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La seconde mission cachée du Charles de Gaulle

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Le Ministère de la Défense a indiqué ce lundi que : « Le Charles de Gaulle, parti le 13 janvier 2015 de Toulon « pour une mission d’environ cinq mois, sera engagé pendant plusieurs semaines dans le Golfe, au côté du porte-avions USS Carl Vinson, dans le cadre de la coalition internationale dirigée par les États-Unis, a-t-on indiqué de source militaire française. Le porte-avion poursuivra ensuite sa route vers l’Inde. »

Cette mission doit être analysée plus d’un point de vue géopolitique que militaire. En effet, la phrase retient notre attention est « après plusieurs semaines dans le Golfe, le Charles de Gaulle poursuivra sa route vers l’Inde ». Le but de cette analyse est de répondre à la question : pourquoi, après le golfe, le Charles de Gaulle va-t-il en Inde ?

L’apport du Charles de Gaulle à la lutte contre Daech et pour nos positions économiques en iRAK

Le dispositif français dans le golfe comprenait, avant l’arrivée du porte-avion, neuf Rafales, six Mirage, un avion de patrouille maritime Atlantique 2 et un appareil ravitailleur C-135 basés à Al-Dhafra (Émirats arabes unis) et en Jordanie, auxquels s’ajoute la quarantaine d’officiers français apportant de l’aide tactique l’armée irakienne et à sa formation.

L’intégration du Charles de Gaulle dans l’opération française Chammal en Irak va doubler sa capacité opérationnelle en ajoutant douze Rafale qui vont bénéficier par rapport aux appareils de l’armée de l’air d’une diminution de 1200 km de la distance aller et retour à parcourir pour frapper Daech. Elle sera pour les rafales de la Marine de l’ordre de 2000 km pour la région de Bagdad et de 3000 km pour la région de Mossul ou la frontière syrienne.

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La France qui, compte tenu de nos règles d’engagement plus strictes que celles des américains, n’avait jusqu’ici participé que marginalement aux frappes contre Daech, va donc voir doubler ses capacités opérationnelles.

Elle peut envisager en tirer des bénéfices économiques. En effet, l’Irak avait été dans les années 70 le premier client de la France pour ses exportations d’armement. La durée prévisible du conflit contre Daech peut faire espérer à la France de juteux contrats en échange de son effort militaire, contrats qui étaient du temps d’Al-Maliki presque entièrement réservés aux Etats-Unis.
Enfin, une armée qui ne se bat pas perd sa valeur militaire et depuis 2011 l’aéronavale n’avait pas été engagée en opérations et la guerre des boutons traditionnelle entre marins et aviateurs devait faire vivre durement à la marine cette situation de déséquilibre.

Pourquoi l’Inde après le Golfe ?

L’Inde, même si elle a établi des relations diplomatiques normales avec la Chine, s’inquiète de sa politique extérieure et militaire.

Le premier motif d’inquiétude est d’ordre politique. Depuis le milieu des années 2000, la Chine conduit un rapprochement pas à pas avec le Pakistan, ennemi héréditaire de l’Inde. En faisant ce choix, la Chine a modifié sa ligne diplomatique traditionnelle de neutralité dans le conflit indo-pakistanais, poussée par un double impératif stratégique. La Chine a l’obsession de la sécurisation de ses voies d’approvisionnement en pétrole et en gaz. Pour ce faire, elle veut bâtir une voie terrestre d’acheminement via les ports pakistanais de la Mer d’Oman [1] et aussi à moyen terme à partir de l’Iran [2]. Elle a aussi besoin de la coopération du Pakistan dans sa lutte « contre les trois » fléaux [3] qui menacent le Xinjiang chinois. Ce partenariat stratégique s’est rapidement concrétisé par l’achat de 36 chasseurs polyvalents J-10 chinois par le Pakistan, la vente de deux centrales nucléaires. Ce changement s’est traduit par plusieurs actes politiques, souvent passés inaperçus en occident, mais qui sont extrêmement significatifs pour les deux parties [4].

Le second motif est d’ordre militaire et maritime. L’Inde considère que le Golfe du Bengale et la mer d’Arabie sont des espaces maritimes sur lesquels elle doit exercer un contrôle. Or déjà la Chine a implanté une base en Birmanie sur la façade Est du Golfe du Bengale [5] et elle construit deux porte-avions qui lui apporteront dans quelques années une capacité d’intervention dans l’Océan Indien.

