires, notamment en France. Ce type de déclarations américaines se faisait déjà entendre lors du conflit libyen alors que Washington constatait amèrement que seul Londres et Paris étaient capables de mener une opération extérieure digne de ce nom, le tout sous condition d’un soutien logistique de l’US Navy. Un « renouveau » de l’Europe est en tout cas difficile à imaginer pour l’instant, d’autant plus que les dirigeants occidentaux ont compris que la Russie n’était pas dans une logique d’agression militaire actuellement. En politique étrangère comme en politique intérieure, Hollande n’a plus les moyens militaires et économiques de ses émotions.

Source : ATLANTICO


Les divagations des think thank anglo-saxons sur les intentions de Poutine

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Les faits

Une nouvelle vague d’agitation prorusse a débuté dans les trois principales villes orientales de l’Ukraine Dnetsk, Kharkiv, et Louhansk, peuplées d’une majorité de population russophone. Les militants prorusses se sont emparés dimanche des sièges du gouvernement régional qu’ils ont d’ailleurs évacué à Kharkiv après négociation avec les forces de l’ordre. A Louhansk des heurts ont eu lieu. Tandis qu’à Donetsk les militants ont proclamé la république populaire de Donestsk, demandé l’organisation d’un référendum d’autodétermination. En contrepoint de ces agitations, Le Figaro, citant le RUSI [1] britannique un think-tank spécialisé dans la défense et la sécurité, présente quatre scénarios d’une intervention militaire Russe en Ukraine.

Ces divagations ne reposent ni sur des faits ni déclarations du Président Poutine mais démontrent encore une fois la volonté des anglo-saxons de tout faire pour éviter la création d’une Eurasie qui marginaliserait les États-Unis et leur allié britannique.

Que veut faire Poutine maintenant qu’il fait revenir la Crimée au sein de la mère Patrie ?

Poutine veut négocier une sortie de crise avec les États-Unis et l’Europe. Mais toute négociation doit se faire en position de force. Aux occidentaux qui demandent son retrait de Crimée et qui ne veulent pas reconnaître le résultat du référendum qui décidait son rattachement à la Fédération de Russie, Poutine veut pouvoir dire : voyez les régions russophones de l’Ukraine souhaitent aussi leur rattachement à la Russie. Ne revenons pas sur l’affaire de Crimée mais évitons ensemble que cela dégénère dans les provinces russophones et trouvons ensemble une solution pour faire de l’Ukraine un trait d’union entre l’Ouest et l’Est plutôt qu’une zone d’affrontement.

La Russie n’a en effet aucun intérêt à pousser son avantage plus loin. L’Europe est son principal débouché pour ses matières premières et le principal investisseur en Russie dans ses industries et ses services.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Royal United Services Institute.


L’Ukraine en crise, un pays clé pour la construction de l’Eurasie

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Que se passe-t-il en Ukraine ?

Un Président démocratiquement élu en 2012, chassé de sa capitale par les manifestants de la place de Maïdan où l’on a vu se côtoyer des groupes paramilitaires ultranationalistes affichant des signes nazis et qui refusent l’Europe mais aussi par des citoyens de la classe moyenne (professeurs, étudiants, dirigeants de PME) qui souhaitent le rattachement à l’Union européenne. Des leaders politiques de l’Est du pays qui réclament la partition, une Crimée où stationne le flotte Russe de la Mer Noire en quasi révolte contre Kiev.

Lorsque des crises éclatent et se transforment en affrontements violents avec des morts et des blessés, il est essentiel d’analyser froidement les facteurs qui sous-tendent ces violences et il ne faut surtout pas céder à l’émotion et aux appels des éternels révolutionnaires romantiques bobos parisiens dont BHL est la caricature symbolique.

Ce qui se passe en Ukraine à des racines profondes que l’on ne découvre qu’en étudiant son histoire et qu’en resituant l’enjeu stratégique que ce pays constitue pour les États-Unis, la Russie et l’Europe.

Une histoire violente et déchirée entre l’Ouest et l’Est

L’Histoire apporte un éclairage décisif à la compréhension de ces événements. Elle montre clairement que L’État et le sentiment national ukrainien sont une création très récente. En effet, l’Ukraine, son territoire et ses habitants étaient divisés entre les Empires autrichien et russe jusqu’à la Révolution Russe de février 1917.

Dans la tourmente de la guerre civile russe et de la Première Guerre mondiale, le mouvement national ukrainien [1] profite de la chute du tsarisme, en 1917, pour mettre en place une structure gouvernementale, le Conseil central ukrainien, et pour proclamer l’indépendance de l’Ukraine. Mais celle-ci est de courte durée. Le territoire ukrainien est le théâtre de violents combats entre différentes forces politiques et leurs formations militaires : les forces nationales, l’Armée rouge, les troupes blanches antibolcheviques et les troupes étrangères. Cette première période d’indépendance est malheureusement entachée par des pogroms de masse. En fait, ceux-ci commencèrent en 1881 dans les villes d’Ukraine de l’empire Russe où vivaient de nombreux juifs mais ils culminèrent durant l’éphémère république populaire d’Ukraine (1917-1921) qui fut une période d’assassinats massifs de Juifs, tache originelle du mouvement national ukrainien.

En 1920, l’Ukraine est à nouveau partagée en quatre. Les Bolcheviks finissent par l’emporter sur les autres belligérants, et la partie ex-russe de l’Ukraine, avec Kiev pour capitale, est intégrée à l’URSS tandis que la partie ex-autrichienne, avec Lviv pour ville principale, est rattachée à la Pologne. La petite Ukraine « transcarpatique » vota son rattachement à la Tchécoslovaquie et quant à la Bucovine, sa minorité ukrainienne se résigna à son rattachement à la Roumanie. La soviétisation ne fut cependant pas qu’une période négative pour l’Ukraine. En effet, en 1928, Joseph Staline lança le premier plan quinquennal qui industrialisa la région avec notamment la construction de la plus grande centrale hydraulique d’Europe sur le Dniepr permettant l’électrification de la République et le développement d’un grand bassin métallurgique, le Donbass. Mais la collectivisation des terres agricoles provoqua, en 1933, une terrible famine que les Ukrainiens appellent l’Holodomor [2]. Ce fut la dernière grande famine d’Europe. Comme dans toute la Russie, le régime stalinien commis plusieurs milliers d’arrestations et d’assassinats, surtout d’intellectuels ukrainiens durant les Grandes Purges de 1937-1938.

Aussi, quant à l’été 1941, l’Ukraine est envahie par les armées du Reich, les Allemands sont reçus en libérateurs par une partie de la population ukrainienne. Au contraire à l’Est du pays, ils rencontrent une forte résistance de la part de la population locale qui se poursuivit jusqu’en 1944. En représailles les Allemands traquent les partisans, et brûlent des centaines de villages. Autre tâche dans l’histoire de l’Ukraine, en avril 1943, une division SS Galicie est constituée à partir de volontaires ukrainiens. Elle a notamment été engagée par les Allemands en Slovaquie pour réprimer le mouvement national slovaque. Mais les pro-occidentaux ukrainiens et les Américains ont tout fait, à la fin de la guerre, pour jeter un voile sur les atrocités commises par cette division et ne retenir que le combat anti-soviétique. Les historiens estiment que plus de 220 000 Ukrainiens s’engagèrent aux côtés des forces allemandes durant la Seconde Guerre mondiale pour combattre le régime soviétique.

En 1944, l’Armée rouge captura la plus grande partie de l’Ukraine. À la fin de la guerre, les pertes ukrainiennes s’élèvent à 8 millions de personnes dont 1,377 million de militaires de nationalité ukrainienne. Quant aux indépendantistes (présents essentiellement dans les régions ouest), ils continuèrent leur résistance armée contre l’URSS jusqu’en 1954. Ce n’est qu’en 1989 que la libéralisation du régime permit aux Ukrainiens de s’organiser pour défendre leurs droits. L’indépendance fut proclamée le 24 août 1991 et confirmée par le référendum organisé le 1er décembre 1991 : 90,5 % d’électeurs votèrent pour l’indépendance.

Les États-Unis veulent détacher définitivement l’Ukraine de la Russie et l’intégrer dans l’Union européenne et l’OTAN

Les Américains, depuis la chute du mur en 1989, n’ont qu’une seule crainte : la création d’un grand ensemble européen incluant la Russie qui leur contesterait le leadership mondial.

Alors que Georges Bush avait promis à Gorbatchev de dissoudre l’OTAN s’il liquidait de son côté le Pacte de Varsovie, il trahit sa parole. Le pacte de Varsovie dissous, les États-Unis ont maintenu l’OTAN et, depuis lors, ils n’ont cessé d’œuvrer pour faire coïncider l’Union européenne et l’OTAN [3]. J’ai été moi-même le témoin des agissements de l’ambassadeur américain à Bratislava qui distribuait des sommes considérables aux opposants du Premier Ministre, Vladimir Méciar, qui souhaitait intégrer l’Union européenne sans intégrer l’OTAN.

L’ancien conseiller national à la sécurité des États-Unis, Zbigniew Brzezinski, publia en 1997 sous le titre « Le grand échiquier » un livre où adoptant les deux concepts, forgés par Mackinder, d’Eurasie [4] et d’« Heartland », il reprenait à son compte sa maxime célèbre : « qui gouverne, l’Europe de l’Est domine l’Heartland; qui gouverne l’Heartland, domine l’Ile-Monde; qui gouverne l’île-Monde domine le Monde ». Il en déduisait « Pour l’Amérique, l’enjeu géopolitique principal est l’Eurasie ». Dans une autre publication il explicitait sa pensée [5] : « Si l’Ukraine tombait, écrivait-il, cela réduirait fortement les options géopolitiques de la Russie. Même sans les états de la Baltique et la Pologne, une Russie qui garderait le contrôle de l’Ukraine pouvait toujours aspirer avec assurance à la direction d’un empire eurasien. Mais, sans l’Ukraine et ses 52 millions de frères et sœurs slaves, toute tentative de Moscou de reconstruire l’empire eurasien menace d’entraîner la Russie dans de longs conflits avec des non slaves aux motivations nationales et religieuses. »

En janvier 2003, l’ancien ambassadeur des États-Unis en Ukraine, Carlos Pascual, fit devant le « Center for Strategic and International Studies » à Washington un exposé sur les relations entre les États-Unis et l’Ukraine. Il y posait cette question : « L’Ukraine doit-elle appartenir à la communauté euro-atlantique ? » et il y répondait sans hésitation par « oui ». John Herbst, qui remplaça Carlos Pascual comme ambassadeur en septembre 2004, souligna la même chose devant le comité du Sénat américain qui l’auditionnait à propos de sa nomination. Il qualifia alors « la garantie de l’intégration de l’Ukraine dans la communauté euro-atlantique » de but central de la politique extérieure. « Si je venais à être confirmé dans mes fonctions » assurait Herbst, « je ferai tout mon possible pour garantir que les autorités ukrainiennes donnent aux candidats à la présidence les mêmes chances et pour que les préparatifs pour l’élection, tout comme l’élection elle-même, se déroulent de façon libre et juste. Un processus électoral qui corresponde aux normes de l’OSCE et un résultat qui reflète la volonté du peuple sont décisifs pour le succès des aspirations de l’Ukraine à devenir membre de l’OTAN et à se rapprocher de l’Union européenne. »

Entre 2002 et 2004, les États-Unis ont dépensé des millions de dollars afin d’aider l’opposition ukrainienne à accéder au pouvoir [6]. Des millions de dollars provinrent aussi d’instituts privés, comme la Fondation Soros et de gouvernements européens. Cet argent n’est pas allé directement aux partis politiques. Il a servi à « promouvoir la démocratie », comme le déclare le gouvernement américain. L’argent a transité par des fondations et à des organisations non gouvernementales qui conseillèrent l’opposition, lui permettent de s’équiper avec les moyens techniques et les techniques publicitaires les plus modernes. Un câble américain du 5 janvier 2010, publié sur le site Wikileaks (réf. 10WARSAW7), montre l’implication de la Pologne dans la transition et l’effort démocratique des anciens pays de l’Est. Le rôle des ONG y est notamment exposé. Les câbles Wikileaks témoignent de l’effort constant et de la volonté continue des États-Unis d’étendre leur sphère d’influence sur l’Europe de l’Est, comme en Ukraine, ces dernières années. La Pologne apparaît ainsi comme un outil au service des États-Unis, pour réformer la démocratie dans les anciennes républiques soviétiques.

Une démocratie minée par son passé

Cette histoire, déchirée entre la Russie et l’Europe, se retrouve dans les mouvements politiques qui s’affrontent dans l’Ukraine d’aujourd’hui. Tous les résultats des élections furent contestés par les perdants arguant au bourrage des urnes et à la corruption qui sévit dans chaque camp. Ainsi, les élections législatives de 2007 ont élu une chambre ingouvernable. D’un côté le parti pro-occidental de Ioulia Tymochenko et les nationalistes de « Notre Ukraine » qui ont essayé de réécrire l’histoire de l’aide au régime hitlérien [7]; de l’autre le Parti communiste et le Parti des régions pro-russe.

