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Le bouclier antimissile : une réponse inappropriée à une menace inexistante

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Article cité en référence sur : France Culture

Après le scandale des armes de destruction massives de Saddam Hussein, les Américains et l’OTAN essaient de persuader les Européens de la nécessité de déployer un bouclier anti-missiles face à une menace iranienne inexistante, pour le plus grand bénéfice de l’industrie d’armement des États-Unis.

Le Figaro, sous la plume avisée d’Isabelle Lasserre, titrait dans son édition du 22 mai, OTAN : unité de façade autour du bouclier anti-missile. Comment pourrait-il en être autrement face à une menace inexistante et si, un jour, elle devait exister, face à une réponse inappropriée ?

Une réponse inappropriée ?

L’interception de missiles balistiques d’une portée de 2000 km, comme celle du missile iranien Sejil2, est très difficilement réalisable car, entre le moment où le tir est décelé et la phase d’impact, on ne dispose que de 15 à 20 minutes pour prendre une décision, lancer un missile anti-missile et espérer toucher une cible qui fonce vers la terre à une vitesse de 4 à 6km par seconde.

Pour qu’un bouclier anti-missile soit efficace, il devrait être capable d’arrêter à coup sûr un missile équipé d’une tête nucléaire. Cela implique un système en alerte 24 sur 24, 7 jours sur 7, un processus de décision quasi-automatique et surtout une capacité démontrée d’interception de 100%. En effet, on ne peut pas accepter le risque qu’un missile équipé d’une tête nucléaire atteigne son objectif. Or il n’existe aucune preuve qu’un taux d’interception voisin de 100% soit réalisable.

C’est pour cette raison que tous les théoriciens de l’arme nucléaire ont bâti une stratégie basée sur la dissuasion nucléaire : signifier à tout agresseur potentiel qu’une attaque qui mettrait en cause nos intérêts vitaux entrainerait automatiquement des représailles nucléaires massives sur ses villes.

La stratégie de dissuasion durant la guerre froide a montré son efficacité puisqu’aucun affrontement majeur direct n’a eu lieu entre deux puissances nucléaires.

Une menace inexistante ?

Pour les experts militaires, une menace résulte de l’existence d’un potentiel (des armes, des forces), avec une balance des forces déséquilibrée au profit de l’adversaire (la différence des budgets militaires constituant un indicateur) et aussi une probabilité d’utilisation offensive non nulle, incarnée par une doctrine d’emploi résolument offensive et un système politique autocratique.

Comment se situe l’Iran en termes de potentiel militaire. Son budget militaire est de l’ordre de 10 milliards de $ (constants 2010) [1] et représente moins de 3% de son PIB. Il est inférieur à celui d’Israël (15 milliards de $). Comparons-le avec celui des pays que l’Iran est censé menacer : les 5 plus grands pays européens dépensent pour leur défense 20 fois plus que Téhéran. Les États-Unis, membre de l’Alliance Atlantique et de l’OTAN, 70 fois plus. Ce déséquilibre des potentiels rend dérisoire la menace iranienne.

De plus, ce n’est pas parce que l’Iran va disposer de missiles Sejil2 portant à 2000 km que ses dirigeants risquer de les utiliser offensivement. En effet, peut-on raisonnablement imaginer une seconde que les dirigeants iraniens prennent l’initiative (en première frappe) d’envoyer un missile nucléaire sur un pays membre de l’Alliance atlantique au risque de subir des représailles massives qui détruiraient leur pays et leur pouvoir ?

En réalité, la stratégie de défense de l’Iran est comparable à celle que le Général de Gaulle a bâtie, pour la France, inspirée par les théoriciens de l’arme nucléaire que furent les généraux Gallois, Poirier et Beaufre : une stratégie du faible au fort. La France s’est dotée, dans les années 60, d’un potentiel de représailles nucléaires qui rendait le coût qu’un agresseur devrait accepter de payer pour mettre en cause nos intérêts vitaux, supérieur à l’enjeu qu’il pourrait retirer de son agression. C’est ce que l’Iran, soumis aux menaces américaines et israéliennes, s’essaye à faire.

Enfin, contrairement à ce que laissent supposer ceux qui mettent en avant les diatribes du Président Ahmadinejad contre « l’État sioniste » pour dénoncer la menace iranienne, le pouvoir en Iran est partagé entre le Président et le Guide suprême, et celui d’Ahmadinejad vient d’être très affaibli par les élections législatives du 2 mars 2012. Bien plus, ce n’est pas lui qui détiendrait, si elles existaient, les clés d’un armement nucléaire.