Face à cette double menace et aux relations ambiguës que les États-Unis développent avec la Chine, les Indiens se sont tournés vers la France pour équiper son armée de l’air d’avions Rafale.

La longueur des négociations est essentiellement liée aux transferts de technologies que l’Inde exige pour finaliser le contrat et qui font l’objet de négociations pied à pied.

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L’envoi du Charles de Gaulle en Inde, après avoir démontré la capacité opérationnelle des Rafales M (version marine) dans le Golfe, peut faire penser que la France souhaite proposer à l’Inde son aide à s’équiper d’un porte-avion et, faisant ainsi d’une pierre deux coups, débloquer la vente des Rafales en répondant à un souci stratégique indien de tout premier plan.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] Ce qui lui permet d’éviter le détroit d’Ormuz.

[2] Ce qui lui permet d’éviter le détroit de Malacca.

[3] Terrorisme, extrémisme, séparatisme.

[4] Refus de Pékin de souligner la responsabilité du Pakistan dans le déclenchement du conflit du Kargil en 1999 ; visas accordés aux résidents du Jammu et du Cachemire sur des feuilles volantes et non pas sur leur passeport indien, refus d’un visa au Général Jaswal, commandant en chef des forces indiennes, etc.

[5] Les militaires chinois ont installé une station d’écoute sur les Coco Islands, îlots birmans de l’Océan Indien. La Chine participe, en outre, à la construction de ports en eau profonde sur l’Océan Indien, préparant un débouché chinois sur cette façade. Un pipeline et un gazoduc vont respectivement relier Kunming, capitale du Yunnan, au port birman de Sittwe et à Kyaukpyu, sur l’île de Ramree [1]. Le pipeline doit transporter 400 000 barils/jour en provenance du Moyen-Orient.
Parallèlement, le gazoduc pour lequel la CNPC va investir un peu plus d’un milliard de dollars est destiné à transporter 25 milliards de m³ de gaz sur 30 ans provenant du gisement offshore birman, appelé Shwe (« or », en birman), à une trentaine de kilomètres de Sittwe, la capitale de l’état arakanais [2]. Le « Memorandum of Understanding (MOU) », signé avec PetroChina au printemps 2005, a été complété en 2008 par un MOU entre les sociétés d’exploitation et la CNPC, portant sur l’achat et le transport de gaz naturel à partir des champs A-1 et A-3 en direction de la Chine [3].


Comment sortir de la crise sociale, économique et géopolitique qui risque de conduire l’Europe à subir une guerre qu’elle n’a pas voulue ?

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Les décideurs sont aujourd’hui dans la situation terrifiante d’un automobiliste dont l’accélérateur serait bloqué et qui devrait continuer à piloter sa voiture à toute allure, de nuit, dans un brouillard intense. Tout, en effet, s’accélère sous l’effet de la mondialisation et de l’explosion du progrès technologique. L’information disponible suit la même courbe exponentielle. Les mots employés sont tout aussi révélateurs : l’expression « donner des coups de projecteurs » a remplacé dans notre vocabulaire le concept «d’éclairer l’avenir».
Seule une approche systémique peut permettre de comprendre la crise politique, économique et sociale actuelle et qui va encore s’aggraver. En effet, la dérive vers un chaos, que l’on pressent proche, est le résultat de plusieurs dynamiques qui entrent en conflit car elles se développent à des vitesses très différentes.

La première de ces dynamiques est l’explosion scientifique et technologique multisectorielle extraordinaire qui ouvre à l’humanité des perspectives positives ou néfastes en fonction de ce que nous en feront. En faire la liste exhaustive est pratiquement impossible. Un seul exemple est la perspective de pouvoir allonger à court terme (15 ans) la durée de la vie de l’homme de plusieurs décennies.

Cette révolution heurte de plein fouet un système économique dont tous les acteurs n’évoluent pas à la même vitesse et dont une grande partie n’arrive pas à intégrer les bénéfices qu’elle apporte, notamment du fait des contraintes législatives et culturelles qui pèsent sur eux. Il en résulte des conséquences sociales considérables comme le chômage de masse et l’accroissement des inégalités de richesse entre ceux qui savent tirer parti de cette révolution et ceux qui la subissent. Dans « Le Monde », en septembre 2014, un professeur de médecine posait la question suivante : « Google va-t-il tuer l’Oréal » ?

