Face aux risques des missiles sol-air libyens disparus des arsenaux de Kadhafi, quelles parades ?
La disparition en nombre de missiles sol-air dans les arsenaux de Kadhafi inquiète les responsables occidentaux. Alain Juppé aurait cité le chiffre de 10 000 systèmes sol-air. De son côté, le général Mohamed Adia, chargé de l’armement au sein du ministère de la Défense du Conseil national de transition (CNT), évalue à environ 5 000 le nombre de missiles SAM-7 qui sont toujours manquants dans les arsenaux libyens.
La porte-parole du département d’Etat américain, Mme Victoria Nuland, a indiqué vendredi 7 octobre que neuf équipes américano-libyennes travaillent actuellement en Libye pour sécuriser les dépôts d’armes et tenter de récupérer les armes pillées dans le sillage des soulèvements populaires dans ce pays. Elle a aussi fait état de la disparition d’importants lots de missiles sophistiqués parmi lesquels des missiles à tête chercheuse thermiques SA-24.
Quels sont les risques pour le transport aérien si ces disparitions se confirment ?
Pour répondre de façon réaliste à cette question, il faut limiter le risque aux missiles sol-air SAM-7 et SA-24 portatifs qui ont été livrés par les russes aux autorités libyennes parce qu’ils peuvent être exfiltrés facilement du territoire libyen puis être utilisés par des combattants non spécialement formés à cet effet et ne disposant pas des matériels et des compétences nécessaires pour assurer la maintenance électroniques de systèmes sophistiqués.
La menace du SA-24 apparaît au premier abord la plus grave, s’il se confirme qu’il ne s’agit pas uniquement de missiles de rechange sans leur système de lancement. La portée du SA-24 est, en effet, de l’ordre de 6000 mètres d’altitude alors que les dernières versions du SAM-7 ne dépassent pas les 3500 mètres d’altitude. Par ailleurs, le système d’autoguidage du SA-24 est beaucoup plus sophistiqué et bien plus difficile à décevoir. Heureusement cette menace est à nuancer. En effet, dès mars 2011, un haut responsable de la société russe « KBM Machine-building design bureau », tout en confirmant que son entreprise avait fourni aux forces gouvernementales libyennes des SA-24 Grinch, a précisé qu’ils étaient montés sur camions et ne pouvaient pas être utilisés en systèmes portatifs car cela nécessiterait des systèmes de mise à feu séparés qui n’ont pas été fournis à la Libye. S’il s’avère qu’un ou plusieurs camions équipés ont pu s’exfiltrer, cette menace sera à prendre en compte bien que ces systèmes seront plus facilement repérables et plus difficiles à maintenir en état de tir que des systèmes portables.
On saura probablement assez rapidement s’il faudra toujours craindre cette menace car leur nombre était limité à quelques dizaines, alors que perdurera longtemps la menace des SAM-7 qui étaient stockés par milliers.
La menace des SAM-7 pour les avions de transport et les parades envisageables
Sont d’ores et déjà exclus du champ de cette menace les avions de la compagnie aérienne israélienne El-Al, les avions des chefs d’Etat et tous les avions et hélicoptères de transport militaires qui sont équipés de contre-mesures.
Les versions les plus modernes de SAM-7 peuvent engager des avions volant jusqu’à 3500- 4000 mètres d’altitude ce qui exclut les avions commerciaux civils en transit qui volent à environ 10 000 mètres d’altitude. En revanche, ils constituent une menace à prendre en compte pour les avions décollant ou atterrissant dans les aéroports.
Quelles ont les parades utilisées avec succès dans les pays à risque comme en Irak ou en Afghanistan ?
La portée horizontale des SAM-7 étant de l’ordre de 4 km, il s’agit de définir un périmètre de sécurité de cet ordre de grandeur autour des aéroports menacés et de le surveiller par des moyens électroniques et des patrouilles. Mais cette protection est trop lourde à réaliser 24 heures sur 24. Il faut donc concentrer les arrivées et les départs sur les aéroports menacés dans une courte période de 2 ou 3 heures par jour. Les procédures d’approches doivent être aussi modifiées. La perte d’altitude depuis 4000 mètres s’effectue par une descente et une montée en spirale ou très raide et au-dessus de la zone sécurisée. Enfin, des dispositifs contre les autodirecteurs infra-rouge des SAM-7 peut être montés sur des avions civils que l’on spécialisera pour la desserte des aérodromes à risques. Le système le plus efficace et le moins susceptible de causer des dommages aux abords des aéroports est d’envoyer, sur l’autodirecteur du missile, un faisceau infrarouge plus puissant que la signature de l’avion à protéger. En effet les dispositifs à base de fusées ou de torchse risquent de causer des incendies dans les zones habitées qui généralement entourent les aéroports.