En 2010, les Ukrainiens étaient appelés à élire le nouveau président. C’est Viktor Ianoukovytch candidat officiel du Parti des Régions, ancien Premier ministre, qui fut élu chef de l’État, par une majorité d’Ukrainiens, déçus par Ioulia Tymochenko et des espoirs perdus de la Révolution orange de 2004. En 2012, de nouvelles élections législatives [8] donnent un avantage très clair au « parti des régions ». L’union pan-ukrainienne, héritier du bloc Ioulia Tymochenko, est le grand perdant est perd 44 députés par rapport à 2007. Selon l’OSCE, le vote s’est déroulé normalement, dans 96% des bureaux de vote.

Les forces politiques aujourd’hui en présence

Quelles sont les forces politiques en présence à l’issue du scrutin législatif de 2012 ?

Face au président Viktor Ianoukovitch du Parti des Régions, élu démocratiquement mais non sans corruption (nombreux cas de votes achetés notamment), se dresse une opposition comprenant d’une part le Bloc Ioulia Tymochenko et le Front pour le Changement d’Arseni Iatseniouk et d’autre part l’Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme (UDAR), liée à la CDU (RFA) de l’ancien boxeur Vitali Klitschko [9] et L’Union ukrainienne « Liberté », Svoboda, leader Oleh Tyahnybok, parti d’extrême droite très implanté en Galicie. Svoboda est en réalité un parti néo-nazi portant encore, il y a quelques mois, la croix gammée nazi et essentiellement constituée à ce moment-là d’Ukrainiens de Galicie. Ce sont eux les plus déterminés que l’on a retrouvé sur la place de Maïdan, dans une opposition à Ianoukovitch et à une Russie qu’ils haïssent.

Que va-t-il advenir de l’Ukraine ?

Quatre scénarios

Sans revenir sur le déroulement de la crise actuelle, quatre scénarios peuvent dessiner l’avenir de l’Ukraine : l’intégration à l’Union européenne, la partition, une Ukraine finlandisée et une Ukraine trait-d’union de l’Eurasie.

1) L’intégration dans l’Union européenne et dans l’OTAN. A l’heure actuelle peu de pays européens souhaitent un nouvel élargissement. De toutes les façons, même à moyen terme, l’Europe ne peut en aucun cas intégrer l’Ukraine qui ne répond, à un avenir prévisible, à aucun des critères pour permettre un élargissement :

  • critères politiques : état de droit, système démocratique stable et protection des minorités;
  • critères économiques : économie de marché viable et capacité de faire face à la concurrence à l’intérieur de l’Union;
  • assumer les obligations de l’adhésion : souscrire aux objectifs de l’union politique, économique et monétaire, reprendre l’acquis communautaire » (c’est-à-dire accepter et transposer dans la législation nationale l’ensemble du droit européen en vigueur). La corruption y est généralisée et la présence d’un puissant parti ultranationaliste, proche des partis extrêmes droite européen n’est pas fait pour rassurer les dirigeants européens.

L’Europe va-t-elle aider économiquement l’Ukraine ? L’Europe a encore beaucoup à faire pour assurer le redressement des pays de l’Union pour se disperser à l’extérieur d’autant plus que personne ne peut aujourd’hui garantir la bonne utilisation des fonds prêtés à l’Ukraine, du fait de la corruption généralisée. Les États-Unis, dont la diplomatie et la CIA sont la manœuvre en Ukraine depuis 15 ans, sont certainement prêts à aider le nouveau gouvernement mais de façon limitée car Obama a d’autres priorités. Le Président américain a donc choisi de le faire indirectement par l’intermédiaire du FMI qu’ils financent à hauteur de 42%. Ce qui suppose des efforts internes importants que le nouveau pouvoir ukrainien aura du mal à imposer à sa population. En effet, afin d’éviter un effondrement total non pas dans les prochains mois mais dans les prochaines semaines, l’Ukraine a besoin d’argent maintenant », a déclaré un cadre de l’Institut de la finance internationale qui représente quelque 450 banques à travers le globe. « Les caisses de l’État sont vides », a souligné Lubomir Mitov, économiste en chef à l’IIF pour les pays émergents en Europe, assurant que les défis économiques dans le pays étaient « gigantesques ». Après des mois de crise politique et la destitution du président Viktor Ianoukovitch, les autorités intérimaires de Kiev ont lancé un appel à la communauté internationale pour obtenir 35 milliards de dollars d’aide sur deux ans et éviter la banqueroute. Mais comme l’histoire récente le démontre, seule la Russie est prête à un effort financier de grande envergure;

2) La partition est une option qui, à l’heure actuelle, est rejetée tant à l’intérieur de l’Ukraine que par les principaux « influenceurs extérieurs ». Le cas de la Crimée sera certainement au cœur des discussions Est-Ouest car elle n’appartient pas historiquement à l’Ukraine. En effet, la presqu’île de Crimée est russe depuis le XVIIIe siècle. A la chute de l’URSS en 1991, la Crimée a obtenu un statut de république autonome au sein de la nouvelle Ukraine. L’ancienne marine soviétique fut partagée en deux mais le gros de la flotte resta largement russe (17%, Marine ukrainienne – 83%, Marine russe). Le maintien de la flotte russe à Sébastopol pour 20 ans a été entériné par un accord, signé en 1997. Cet accord fut renouvelé en 2010, entre Medvedev et Ianoukovitch, et assure un bail pour la marine russe jusqu’en 2042 (plus cinq ans, en option) en échange de rabais sur le gaz et du financement d’une partie de la dette ukrainienne. De leur coté, les États-Unis, l’UE, la Russie ne souhaitent pas actuellement la partition de l’Ukraine mais cette option n’est pas définitivement écartée si le nouveau pouvoir ukrainien n’arrivait pas à trouver une équilibre entre les diverses forces centrifuges qui s’exercent en interne comme à l’extérieur du pays.

3) L’Ukraine peut rester un État indépendant avec une indépendance plus ou moins grande, en fonction des efforts que voudront faire les Ukrainiens et les acteurs extérieurs. L’hypothèse la plus probable est une Ukraine finlandisée. Ce scénario prend en compte le caractère hétéroclite de la coalition qui a pris le pouvoir à Kiev qui regroupe des pro-européens et des ultranationalistes, la corruption généralisée, le poids de la forte minorité russophone dans l’Est du pays. Tous ces facteurs internes font penser que le nouveau pouvoir sera incapable de mener les réformes indispensables pour assurer le redressement du pays, condition première de son indépendance. Les facteurs externes vont dans le même sens : la faible détermination des Européens à mettre la main à la poche, les cartes essentielles dont dispose Poutine tant envers l’Ukraine (proximité géographique, soutien de la population russe, les tarifs préférentiels du gaz) qu’envers les États-Unis (discussions sur les armes stratégiques, Afghanistan, Iran, Syrie, etc.).

4) Une autre option, celle de l’Ukraine, catalyseur et trait-d’union de l’Eurasie. C’est l’option que je souhaite mais elle ne peut exister que si les leaders européens prennent conscience que leur vassalisation aux intérêts américains va contre l’intérêt vital de l’Europe et des Européens. Par sa situation géographique et par sa population composée d’une forte minorité de Russes et de nombreuses autres minorités issues proches de la Pologne, de la Roumanie de l’Allemagne, l’Ukraine est à la fois tournée vers l’Ouest et vers l’Est. Pour les Ukrainiens, pour l’Europe et pour la Russie, cette crise est une opportunité à saisir, en traitant le dossier ukrainien entre eurasiens et surtout en n’y associant pas les États-Unis qui n’ont aucun intérêt à ce que l’Ukraine devienne la porte orientale de l’Europe et le trait-d’union avec la Russie.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Le mouvement national ukrainien apparaît au début du XIXe siècle. Le poète Taras Chevtchenko, 1814-1861, dont l’œuvre est considérée comme constitutive de la langue littéraire ukrainienne, en est la grande figure. Exilé au Kazakhstan, pour ses prises de position politiques.

[2] Elle fit jusqu’à huit millions de morts en Ukraine et dans d’autres régions de l’URSS.

[3] Une autre histoire de l’Amérique, Olivier Stone, TV Planète.

[4] Eurasie : Europe+Russie incluant la Sibérie+Asie centrale ; Heartland : Europe centrale.

[5] Traduit de : Zbigniew Brzezinski: « Die einzige Weltmacht – Amerikas Strategie der Vorherrschaft », Fischer Taschenbuch Verlag, pp.15/16.

[6] Le National Endowment for Democracy (NED) (en français, Fondation nationale pour la démocratie) est une fondation privée à but non lucratif des États-Unis dont l’objectif déclaré est le renforcement et le progrès des institutions démocratiques à travers le monde. La plus grande part de ses fonds provient du département d’État des États-Unis, avec approbation du Congrès. L’ancien directeur de la CIA, William Colby, déclarait en 1982, dans le Washington Post, à propos du programme de la NED : « Il n’est pas nécessaire de faire appel à des méthodes clandestines. Nombre des programmes qui […] étaient menés en sous-main, peuvent désormais l’être au grand jour, et par voie de conséquence, sans controverse ». William I. Robinson, Promoting Polyarchy: Globalization, US Intervention, and Hegemony [archive], Cambridge university Press, 1996, 466 p., pp. 87-88.

[7] Le 28 avril 2009, la droite nationaliste ukrainienne a célébré l’anniversaire de la fondation, le 23 avril 1943, de la division Waffen SS «Galizien» (Halitchina, en ukrainien). La principale formation néofasciste locale, « Svoboda » (Liberté), dirigée par Oleh Tiahnibog, a fait installer à Lviv (Lwow), la capitale de la Galicie (Ukraine occidentale), avec l’autorisation de la mairie, de grands panneaux publicitaires en l’honneur de cette « division étrangère » de l’armée de la SS. Le gouvernement ukrainien d’Ioula Tymochenko pro-occidental, par la voix de son ministre de l’Intérieur, a estimé qu’il n’y avait rien d’illégal à cette initiative.

[8] Élections législatives ukrainiennes de 2012

[9] Il vient d’annoncer qu’il est candidat à la prochaine élection présidentielle.


La contribution européenne à l’effort militaire de la France au Mali et au Centrafrique

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M. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, participe aujourd’hui, 20 janvier, à Bruxelles au Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne. A cette occasion, les ministres feront notamment le point sur la situation et les moyens permettant aux Européens de contribuer à la stabilisation de la RCA, y compris dans le domaine militaire.

L’Europe a, en effet, décidé d’apporter une contribution qui devrait rester néanmoins peu importante si on la compare à l’effort que la France fait au Mali et en Centrafrique. Ce qu’il y a de nouveau dans cette volonté européenne c’est l’expression par l’Allemagne d’une nouvelle perception du risque pour l’Europe de laisser se développer l’instabilité en Afrique sans intervenir. Cette prise de conscience est en soi un événement politique important même si elle ne se traduit pas immédiatement par un envoi sur le terrain d’un volume de forces conséquent.

En effet, entre la perception et la mobilisation puis l’engagement d’une force européenne significative il y a un grand pas que les Européens ne semblent pas encore prêts à franchir notamment du fait du véto anglais qui refuse de cautionner tout ce qui peut ressembler à un embryon de défense européenne et qui s’en tiennent à leur doctrine de l’aide bilatérale ou de l’intervention dans le cadre de l’OTAN.

Cette contribution européenne prendra la forme d’un allégement de la charge de la France au Mali, afin de lui permettre de renforcer ses effectifs en Centrafrique.

Après la décision d’Angela Merkel de participer à cet effort européen, il est intéressant de faire le point de qui participera ou ne participera pas à cette mission EUFOR RCA Bangui et comment s’articulera cette force avec les forces françaises sur place.

Ceux qui ne participeront pas ou qui hésitent

Au premier lieu, la Grande-Bretagne qui avait essayé de remplacer l’influence française en Centrafrique via l’Afrique du Sud, en soutenant le Président Bozizé. Elle ne participera évidemment pas à cette mission et sera suivie vraisemblablement par l’Irlande et les Pays-Bas, traditionnellement alignés sur la position anglo-saxonne. La Slovénie et le Chypre non plus, du fait de leur manque de moyens.

L’Autriche, la Finlande, la Grèce, l’Italie, la Lettonie et le Luxembourg n’ont pas formellement donné leur réponse et de toutes façons, s’ils décidaient de participer, ce ne pourrait être que symboliquement.