Bien plus, ces technologies, notamment celles qui permettent de s’informer et de communiquer, mises à la disposition de citoyens, formés à l’esprit critique, multiplient leurs capacités de développement personnel et de création. Mais en même temps elles fournissent aux faux prophètes, qui rejettent un progrès, bouleversant leurs croyances et leur mode de vie, un moyen inespéré. Internet leur permet de désinformer et d’enfermer ceux qui les suivent dans un univers virtuel qui brise leurs liens sociaux traditionnels. Il en résulte un choc de dynamiques individuelles et collectives qui accentue cette crise [1]. Le terrorisme qui s’étend dans le monde en est en partie une conséquence.

Face à ces trois dynamiques technologiques, économiques et sociologiques, les acteurs étatiques et les hommes politiques qui sont censés les diriger sont perdus. Au lieu d’inventer une nouvelle gouvernance du monde qui est en train d’éclore, ils se replient vers des modes de pensée du passé. C’est tragiquement le cas des États-Unis où la classe politique compte très peu d’hommes cultivés, capables de comprendre et de maîtriser les bouleversements qui s’annoncent. Bien plus la démocratie américaine qui devrait être un phare pour ce monde sans boussole est sous l’influence du lobby militaro-industriel [2] que le général Eisenhower avait déjà dénoncé en 1953 au moment où il quittait la Présidence des États-Unis et qui s’est depuis renforcé au point de dominer complétement le système politique américain.

George Bush, sous influence de ce lobby ultra-conservateur, n’a trouvé d’autre réponse au terrorisme que la guerre. Il a notamment totalement déstabilisé l’Irak qui était certes dirigé par un régime autocratique mais qui était laïque et respectueux de toutes les croyances. Il a ouvert la porte au chaos que l’on connaît aujourd’hui en croyant qu’il pourrait installer, par la force des armes, des institutions démocratiques, que l’état culturel et social du pays était incapable d’accepter. Les dirigeants français et européens, oubliant que les intérêts de leurs pays peuvent se différencier de ceux des États-Unis, leur ont emboité le pas et ont rajouté la guerre à la guerre en croyant naïvement déceler en Libye et au Moyen-Orient un printemps arabe [3], là où ne s’exprimait majoritairement que des enjeux tribaux, confessionnels ou géopolitique.

Comment sortir de cette crise

Nous sommes face à une crise systémique. Une sortie de crise ne peut être réalisée qu’en engageant simultanément de multiples actions parallèles dont les effets doivent se conjuguer. En conséquence, si nous voulons contribuer à résoudre les crises qui pénalisent notre sécurité et notre développement économique, voici quelques pistes qu’il est nécessaire de suivre, en étant guidés par plusieurs convictions :

  • la guerre n’est pas une solution à la crise multidimensionnelle que nous vivons;
  • il n’y a pas d’expédients de court terme pour revenir à un état du monde stable et ouvrant la voie à une croissance harmonieuse;
  • les actions à entreprendre doivent être passés au tamis des valeurs qui sont le fondement de la civilisation européenne et, en premier, les droits de l’homme et la liberté d’expression.

Sur un plan géopolitique

Il est temps d’admettre plusieurs réalités géopolitiques désagréables que les tenants de la pensée unique refusent d’écouter :

  • le système politico-militaire américain a besoin de maintenir un état de tension dans le monde pour obtenir des citoyens américains qu’ils acceptent chaque année de financer un budget militaire de 640 milliards de $ [4], clé de leur suprématie stratégique mondiale;
  • éviter un rapprochement entre la Russie et l’Europe est l’objectif numéro un des stratèges et de l’administration des États-Unis;
  • les dirigeants politiques européens et nombre de nos leaders d’opinion, défenseurs véhéments à longueur d’antenne des droits de l’homme, pratiquent hypocritement en permanence le deux poids deux mesures quand ils s’acharnent à nous présenter la Russie comme un régime militariste et policier alors que qu’ils restent silencieux vis-à-vis de l’Arabie Saoudite, monarchie moyenâgeuse, avec laquelle nous maintenons des relations étroites pour des raisons mercantiles.