En effet, le camp du Guide suprême de la Révolution iranienne Ali Khamenei a effectivement remporté plus de 75% des sièges au parlement. Beaucoup des membres du parti d’Ahmadinejad n’ont pas été élus, y compris sa propre sœur. Les partisans d’Ali Khamenei se sont, à l’inverse, renforcés et le pouvoir du Guide suprême s’est encore consolidé. Durant la campagne électorale, les grands dossiers comme le nucléaire, la situation économique de l’Iran ou encore les relations avec les autres pays de la région après le Printemps arabe n’ont donc pas été débattus, car ils font partie du «domaine réservé» du Guide suprême Ali Khamenei.

Alors pourquoi les américains s’acharnent-ils à présenter l’Iran comme une menace ?

La menace iranienne sert les intérêts du complexe militaro-industriel américain. Elle permet de justifier le déploiement en Europe d’un bouclier anti-missile. Ce déploiement couterait probablement plusieurs centaines de milliards d’euros, quoiqu’en dise ses promoteurs. Il permettrait d’éviter qu’une décroissance trop forte des budgets militaires américains, inévitable avec le retrait définitif d’Irak et la fin de l’intervention en Afghanistan prévue pour 2014, n’entame leur potentiel industriel de Défense.

L’Iran a privé les Américains d’une grande partie du bénéfice de la guerre d’Irak où ils ont englouti, selon les diverses estimations, entre 1000 et 3000 milliards de dollars. En effet, sous la pression [2] des milices du leader chiite radical Moktada Sadr, soutenu par l’Iran qui avait menacé « d’intensifier la résistance armée » et de « réactiver l’Armée du Mahdi », les 50 000 soldats américains que le Pentagone espérait maintenir dans plusieurs bases aériennes ont dû quitter l’Irak en décembre 2012.

L’Iran soutient les mouvements terroristes qui font peser une menace permanente sur la sécurité des Israéliens mais en aucun cas sur la survie d’Israël. L’argument le plus ridicule souvent avancé serait le risque de la fourniture par l’Iran d’armes nucléaires au Hezbollah, afin de rayer Israël de la carte sans être directement impliqué. C’est oublier que la raison première de l’acquisition de la puissance nucléaire est d’abord de sanctuariser son territoire et de protéger ses intérêts vitaux. N’oublions pas que le régime des ayatollahs se sent menacé depuis son avènement [3].

En revanche, l’Iran fait peser une menace non pas sur l’Europe mais sur le détroit d’Ormuz, artère vitale pour l’approvisionnement pétrolier des Occidentaux de la Chine et du Japon.

Mais le bouclier anti-missile ne sert à rien contre cette menace bien réelle.

En effet, la république islamique a cherché, depuis la fin de la guerre avec l’Irak, à consolider sa capacité de nuisance sur le transit maritime régional dont la fluidité répond aux intérêts stratégiques de Washington… La maîtrise des îles de la Petite Tomb, de la Grande Tomb, de Qeshm et d’Abbou Moussa fournit à l’Iran un point d’ancrage important dans sa volonté de développer une capacité de nuisance potentielle sur le transit pétrolier dans le Golfe.

Espérons que François Hollande, conseillé par son ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qui connaît parfaitement ces questions, ne se laissera pas entrainer dans le piège stratégique que Washington et les industries d’armement américaines tendent à l’Europe.

La France et l’Europe ont tout à perdre à diaboliser l’Iran. [4]

Néanmoins, tous les efforts diplomatiques pour éviter une prolifération nucléaire sont eux pleinement justifiés. Mais les menaces de frappe contre les installations nucléaires de l’Iran vont à l’encontre de cet objectif car elles renforcent en Iran le camp de ceux qui veulent disposer de l’arme nucléaire pour dissuader toute agression contre leur territoire.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Source : SIPRI.

[2] Des dizaines de milliers de ses partisans avaient défilé samedi 21 mai 2011 dans les rues de Bagdad, menaçant de reprendre la lutte armée si les forces américaines ne quittent pas le pays, comme prévu, d’ici la fin de l’année. A Bassora, c’est plus de 5 000 personnes qui ont lancé le même avertissement aux États-Unis.

[3] Saddam Hussein a agressé, en 1980, l’Iran en espérant profiter de sa désorganisation liée à l’arrivée au pouvoir de Khomeini, en 1979, et ce ne sont pas les discours de George Bush et de son entourage qui ont pu atténuer cette paranoïa.

[4] J’écrirai prochainement un article sur l’enjeu iranien.


La vraie menace nucléaire iranienne

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Les déclarations les plus fantaisistes concernant la menace nucléaire iranienne se multiplient depuis quelque jours. Elles génèrent une inquiétude réelle pour un public non averti comme en témoigne les messages sur les médias sociaux. Mais personne ne décrypte les vrais enjeux stratégiques qui se cachent derrière cette prolifération de commentaires.