Les pays contributeurs seront donc :

  • l’Allemagne : le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a, en effet, déclaré « L’Europe ne peut pas laisser la France seule ». Ce sont également des intérêts européens. « Si en Afrique noire l’instabilité, les violences et le terrorisme menacent, il y aura des conséquences en Europe ». Quatre avions pourraient être mis à disposition des Européens (comme de la Misca ou des Africains). Ces avions seront vraisemblablement mis en pool au sein de l’European Air Transport Command (EATC). La participation allemande pourrait se situer aussi au niveau du quartier général;

  • la Belgique : l’idée de l’engagement d’une compagnie (de parachutistes, le cas échéant) a été balayée par Pieter De Crem, le ministre de la Défense, qui assistait samedi au départ d’un C-130 Hercules pour le Gabon, afin de prêter main forte aux Français de Sangaris (une promesse faite en décembre. Un second avion part mardi). « Aucune demande de l’UE n’a formellement été adressée à la Belgique ». Effectivement, il n’y a pas eu de conférence (formelle) de génération de forces. Mais tous les États membres ont été déjà testés individuellement. La relève de la force de protection dans l’opération EUTM Mali, promise par l’Allemagne, pourrait permettre à ces pays (la Belgique et l’Espagne) d’avoir des troupes disponibles, peut-être pour une seconde rotation;

  • l’Espagne a déjà basé un C-130 Hercules à Libreville, avec un petit détachement Air qui va faire des navettes avec la Centrafrique. Une dizaine de rotations sont prévues ce mois. Le ministre des Affaires étrangères devrait indiquer la position du gouvernement lors de la réunion;

  • l’Estonie : Tallinn a officialisé rapidement sa participation : 55 hommes et femmes pour la première rotation qui représentent 10% de l’Armée estonienne;

  • la Pologne et la République Tchèque étudient une participation qui pourrait être commune;

  • la Suède réfléchit sérieusement à une contribution mais Carl Bildt, le ministre suédois des Affaires étrangères, regrette le véto anglais qui ne permet pas d’utiliser les « battlegroups », groupements tactiques de l’UE, « car si nous ne les utilisons pas maintenant, cela montre qu’ils ne sont pas utiles et ne pourront jamais être utilisés », écrit-il sur son blog.

La réunion des ministres des Affaires étrangères devrait consacrer la France comme la nation-cadre de l’opération. La France a, en effet, proposé de fournir le FHQ (quartier-général de force), voire, si nécessaire, l’OHQ (quartier général de l’opération) du Mont-Valérien, qui avait déjà servi pour l’opération EUFOR Tchad. Paris devrait aussi logiquement fournir une contribution importante en personnel et une bonne partie de l’État-major. Le principe d’une nation-cadre est de « combler » les trous qui ne sont pas assurés par les autres nations et de fournir l’ossature de l’État-major. Logiquement, la taille de la contribution française devrait donc être connue en dernier.

Le chef de la force sur le terrain (FHQ) devrait être un officier supérieur français (général ou colonel en fonction des effectifs européens déployés). En revanche, le chef des opérations devrait être d’une autre nationalité, comme c’est l’usage. C’est souvent un officier supérieur, issu d’un pays qui fournit une forte participation. Ce pourrait être un Allemand ou un Polonais, si les Polonais se décident.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Centrafrique : ce que change la démission du président Djotodia pour nos troupes

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Le président centrafricain, Michel Djotodia, et son Premier ministre, Nicolas Tiangaye, ont démissionné vendredi. Deux départs essentiellement symboliques, réclamés par les autres acteurs de la région.

Atlantico : Le président centrafricain Michel Djotodia et son Premier ministre Nicolas Tiangaye ont quitté leur fonction vendredi, 10 janvier. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela change pour l’intervention française en Centrafrique ?

Jean-Bernard Pinatel : Tous les participants à la conférence de N’Djamena réclamaient leur départ dans la mesure où ils étaient arrivés au pouvoir par la force, après avoir chassé Bozizé. Mais le problème n’est pas lié à Djotodia : il ne représentait plus rien puisqu’il était enfermé dans son camp. Son départ est surtout un signe politique donné aux différentes communautés de la Centrafrique. A partir de maintenant va peut-être s’ouvrir une nouvelle période, une période plus démocratique, une période garantie par les États de la région et la France, en vue d’élire démocratiquement quelqu’un à la présidence. Mais tout cela est un problème de long terme, dans la mesure où il n’y a pas d’État en Centrafrique, ni administration, depuis des années.

Les départs de Djotodia et Tiangaye étaient réclamés par les autres États africains. Ils vont donc avoir une influence sur l’engagement des autres pays, les inciter à prendre leur part dans le conflit en Centrafrique. L’impact sur le terrain devrait être, en revanche, relativement faible pour l’armée française. Car le problème de Centrafrique est un problème tribal, de braconniers, de « coupeurs de route ». Dans ces conditions, sans État ni institutions qui fonctionnent, on peut éviter des massacres généralisés à Bangui ou à Bouar mais le retour au calme est un travail de très long terme. C’est un problème sur 10 ans. La France n’a donc pas à s’engager plus dans le pays qu’elle ne le fait déjà. Nous n’avons pas à suivre le même chemin que les Américains en Irak. C’est aux pays africains de prendre leur responsabilité pour éviter que ne s’installe en Centrafrique une situation totalement pourrie, à terme un sanctuaire islamique, comme ça peut être le cas, par exemple, au nord du Nigéria.

Les Africains doivent s’engager plus et ne pas laisser uniquement le Tchad intervenir. Ce pays considère un peu le Centrafrique comme son arrière-cour. Il y a une certaine légitimité et une certaine influence auprès des ethnies du Nord mais pas du tout auprès des ethnies du Sud. Il faut donc une coalition africaine en Centrafrique.

Quelle est la situation actuelle ? Le chef de l’opération française Sangaris, le général Francisco Soriano, estime que la situation « s’améliore lentement » à Bangui. Partagez-vous ce point de vue ?

Elle ne peut que s’améliorer lentement car personne, aujourd’hui, n’est en mesure de prendre le relais de la France, contrairement à ce qui s’est passé au Mali. Il n’y a pas d’État, on ne peut pas remettre en place une police ou une armée… Au Mali, ces choses-là n’étaient pas fortes mais elles existaient ; en Centrafrique, elles n’existent plus. Il faut donc du temps.

Les forces françaises assurent donc une sécurité minimum dans différents endroits. Mais on ne peut pas attendre des résultats semblables à ceux obtenus au Mali. Ce n’est pas parce que des élections vont être organisées qu’il n’y aura plus de braconniers et/ou de « coupeurs de route ». On est dans une situation difficile, qui va demander du temps, même si elle n’est absolument pas risquée au niveau militaire car c’est une opposition entre communautés : la France n’a pas d’ennemis, on est dans le CRS international.

Quel est l’intérêt pour la France d’être présente en Centrafrique ?

Le fait d’être sur place nous permet d’avoir du renseignement. Cela nous permet également d’assurer la sécurité des ONG, des journalistes, des personnes qui reconstruiront le pays… Les renseignements donnent la possibilité de pouvoir peser par rapport aux différents chefs d’État africains. Mais l’armée française ne doit pas aller au-delà. Les forces africaines doivent, à présent, assurer la période de transition avec l’appui de la France.

Source : ATLANTICO


Le Soudan du Sud, plus jeune Etat au monde et déjà menacé par une guerre civile ethnique

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Le président du Soudan du Sud, Salva Kiir, a annoncé lundi 16 décembre avoir déjoué une tentative de coup d’État initié selon lui par son ancien vice-président Riek Machar qu’il avait limogé en juillet avec l’ensemble du gouvernement.

Après les rudes combats qui ont eu lieu à Juba, la capitale du Soudan du Sud, et qui auraient fait plusieurs centaines de morts, des rixes ont été signalées jeudi et vendredi dans plusieurs villes, notamment à Bor et Bentiu, à l’est et au nord du pays. Par ailleurs, comme on pouvait s’y attendre, James Koang Chol, un Nuer de Nasir, commandant de l’armée contrôlant l’État d’Unité, s’est rallié samedi aux rebelles de Riek Machar.

Sud Soudan

Le risque d’une guerre civile ethnique au Sud Soudan, indépendant depuis juillet 2011 et riche en pétrole, est d’autant plus crédible que ce pays n’existe en tant qu’État et nation que dans une opposition au Soudan Nord en majorité arabe et musulman.

En effet, le Sud Soudan qui compte environ 8,5 millions d’habitants recense 62 groupes ethniques autochtones et est considéré comme l’un des pays les plus ethniquement diversifié dans le monde. La majorité d’entre eux font partie du groupe nilotique [1] notamment les deux principaux groupes ethniques, les Dinkas, 2,5 millions, principal groupe ethnique du pays auquel appartient Salva Kiir, qui représentent environ 25% de la population totale et les Nuers, dont sont issus Riek Machar, et James Koang Chol, environ 0,5 millions.

Toute l’histoire de ce pays peut être résumée dans l’opposition fondamentale de ces deux groupes ethniques dont la différenciation [2] a été volontairement accentuée par le colonisateur britannique. L’administration coloniale a tenté de figer les entités ethniques afin de mieux asseoir son autorité par le biais de chefs dits coutumiers. L’action des Britanniques a surtout consisté à vouloir séparer les Dinkas des Nuers. Considérés comme belliqueux et guerrier, ces derniers faisaient en effet figure de fauteurs de troubles [3]. L’administration coloniale s’efforça de les contenir dans des aires tribales, ce qui l’obligea à extraire des zones Nuer les éléments Dinka, quitte à déclarer Dinka des clans qui, jusqu’alors, s’étaient présentés comme Nuer et à nommer des chefs Nuer à la tête de communautés Dinka.

Sud Soudan

Cette opposition ethnique se retrouve dans la rivalité qui n’a cessé d’opposer les deux chefs de guerre de ces communautés à partir de 1983.

Face à la volonté du président Gaafar Nimeiry de renforcer le centralisme de l’État et l’islamisation de la société soudanaise, plusieurs chefs des ethnies du sud du pays (dont John Garang et Salva Kiir) se réunissent à Gambela en Éthiopie et fondent le 15 mai 1983 le Sudan People’s Liberation Movement et sa branche armée, la SPLA. John Garang [4], colonel déserteur de l’armée régulière et ancien combattant de la guérilla Anya Nya (le venin du scorpion), prend la tête de l’organisation. La Sudan People’s Liberation Army (SPLA) s’implante alors surtout en pays Dinka, autour du Nil [5].

Malgré le discours marxiste de ses débuts, qui lui vaut le soutien éthiopien de Mengistu et de ses alliés soviétiques, John Garang s’appuie sur la loi coutumière pour discipliner les combattants Dinkas.

La principale ligne de fracture au sein de la rébellion du Sud a concerné immédiatement les Dinka et les Nuer, principaux acteurs de la rébellion. En effet, dès 1983, les Bor de John Garang, un clan Dinka, n’ont pas hésité à massacrer des Nuer [6].

Lors du renversement de la junte de Mengistu à Addis-Abeba en 1991, la perte du soutien de l’Éthiopie a ensuite obligé la SPLA à revenir à l’intérieur du Sud Soudan et à s’y constituer une base populaire en pactisant avec I’ Église et les chefs traditionnels, s’éloignant définitivement de ses références marxistes. Cette orientation nouvelle s’est accompagnée d’une tentative menée par Ruek Machar [7] et Gordon Kong Chuol [8] de remplacer John Garang à la tête du SPLM/A, l’accusant, déjà à cette époque, de vouloir accaparer le pouvoir et de ne défendre que les intérêts de son ethnie.

Suite à cette tentative avortée, de nombreux combattants suivirent Riek Machar et formèrent un mouvement rebelle séparé, le SPLM/A-Nasir qui devint un acteur important pour le contrôle des champs pétrolifères en territoire Nuer. Les combats inter ethnique furent permanents jusqu’à la conférence de réconciliation tenue en 1999. Ces combats qui historiquement opposaient des jeunes bergers armés de lances se sont aggravés entre 1991 et 1999 et ont impliqué des combattants armés. Ces tensions ethniques de la SPLA ont été largement exploitées par Khartoum dans le passé [9].

Cet historique de l’opposition entre deux communautés et de leurs dirigeants ne laisse guère augurer d’un retour rapide au calme.

Néanmoins, la population du Sud Soudan est fatiguée de la guerre qu’elle subit depuis 30 ans et on peut penser que les chefs coutumiers et l’Église catholique useront de leur influence pour éviter que ces affrontements ne dégénèrent en une guerre civile généralisée. De même, agiront dans le sens de la modération les investisseurs étrangers, les pays dont ils sont issus (principalement Chine, Inde et Malaisie) ainsi que le président Obama qui s’était personnellement engagé pour soutenir l’accession du Sud Soudan à l’indépendance. Seul Khartoum peut espérer tirer les marrons du feu et remettre en cause une indépendance qu’il a, à contrecœur, accepté de valider.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Populations qui habitent la vallée du Nil ou en sont originaires. On s’est aperçu que les langues parlées par les Shilluk, les Dinka et les Nuer – les premiers groupes qui furent dits nilotiques parce qu’ils habitent réellement dans la vallée du Nil blanc – sont semblables aux langues parlées par certaines sociétés fort éloignées du Nil comme les Alur (en Ouganda et au Zaïre) et les Luo (au Kenya). Nilotique a pris un sens linguistique, désignant tous les groupes parlant des langues apparentées à celles des Shilluk, des Dinka et des Nuer.