Si ces disparitions se confirment, c’est ce type de mesures qu’il va falloir envisager de mettre en place dans la bande sahélienne.
Libye :
malgré l’implication française,
la course aux contrats n’est pas gagnée
Nicolas Sarkozy et David Cameron se sont rendus en Libye ce jeudi, 15 Septembre 2011. L’après-Kadhafi a déjà commencé. Chaque pays occidental aiguise ses arguments en vue de la reconstruction économique du pays.
Le voyage réussi du Président Nicolas Sarkozy et du Premier ministre britannique David Cameron en Libye vise, bien entendu, à tirer les bénéfices politiques et économiques de la décision courageuse qu’ils ont su prendre d’intervenir à temps en Libye et de poursuivre cette intervention malgré les voix de tous les cassandres qui, trois mois à peine après le début de l’intervention, critiquaient déjà le risque d’enlisement.
La date de ce voyage, que les responsables de la sécurité trouvaient largement prématurée, s’explique par la tournée que le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan va entamer lundi prochain dans les pays du printemps arabe (Égypte, Tunisie et Libye). Les chefs des gouvernements français et britanniques ne pouvaient le laisser être le premier à fouler le sol libyen alors que la Turquie n’a cessé, durant les trois premiers mois de l’intervention, de trainer les pieds dans l’OTAN et de se poser en médiateur entre les insurgés et Kadhafi, faisant le pari que la rébellion n’arriverait pas à s’imposer au-delà de la cyrénaïque. Ce voyage de M. Erdogan s’inscrit aussi dans la stratégie du Premier ministre turc qui essaie de rétablir l’influence de l’empire ottoman sur le monde musulman en proposant un modèle de démocratie religieuse et qui se voit en leader naturel de la méditerranée du Sud et de l’Est, leadership que la diplomatie française revendique aussi. Le reversement d’alliance avec Israël et la tension qu’il entretien à propos de Gaza concourt aussi à cet objectif.
Sur le sol libyen, le Président Sarkozy a tenu à répondre à tous ceux qui n’ont vu dans la décision d’intervention des motivations économiques à odeur de pétrole. La France est intervenue parce que c’était juste et dans le seul but d’empêcher un dictateur de réprimer dans le sang une révolution naissante.
En effet, il est fort probable qu’en dehors du secteur stratégique de la Défense, les contrats qui seront attribués, y compris dans le secteur pétrolier, le seront « au mieux disant » comme c’est aujourd’hui le cas en Irak. Le jeu sera donc très ouvert pour participer à la reconstruction économique de la Libye et il ne faudra pas s’étonner de voir des sociétés, portant les couleurs de pays qui se sont abstenus d’aider les révoltés libyens, empocher d’importants contrats.
En revanche, il est aussi fort probable que la Libye fera appel à la France et à la Grande-Bretagne pour reconstruire, entrainer et équiper son armée et sa police. Les autorités libyennes choisiront des entreprises dont l’État français est un actionnaire de référence [1] pour plusieurs raisons.
Le coût n’a jamais été le seul facteur qui est pris en compte dans la décision de choisir un matériel d’armement. L’opinion des futurs cadres de l’armée libyenne qui ont pu mesurer l’efficacité de nos matériels pèsera dans ce choix. Pour les décideurs politiques libyens, la France est désormais un allié sur lequel on peut compter et s’équiper des matériels d’armement français sera de nature à conforter cette alliance.