  • En Ukraine :

  • reprendre le dialogue avec la Russie en supprimant les sanctions prises sous dictat américain contre un arrêt de l’aide aux séparatistes et un appui pour les obliger à revenir à la table de négociation;

  • faire comprendre aux dirigeants ukrainiens que nous les aiderons sur le plan économique que s’ils arrêtent la surenchère guerrière qu’ils sont incapables d’assumer, qu’ils renvoient aux États-Unis les mercenaires de Blackwater (Academi) et qu’ils négocient une autonomie de type Pays Basque ou Catalogne avec les séparatistes pro-Russes.

  • Au Moyen-Orient et sur le pourtour méditerranéen :

  • Syrie : arrêter la guerre civile confessionnelle n’est possible que si nous nous entendons avec la Russie pour qu’elle stoppe son aide militaire à Assad. Et que, de notre côté, nous exigions de la Turquie, de l’Arabie Saoudite, du Qatar, et d’Israël qu’ils arrêtent de soutenir les djihadistes de toutes obédiences. Bien plus, que nous-même, cessions de soutenir l’ASL qui n’existe encore que parce qu’elle permet à Daech de s’emparer à faible prix de l’aide que nous lui fournissons. Vouloir exiger le départ d’Assad comme préalable à tout règlement est un prétexte pour maintenir ouvert ce foyer de guerre. En revanche, négocier son retrait à l’occasion d’une élection présidentielle est une piste à creuser;

  • Irak : il faut faire pression sur le gouvernement Irakien et sur l’Iran, via la Russie, pour intégrer dans le jeu politique les sunnites et pour mettre sur pied une armée nationale. Cela passe par la réintégration les officiers sunnites de l’armée de Saddam, non atteints par la limite d’âge, et l’incorporation dans l’armée nationale ou le désarmement des différentes milices chiites mises sur pied par Al-Maliki et qui sont aujourd’hui responsables d’une partie des attentats commis à Bagdad;

  • Libye : la stabilisation de ce pays passe par une action diplomatique et militaire. L’Égypte est un pays dont l’intérêt stratégique et les moyens en font un acteur important d’un éventuel règlement. Il faut parallèlement aider la Tunisie à étanchéifier sa frontière. Dans le Sud Libyen, en collaboration avec les pays du Sahel et, en particulier avec le Tchad, il est essentiel de stopper l’antagonisme Toubou-Touareg et de les retourner contre AQMI afin d’interdire à cette organisation d’y trouver une zone refuge et de réapprovisionnement en armes et munitions. Faire pression sur les djihadistes qui se sont emparés de Tripoli demandera du temps mais l’Europe dispose de plusieurs cartes comme leur bloquer toutes les voies d’exportation du pétrole et du gaz qu’ils contrôlent par un blocus maritime des côtes libyennes;

  • conflit israelo-palestinien : c’est la source historique du terrorisme moyen-oriental. Il faut, pour la France, revenir à une la politique gaullienne de stricte neutralité active qui seule permettra d’être écouté par les deux parties.

Sur le plan de la sécurité face au terrorisme

  • Des citoyens innocents vont continuer à payer pendant de longues années le prix du sang pour la courte vue des dirigeants qu’ils ont élus et cela malgré le travail et le dévouement exceptionnels de nos services de renseignement à qui le gouvernement ne donne qu’au compte-goutte les moyens techniques et humains qu’ils réclament.
    Si nous devons faire face à des actions terroristes simultanées et répétées, les effectifs actuels de la police, de la gendarmerie et de l’armée ne sont pas suffisants pour mener, dans le même temps, d’une part, la protection des points sensibles et des personnalités menacées et, d’autre part, mener des actions de contre-terrorisme efficaces. Du temps de la guerre froide, la DOT permettait de mobiliser 500 000 hommes. Dans une analyse [5] publiée par le Monde en 1996, intitulée, « Service national, une obligation nécessaire », j’écrivais : « Sur un plan stratégique, n’oublions pas que nous pouvons avoir à gérer deux crises simultanément : une à l’extérieur de nos frontières, où seront engagées nos forces professionnalisées de projection ; une autre mettant en cause notre sécurité interne par une vague d’attentats. Faire face à cette menace interne demandera l’immobilisation de forces très nombreuses pour assurer des gardes statiques ou pour épauler les forces de sécurité dans leurs missions de patrouille et d’intervention. Seul le service militaire obligatoire et ses réservistes nous fourniront les effectifs en quantité nécessaire ».
    Comme, il est très difficile pour diverses raisons de revenir en arrière et que le besoin demeure, je propose de créer une garde nationale, mise sur pied localement et organisée et par département. Comment ? En équipant les anciens militaires volontaires de 25 à 65 ans d’un fusil d’assaut et d’un gilet pare-balle qu’ils pourront conserver chez eux. Le coût d’équipement d’une telle force serait de l’ordre de 500 millions d’euros à condition que l’on accepte qu’ils utilisent leur mobile pour communiquer et leur voiture en co-voiturage pour se déplacer. Les entreprises de plus de 50 employés ou administrations dont ils dépendent devraient continuer à verser leur salaire lorsqu’ils seraient mobilisés. Pour les PME et artisans, une indemnité journalière de l’ordre du SMIC + leur serait attribuée par les préfectures.