[2] L’historien D. Johnson affirme que plus de la moitié des Nuer de la région auraient une origine Dinka. La moitié des mots Dinka et Nuer les plus courants présentent de fortes similarités et témoignent de ces racines communes.

[3] ibid.

[4] Mort dans un accident d’hélicoptère le 31 juillet 2005 au retour d’une visite en Ouganda. Salva Kiir fut nommé immédiatement Vice-Président du Soudan a sa place.

[5] L’avancée des rebelles a connu de sérieux revers dans I’Equatoria, où les Bari et les Zande constituent environ 25 % de la population. Si la SPLA a marqué des points en pays Bari, elle n’a pas réussi à emporter l’adhésion des Zande, plus à I’ouest. Pendant le régime parlementaire en vigueur de 1986 à 1989, les Bari et les Zande ont par ailleurs trouvé le moyen de s’opposer, chacun avec leur parti, en l’occurrence le People’s Progressive Party et la Sudan African People’s Congress Organisation. De telles divisions caractérisent ce conflit et lui donnent une dimension plus ethnique, voire tribale, que religieuse ou raciale.

[6] Les allégeances tribales ont ensuite poussé d’autres clans Dinka, comme les Malual, les Twic et les Abeyei du nord du Bahr el Ghazal, à quitter les Anya Nya II, créés par Riek Machar, à dominante Nuer, pour rejoindre les rangs de la SPLA. De leur coté les Nuer rejoignent le SPLA-Nasir commandé par Riek Machar.

[7] Riek Machar s’est présenté comme le libérateur de la nation nuer en tirant parti de la légende d’un prophète, Ngundeng, qui avait annoncé la venue d’un messie de son clan.

[8] De l’ethnie Jikany Nuer qui vivent principalement dans la partie orientale du Haut-Nil, en particulier autour de Nasir.

[9] Les Nuer de Ruek Machar ont même été accusés par John Garang d’être manipulés et armés par le Nord Soudan car aucune attaque importante par les forces de Riek Machar contre les forces du Nord Soudan n’a été observée entre 1991 et 1999.

Autres sources : ATLANTICO


Retour sur trois années d’analyses géopolitiques

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Le contexte international des années 2011-2013 a été marqué par un début de désengagement américain en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique.

Profitant de ce repli, la Chine a accentué son effort de pénétration économique dans ces régions et en particulier en Asie centrale (Pakistan) et au Moyen-Orient (Iran, Irak) où elle recherche, à moyen terme, la sécurisation d’une partie de son approvisionnement énergétique par voie terrestre pour éviter les détroits d’Ormutz et de Malacca.

En Asie, la tension s’est accrue entre la Chine et ses voisins (Japon, Philippines, Vietnam), soutenus par les États-Unis à propos du partage des zones économiques maritimes et notamment de l’archipel inhabité dénommé Diaoyu par la Chine et appelé Senkaku par le Japon qui commande l’accès des SNLE [1] chinois aux eaux profondes du Pacifique.

L’incapacité des leaders européens à définir une position commune au Moyen-Orient avec la Russie concernant la Syrie, l’Iran et le conflit israélo-palestinien a contribué à aggraver la guerre civile confessionnelle en Syrie, à la diffuser en Irak et à maintenir ouverte la plaie israélo-palestinienne, source et prétexte du terrorisme contemporain.

En Afrique, la France, confrontée aux réticences d’Obama, prix Nobel de la Paix, à engager ses forces armées dans un nouveau conflit et à une diplomatie européenne lente ou rendue impuissante par l’absence de vision commune sur les menaces et les moyens d’y faire face, a été, comme dans les années 70 sous la Présidence du Président Carter , en première ligne face à la montée des périls sur ce continent, caractérisé par la déstabilisation islamique dans le Sahel et les crises politiques et ethniques en Côte-D’ivoire et en Centre-Afrique.

Malheureusement, au Moyen-Orient, par manque de culture géopolitique ou sous l’influence d’intérêts particuliers, François Hollande et Laurent Fabius ont pris des positions partisanes qui ont écarté la France d’un règlement de la crise syrienne et du dossier du nucléaire iranien. Bien plus, ils ont permis à la Russie de Poutine de prendre notre place traditionnelle de médiateur dans cette région et de nous ôter la possibilité de peser sur le règlement de ces crises par une négociation directe avec les États-Unis d’Obama.

2011

L’année 2011 est une année de transition entre la décennie 2000-2010, dominée par l’interventionnisme américain et les erreurs stratégiques qui l’ont accompagné, et la décennie 2011-2020, dont les premières années se caractérisent par un désengagement américain en Afghanistan et en Irak et un recentrage sur leurs problèmes internes économiques et sociaux.

Le contexte mondial, a été marqué par l’accroissement de l’influence chinoise en Asie centrale, la mort de Ben Laden et de Kadhafi et, en partie liés à cette modification des rapports de force, deux événements nous concernant : la promesse de vente des Rafales français en Inde ainsi que par un début de coopération stratégique de la France avec la Russie.

Libye

Le Président Nicolas Sarkozy, qui n’avait pas vu venir la révolution tunisienne, engage la France en collaboration avec la Grande-Bretagne pour soutenir les rebelles libyens. Cette action bilatérale met en relief l’absence de politique de défense européenne.
La chute de Kadhafi après six mois d’attrition du potentiel libyen par des frappes aériennes (avions et hélicoptères armés de l’Armée de Terre) quotidiennes guidées au sol par les forces spéciales, installe à Tripoli un Conseil National de Transition qui, restant sous la menace des chefs de guerre, ne parvient pas à organiser les élections de l’Assemblée constituante et à empécher la dispersion d’une grande partie de l’arsenal libyen dans le Sahel.

2012

La Chine inquiète ses voisins par sa puissance économique et les accès de fièvre nationaliste de ses dirigeants et s’oppose au Japon en mer de Chine. Ainsi, en Birmanie, les généraux de la junte au pouvoir, désireux de contrebalancer la colonisation rampante de leur territoire par la Chine, ouvrent la porte à une démocratisation de leur pays pour bénéficier de l’appui des occidentaux. La réélection de Poutine accélère le retour de la Russie sur la scène internationale.

En France, François Hollande, confronté dès son élection au piège de la défense anti balistique que les américains proposent de déployer en Europe de l’Est et à la provocation qu’elle constitue pour la Russie, en perçoit la menace pour nos intérêts grâce au rapport Védrine. Mais, mal préparé aux réalités internationales et intoxiqué par divers lobbies, il surestime, comme son prédécesseur, le risque iranien, ne perçoit pas la nature confessionnelle qui sous-tend la crise syrienne et commet une faute stratégique lors d’un discours à l’ONU sur le Mali en annonçant que la France limitera son intervention dans ce pays à un soutien logistique et de formation.

Mali

Le discours à l’ONU de François Hollande, est perçu par les islamiques d’AQMI et du MUJAO comme une garantie de la non intervention française en première ligne et constitue probablement un des éléments déclencheurs de leur offensive vers Bamako.
Heureusement, pragmatique dans l’urgence, François Hollande décide l’intervention des forces françaises au Mali qui font la démonstration renouvelée de leur réactivité et de leur exceptionnelle efficacité dans la conception et l’exécution opérationnelle de leurs actions.

2013

Le contexte international est clairement dominé par le repli des Etats-Unis hors de l’Asie centrale et du Moyen-Orient voulu par le Président Obama, réélu et soucieux de relancer l’économie américaine et de corriger un modèle social qui écrase les plus faibles.
La montée en puissance de la Chine en Asie face au Japon et en Afrique se confirme ainsi que le retour en force de la Russie de Poutine sur la scène internationale.

En France, François Hollande endosse le costume africain de ses prédécesseurs et défend l’influence de la France en Afrique, continent où le français reste une langue en expansion et dont les richesses en énergie et matières premières perspectives de développement attirent tous les acteurs internationaux.

Néanmoins toujours enfermé dans une vision idéologique et superficiellement émotive des relations internationales, François Hollande ne perçoit pas les vrais intérêts de la France au Moyen-Orient notamment en Syrie, en Irak et en Iran et se fait lâcher en rase campagne d’une part par les États-Unis qui s’entendent sur son dos directement avec les Russes en Syrie et sur le dossier nucléaire iranien et, d’autre part, par l’Europe sur le dossier centrafricain, notamment du fait du véto anglais qui voit d’un mauvais œil la France intervenir dans un pays où l’Afrique du Sud, membre du Commonwealth, essaye de nous remplacer militairement et économiquement en soutenant le Président Bozizé.

Centre-Afrique

L’intervention de la France en Centrafrique procède plus de la lutte d’influence que se livrent les grands acteurs mondiaux et régionaux dans ce continent en plein développement que d’une action pour éviter que le Centrafrique ne devienne, comme la Somalie, un repère djihadiste ou d’une intervention à but humanitaire pour éviter un affrontement de type confessionnel, même si cette dimension est nouvelle dans ce pays et doit être prise sérieusement en compte. La réussite de cette intervention dépend plus de ses volets politique, économique et humanitaire que de sa dimension militaire qui ne présente que des risques limités pour nos soldats mais des risques médiatiques pour l’image de nos forces engagées dans une mission d’interposition et de désarmement des milices.

En effet, malgré un mandat de la communauté internationale et les massacres interreligieux à Bangui, l’intervention française en Centre-Afrique commence dans un contexte international et national mitigé. L e soutien logistique et financier limité apporté par les Américains et les Européens à notre action, les déclarations contradictoires de François Hollande sur le maintien au pouvoir du Président centrafricain autoproclamé, Michel Djotodia, l’absence d’ennemi clairement identifié, les Sélékas étant un nom générique qui regroupe des formations seulement connues de quelques spécialistes, la mission même d’interposition entre des communautés qui rappelle les mauvais souvenirs du Rwanda ou du Liban, les moyens limités engagés dans un territoire plus grand que la France, la nouvelle réduction des effectifs militaires, annoncée au moment même où nous ouvrons un nouveau théâtre d’opérations, créent une toile de fond peu favorable à un soutien de l’opinion à cette intervention perçue, à tort, par les commentateurs comme un probable guêpier.

En conclusion

Ces trois années ont vu le maintien de l’influence de la France dans le Monde grâce à l’efficacité de son outil militaire démontrée en Afrique (Lybie, Mali) et cela malgré les erreurs diplomatiques des Président Sarkozy et Hollande au Moyen-Orient qui, surestimant les risques du nucléaire iranien et sous estimant la nature confessionnelle de la guerre en Syrie, n’ont pas permis à la France de conserver son positionnement traditionnel de médiateur et nous ont mis hors-jeu, ouvrant la porte à la Russie de Poutine qui a su trouver les voies pour un accord direct avec les Etats-Unis (le nucléaire Iranien et désarmement chimique de Al-Assad).

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins.


Le Centrafrique ne sera pas un guêpier militaire, à condition d’une gestion politique avisée et d’un effort économique et humanitaire important

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Malgré un mandat de la communauté internationale et les massacres interreligieux à Bangui, l’intervention française en Centre-Afrique commence dans un contexte international et national mitigé.

En effet, le soutien logistique et financier limité apporté par les Américains et les Européens à notre action, les déclarations contradictoires de François Hollande sur le maintien au pouvoir du Président centrafricain autoproclamé, Michel Djotodia, l’absence d’ennemi clairement identifié, les Sélékas étant un nom générique qui regroupe des formations seulement connues de quelques spécialistes, la mission même d’interposition entre des communautés qui rappelle les mauvais souvenirs du Rwanda ou du Liban, les moyens limités engagés dans un territoire plus grand que la France, la nouvelle réduction des effectifs militaires, annoncée au moment même où nous ouvrons un nouveau théâtre d’opérations, créent une toile de fond peu favorable à un soutien de l’opinion à cette intervention perçue, à tort, par les commentateurs comme un probable guêpier.

Cette analyse a donc pour but de présenter les éléments déterminants qui fondent la décision d’intervenir en Centre-Afrique.

La première certitude est que c’est la France qui, en mars 2013, a décidé de laisser les Sélékas s’emparer de Bangui et de les laisser chasser le Général Président Bozizé que nous avions soutenu militairement sans relâche depuis son accession au pouvoir dix ans plutôt [1].