Il est donc très important que les industriels d’armement français ne se présentent pas en ordre dispersé à Tripoli lorsque le moment sera venu. Il est aussi essentiel que l’État, qui est présent dans le capital de toutes ces sociétés d’armement, organise gère et soutienne ce mouvement afin que l’on ne revoie pas en Libye les « guéguerres » entre industriels français qui finalement profitent aux anglo-saxons comme cela s’est passé trop souvent dans le Golfe Persique.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Autres sources : Atlantico
[1] Dassault qui fabrique le rafale, EADS, BAE Systems, Finmeccanica qui composent le consortium Eurofighter, Eurocopter qui produit les Tigres et les Gazelles, EADS qui fournit les Hot et les Milan, GIAT industries qui fabrique les Leclerc et les véhicules blindés, etc.
Quels premiers enseignements peut-on tirer de la crise libyenne, alors que la fin du régime de Kadhafi est proche ?
La gestion de la crise libyenne a été un révélateur extrêmement riche d’enseignements géopolitiques.
Sur un plan politique
Les États-Unis d’Obama confrontés à une crise économique et financière et à des opérations de désengagement difficiles à gérer d’Irak (planifié pour fin 2011) et d’Afghanistan (planifié pour fin 2013) ont laissé le leadership des opérations militaires en Libye aux européens, alors que la coalition utilisait la structure de commandement militaire de l’Otan qu’ils se sont efforcés de diriger sans partage jusqu’à présent.
La crise a confirmé que l’Europe de la Défense n’existait pas. Comme l’a souligné Robert Gates [1] avec raison, seuls 6 pays européens sur 27 (Belgique, Danemark, France, Italie, Norvège et Royaume-Uni) ont participé aux frappes aériennes en Libye. Gates a attribué cette absence de soutien à une insuffisance de capacités militaires : «Franchement, bon nombre de ces alliés restent à l’écart, non pas parce qu’ils ne veulent pas participer, mais simplement parce qu’ils ne peuvent pas. Les moyens militaires ne sont tout simplement pas là», a déploré M. Gates.
Alors que les avancées économiques et financières sont, le plus souvent, le fait du couple franco-allemand, sur le plan militaire c’est l’alliance franco-britannique qui a été le moteur de cette intervention et ce sont les avions et hélicoptères de ces deux pays qui ont réalisé plus de 80% des missions.
La Turquie, qui initialement à tout fait pour freiner la dynamique franco-britannique et apparaître comme l’initiateur d’une solution de compromis en Libye entre le clan Kadhafi et le CNT, n’a pu imposer ses vues du fait du désengagement américain. Sa place dans l’OTAN doit être réexaminée dès lors qu’il apparaît aujourd’hui clairement que les dirigeants turcs ont réussi à détricoter progressivement le legs laïc d’Atatürk et mis en place une démocratie islamique, incompatible avec une intégration dans l’Europe dont, d’ailleurs, ils ne veulent plus.
L’existence d’un espace méditerranéen partageant les mêmes valeurs de démocratie, de développement économique et de règlement des différends par la négociation n’est plus une utopie mais devient un objectif soumis au règlement du conflit israélo-palestinien et à la question syrienne pour lesquels les solutions sont loin d’être évidentes et demanderont une implication accrue des européens.
Sur un plan militaire et opérationnel
La stratégie d’attrition [2] du potentiel militaire libyen planifié par l’OTAN a été l’élément déterminant du succès des insurgés.
Le rôle des forces spéciales infiltrées en Libye pour désigner les objectifs, la valeur opérationnelle des équipages, les règles d’engagement très strictes mises en place ont permis de réaliser cette destruction progressive du potentiel militaire de Kadhafi, avec des dégâts collatéraux très limités par rapport à ceux résultant des engagements américains en Irak et en Afghanistan.
Enfin, et c’est à mettre au crédit de l’ensemble des forces engagées et de la qualité des équipements mis en œuvre, 5 mois d’opérations quotidiennes ont été réalisées sans aucune perte du coté de nos forces, alors que plus de 2000 cibles militaires libyenne ont été détruites.
Sur un plan médiatique
Internet et les réseaux sociaux ont été des sources essentielles pour combattre la propagande du clan Kadhafi et ont permis de compenser le faible nombre d’envoyés spéciaux du côté insurgés sauf au cours de ces derniers jours.
Il faut rendre hommage aux envoyés spéciaux à Tripoli d’avoir toujours su garder de la distance par rapport aux opérations de relations publiques organisées par le régime.
