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IE : Méconnaissance

Alors que le concept d’intelligence économique (IE) navigue en France entre plusieurs écoles, le grand public, lui, y voit toujours une activité à la limite de la légalité, encouragé dans sa conviction par les médias. Après que l’État a œuvré pour faire connaître l’intelligence économique, via la nomination d’un Haut responsable auprès du Premier ministre, via l’action des préfets, des régions, des chambres de commerce et de l’industrie, un marché privé de l’intelligence économique commence seulement à émerger.

Le savoir-faire de ces cabinets en matière de traitement de l’information, leur réseau autour du monde et, pour certains, leur capacité d’investigation, commencent à susciter l’attention des entreprises. Mais le terme d’intelligence économique englobe beaucoup de prestations, encore peu connues des PME. Les efforts de clarification de l’offre doivent se multiplier. Le jeu en vaut la chandelle.

Dans une économie mondialisée, les sociétés françaises, notamment les PME, doivent rattraper leur retard face à des entreprises étrangères rodées à l’intelligence économique.

Les cabinets d’intelligence économique proposent plus que de la veille. Mais les PME ne le savent pas encore

De la veille au conseil en stratégie, en passant par la protection du capital immatériel, l’intelligence économique à la française est multifacette. Pour Jean-Bernard PINATEL, président de la Fédération des Professionnels de l’Intelligence Économique (FÉPIE), elle a deux grandes orientations : d’une part formaliser une information qui n’existe pas ou du moins qui n’est pas structurée. Et ce pour aboutir à des décisions ou des conseils à la décision pour l’entreprise à tous les niveaux : réglementaire, juridique, marketing… Et d’autre part, protéger le patrimoine immatériel des entreprises (brevets, technologies…). Jean-Bernard PINATEL cite le cas d’un laboratoire français qui s’apprêtait à sortir un nouveau produit et qui craignait qu’un concurrent américain ne sorte le même médicament au même moment. Le consultant en IE sollicité a recherché dans quelle usine du concurrent cette classe thérapeutique était fabriquée. Il a ensuite épluché la presse locale et trouvé un discours du directeur de l’usine prononcé deux ans plus tôt qui faisait état d’un recrutement de 150 personnes afin de produire un nouveau médicament. Sur un autre support, il s’est aperçu que le patron était revenu sur cette annonce, prévenant que le produit ne sortirait pas tout de suite. Par ailleurs, des experts du secteur laissaient entendre que les examens réalisés par la FDA (Food And Drug Administration) n’étaient pas concluants. Le consultant en a ainsi déduit que le concurrent avait probablement cumulé deux ans de retard sur la production de ce médicament. “C’est cela formaliser une information”, explique Jean-Bernard PINATEL. C’est le rapport Martre de 1994 qui a impulsé la réflexion sur l’importance du traitement de l’information, “car il existait un véritable déséquilibre de moyens des entreprises françaises dans les affrontements économiques”, explique Benoît Mercier, chef de projet chez Geos Business Intelligence. Le concept a encore sommeillé quelques années avant de ressortir avec le rapport du député du Tarn Bernard Carayon en 2003. Il a débouché sur la création du poste de Haut responsable à l’intelligence économique auprès du Premier ministre, occupé par Alain Juillet. Sa mission : prêcher l’IE auprès de nos entreprises stratégiques et sensibiliser toutes les autres. Aujourd’hui le retard est en partie rattrapé. L’action des pouvoirs publics ayant porté ses fruits, un boulevard s’est ouvert pour le développement d’un marché privé de l’IE. Ont émergé un certain nombre de cabinets d’IE, appelés aussi “officines”. Aux entreprises de trouver la bonne. En France, le secteur est maintenant structuré autour de quelques gros cabinets, “mais on estime que nos vrais concurrents, et aussi parce que nous sommes sur des problématiques internationales, sont les cabinets anglo-saxons”, indique Benoît Mercier. Il n’existe pas plus de 5 cabinets de taille critique : Geos, CEIS, l’Adit, Risk&Co, Control Risks ou Kroll.