En effet, les rebellions dans la région des trois frontières (Tchad, RCA, Soudan) au Nord de la RCA, sont endémiques et nous sommes intervenus trois fois en dix ans dans une indifférence médiatique totale pour stopper les colonnes de rebelles fonçant vers Bangui:

  • le 30 octobre 2006, le mouvement rebelle UFDR (Union des forces démocratiques pour le rassemblement) déclenche une offensive vers le Sud à partir de la région de Birao et s’empare de la localité de Ouandja Djalé (150 km au sud de Birao) pour pousser ensuite vers Bria et ouvrir la route vers Bangui. À la demande des autorités centrafricaines, les militaires français appuient, à partir de fin novembre, les FACA et la FOMUC dans la ville de Birao [2]. Le 10 décembre, après plusieurs séries de combats brefs et violents, une dernière localité (Ouanda Djalle) est reprise aux combattants de l’UFDR;

  • en mars 2007 - Deuxième offensive rebelle qui s’empare de l’aéroport Birao. Une nouvelle opération est alors déclenchée à partir des unités d’alerte en France et des unités pré positionnées (Tchad, Gabon, RCI), pour reprendre l’aérodrome de Birao. Ces unités françaises appuient aussi des unités FACA déployées simultanément et leur redonnent confiance. Le 13 avril 2007, alors que les rebelles de l’UFDR ont été repoussés jusqu’à leur sanctuaire de la frontière tchadienne, un accord de paix est signé entre le gouvernement de RCA et l’UFDR à Birao;
  • en décembre 2012 - Troisième offensive rebelle. Certains mouvements jugeant que les accords de paix signés en 2007 n’ont pas été respectés, lancent une offensive militaire. Lors de cette troisième offensive, les rebelles qui attaquent vers le Sud sur 2 axes, prennent en un mois de nombreuses localités et ouvrent la route pour Bangui : Birao, Bria, Bambari, Ouadda, Ndélé, Kaga Bandoro, Damora à 80 km de la capitale) permettent d’étendre l’influence des rebelles sur le Nord et le Centre de la RCA. La France intervient une nouvelle fois fin décembre 2012. Trois compagnies et deux hélicoptères Puma viennent en renfort depuis le Gabon et le Tchad de la compagnie du 8ème RPIMa qui assure la sécurité de l’aéroport. Plus de 600 militaires français sont alors présents. Mi-janvier, suite à la baisse des tensions dans la capitale, deux hélicoptères Puma et une compagnie (2e REP) partent pour le Mali et participent aux opérations dans l’Adrar des Ifoghas;
  • trois mois plus tard, en mars 2013, les rebelles de la Séléka passent à nouveau à l’offensive à partir du Nord et du Centre de la RCA. La reprise des combats à proximité de Bangui obligent à déployer, en plus des 250 militaires sur place, environ 300 militaires français en provenance du Gabon. La Séléka défait rapidement les FACA, soutenues par les contingents des derniers alliés de Bozizé (Afrique du Sud et Ouganda) et causent des pertes importantes aux forces africaines qui tentent de lui couper la route de Bangui. Bangui qui tombe le 24 mars. Le président Bozizé fuit et se réfugie au Cameroun.

C’est au niveau de la géopolitique qu’il faut chercher pourquoi, cette fois-ci, la France a laissé les Sélékas pénétrer dans Bangui, en mars 2013, à un moment où nous occupions l’aéroport avec des forces que l’on aurait pu rapidement renforcer ?

La France a, vraisemblablement, voulu donner un coup d’arrêt à l’offensive politique et économique chinoise et sud-africaine en Centre-Afrique, favorisée par Le Président Général Bozizé qui, à juste titre, trouvait que la France et les entreprises françaises n’investissaient pas assez massivement en Centre-Afrique, pour développer l’exploitation de ses ressources pétrolières et minières.
Par ailleurs, le Tchad venait de nous appuyer d’une façon décisive au Mali pour réduire le sanctuaire des Ifoghas et il n’est un secret pour personne que les rebelles du Nord-Est ont leur sanctuaire à cheval sur la frontière tchadienne.
L’absence à Paris au récent Sommet des états africains du Président sud-africain Jacob Zuma qui soutenait Bozizé peut s’expliquer ainsi. Les Sud-Africains, principale puissance africaine avec le Nigéria, où l’influence anglo-saxonne reste prégnante, considèrent le Sud de l’Afrique comme leur zone naturelle d’influence, Centrafrique inclus.

La dimension historique de ce conflit ne doit pas aussi nous échapper. Le Centre-Afrique marque la limite Est de l’Afrique francophone. Il possède une frontière commune avec le Soudan du Sud et le Soudan du Nord. Dans la mémoire des Britanniques, qui ont bloqué l’envoi d’un « Battle group européen » un moment envisagé par Bruxelles, l’affaire de Fachoda qui avait marqué la fin de l’expansion coloniale française vers la haute Égypte reste vivace.

La deuxième question à laquelle il faut répondre et que tous les observateurs se posent : la situation sur le terrain est-elle maîtrisable avec les effectifs déployés ?

La réponse, là encore, n’est pas militaire mais politique et nécessite d’analyser les forces qui composent la Séléka.
La majorité des combattants présents à Bangui font partie de l’UFDR : Union des Forces Démocratiques pour le Rassemblement, recrutée principalement dans l’ethnie Gula. Son dirigeant est le président autoproclamé Michel Am Nondroko Djotodia [3], rebaptisé président de transition dont François Hollande avait trop rapidement exigé le départ. Puis, devant la réalité de la situation sur le terrain (soutien du Tchad, forces combattantes les plus nombreuses), s’étant ravisé, il a décidé de le soutenir.

Si les autorités françaises trouvent avec lui et ses principaux chefs de guerre un bon accord, la situation à Bangui se rétablira rapidement. En effet, les autres formations présentes dans la Séléka sont probablement celles dont le désarmement, si elles restent à Bangui, ne doit pas poser de trop gros problèmes à l’Armée française [4].

En conclusion, l’intervention de la France en Centrafrique procède plus de la lutte d’influence que se livrent les grands acteurs mondiaux et régionaux dans ce continent [5] en plein développement que d’une action pour éviter que le Centrafrique ne devienne, comme la Somalie, un repère djihadiste ou d’une intervention à but humanitaire pour éviter un affrontement de type confessionnel même si cette dimension est nouvelle dans ce pays et doit être prise sérieusement en compte [6].

République centrafricaine

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] En mars 2003, un accord entre le président-général Bozizé, qui vient de prendre le pouvoir par un coup d’état, et le président Chirac conduit à la mise en place de l’opération Boali pour soutenir les FACA et la FOMUC (Force multinationale de la CEMAC - Communauté économique et monétaire des États d’Afrique Centrale).

[2] Ville de 18 000 habitants située à 850 km au Nord de Bangui et dotée d’une piste d’aviation, infrastructure stratégique dans la région.

[3] Le président de transition est un ancien fonctionnaire du ministère du Plan, puis des Affaires étrangères, et ex-consul à Nyala, capitale du Sud-Darfour au Soudan. Il a créé l’UFDR en septembre 2006 et opérait essentiellement, avant la dernière offensive vers Bangui, dans les préfectures arabophones de Vagata et Haute Kotto, dans le Nord-Est. On retrouve dans l’UFDR certains des hommes qui ont aidé François Bozizé à renverser Ange-Félix Patassé en 2003, mais que les promesses non tenues du pouvoir et le non-respect des accords de paix de 2007 ont mécontentés.

[4] Il s’agit de la CPJP et deux autres formations créées de fraîche date :

  • la Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix (CPJP) qui recrute majoritairement ses combattants dans l’ethnie Runga qui est implantée dans un territoire voisin de l’ethnie Gula. Son dirigeant est le général Noureddine Adam dont le porte-parole Éric Néris-Massi est le beau-fils de Charles Massi. Ce proche de l’ancien président Ange-Félix Patassé, qui s’était rapproché ces dernières années de Bozizé, a, semble-t-il, hésité avant de rallier la Seleka;
  • la Convention patriotique du salut du kodro (PSK : kodro signifiant pays, en sango) qui a été officiellement lancée lors d’une « Assemblée constituante » en juin 2012. Son fondateur, Mohamed-Moussa Dhaffane, en est devenu le président, avant d’être aussitôt proclamé, dans le communiqué final, « à titre exceptionnel et honorifique au grade hors hiérarchie de général major assimilé des Forces armées ». Dhaffane assura, dans le passé, les fonctions de président ad hoc de la Croix-Rouge centrafricaine, tout en étant membre de la CPJP, qu’il quitta pour créer son propre mouvement;
  • l’A2R regroupe de vrais officiers de la FACA dans une structure clandestine dont l’adhésion à la coalition date seulement de la fin décembre 2012.

[5] Influence de « combattants » soudanais visible chez les rebelles de la Séléka et présence de forces sud-africaines aux côtés du président déchu.

[6] Jusqu’ici, les conflits en RCA étaient plutôt marqués, dans le passé, par la dimension ethnique.


Les interventions de la France en Afrique sont-elles vouées à être polluées par l’héritage de la colonisation ?

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Pour faire face à l’instabilité en Centrafrique, la France va envoyer, à terme, un millier d’hommes sur place. « Nous devons être présents, à notre place », a déclaré à ce sujet François Hollande.

Atlantico : En proie à une instabilité grandissante, la Centrafrique voit le contingent militaire français basé sur son territoire porté à 1000 effectifs. D’après le ministre de la Défense français Jean-Yves Le Drian, cette intervention « n’a rien à voir avec le Mali. » Cette mission, présentée comme une opération de maintien de l’ordre, est-elle selon vous légitime ?

Ferhat Mehenni : La France est de nouveau en guerre en Afrique subsaharienne ; pour la quarante-neuvième fois depuis les supposées indépendances d’il y a cinquante ans. Point n’est besoin de s’interroger sur la légitimité de cette expédition. C’est presque une affaire de routine. Quand on veut noyer son chien, on l’accuse de rage. Au-delà des questions de forme de cette aventure, comme ses justifications en apparence « humanitaires » que les officiels français avancent en appui de leur argumentaire, son timing et son coût, il y a une question de fond qui mérite que les géostratèges français se posent : Quelles sont les raisons fondamentales de la déstabilisation de l’Afrique francophone, obligeant la France à y intervenir aussi fréquemment ?

Si, en arrondissant les chiffres, on comptabilise une intervention militaire française par an depuis les années soixante, on remarque que rien que pour les deux dernières années (2011-2013) il y en a eu quatre. La moyenne double brusquement. Et on comprend que si la France différait depuis le mois de mars sa réaction contre la prise de pouvoir par la rébellion Seleka à Bangui, c’était vraisemblablement pour des questions de logistique. Elle n’aurait plus tous les moyens de sa politique en Afrique. En effet, engluée dans le bourbier de l’Azawad et du Mali, alors que la situation tarde à être stabilisée même en Côte-d’Ivoire où elle était intervenue début 2011 pour faire tomber Laurent Gbagbo, elle n’avait pas pu éviter, le 24 mars 2013, la chute de Bozizé, l’un de ses protégés. On peut en conclure qu’elle ne pouvait pas, par prudence ou par manque de moyens, mener deux guerres à la fois, l’une contre le MNLA en ex Mali et l’autre contre la Seleka, en ce qu’il y a lieu d’appeler désormais l’ex-Centrafrique. Cette nouvelle intervention qui complique les alliances françaises avec ses dictatures africaines impliquées dans l’opération Serval – Idris Debby est parmi ceux qui soutiennent le nouveau pouvoir à Bangui – risquerait de compromettre davantage le déjà improbable retour à la stabilité en ex Mali. En quelques mots, la position française s’en trouve sérieusement fragilisée. Ses prises de risques paraissent inconsidérées et l’Afrique apparaît plus que jamais comme le casse-tête pouvant mener la France à y perdre sa sphère d’influence.

Alors, au lieu de se croire obligée de se comporter face aux Africains en éternel gendarme, qui commence à être dépassé par les événements et qui le sera totalement dans très peu d’années, car le processus de déstabilisation à l’œuvre va s’accélérer, la France ne devrait-elle pas reconsidérer sa relation à ce continent ravagé par la violence, la maladie et la misère ?

Jean-Bernard Pinatel : La légitimité d’une opération militaire en droit international peut avoir plusieurs fondements :

  • le premier est la légitime défense; si votre territoire ou vos forces sont attaquées vous avez le droit de vous défendre et de demander à vos alliés de vous aider. C’est sur cette idée que l’Alliance Atlantique et son organisation militaire l’OTAN ont été créées;
  • le second qui en découle est qu’il est légitime pour un État d’intervenir au profit d’un autre État agressé si le pouvoir de cet État est légitime et qu’il lui en fait explicitement la demande;
  • le troisième, et on est dans ce cas en Centre-Afrique, lorsque le Conseil de sécurité de l’ONU le décide devant une situation inacceptable pour la communauté internationale.

En Centre-Afrique, le problème est que la légitimité du pouvoir en place n’existe pas. C’est pourquoi la France, malgré les demandes pressantes de certains pays africains, a attendu d’avoir le feu vert du Conseil de sécurité pour s’engager.

Décidée jeudi par l’ONU, l’intervention de la France est désormais placée sous le chapitre VII de Charte des Nations Unies autorisant le recours à la force face à une menace avérée contre la paix et la sécurité internationale. La résolution officialise le déploiement des troupes panafricaines de la Mission internationale de soutien en Centrafrique (Misca), déjà sur place avec 2500 hommes, ainsi que celui d’une force française d’appoint, pour rétablir l’ordre, sécuriser les axes routiers, permettre un accès humanitaire et le retour des populations civiles dans leurs villages abandonnés.

Cette attente d’un brevet de légitimité n’est pas sans risque d’image pour la France. Nos soldats qui sécurisent l’aéroport de Bangui et l’ambassade de France sont restés l’arme au pied et ne sont pas intervenus pour faire cesser les massacres dans Bangui en l’absence d’un vote du conseil de sécurité qui a été long à obtenir du fait notamment des réticences américaines.