Une fois de plus, il s’est avéré que les temps médiatique et politique et le temps militaire n’étaient pas les mêmes. Les grands médias nationaux ont trop souvent relayé, sans faire preuve d’esprit critique, les propos de leaders politiques en campagne électorale qui, au lieu de s’intéresser à la réalité de la chose militaire comme cela aurait dû être leur devoir de représentants du peuple, n’ont cessé de parler « d’enlisement libyen » et de prédire que la Libye serait le Vietnam ou l’Irak du Président français.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Déclaration du 10 juin 2011.
[2] Terme militaire pour désigner une stratégie de destruction progressive des moyens ennemis qui demande du temps.
Le succès de l’insurrection libyenne
appuyée par la Coalition est proche
…mais le sort de Kadhafi est loin d’être réglé.
Le bilan des objectifs militaires détruits en 4 mois par l’OTAN (15 avril-15 aout 2011) est considérable.
Il correspond probablement au deux tiers des matériels opérationnels des forces de Kadhafi : 200 chars, 500 véhicules transport de troupe armés et en partie blindés, 300 canons ou lance-roquettes multiples, 300 sites anti-aériens canons ou missiles, 500 dépôts de munitions ou de facilités logistiques, 100 postes de commandement et de contrôle [1].
Ce bilan permet de penser que Kadhafi ne dispose plus d’unités de combat organisées et capables de reprendre l’offensive, sauf de façon limitée à Tripoli.
Les prochaines opérations des insurgés et de l’OTAN se concentreront logiquement sur l’axe Misrata, Zlitan, Al-KHums de façon à faire peser la même menace sur l’Est de Tripoli que celle qui existe à partir des villes récemment libérées à l’Ouest à partir d’Az Zawiyah et au Sud à partir de Bir al-Ghanam et de Garyan. En outre, le volume des matériels détruits au Sud et à l’Ouest de Tripoli donne à penser que l’Etat-Major de Kadhafi a sous-estimé la menace berbère du djebel Nefousa car moins de forces y étaient positionnées comparé à celles qui barraient les routes venant de l’Est, ce qui explique en partie la plus rapide progression des insurgés du Djebel Nefousa.
La libération de la majeure partie de la Libye est donc proche. Cela ne veut pas dire que c’est la fin de Kadhafi car plusieurs scénarios sont envisageables.
Kadhafi résiste à Tripoli. Cette option est la moins probable car Tripoli compte beaucoup d’opposants et compte tenu de la proximité des forces insurgées, une partie de la population peut se soulever et faire basculer la situation très rapidement. Kadhafi sait qu’il peut être pris au piège ce qui serait pour lui l’assurance d’être jugé ou tué.
Kadhafi peut vouloir poursuivre la lutte avec l’appui de sa tribu et des terroristes de l’AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique) qui sont présents dans la région de Sebha, fief de la tribu de Guededfa dont il est issu. Les récents succès des insurgés ont pratiquement encerclé Tripoli mais un axe de fuite vers le Sud-Est par la route Tarhunah –Bani Waled semble pour l’instant ouvert. Elle devrait lui permettre, encore pour quelque temps, de rejoindre Sebha par la route.
Kadhafi quitte la Libye pour un exil africain. Ce scénario est à terme le plus probable mais il peut n’être joué que dans plusieurs mois car Kadhafi peut penser qu’il disposera à Sebha de meilleures cartes qu’à Tripoli pour négocier son départ ou le faire avec ou sans accord de la coalition.
En France, ce succès devra être mis au crédit du Président de la République. Grâce à sa décision courageuse et à l’action exemplaire de nos forces armées, la France retrouvera aux yeux des dirigeants arabes du Maroc à la Syrie son rôle de leader et de protecteur d’un espace méditerranéen démocratique dont les richesses devront à l’avenir profiter plus aux peuples qu’aux dictateurs.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Bilan obtenu en compilant les compte rendus quotidiens de l’OTAN.
Robert Gates
met les pieds dans le plat de l’OTAN
Et les commentateurs en tirent des conclusions erronées concernant les opérations en Libye
Le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, de George Bush et maintenu par Obama qui quitte ses fonctions à la fin de mois de juin. En guise de testament politique il a dit avec force, vendredi 10 juin, ce que les américains pensent de leurs alliés européens.