Lutter contre la prolifération du nucléaire militaire est d’un intérêt stratégique pour les pays démocratiques qui possèdent des forces nucléaires car chaque fois qu’un nouveau pays accède à l’arme nucléaire, il sanctuarise son territoire. Si Kadhafi avait eu l’arme nucléaire, il aurait pu écraser la rébellion de Benghazi. Ni BHL, ni le Président Sarkozy n’auraient pu convaincre les Français et l’ONU d’assumer le risque d’une intervention militaire.

Si l’Iran acquiert l’arme nucléaire, plus aucun dirigeant politique occidental n’acceptera le risque de se lancer dans une « ingérence humanitaire » de type libyen et il n’y aura aucune chance pour que l’ONU la cautionne.

Mais il est faux de dire que l’accès à l’arme nucléaire par l’Iran constituera une menace directe contre Israël ou un pays arabe. Les dirigeants iraniens, aussi extrémistes soient-ils, ne sont pas fous. Ils peuvent en brandir la menace, ils ne l’utiliseront pas car ils légitimeraient, aux yeux de l’opinion mondiale, une riposte nucléaire qui anéantirait leur pouvoir. C’est ce qu’il faut comprendre dans les déclarations ambigües de Shimon Pérès.[1]

Il est encore plus faux de vouloir faire croire, comme les Américains s’efforcent de le faire, que cette menace justifie le déploiement d’un système de défense anti-missile en Europe et au Moyen-Orient. Tous les spécialistes savent qu’il serait incapable de garantir une interception à 100%, seule capacité pouvant justifier une telle dépense. Il est essentiel de réaffirmer que seule la certitude de représailles nucléaires massives contre son territoire peut dissuader un agresseur potentiel d’utiliser en premier cette arme de destruction massive.

Je reproche aux hommes politiques occidentaux, soit de ne pas faire le travail d’étude et de réflexion stratégique suffisant, ce qui les condamne à reproduire le langage que leur soufflent les lobbies militaro-industriels qui ont su se rendre indispensables au sein des appareils politiques, soit de n’être pas sincères vis-à-vis de leurs électeurs pour des raisons d’intérêts partisans.

Il est évident que les dirigeants iraniens actuels se sentent menacés par ce qui s’est passé en Libye. Leur légitimité est fragile comme l’ont montré les manifestations massives contestant les résultats de l’élection présidentielle de juin 2009 qui a reconduit au pouvoir, pour quatre ans, Mahmoud Ahmadinejad, le président de la République sortant. Qu’ils poussent les feux pour se doter de l’arme nucléaire est vraisemblable. C’est vrai que lorsqu’ils l’auront, toute intervention militaire pour soutenir une révolution comme en Libye deviendra politiquement impossible. Il est également vrai que cela leur permettrait de peser encore davantage et en toute impunité sur la scène politique irakienne dont l’Armée, dissoute en 2003 par la bêtise stratégique américaine, ne sera pas avant 2020 [2] en mesure d’assurer l’étanchéité des frontières de l’Irak.

Mais, de grâce, arrêtons de dire que l’arme nucléaire iranienne constitue une menace directe contre Israël ou les pays arabes. Bien plus, si l’Iran nucléaire se lançait dans une intervention extérieure ouverte déguisée comme l’a tenté le Pakistan au Cachemire [3], cela n’empêcherait pas une réaction classique des forces arabes soutenue par les occidentaux pour les reconduire à leurs frontières mais pas pour les poursuivre jusqu’à Téhéran. L’arme nucléaire ne sert qu’à dissuader une menace contre les intérêts vitaux, c’est-à-dire la survie même du pays qui la possède en tant qu’Etat et nation souveraine et indépendante. Tous ceux, hommes politiques ou experts, qui prétendent le contraire agitent des chiffons rouges, soit par ignorance, soit pour conforter des intérêts partisans.

Si nous voulons contribuer à faire éclore en Iran un pouvoir plus démocratique que la jeunesse iranienne éduquée appelle de ses vœux, ce n’est pas en diabolisant leur pays comme le font les conservateurs américains mais en ciblant très précisément nos critiques et nos sanctions contre Mahmoud Ahmadinejad et ceux qui le soutiennent.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Les israéliens possèdent au moins 200 armes nucléaires, même s’ils ne l’ont jamais confirmé.

[2] Elle est incapable aujourd’hui d’assurer la défense aux frontières aériennes, terrestres et maritimes. La force de l’air irakienne n’a ni avions de combat ni bombardier ni même un radar moderne pour surveiller les frontières de l’Irak longues de 3500 km avec les six Etats voisins. D’après un document du ministère irakien de la défense, l’armée irakienne ne sera prête à assumer ses missions qu’en 2020. Ce qui a été confirmé par le chef d’état-major de l’armée irakienne, Babekir Zibari.