Cela signifie-t-il que la France ne doit pas venir « faire le gendarme » en Centrafrique, et plus largement dans les autres pays africains ? Doit-elle se désinvestir de ses anciennes colonies, et ce dans tous les domaines ?

Ferhat Mehenni : En voulant et en croyant apporter à l’Afrique la stabilité dont elle aurait besoin, la France ne devrait-elle pas se poser la question si, elle-même ne ferait-elle pas partie du problème, ou ne serait-elle pas carrément « Le » problème de la guerre qui y sévit ? Pour y voir plus clair, reprenons les éléments du puzzle africain.

Au commencement, il y avait la colonisation.

Le capitalisme ne se conçoit pas sans mondialisation et celle-ci ne peut se réaliser sans la colonisation qui en est la pierre angulaire. Les nations européennes, dont la France, mues par l’appât du gain, ont été les agents ayant engagé les processus au service de ces deux impérieuses nécessités capitalistes. L’Afrique francophone en est le produit historique. Mais devant des colonies qui s’étaient avérées d’abord beaucoup moins rentables qu’on l’escomptait au début, puis carrément déficitaires, les pays colonisateurs, après les avoir dotées chacune de son État, les ont confiées aux autochtones par le biais du mouvement de décolonisation auquel l’ONU a servi de terrain d’atterrissage. Le processus qui devait en améliorer la configuration fut entravé par la Guerre Froide et n’a dû reprendre qu’à la chute du Mur de Berlin. En effet, ce n’est qu’en 1993 qu’un nouvel État africain, l’Erythrée, est né.

Le problème fondamental de la géopolitique issue de la colonisation est qu’elle a été conçue, à l’époque, en fonction des intérêts des métropoles et non de ceux des peuples indigènes. Ceux-ci, ignorés, piétinés, se sont vus chacun spolié de son territoire et de son identité. En les tronçonnant et en les divisant arbitrairement, puis en affectant chacun de leurs démembrements à un nouveau pays créé ex nihilo et conçu comme un camp de concentration des peuples, la colonisation, en général et française en particulier, en a logiquement fait les agents actifs de la transformation en cours de la géopolitique. Ces peuples et leurs actions en faveur du recouvrement de leur souveraineté sont aujourd’hui en phase avec les besoins de la mondialisation qui consacre la liberté sur la dictature, le droit sur l’arbitraire. Ce n’est pas par hasard qu’une Organisation des États émergents d’Afrique a vu le jour depuis deux ans.

Les interventions militaires françaises vont donc à contre-courant de la marche de l’Histoire. La stabilité et la paix que la France aurait intérêt à défendre en Afrique devrait être celle des peuples et non celle des dictatures et des États artificiels. Prendre la défense de ceux-ci contre la marche des peuples vers leur liberté, c’est se comporter en Don Quichotte et en agresseur. En revanche, elle gagnerait en prestige et en solide amitié chez tous les peuples qu’elle aiderait à accéder à son État. La francophonie et la sphère d’influence de la France en Afrique ne se prêteraient plus aux coups de boutoirs des nouveaux prétendants qui, chez ces dictatures soi-disant acquises à Paris, lui taillent des croupières depuis des décennies. Alors, l’Azawad, le Sud de la Côte d’Ivoire, la Kabylie, le Sud-Ouest de la Centrafrique et de tant de peuples et de territoires de l’Afrique francophone seront de nouveaux pays et de nouveaux partenaires de choix pour l’avenir de la France.

Jean-Bernard Pinatel : L’histoire est parfois cruelle. François Hollande et les socialistes, quand ils étaient dans l’opposition et durant la campagne présidentielle, soutenaient ce point de vue et n’ont cessé de dénoncer l’interventionnisme français en Afrique sans tenir compte du nouveau contexte géopolitique.

En effet, les États-Unis d’Obama, prix Nobel de la Paix, ne veulent plus être les gendarmes du Monde car cela leur coute très cher et la priorité pour le peuple américain est de rétablir leur économie.

On l’a observé dans les affaires syriennes et libyennes.

En Centre-Afrique, les États-Unis, par la voix de leur secrétaire d’État, John Kerry, accordaient leur préférence à une mission 100% africaine, Washington dénonçant la « gabegie onusienne ». L’Amérique contribuera seulement pour 40 millions de dollars (en lieu et place des 22% de sa quote-part réglementaire) à l’action de la Misca qui va dépendre de contributions volontaires, et non obligatoires, des États membres via un fonds fiduciaire ouvert à ces fins. Autant dire que la pérennité de la Misca n’est pas assurée.
Pourquoi intervient-on alors et ne laisse-t-on pas les africains régler seuls leurs problèmes ? Parce que certains États amis nous le demandent même si d’autres sont plus réservés. Et surtout parce que la France a peur que le Centre-Afrique, qui est livré aujourd’hui à des bandes de pillards du Nord, ne devienne, si on laisse pourrir encore plus la situation, un repaire pour les terroristes islamiques du Sahel car il n’y a plus depuis longtemps d’État digne de ce nom à Bangui.

Ce n’est donc pas tant la présence française qui est remise en cause, mais qui elle choisit de soutenir ? Tous les gouvernements sont-ils à mettre dans le même sac « dictatorial » ?

Ferhat Mehenni : Que l’on ose dans l’Hexagone se poser juste cette question : au nom de quel bon sens peut-on opposer la stabilité dictatoriale au droit des peuples à leur autodétermination ? Au nom de quel droit peut-on opprimer un peuple et l’empêcher d’avoir son État au même titre que tous les peuples accomplis du monde ? Ne commet-on pas un crime contre l’humanité à chacune des interventions militaires en Afrique ? N’est-il pas temps de remiser les visions géostratégiques nées du temps de la colonisation et s’en donner d’autres à la lumière des nouvelles lectures de l’Histoire et des nécessités de la mondialisation ? N’est-il pas préférable de mettre un terme à ces aberrants États actuels où, comme au Cameroun, un ministre pour enterrer un parent, doit se rendre soit en Centrafrique soit au Nigéria où sa famille vit depuis la nuit des temps ?

Par ailleurs, on le voit à travers l’actualité africaine, les interventions militaires ne règlent pas les problèmes politiques qui les justifient. En Côte-d’Ivoire, dont il faut désormais parler au passé, comme au Mali et demain en Centrafrique, les peuples qui ne veulent plus vivre ensemble vont se séparer. Autant les aider à le faire sans violence. Ce serait là la meilleure mission de la France qui, enfin, va être en harmonie avec ses valeurs et ses idéaux des Lumières.

Jean-Bernard Pinatel : Non car la France a depuis longtemps évité de prêter le flanc à une accusation de néo-colonialisme et ne s’engage militairement que lorsque son action est légitimée par la communauté internationale.

En Centre-Afrique, il n’y a plus d’État mais une population livrée à des bandes de pillards comme c’est encore le cas en Somalie même si la situation s’y améliore dans ce pays grâce à l’action internationale.

En Côte d’Ivoire la France est intervenue pour faire respecter le résultat d’élections démocratiques et chasser Laurent Gbagbo qui, battu, refusait de quitter le pouvoir.

La démocratie est un Graal qui demande de parcourir un long chemin plein d’embuches. La plupart des États africains se sont engagés dans cette voie. Il faut les aider à progresser plutôt que de dénoncer en permanence leurs manquements démocratiques.

Autres sources : ATLANTICO


L’inflexion de la politique étrangère de la France

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François Hollande se rend en Israël du dimanche 17 novembre au mardi 19 novembre, afin d’améliorer les relations politiques entre les deux pays. Depuis les négociations de Genève, les deux pays semblent se retrouver sur une même ligne politique, une attitude assez étonnante compte tenu de la ligne politique française plutôt alignée sur les pays arabes depuis 1960. Une nouvelle tendance est-elle en train d’émerger ?

Analyser l’évolution de la diplomatie française au regard de l’actualité revient à évaluer s’il existe une adéquation entre les objectifs permanents de la politique étrangère et sa mise en œuvre par François Hollande et Laurent Fabius.

La politique étrangère d’un pays peut se définir par trois impératifs ainsi hiérarchisés :

  • contribuer à la sécurité de la France et des Français
  • participer à son développement économique
  • favoriser son rayonnement dans le Monde.

Ces trois objectifs n’ont pas la même importance. La sécurité est, de loin, l’objectif qui de tout temps s’est imposé comme le fondement de la politique étrangère, les alliances en étant le mode d’action privilégié.

C’est donc à partir du contexte géopolitique et des menaces potentielles que l’on doit définir une politique étrangère et la faire évoluer.

Le Général de Gaulle, alors que la menace principale était constituée par les forces du Pacte de Varsovie, avait conçu une politique étrangère et de défense conforme aux intérêts français que l’on pouvait définir ainsi : indépendance nationale concrétisée par la force de dissuasion nucléaire, l’alliance atlantique mais la non intégration dans l’organisation militaire, le maintien de relations privilégiées avec la Russie éternelle qu’il distinguait de son régime politique totalitaire actuel [1], l’intégration européenne avec, pour moteur, le tandem franco-allemand. Ses successeurs Georges Pompidou, Valérie Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac ont globalement endossé cette stratégie extérieure. Cette politique d’indépendance nationale avait permis à la France de se positionner en médiateur dans les conflits du Moyen-Orient, ne prenant pas partie pour l’un ou l’autre camp dans le conflit israélo-palestinien [2], de rester une puissance capable d’intervenir en Afrique dans le cadre d’accords de Défense avec nos anciennes colonies à partir de bases permanentes.

Le contexte géopolitique a profondément changé depuis 20 ans : la Russie n’est plus une menace, le terrorisme islamique devient la menace principale pour nos intérêts en Afrique, au Moyen-Orient et au sein même du territoire européen. Nos dirigeants politiques sous-estiment le fait que la Russie et l’Europe sont confrontées à ce même risque stratégique, ce qui devrait nous amener à nous allier pour le circonvenir.

Car cet Islam radical prend sa source contemporaine dans le conflit israélo-palestinien. Les États-Unis, qui sont séparés de ce théâtre par l’Océan Atlantique et qui sont devenus moins dépendants énergétiques grâce au pétrole et au gaz de schiste, n’ont pas intérêt à le voir résolu. En effet, leur complexe militaro-industriel, dénoncé en son temps par le Général Eisenhower à la fin de ses deux mandats présidentiels, y trouve son intérêt en empochant la majorité des contrats d’armements liés à cet état de guerre.

La Fédération de Russie, comme l’Europe, ont sur leur territoire environ 25 millions de musulmans, autochtones pour les premiers, et immigrés à 50% pour les seconds. Les uns comme les autres nous avons connus, et nous connaîtrons encore demain, des attentats terroristes de grande ampleur. La seule parade, c’est de nous allier pour étouffer dans l’œuf la guerre civile confessionnelle entre sunnites et chiites, qui se développe en Syrie et déborde aujourd’hui en Irak, et mettre toute notre influence en commun pour établir une paix durable au Moyen-Orient. En ce sens le chacun pour soi est criminel, et nous prépare des lendemains qui déchantent.

Alors que l’intérêt à long terme de la France est de s’attacher à construire une politique européenne commune face à cette menace et à bâtir une alliance stratégique avec la Russie, la France tend aujourd’hui à s’aligner sur les positions américaines, voire « être plus royaliste que le Roi » pour masquer cet alignement. Autant nous partageons les mêmes intérêts vitaux avec les Américains, autant nous n’avons aucun intérêt à nous aligner sur les positions américaines dans les portes orientales de l’Europe : Russie, Turquie, Moyen-Orient, Asie centrale où se développe des conflits et des crises qui menacent directement notre sécurité et pénalisent notre développement.

Or, François Hollande et Laurent Fabius, ont infléchi nettement cette politique traditionnelle d’équilibre dans cette région du Monde. Dans le conflit israélo-palestinien nous nous alignons sur la politique américaine pour des raisons politiques, importance du lobby pro-israélien en France, et économiques de court terme, la perspective de contrats pour nos grandes entreprises stratégiques et d’investissements de pétrodollars en France. Cela se matérialise aussi par des positions intransigeantes de la France dans le dossier syrien et dans celui du nucléaire iranien, par le soutien aux rebelles syriens, par des liens renforcés avec le Qatar et avec les monarchies moyenâgeuses du Golfe qui soutiennent les expressions les plus radicales de l’Islam : le wahhabisme, le salafisme et les frères musulmans.
Cette inflexion de la politique étrangère de la France est néfaste pour notre sécurité, nos intérêts économiques à long terme et notre influence dans le Monde.

En effet, les relations internationales vont être dominées dans les prochaines années par le condominium sino-américain qui se développe dans une dynamique d’adversaire/partenaire [3] : adversaire dans la lutte pour la suprématie planétaire, partenaire pour empêcher l’émergence d’un troisième acteur qui perturberait ce jeu.