Il les a mis en garde contre « une alliance à deux vitesses », résultat du manque d’investissements militaires et de volonté politique.
Prenant en exemple le cas libyen, Gates a souligné avec raison que seulement 8 des 28 pays de l’OTAN - Belgique, Canada, Danemark, États-Unis, France, Italie, Norvège et Royaume-Uni - participent aux frappes aériennes en Libye. La moitié des États membres de l’Alliance atlantique n’apportent aucune contribution. Gates attribue cet absence de soutien à une insuffisance de capacités militaires : « Franchement, bon nombre de ces alliés restent à l’écart, non pas parce qu’ils ne veulent pas participer, mais simplement parce qu’ils ne peuvent pas. Les moyens militaires ne sont tout simplement pas là », a déploré M. Gates.
Il n’épargne pas pour autant ceux qui agissent : « onze semaines seulement après le début de l’opération, certains alliés commencent à manquer de munitions et exigent, une fois de plus, que les États-Unis compensent la différence ».
Cette vigoureuse mise en garde a conduit de nombreux commentateurs à faire plusieurs confusions qu’il importe de rectifier.
La première est sur la nature même de l’OTAN. L’OTAN n’est qu’une structure de commandement qui possède peu de moyens en propre. [1] C’est moins de 10 000 hommes et un budget de 2 Milliards de dollars. [2] En comparaison le budget militaire de la France est de 66 milliards de dollars. Ce sont les États membres de l’Alliance qui décident souverainement de leurs budgets militaires et qui mettent à disposition de l’OTAN des contingents plus ou moins importants, en fonction des opérations décidées au niveau du conseil de l’Atlantique Nord qui regroupe les représentants des chefs d’États membres de l’Alliance, sous la direction du secrétaire général de l’OTAN. Robert Gates a ainsi déploré que l’OTAN, « l’alliance militaire la plus puissante de l’histoire », qui peut revendiquer deux millions de personnes en uniforme, ait dû « lutter, parfois désespérément, (avec ses États membres) pour maintenir un déploiement de 25.000 à 45.000 soldats », en Afghanistan.
La seconde confusion a été d’en tirer comme conséquence que l’OTAN n’a pas les moyens d’une victoire en Libye, car elle n’a pas la capacité de durer. Cette conclusion hâtive fait fi des plusieurs faits importants.
Le premier fait est la décision prise par l’OTAN et annoncée récemment par son Secrétaire Général le norvégien Anders Fogh Rasmussen de prolonger de 90 jours la mission en Libye, tandis que le chef des opérations pour la Libye, le général canadien Charles Bouchard, a estimé cette semaine que la mission de l’OTAN pouvait être accomplie sans avoir recours à des troupes au sol.
Le second fait est d’ordre diplomatique. De plus en plus de pays ont reconnu ces derniers jours le Conseil national de transition (CNT) de Benghazi. Ils vont être probablement suivis dans les prochains jours par la Tunisie et l’Algérie où Alain Juppé s’est rendu cette semaine, ce qui terminera l’isolement géographique de Kadhafi et donc ses possibilités de ravitaillement terrestre.
Enfin, et c’est un fait indiscutable, le temps joue contre Kadhafi. Pourquoi ? Car plus le temps passe, plus ses moyens militaires subissent une attrition quotidienne importante. Si on en croit les communiqués de l’OTAN en 7 jours, du 9 au 15 juin, ce sont 21 chars, 10 véhicules de combat, 17 canons ou lance missile sol-sol et 18 lance missile ou canon anti-aérien qui ont été détruits. Plus le temps passe, plus les défections dans le camp de Kadhafi se multiplient. Plus le temps passe, plus les forces des insurgés se renforcent, s’organisent et acquièrent une expérience du combat. Les avancées de ces derniers jours en sont la preuve sur le terrain.
Il ne faut donc pas être sorti de Polytechnique pour comprendre que les jours de Kadhafi sont comptés, malgré la volonté farouche et la capacité de résistance de son clan.