L’intervention des cabinets privés

Récolter de l’information sur la concurrence est en principe une mission remplie par les entreprises en interne. “Toutes les grosses sociétés ont maintenant des services de veille, souligne Bernard Lage, gérant de Geos Business Intelligence. Elles ont parfois des observateurs dans des filiales qui font remonter l’information.” Elles intègrent aussi doucement les principes du management de l’information. Mais il leur est difficile de faire face à l’explosion de l’information et des médias qui la diffusent. Peu de personnes sont formées, et elles n’ont pas les outils ou même le temps pour la traiter. Pour Christian Harbulot, directeur de l’Ecole de guerre économique (EGE) qui propose un troisième cycle en stratégie d’intelligence économique, “les cabinets privés représentent un marché totalement complémentaire du management de l’information que les entreprises doivent mettre en place en interne”. Les sociétés d’IE sont des prestataires extérieurs qui font partie de ce que Christian Harbulot nomme “le marché privé de l’information”, utile aux entreprises pour des prestations qu’elles souhaitent externaliser, pour des raisons financières ou parfois stratégiques. “Les PDG peuvent faire appel à nous sur un accompagnement stratégique dans la plus grande confidentialité”, indique-t-on chez Geos. Ils ne veulent pas que tous les collaborateurs du groupe soient au courant d’une démarche de veille spécifique, qui va leur permettre de faire des choix stratégiques sur leur marché. Bernard Lage ajoute d’ailleurs que “presque tous les contrats contiennent des clauses de confidentialité”. Les cabinets ont connaissance d’informations stratégiques concernant leurs clients et éloignent le risque de conflit d’intérêt à coups de code de conduite. Pour aider les entreprises, ils cultivent un réseau très utile sur un marché mondialisé. “En matière d’approche des pays étrangers, nous avons le plus grand mal en France à réformer la culture de l’expatrié ; des cadres que l’on envoie à l’étranger et qui tournent tous les trois ans en changeant de poste et de pays”, analyse Christian Harbulot. Or, pour créer un réseau d’influence durable notamment dans les pays émergents, il faut des structures permanentes sur place avec des individus qui connaissent parfaitement le pays et entretiennent cette connaissance. Il faut du temps pour monter un tel réseau. “Les entreprises ont donc besoin de structures qui ont décidé de vendre ce business-là”, observe le directeur de l’EGE. Des prestations facturées au temps passé et au niveau d’expertise et de technicité nécessité par la demande. Autre force des cabinets privés, ils peuvent activer leur réseau très rapidement. Car le besoin d’information des entreprises peut être contenu dans un temps assez court “et c’est pour ça qu’elles font appel à nous, souligne Benoît Mercier. Nous sommes capables de solliciter en très peu de temps une équipe d’experts, d’investigateurs et de spécialistes de la zone géographique. L’entreprise n’a pas les moyens et le réseau suffisants”. Les grands cabinets disposent de cellules internes d’analystes. “Dans notre cabinet travaillent des philosophes, des psychologues, des financiers, des militaires, d’anciens journalistes…”, explique Bechir Mana, responsable du bureau de Paris du cabinet Kroll. Kroll et Geos ont des bureaux dans des pays étrangers et cultivent un réseau de correspondants et d’experts dans le monde entier, qui peuvent trouver là une forte rémunération. Un réseau qui sera validé, hiérarchisé avec l’expérience et qui est régulièrement renouvelé. Christian Harbulot souligne enfin que “l’utilité d’un cabinet d’IE est de regarder dans des directions que l’entreprise n’a pas l’habitude d’explorer ou ne cherche même pas à observer”.

L’anticipation des risques

Les cabinets privés analysent et collectent l’information pour faire de l’intelligence concurrentielle. Il s’agit de savoir comment va se positionner un concurrent ou quelle tactique il va adopter sur tel produit. Les gros cabinets font aussi de l’intelligence des marchés et de l’aide à la fusion-acquisition. Pourtant, sur ce dernier point, les grandes entreprises s’entourent déjà d’avocats, de banquiers d’affaires, d’experts- comptables pour mener les “due diligences”. “Ce sont les cabinets d’avocats ou les banques d’affaires qui font appel à nous ou à des agents de recherche privés [ndlr : les détectives privés] pour des investigations qu’ils ne peuvent réaliser par eux-mêmes”, explique Benoît Mercier. Geos intervient plus sous l’angle de la réputation pour déterminer s’il y a un risque à traiter avec la cible ou le partenaire. Le cabinet recherche les problèmes que l’entreprise a pu rencontrer par le passé, les business qui ont réussi, les facteurs clés de succès ou les échecs. Il étudie le niveau du management en place, épluche les médias pour voir ce qui a été écrit sur la société ou ses dirigeants, cartographie son réseau. “Dans les pays à risque, explique Benoît Mercier, nous regardons si les dirigeants de l’entreprise cible ou du partenaire sont en relation d’affaires avec d’autres entités qui présenteraient un risque pour l’entreprise.” L’objectif des cabinets est de fournir un maximum d’informations sur la cible pour que le client sache s’il prend un risque. Des activités que Geos exerce essentiellement à l’international.