L’Europe ne pourra être ce troisième acteur et peser dans les relations internationales que dans le cadre d’une alliance stratégique avec la Russie. On l’a vu récemment au Moyen-Orient dans le dossier syrien, où la France s’est ridiculisée en s’engageant en pointe sur ce dossier, et au final a été lâchée par les États-Unis qui se sont entendus sur son dos avec les Russes.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Il avait refusé d’appliquer l’embargo américain sur les ordinateurs. Le groupe Bull s’est ainsi trouvé, en 1990, avec une base importante installée en Russie : par exemple, l’agence Tass était équipée d’ordinateurs Bull.

[2] Dans le contexte post guerre des six jours de juin 1967, le général de Gaulle avait même déclaré, lors d’une conférence de presse de novembre 1967, à propos d’Israël : «Peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur».

[3] J’ai développé cette analyse dans mon dernier livre : « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.


Allocution de Henri Guaino

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Henri Guaino, député UMP des Yvelines

11 novembre 2013 - Le Chesnay

C’était un 11 novembre.
C’étaient des enfants.
Ils avaient 14 ans, 16 ans, 20 ans.

Leurs pères étaient revenus de l’Enfer, hantés par le souvenir du sang et de la boue, des corps déchiquetés par la mitraille, de la peur qui prenait au ventre au moment de l’assaut.
De ces pères héroïques, ces enfants avaient appris le devoir, le cou¬rage et l’honneur.

De la bouche de ces vainqueurs meurtris dans leur corps et dans leur âme ils avaient entendu que tant de souffrances et tant de morts signaient la fin de toutes les guerres.
On leur avait dit que désormais la guerre était hors la loi.
Ils avaient cru à cette promesse de paix.
Mais les promesses de paix ne sont jamais dans les institutions ni dans les règles de droit. Elles sont dans les âmes, dans les cœurs et dans la raison.
Mais il y avait encore trop de rancœur et trop de haine dans les âmes et dans les cœurs.
Et la folie des hommes l’avait emporté sur la raison.

Après la « drôle de guerre », il y avait eu ce printemps meurtrier.

« Le démenti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur ».

Il y avait eu 100 000 morts.
Et les fils des vainqueurs étaient devenus les enfants d’un pays vaincu.

C’était un 11 novembre.
Tout s’était effondré.
C’étaient des enfants dont le malheur avait brisé tous les rêves.

C’était le jour où chaque année leurs pères, graves et silencieux, se regroupaient derrière leurs vieux drapeaux, accompagnés des fantômes qui ne quitteraient jamais ni leurs jours ni leurs nuits.

Ce fut ce jour-là parce que l’occupant avait interdit que l’on commémorât sa défaite passée. Or, toute jeunesse s’affirme en bravant l’interdit.
Ce fut ce jour-là parce que c’était le meilleur jour pour témoigner que la leçon de courage, de devoir et d’honneur qu’avaient donnée à leurs enfants des pères usés par tant de peines, d’épreuves et de douleurs n’avait été donnée en vain.

Ce fut un élan spontané du cœur, de l’âme et de la raison.
Nulle organisation ne l’avait préparé.
Les lycéens étaient les plus nombreux.
L’un d’entre eux avait commandé une gerbe pour la déposer sur la tombe du soldat inconnu. Le fleuriste lui avait fait une gerbe en forme d’immense croix de Lorraine.
Les jours précédents des tracts avaient circulé :
« Étudiant de France, le 11 novembre est resté pour toi un jour de fête nationale malgré l’ordre des autorités qui nous occupent et nous oppriment.
Cette année, ce doit être un jour de recueillement.
Tu n’assisteras à aucun cours.
Tu iras honorer le soldat inconnu à l’Arc de Triomphe.
Le 11 novembre 1918, fut le jour d’une grande victoire.
Le 11 novembre 1940 sera le signal d’une plus grande victoire encore si les étudiants solidaires manifestent pour que vive la France.
Recopie ces lignes et diffuse-les ».

Un lycéen qui trouvait que le texte n’était pas assez clair l’avait réécrit en citant le Général de Gaulle.

C’était le 11 novembre 1940, dans l’après-midi.

Un témoin, élève de seconde, raconte :
« J’ai su que quelque chose se préparait pour le 11 novembre sur les Champs-Elysées, mais à l’époque je ne savais même pas que c’était une manifestation, je n’en ai pas moins enfourché mon vélo… »
Sur les Champs-Elysées, il ne trouva presque que des jeunes et des très jeunes. Les plus âgés, les plus raisonnables n’étaient pas venus n’ayant aucune arme et craignant un piège.
Ce fut dira plus tard un participant, « une révolte sentimentale ».

C’était le 11 novembre 1940, dans l’après-midi.
Ils étaient plusieurs milliers.
La France était occupée.
Et dans la nuit du malheur qui s’était abattue sur elle,
Ces milliers d’enfants risquaient leur vie en bravant l’ennemi,
certains portaient deux cannes à pêche qui voulaient dire « deux gaules ». D’autres chantaient la Marseillaise et criaient « A bas les Nazis », « vive de Gaulle » devant la tombe du soldat anonyme qui avait pour eux le nom et le visage de chacun des millions de soldats tombés au champ d’honneur pour que la France vive, ceux de Métropole et ceux des colonies, et ceux qui étaient venus de toutes les nations al¬liées, mourir sur cette terre lointaine dont le nom pour eux voulait dire « liberté ».

Quand les soldats et les automitrailleuses allemandes ont fait leur apparition et commencé à tirer, la foule désarmée s’est dispersée. Un millier de jeunes ont été arrêtés par la police, avec quelques professeurs aussi qui seront révoqués.
123 lycéens et étudiants ont été incarcérés par les Allemands, mis au secret, battus pendant un mois, que leurs parents ont cru morts. Il y eu 15 blessés, dont 4 grièvement.

Ces premiers coups de feu devant l’Arc de Triomphe déclarera l’un d’entre eux « annonçaient que la France était vivante ».

C’était un 11 novembre, des enfants que l’on avait dépossédé de tous les rêves de leur jeunesse maintenaient l’honneur de la France et celui de leurs pères « comme un invincible songe ».

Combien de fois avaient-ils chanté avec leur père les paroles de la Marseillaise ? :
« Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus ».

Toujours, dans les pires épreuves de l’histoire, il a jailli des profondeurs du peuple français la force de la résistance qui lui a permis de survivre en tant que nation et en tant que civilisation.

En accueillant les premières recrues de la France Libre à Londres, le Général de Gaulle leur a dit : « Je ne vous féliciterai pas, en venant vous n’avez fait que votre devoir ».

Leur devoir les Français l’ont toujours accompli. Ils ont toujours consenti aux sacrifices que la patrie exigeait d’eux.
Ils n’y ont jamais mis qu’une seule condition : que ceux qui les appelaient au devoir fissent eux-mêmes leurs devoirs et leur témoignassent du respect.

Longtemps les poilus de la Grande Guerre avaient fait leur devoir jusqu’à l’extrême limite de leurs forces.
Ils n’avaient jamais reculé.
Un jour pourtant ils s’étaient mutinés.
C’était de la faute des chefs qui n’avaient pas été à la hauteur.

Que devient en effet, l’autorité, si nécessaire dans l’épreuve, quand, selon la conclusion d’une commission d’enquête de l’époque : dans la préparation comme dans l’exécution d’un plan, le chef n’a pas été-je cite- « à la hauteur de la tâche écrasante qu’il avait assumée » ?
La guerre avait failli être perdue.

Il avait fallu changer le commandement qui avait envoyé pour rien tant d’hommes se faire massacrer. Il avait fallu redonner au soldat la confiance dans ses chefs qu’il avait perdue. Elle ne pouvait se regagner que par la compétence et le respect du soldat, la valeur accordée à sa vie, à sa dignité.

Et puis, pour le dernier sursaut, quand il avait fallu mobiliser jusqu’à la moindre ressource au moment du combat décisif, on était allé cher¬cher Clemenceau qui avait proclamé : « Au dehors je fais la guerre ! A l’intérieur je fais la guerre ! Partout je fais la guerre ! » Il y avait mis toute son intelligence, son énergie inépuisable, sa volonté inflexible. Il avait soutenu le combattant dans la tranchée, encouragé le courage, lutté contre la moindre faiblesse et tout le temps, vieillard infatigable, payé de sa personne, de sorte que mêmes ceux qui ne l’aimaient pas l’avaient appelé « le père la victoire ».

A l’orée des commémorations du centenaire de la première guerre mondiale, on reparle de l’Union Sacrée qui a permis de vaincre. Mais l’Union Sacrée, ce consentement de chacun à remplir les devoirs qu’il a envers tous, c’est à ceux qui assument le commandement d’abord d’en créer les conditions.

Notre cohésion nationale qui s’est forgée au prix de tant de sacrifices et dans tant de guerres, et qui s’est manifestée comme jamais au cours de notre histoire dans la boue sanglante des tranchées, aux Eparges, à Verdun, au Chemin des Dames, notre cohésion nationale est le trésor le plus précieux que nous ont légué les générations passées.

Il appartient certes à chacun d’entre nous de la préserver pour la trans¬mettre intacte à nos enfants, mais cette responsabilité incombe d’abord à ceux qui ont la charge de conduire les destinées de la Nation.

A nous et à eux de faire en sorte que pas un mort pour la France dans toutes les guerres ne soit tombé pour rien et que nos enfants regardent cette date du 11 novembre avec les mêmes sentiments qu’éprouvaient ce 11 novembre 1940 les enfants des poilus de la Grande Guerre.
Qu’ils comprennent encore le sens de ces mots : « Honneur et Patrie ».

Et qu’à côté de l’horreur qu’éprouve toute âme humaine devant le spectacle abominable de la guerre des tranchées, ils ressentent aussi la fierté d’être les descendants et les héritiers de ces soldats héroïques, la fierté d’être les enfants d’un grand pays, d’une grande nation qui s’appelle la France.

Vive la République

Vive la France

Source : Allocution Henri Guaino - 11 novembre 2013 - Le Chesnay


La France dispose d’un potentiel d’influence qui la maintient dans le top 5 des pays du monde mais ce potentiel est gaspillé par une classe politique sans vision et sans courage

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La France tant sur le plan diplomatique, militaire, scientifique et technique qu’économique dispose d’un potentiel d’influence qui devrait placer notre pays dans le top 5 des États les plus influents du Monde.

Du fait de la volonté du Général de Gaulle, notre pays possède l’arme nucléaire et une force de dissuasion nucléaire. Notre pays détient de ce fait un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. La France dispose aussi de 156 ambassades, de 17 représentations auprès d’organisations internationales et de 98 postes consulaires. Le nombre et la qualité de ses diplomates et de ses structures diplomatiques la placent au 4ème rang mondial. Par ailleurs, son passé colonial et la francophonie lui offre un potentiel d’influence considérable, à condition de l’utiliser à bon escient.

L’armée française, jusqu’aux dernières réductions d’effectifs et budgétaires, a démontré, tant sur le théâtre Afghan, qu’en Libye et au Mali, ses capacités opérationnelles et la valeur militaires qui animent ses officiers, ses sous-officiers et ses soldats. Tant par son budget que par ses capacités, elle se classait immédiatement derrière les États-Unis, la Chine et la Russie.

Sur le plan scientifique et technique, nos écoles d’ingénieurs sont parmi les meilleures du monde et contribuent à former une élite scientifique et technique d’excellence, même si les structures de la recherche publique et, jusqu’à une date récente l’absence d’autonomie des universités, ne lui permettant pas d’exprimer tout son potentiel.

Dans le domaine industriel et économique, la France garde une place de choix dans les industries stratégiques de l’espace, de l’aéronautique et du nucléaire et est un leader incontesté dans les industries du luxe, avec des sociétés comme LVMH et L’Oréal, et possède des atouts d’avenir dans les sciences de la vie. Ses frontières maritimes et ses poussières d’empire offrent à la France la deuxième plus grande zone économique exclusive du monde, avec 11 035 000 km² (juste derrière celle des États-Unis : 11 351 000 km² ; mais devant celle de l’Australie : 10 648 250 km²) qui constitue un atout exceptionnel pour le futur, à condition de se donner les moyens de la préserver et de l’exploiter.

Malheureusement, ce potentiel exceptionnel est gaspillé par une classe politique sans vision et sans courage.

La vision c’est la capacité à avoir un projet pour l’avenir qui soit partagé par une majorité de citoyens et par les corps intermédiaires. Elle doit être élaborée en prenant en compte les grandes dynamiques planétaires et internationales qui vont impacter ce potentiel d’influence.

Au plan géostratégique, le monde évolue vers un condominium sino-américain qui fonctionne suivant une dynamique d’adversaire-partenaire. Adversaire dans la course à la suprématie, partenaire pour empêcher un troisième acteur de venir perturber leur tête à tête. La conclusion qui s’impose est que la voix de la France ne pourra peser réellement dans les grandes affaires du monde et résoudre les crises et les conflits [1] qui pèsent sur notre sécurité et sur notre développement que dans le cadre d’une Europe politique et d’une alliance stratégique avec la Russie.