[3] En mai 1999, des « combattants islamiques » s’infiltrent par la montagne à 5 000 m d’altitude au Cachemire et s’installent sur les hauteurs de Kargil, dans le haut, pour contrôler la route stratégique Srinagar-Leh. Même s’il est probable qu’ils aient reçu l’appui des services pakistanais et de soldats pakistanais habillés en civil, officiellement les forces classiques de l’armée pakistanaise n’ont pas été engagées contre l’armée indienne. Les Pakistanais avaient bien compris que la neutralisation entre puissances nucléaires ne les autorisait à affronter les Indiens que par le biais de conflits de basse intensité dans lesquels les enjeux vitaux des deux parties ne sont pas menacés et où le risque d’escalade est très limité. L’Inde a pu engager, courant juin, des forces conventionnelles suffisantes pour repousser les assaillants alors que le Pakistan ne pouvait pas contre-attaquer avec des forces classiques et entrer ouvertement en territoire indien, de peur de transformer le conflit en affrontement conventionnel de grande ampleur avec tous les risques d’escalade vers un conflit nucléaire. Les pertes indiennes se sont limitées à environ 500 morts, ce qui situe bien le niveau d’intensité de cette crise.


L’arme nucléaire de l’Iran : une autre désinformation américaine qui se dégonfle

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Avant le déclenchement des crises qui agitent le monde arabe de Tunis à la péninsule arabique, le monde avant les yeux fixés sur le dossier nucléaire iranien.

Sur l’Iran, dans mon dernier ouvrage [1], je prenais le contrepied du discours alarmiste soufflé par les États-Unis à tous leurs relais dans le monde. Dans le chapitre consacré aux pièges tendus à l’Europe par les États-Unis, j’intitulais un paragraphe : « Nucléarisation de l’Iran, une menace surestimée à dessein » [2]. Que n’avais-je osé écrire ? Dans tous les débats auxquels je participais, les mêmes leaders d’opinion qui essayaient de nous faire croire il y a dix ans aux armes de destruction massives iraniennes n’avaient pas  de mots assez durs pour condamner mon angélisme.

Et voici que, dans Le Monde du vendredi 10 juin, cinq anciens ambassadeurs [3] européens en Iran écrivent : « Cessons de diaboliser le nucléaire iranien et faisons confiance aux inspecteurs de l’AIEA ». Ils citent à l’appui de leur plaidoyer James Clapper, directeur du renseignement national des États-Unis, qui témoignant au Congrès, en février dernier, déclarait : « Nous continuons de penser que l’Iran garde ouverte l’option du développement d’armes nucléaires, toutefois nous ne savons pas si l’Iran décidera finalement d’en construire. Nous continuons de juger que le processus de décision de l’Iran en matière nucléaire est guidé par une approche coût avantage, ce qui offre à la communauté internationale des occasions d’influencer l’Iran. »

Voici donc le temps, si ce n’est déjà fait, pour la diplomatie française dirigée de main de maître par Alain Juppé, d’infléchir fortement la position en flèche de la France exprimée à nouveau le 24 janvier par le Président Sarkozy, à Novosti, et que je considère comme la seule vraie erreur stratégique commise par la France sur les dossiers chauds du Monde, ces dernières années.

Cette nouvelle évaluation de la menace iranienne rend encore plus inutile le déploiement d’un bouclier anti-missile en Europe de l’Est que le lobby militaro-industriel américain cherche à nous imposer et qui ne servirait à rien même si cette menace existait un jour existait, car les taux d’interception de missiles balistiques, y compris durant la guerre du Golfe avec les « Patriot », n’ont jamais dépassé 50% [4] et il suffit qu’un seul missile le traverse pour engendrer des dommages insupportables. Seule la dissuasion nucléaire constitue une réponse valable dont l’efficacité a été démontrée depuis plus de 50 ans.

Dans le monde en crise et inquiétant où nous vivons en ce début de XXIème siècle, il est essentiel de souligner les faits porteurs d’espoir même s’ils sont moins vendeurs que le sang et les larmes.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Russie, alliance vitale – Éditions Choiseul, 2011, page 173.

[2] Ibid, page 110.

[3] Ambassadeurs Richard Dalton (Royaume-Uni), Steen Holwü-Christensen (Suède), Paul von Maitzahn (Allemagne) ; Guillaume Metten (Belgique), François Nicoullaud (France) ; Roberto Toscano ( Italie).

[4] Lire à ce sujet : http://cesane.artillerie.asso.fr.
L’association Césane regroupe les anciens des régiments d’artillerie anti-aérienne française.