La notion d’agent de recherche privé

En 2003, une loi est intervenue pour réglementer la profession d’agent de recherche privé et a été étendue aux sociétés d’intelligence économique. Elle faisait obligation aux sociétés qui font de la recherche sur des tiers d’être agent de recherche privé. Mais le texte d’application qui concernait les cabinets d’intelligence économique n’a finalement pas été promulgué. Pourtant Geos en a fait un axe stratégique. “Nous avons voulu développer la partie qui nous sert à accompagner nos clients dans leurs contentieux, indique Benoît Mercier, et aujourd’hui cela représente 20 % de l’activité du cabinet. Beaucoup de grosses PME, qui ont des implantations à l’étranger, font appel à nous.” Tous les chefs de projet de la société sont donc agents de recherche privés, et les activités d’investigation sont mises à profit dans la lutte contre la fraude, la contrefaçon et la lutte contre la concurrence déloyale. Les rapports d’enquête — avec preuves à l’appui après avoir remonté une filière de contrefaçon par exemple — nourriront le dossier des avocats de l’entreprise, pour demander l’ouverture d’une information. D’autres cabinets n’ont pas réagi face à la loi de 2003, espérant trouver d’autres voies plus souples leur permettant d’exercer. Cela dit, ils peuvent quand même proposer de l’aide aux contentieux, “mais leurs rapports n’auront pas la même force devant un juge”, précise Bernard Lage.

Au croisement de plusieurs métiers

Les gros cabinets ont une éthique, font de la veille, cultivent un réseau, sont agents privés de recherche dans le strict respect de la législation. Mais les contours de la profession ne font pas l’unanimité. Jean-Bernard PINATEL, président de la FÉPIE, distingue le travail d’intelligence économique et celui des agents privés de recherche. “L’APR cherche une information qui existe. Nous, nous formalisons une information qui n’existe pas ou en tout cas que je ne peux pas acquérir telle quelle”, explique-t-il. Et le mélange des genres n’est pas obligatoire, puisque les cabinets d’intelligence économique peuvent sous-traiter ce travail. “Une autre partie qui ne nous semble pas intégrer l’intelligence économique, poursuit le directeur de la FÉPIE, c’est l’influence, autrement dit le lobbying et la communication. En revanche, l’intelligence économique a la capacité d’établir une cartographie des réseaux qui peut intervenir en amont du processus d’influence.” L’intelligence économique rend plus poreuses les frontières entre plusieurs métiers. Comme le souligne Bechir Mana, responsable du bureau de Paris du cabinet Kroll, “tout le monde fait de l’intelligence économique et tout le monde doit se préoccuper d’en faire”. Du coup, les cabinets d’IE n’ont pas le monopole et les avocats, les cabinets d’audit, les sociétés de conseil en stratégie peuvent aussi faire de l’intelligence économique. Ce qui fait dire à Bernard Carayon, député du Tarn et auteur de deux rapports sur l’intelligence économique, qu’il n’existe pas de marché. “Nul besoin d’utiliser cette expression pour parler du marché et des métiers de la veille. Qu’elle soit technique, juridique ou financière, la veille concurrentielle existe depuis la nuit des temps”, argumente le député. Il défend, pour sa part, une politique publique d’intelligence économique destinée aux seules entreprises stratégiques. “Défense, technologies de l’information et de la communication, marché de l’énergie, de la santé, aéronautique et marché du spatial. Partout dans le monde, ces secteurs font l’objet de dispositifs particuliers des États, particulièrement aux États-Unis.” Pour trouver leur place, les cabinets d’intelligence économique doivent aussi se défaire de la confusion embarrassante qui règne entre eux et des sociétés en marge de la légalité, qui prétendent faire de l’intelligence économique. L’actualité y a encore fait écho lorsque à la fin du mois de mars, EDF s’est trouvé au cœur d’une affaire d’espionnage électronique à l’encontre de l’ONG Greenpeace. L’énergéticien aurait, par l’intermédiaire d’une société de veille, piraté l’ordinateur d’un ancien responsable de Greenpeace.