Au lieu d’assumer leurs responsabilités, nombreux sont ceux qui rejettent la faute sur l’Europe. Lurent Fabius et François Hollande, au lieu de s’appuyer sur l’avis et l’expertise de nos diplomates et de nos militaires sur la Syrie et de défendre nos intérêts, se laissent guider par l’émotion et le discours de BHL. Manque de vision de tous ceux qui se lancent dans une surenchère pour dénoncer le manque de démocratie en Russie mais se flattent de l’amitié des princes et des rois moyenâgeux du Golfe persique dont on sait le peu de cas qu’ils font des droits de la femme. Notre classe politique n’a de vision que bornée par les résultats du dernier sondage d’opinion et le souci de sa réélection. Bien peu entreprennent une réflexion sur les intérêts supérieurs de la France et la plupart ne s’en occupent qu’accessoirement.

Notre classe politique et, probablement nous avec elle, manquons aussi de courage politique.

Alors que tous les experts qui ne sont pas liés à une idéologie ou, par l’appartenance, à un parti politique s’accordent à dire que la plaie principale de la France est une dépense publique trop importante, elle-même générée par l’absence de réforme des structures territoriales (suppression du département) et de l’éducation nationale (ou seulement un enseignant sur deux est au contact des élèves), depuis vingt ans les politiques de droite et de gauche se sont bien gardés de prendre le problème à bras le corps. Même Nicolas Sarkozy, qui s’est attaché à supprimer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, a évité de s’y atteler. Tous, par peur de manifestations et de grèves, ont pratiqué l’échenillage dans le budget de tous les ministères au lieu de préserver les moyens de l’État régalien : la diplomatie, l’Armée et la Police. Il en résulte un affaiblissement constant du potentiel d’influence de la France et une dette qui va prochainement atteindre les 100% du PIB en 2014.

Autre exemple, alors que les États-Unis, La Grande-Bretagne et la Russie ne négocient pas avec les terroristes, nos hommes politiques font le contraire et sur le Tarmac de Villacoublay essaient de s’attribuer le mérite de leur libération, aidés en cela par une classe médiatique qui croit que l’émotion remplace l’information.

Il en est de même avec le principe de précaution qui s’est peu à peu imposé en Europe au cours de ces trente dernières années. Il témoigne d’un nouveau rapport à la science que l’on interroge désormais moins pour ses savoirs que pour ses doutes et d’un refus d’accepter les risques qui sont indissociablement liés à toute activité humaine. Notre classe politique a détourné ce principe pour en faire un principe d’abstention, supprimant ainsi la dialectique du risque et de l’enjeu consubstantiel au développement humain et à son corollaire, la responsabilité individuelle. L’exemple le plus éclatant est le gaz de schiste sur lequel on se refuse même à lancer une simple expérimentation d’extraction.

Manque de vision géopolitique et stratégique, manque de courage de notre classe politique et de nos élites qui ne jouent plus leur rôle qui est d’utiliser tout le potentiel de la France pour développer son influence et maximiser sa sécurité et son développement.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Résoudre le conflit israélo-palestinien que les Américains n’ont aucun intérêt à éteindre car le complexe militaro-industriel américain y trouve son meilleur débouché et possède une part de marché de l’ordre de 50 à 60% suivant les années mais qui est la source contemporaine du terrorisme qui menace surtout l’Europe et la Russie : seulement 2% des morts et blessés du fait du terrorisme ont eu lieu depuis 20 ans sur le sol américain, 11 septembre 2001 inclus ; lutter contre l’islam radical qui essaie de contaminer les 25 millions de musulmans qui vivent en Europe mais aussi les 25 autres millions dans la Fédération de Russie ; réguler les migrations de populations du Sud vers le Nord.


MALI

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Au Nord Mali, les forces françaises sont confrontées à des groupes islamistes dans un contexte politique où la France et le Président Ibrahim Boubacar Keïta sont soumis à la surenchère verbale des tenants d’une solution de force au Nord Mali.

Les accrochages qui ont lieu au Mali doivent être replacés dans leur contexte géopolitique et stratégique. Aucun responsable militaire français n’a jamais imaginé que l’action militaire française mettrait fin à la violence qui sévit au Nord Mali. En effet, les théoriciens militaires ont toujours distingué 4 phases dans une insurrection :

Phase 1 : la subversion avec des actions individuelles ou de petits groupes;

Phase 2 : la constitution de bandes armées (katibas) capables de mener des actions contre les forces armées ou des objectifs choisis et de les tenir quelques temps;

Phase 3 : la constitution d’un sanctuaire inviolable dans le pays où la rébellion installe son administration, ses camps d’entrainement, sa logistique;

Phase 4 : Le soulèvement général et la prise de la capitale.

La France est intervenue au moment de l’enclenchement de la 4ème phase par AQMI et le MUJAO. L’action militaire française a permis de renvoyer la rébellion islamique au niveau de la phase 1. Mais elle n’a pas éradiquée les causes de la rébellion qui sont de nature culturelle, religieuse et politique.

En effet, au Sahel, l’opposition a existé de tous temps entre les peuples nomades du Nord qui sont des guerriers et les populations sédentaires du Sud qui n’ont pas ces valeurs militaires dans leur culture. A cela s’est greffée l’islamisation des peuples du Nord avec les dérives extrémistes contemporaines propres à cette religion. La colonisation française a créé, par l’école, des élites intellectuelles dans les populations noires du Sud mais elle a eu peu de prise sur les peuples nomades qui sont restés, à de rares exceptions [1], repliés sur leur culture traditionnelle. A la décolonisation, le pouvoir politique et administratif est revenu naturellement aux lettrés alors que la force militaire, sur leur terrain, était toujours aux mains des nomades qui n’ont jamais accepté d’être administrés dans leurs régions par d’autres que par eux-mêmes. Toutes les crises au Tchad dans lesquelles la France a été impliquée depuis 1969 ont été fondées sur les mêmes causes. La stabilité du Tchad n’existe que depuis qu’un chef militaire issu du Nord, Idriss Deby, a pris le pouvoir à N’Djamena.

Tant que Bamako n’aura pas accepté que, dans le cadre de l’unité du Mali, les régions quasi désertiques allant de la frontière algérienne jusqu’au fleuve Niger disposent d’une autonomie administrative du même type que celle que Madrid a fini par consentir au peuple Basque, les islamistes disposeront d’un terreau favorable et le Nord Mali ne connaitra pas la Paix.

En effet, l’élection présidentielle n’a pas fait taire les surenchères politiques concernant la mise au pas du Nord [2]. Cela fait penser que cette solution de bon sens aura bien du mal à s’imposer et que le niveau de violence que l’on observe actuellement au Nord se maintiendra quelle que soit la montée en puissance de l’armée malienne.

La présence militaire française réduite permettra de maintenir entre les stades 1 et 2 la rébellion du Nord Mali attisée par les brigades islamiques revendiquant leur appartenance à la mouvance d’Al-Qaïda et de protéger le développement des sites miniers qui fourniront au gouvernement les moyens de financer sa sécurité et un certain développement économique.

Mais il ne faut pas espérer obtenir plus que cela tant qu’une solution politique ne sera pas trouvée avec les leaders du Nord.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Je pense à mon ami Mano Dayak, issu d’une tribu des ifoghas, disparu tragiquement dans un accident d’avion en décembre 1995. Mano m’avait raconté comment il a avait été obligé de suivre, à 10 ans, les cours de l’école française nomade qui lui avait fait, petit à petit, prendre gout aux études.

[2] Gao : des manifestants réclament le départ du gouverneur, des directeurs de la gendarmerie, police, santé et le DG de l’hôpital et mettent en garde la France.


Manifeste pour la sauvegarde de nos armées

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Ce manifeste pour la sauvegarde des armées a été rédigé par le cercle de réflexion « Les sentinelles » qui regroupe de manière informelle des officiers généraux et supérieurs des trois armées. Il a été adressé à certains parlementaires et organes de la presse nationale et régionale.

Le démantèlement de l’institution militaire arrive à son terme. Infiniment plus que l’actuelle disette budgétaire, les impératifs de l’Etat-providence et la volonté des «post modernes» d’en finir avec le « fracas des armes » ont été les abrasifs les plus puissants pour réduire, en moins d’un demi-siècle, l’armée française à l’état d’échantillon. La force militaire est passée, dans le silence et la dénégation, du statut d’institution régalienne majeure à celui d’une société de services que l’on rétribue à la tâche.

Le couronnement de cette efficace entreprise de démolition a été de placer la haute hiérarchie aux ordres d’une administration civile de défense qui prospère sans frein, au prétexte de recentrer les militaires sur leur cœur de métier. Le soldat, « ravalé à la fonction d’homme de peine de la République », est prié de verser son sang dans le silence et l’indifférence en se soumettant aux règles strictes d’un devoir d’Etat trop souvent déserté par ceux qui sont censés le faire mettre en œuvre et le faire respecter.

Ce désastre consommé ne peut plus être confiné sous l’éteignoir d’un « devoir de réserve », caution hypocrite à la disposition de tous les habiles pour esquiver dans le confort de la chose publique leurs responsabilités envers la Nation.

Des fautes multiples

C’est, en effet, une grande faute que de sacrifier le bras armé de la France au gré d’idéologies de rencontre et d’embarras financiers.

C’est une faute en regard du monde tel qu’il s’organise et dont chacun sait qu’il réservera de fâcheuses surprises. L’absence actuelle de menace militaire majeure n’est qu’un simple moment de l’Histoire. Son calme apparent ne doit pas masquer les reconfigurations géopolitiques qui marginaliseront les nations au moral défaillant.

C’est une faute vis-à-vis de la sécurité des Français de faire ainsi disparaître un pilier majeur de la capacité de résilience du pays face à d’éventuelles situations de chaos dont nul ne peut préjuger le lieu, l’heure et la nature. Pour y faire face, seule une force armée peut offrir les moyens suffisants servis par des hommes et des femmes structurés par les valeurs puissantes du devoir et de l’obligation morale.

C’est une faute d’éliminer l’une des institutions « fabriques de liens » dont la France a un urgent besoin face aux forces centrifuges qui y sont à l’œuvre, face aux fractures sociales et culturelles en voie de se produire.

Il est donc plus que temps de rétablir la puissance et l’efficacité d’une institution d’Etat « pour le dedans comme pour le dehors » et de se remettre à penser le destin national en termes de risques et de puissance stratégique. La France en a les moyens. Elle doit le faire sans l’attendre d’une Europe, puissance inexistante, ou d’une soumission transatlantique délétère voire de plus en plus illusoire.

Que rétablir et comment ?

Après des décennies de mesures irresponsables, une impulsion réparatrice est nécessaire pour raisonner et faire le choix des voies et moyens qui puissent rétablir une institution, désormais comateuse. Ces choix ne pourront pas faire l’économie d’un certain nombre de dispositions, dont l’abandon ou le travestissement ne sont plus acceptables.
Un budget décent doit permettre à nos soldats de disposer de l’entraînement et des équipements nécessaires, et au politique de s’engager sans le soutien déterminant des Etats-Unis, tout en évitant le stupide tout ou rien nucléaire.

Il faut pour servir les armes de la France des hommes et des femmes en nombre suffisant avec la répartition qui convient entre des professionnels en nombre suffisant et les citoyens en armes qui doivent revenir d’une manière ou d’une autre au centre de notre dispositif sécuritaire et identitaire. Rien d’efficace et de durable ne peut se faire sans des effectifs capables de marquer dans la durée, sur et hors du territoire national, la volonté et la détermination de la Nation.

Quel chef d’entreprise accepterait d’œuvrer alors que lui échappe le contrôle des moyens administratifs et techniques réputés nécessaires à son œuvre ? C’est pourtant ce qu’imposent aux chefs militaires de récentes réformes mises en œuvre au nom de la rationalité des coûts. Il faut donc revenir à une organisation des forces univoque qui subordonne au commandement les moyens de son action.

Enfin, une répartition équilibrée des responsabilités qu’autorise la Constitution est nécessaire entre l’exécutif et le Parlement, qui, par ailleurs, laisse au militaire le devoir d’exercer librement son conseil, tout en administrant et mettant en œuvre les forces autrement que par le canal d’une administration de défense d’autant plus intrusive qu’elle se sait irresponsable.
Voilà autant de mesures indispensables qui seront déclinées, point par point, dans des documents à venir et dont les signataires du présent document demanderont, avec détermination et constance, la réalisation pour le bien public.

Il est grand temps de rénover et de renouveler le contrat de confiance de la République avec ses soldats. S’il n’est pas trop tard, il devient urgent de lui redonner la vigueur indispensable sans qu’il soit besoin de recourir à des formes de représentation qui, bien qu’étrangères à notre culture militaire, pourraient s’avérer, un jour peut-être proche, le seul moyen pour nos soldats de se faire entendre.

Les sentinelles de l’Agora*

* Club de réflexion qui regroupe des officiers supérieurs et généraux des trois armées, de sensibilités diverses et membres de nombreuses associations et institutions de Défense.


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