La chute inéluctable de Kadhafi, qui interviendra probablement au cours de l’été, laissera néanmoins sans réponses les graves lacunes européennes en matière de Défense pointées du doigt par Robert Gates.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Essentiellement la Force aéroportée de détection lointaine de l’OTAN (NATO Airborne Early Warning and Control Force) de 3 000 personnes civils et militaires comprenant 17 AWACS Boeing E-3 Sentry et 3 Boeing 707, basés sur la base aérienne en Allemagne et la Heavy Airlift Wing (HAW) créée en 2009, pour le transport aérien stratégique qui dispose de trois McDonnell Douglas C-17 Globemaster III sur la base aérienne de Pápa, en Hongrie.
[2] 6 pays financent à 80% ce budget (chiffres de 2007) approximativement : États-Unis 26%, Allemagne 20%, France 13%, Royaume Uni 11%, Italie 8%.
OTAN en Libye
La stratégie d’attrition du potentiel libyen
Bilan entre le 15 avril et le 27 Mai
Conscient que l’on ne gagne pas une guerre avec de seules frappes aériennes, la stratégie de l’OTAN est révélée par le bilan des cibles visées par ses frappes. En effet, en compilant les communiqués diffusés quotidiennement par l’OTAN entre le 15 avril et le 27 mai et publiés sur son site [1], on constate que sur 839 tirs effectués, les dépôts de munitions ont été visés 315 fois et les postes de commandement et de contrôle 60 fois, essentiellement à Tripoli (26) et à Sirte (17).
Quant au potentiel de combat libyen, 73 chars et 71 canons ou lance-roquettes ont été détruits dont la moitié à Misratah (respectivement 29 et 28), à Zintan (13 et 13) et à Brega (10 et 13).

Ainsi il apparaît clairement que l’OTAN a choisi de priver les forces du Colonel Kadhafi de munitions et de moyen de commandement et ne s’est attaqué aux forces de combat (blindés et lance-roquettes multiples ou canons), objectifs très fugitifs, que lorsque la situation sur le terrain l’exigeait comme à Misratah et à Zintan, où se trouvait le deuxième échelon des forces libyennes, et à Brega pour protéger la ville de Aydabiya.
La Libye étant soumise à un blocus maritime et à un embargo militaire, dès que les insurgés, entrainés et armés, reprendront l’offensive, ils ne trouveront plus, face à eux, des forces capables de mener des combats de haute intensité, faute de munitions.
Cette stratégie a aussi l’avantage de limiter les pertes de la population civile, les dépôts de munitions se trouvant dans des endroits relativement isolés et de minimiser les risques de méprises entre amis et ennemis.
La crise libyenne
révélatrice du besoin d’une Europe puissante

Pour comprendre ce que révèle la crise libyenne il faut, en effet, la replacer dans son contexte géopolitique et géostratégique.
Pour les États-Unis, la Turquie est « le pivot stratégique » qui doit empêcher la création de l’Eurasie. Comme l’écrit Zbigniew Brezinski [1] : « l’Eurasie [2] demeure le seul théâtre sur lequel un rival potentiel de l’Amérique pourrait éventuellement apparaître ». C’est pourquoi les américains se sont mobilisés pour maintenir l’OTAN après l’effondrement de l’URSS et de la puissance russe. Ils jouent de leur influence pour faire coïncider les limites de l’Union Européenne et celles de l’organisation militaire. En réussissant à introduire la Turquie dans l’UE, ils briseraient son unité religieuse et culturelle et interdiraient une alliance stratégique avec la Russie [3] orthodoxe, rival historique de la Turquie.
Les États-Unis sont en effet une démocratie dans laquelle l’État et la religion sont intimement liés. Obama a prêté serment sur la Bible [4]. C’est aussi pour cette raison qu’ils voient dans la démocratie islamique turque un modèle pour les autres pays du Proche et du Moyen-Orient. A contrario, la séparation de l’église et de l’État est une conquête de la République française. Aussi, l’adieu à Mustapha Kemal que constitue aujourd’hui le pouvoir sans partage de l’AKP [4] en Turquie nous inquiète.
La crise libyenne est, à ce titre, extrêmement intéressante car elle montre que les intérêts de l’Europe ne coïncident pas toujours avec les intérêts turcs et américains.