Le bon grain de l’ivraie

Face à l’éclosion des cabinets privés, le Haut responsable à l’intelligence économique, Alain Juillet, a souhaité que la profession s’organise. Il a poussé les professionnels à créer une fédération. “La réglementation de la profession est une tendance générale qui n’est par propre à la France et, de notre point de vue, c’est une bonne chose”, juge Bechir Mana. La Fédération des professionnels de l’intelligence économique a été créée à la fin de l’année 2006, avec pour objectif de structurer la profession autour de bonnes pratiques et de certifier les compétences des cabinets d’intelligence économique. Le profil de ses membres est assez divers. Il y a des cabinets comme Kroll et Geos et également les branches d’intelligence économique de groupes d’assurances ou de banques ; elle regroupe donc plusieurs métiers. Sur son site Internet, on peut lire qu’ “en 2008, les métiers de chargé de veille, d’analyse et de consultant en IE commencent à être suffisamment définis pour qu’une certification soit mise en place”. La fédération est partie d’une certification européenne déjà existante et qui s’adresse aux documentalistes. “Nous nous sommes appuyés sur ce travail pour mettre en place la certification des consultants en intelligence économique et stratégique et cinq adhérents de la FÉPIE sont aujourd’hui examinateurs des personnes qui souhaitent se faire certifier”, explique son président, Jean-Bernard PINATEL. La fédération essaye par ailleurs de faire évoluer les documentalistes vers le métier de chargé de veille, pour lequel “ils ne doivent pas seulement transmettre les documents demandés, mais doivent être capables de faire un premier tri pour extraire ce qui intéresse spécifiquement l’utilisateur”, précise-t-il. “Jusque-là c’était un peu anarchique”, concède Bernard Lage de Geos. Et Benoît Mercier de poursuivre : “Nous souhaitons qu’il n’y ait pas de petites structures éparpillées qui s’accolent le terme d’intelligence économique, qui feraient tout et n’importe quoi et que l’on retrouverait dans les médias sur des affaires qui ne sont pas de l’intelligence économique. On parlera plutôt d’activités qui franchissent la barrière de la légalité, faisant du tort à l’image de notre activité. Et cela peut aussi faire du mal aux sociétés clientes de ces officines.” Pour Jean-Bernard PINATEL, la certification de la profession est la meilleure garantie contre les dérives.

Législation à la peine

La fédération est, depuis, reconnue comme un interlocuteur des pouvoirs publics qui tentent de légiférer sur la profession depuis la loi de 2003. Déjà à cette époque, la partie qui concernait l’intelligence économique n’a pas été suivie de décret d’application. Au début de l’année, le ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie a renouvelé son souhait d’encadrer juridiquement le secteur. Un nouveau projet de loi envisageait un agrément par l’Etat pour les officines d’intelligence économique. Mais un tel projet fait face à quelques difficultés. Il n’est pas aisé de légiférer lorsque les contours du sujet sur lequel on légifère ne sont pas bien délimités et lorsque l’intelligence économique est pratiquée non seulement par les officines mais par des cabinets d’avocats, les entreprises, les chambres de commerce et de l’industrie… Depuis, l’hypothèse gouvernementale semble s’éloigner au profit d’un agrément donné par une commission nationale dont la FÉPIE ferait partie. La fédération avait d’ailleurs déjà entamé des démarches pour professionnaliser le métier. “Nous préparons un registre national des professionnels qui adhèrent à la FÉPIE après un processus contraignant d’enquête sur les pratiques du candidat. Au moindre doute le dossier est recalé par notre commission d’admission.” Les adhérents doivent se conformer à une éthique et respecter la loi même quand il s’agit de collecter de l’information difficilement accessible. “Notre travail est fait en conformité avec les lois des pays dans lesquels nous opérons”, précise Bechir Mana. Mais certains “n’ont pas envie de signer”, avoue le président de la FÉPIE.

Fonction – La protection du patrimoine

Jean-Bernard PINATEL, le président de la FÉPIE, range dans l’intelligence économique la protection du patrimoine immatériel : les savoirs, les inventions, les idées des entreprises. Des informations protégées par le copyright ou un dépôt de brevet. Mais il semble que les entreprises françaises, sauf exception bien entendu, n’ont pas l’habitude de protéger ce patrimoine, alors que 60 % de la valeur d’une entreprise serait d’ordre immatériel. Le processus de dépôt de brevet est en effet cher et long : l’examen de brevetabilité auprès des instances de propriété intellectuelle peut durer cinq ans. “Il faut d’abord accoucher les idées de l’inventeur”, explique Axel Casalonga qui a développé, au sein du cabinet d’avocats éponyme, une expertise de conseil en propriété industrielle. Car souvent l’inventeur ne sait pas quoi protéger. “Nous devons déterminer l’invention et la formuler clairement pour rédiger le brevet.” Ce travail fait, l’expert en propriété industrielle revêt alors sa robe d’avocat pour la phase de discussion avec les différents offices de propriété industrielle français, européens ou autres, selon les marchés visés. “Nous défendons la portée la plus large pour la protection de l’invention”, souligne Axel Casalonga. L’argumentaire est technique et la procédure écrite. En face, les examinateurs tentent de limiter au maximum la portée de l’invention pour circonscrire le monopole donné à l’inventeur. Les entreprises qui ont développé la culture du brevet ont pris l’habitude de surveiller ceux des autres. Le cabinet Casalonga réalise aussi des prestations de veille des brevets détenus ou déposés par les concurrents de leurs clients, en observant les bases de données des brevets. Une démarche qui semble bien entrer dans le domaine de l’intelligence économique.

Par Nelly JONES

Date de publication : 21 mai 2009

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