La France et la Grande-Bretagne ont été les moteurs de cette intervention. Les États-Unis, influencés par les Turcs, ont trainé les pieds avant de s’engager puis se sont mis rapidement en retrait, essayant de ménager la chèvre et le chou.
La France souhaitait initialement à juste raison que la direction militaire et politique des opérations soit réalisée par un État-Major « ad hoc », distinct de l’OTAN, parce que pour le Monde arabe OTAN = États-Unis = intervention pour s’approprier le pétrole arabe.
Sous la pression de certains pays et en particulier de l’Italie de Berlusconi et de la Turquie, puis de la Grande-Bretagne, la France a dû se résoudre à abandonner son idée initiale. Le ministre turc de la Défense Vecdi Gönül a ainsi déclaré, le 21 mars : « Il nous est difficile de comprendre le fait que la France se soit trop mise en avant dans ces opérations ».
Depuis, la machine OTAN est soumise à des pressions contradictoires qui nuisent à son efficacité. Les Turcs ne veulent pas d’un succès total des insurgés car ils souhaitent s’imposer comme les médiateurs entre Tripoli et Benghazi et ainsi apparaître comme le leader naturel des pays islamiques; les américains temporisent entre les pressions françaises et turques.
Plus que jamais la nécessité d’européaniser l’OTAN s’impose en obtenant un retrait progressif des américains et des turcs de l’organisation militaire.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Le grand échiquier, Bayard éditions, Paris 1997, page 61.
[2] D’abord l’Europe et la Russie.
[3] « La Russie et l’ancien Empire Ottoman se sont fait directement ou dans le cadre d’une coalition 12 fois la guerre soit un total de 60 ans » - Russie, Alliance vitale, Choiseul 2011, page 101.
[4] « Le président élu Obama est profondément honoré que la Bibliothèque du Congrès ait mis à disposition la Bible de Lincoln pour qu’elle soit utilisée lors de sa prestation de serment », a indiqué dans un communiqué Emmett Beliveau, directeur exécutif du Comité pour l’investiture présidentielle. AFP, 23 décembre 2008.
[5] Parti de la justice et du développement.
Les insurgés libyens prévoient une élection présidentielle six mois après le départ de Kadhafi

L’un des leaders du Conseil national de transition (CNT) libyen a détaillé devant le Groupe de contact pour la Libye la « feuille de route » politique des insurgés libyens, qui prévoit une élection présidentielle six mois après le départ du colonel Mouammar Kadhafi.
Mahmoud JIBRIL – CNT, a expliqué devant la presse étrangère à Rome que la « feuille de route » était une réponse du Conseil «aux interrogations venant de différentes capitales sur le sort de la Libye si le régime Kadhafi tombait demain». «C’est une inquiétude légitime : la Libye est un grand pays stratégique géographiquement, une porte entre l’Afrique et l’Europe, un lien entre l’est et l’ouest, et économiquement à cause de ses réserves pétrolières importantes pour l’Occident en général », a-t-il dit.
Le Groupe de contact se réunissait pour la deuxième fois depuis sa création en mars à Londres, avec des délégations de 22 pays, six organisations internationales dont l’ONU, l’OTAN et l’Union européenne, et autant d’organismes observateurs.
Congrès national
Selon M. JIBRIL, la première étape serait la mise en place d’un Congrès national pour établir une nouvelle Constitution pour la Libye. Elle interviendrait seulement 45 jours après que le colonel Kadhafi eut quitté le pouvoir. Ensuite seraient organisés un référendum pour approuver la Constitution et des élections parlementaires dans un délai de quatre mois. Deux mois plus tard, il y aurait une élection présidentielle, selon M. JIBRIL.
Le gouvernement qui superviserait l’ensemble du processus serait formé de membres du CNT mais aussi de technocrates du régime Kadhafi, de militaires de haut rang, d’officiers des services du renseignement et d’un juge. Dans ses conclusions, le Groupe de contact a félicité le CNT pour l’établissement de cette « feuille de route », la qualifiant d’ »importante contribution pour le processus de transition.
Le Groupe de contact « soutient pleinement un dialogue national libyen inclusif (englobant toutes les parties intéressées, ndlr) pour aboutir à une réconciliation et à une reconstruction du pays », ont dit les participants dans le document final de la réunion.