  • Mais à long terme les solutions sont d’abord politiques. Elles ont de deux ordres. La République voire la démocratie est incompatible avec le communautarisme. La liberté d’expression est un pilier fondamental de nos régimes politiques et l’État ne doit pas essayer de la limiter au non de quelque faux impératif de sécurité. Mais réciproquement tout citoyen et tout leader d’opinion doit respecter les croyances des autres à partir du moment où ces croyances ne quittent pas la sphère personnelle et que les croyants ne cherchent pas à en faire le prosélytisme dans l’espace public.

Sur le plan économique

Pour initier un cercle vertueux, il faut arrêter de créer des emplois fictifs subventionnés par l’argent public et donner en urgence de la flexibilité aux entreprises, pour s’adapter aux révolutions technologiques qui les frappent de plein fouet, en se focalisant sur les PME. En effet, ce sont les entreprises de 50 salariés [6] et moins, représentant 9 millions d’emplois, dans lesquelles le chef d’entreprise ne dispose pas d’un DRH susceptible de gérer un licenciement, qui sont les plus pénalisées dans leur développement par la complexité du code du travail. Tout le monde s’accorde pour dire que ce sont elles qui pourraient créer rapidement le plus d’emplois de salariés et d’apprentis. Il suffirait de leur permettre de licencier selon une procédure simplifiée 20% de leur effectif disposant d’un contrat à durée indéterminée, pour engendrer au moins 10% d’embauches supplémentaires qui représenteraient 900 000 nouveaux emplois.

Sur le plan de l’éducation nationale

L’école de la République ne se consacre qu’à transmettre le savoir. Elle a oublié en chemin qu’elle devait aussi apprendre aux jeunes français le savoir être républicain et les savoirs faire qui permettent de s’intégrer rapidement dans le monde du travail. C’est toute la culture soixante-huitarde qu’il faut expurger de l’éducation nationale et profondément réformer ses structures trop lourdes qui mobilisent une part trop importante de ses effectifs à d’autres taches que celle de l’encadrement des élèves.

Il n’y ni de solution miracle ni d’échappatoire à la situation que nous avons laissé se créer par manque de lucidité et de courage. Ce dont il faut être conscient c’est que cette situation, qui nous inquiète, conduit tout droit l’Europe à un état de guerre multiforme que je nomme « la guerre civile mondiale [7] ». Elle ne pourra être redressée que par la prise de conscience par nos dirigeants et par les citoyens que seule une réponse prenant en compte toutes les pistes citées, et probablement d’autres encore, sera efficace.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL, auteur de « Carnet de guerres et de crises 2011-2013 », Lavauzelle, Mai 2014 et de « Russie, alliance vitale », Choiseul, 2011.

[1] L’information et la désinformation sont plus que jamais liées avec l’apparition du numérique et la généralisation d’Internet. A l’ère Internet dans laquelle nous entrons, la désinformation est un des « invités inattendus » du formidable progrès sociétal que constitue « la toile ». C’est ce qui a conduit vraisemblablement Jacques Séguela, invité sur le plateau de France 2 avec Julien Dray le 17 octobre 2009 à traiter Internet « de la plus grande saloperie qu’aient jamais inventé les hommes » La démocratisation de la toile offre, en effet, aux manipulateurs un champ presque sans limite de moyens de désinformation.

[2] Eisenhower à la fin de son mandat, le 17 janvier 1961, avait déjà mis en garde la nation américaine contre ce risque : « Cette conjonction entre un immense establishment militaire et une importante industrie privée de l’armement est une nouveauté dans l’histoire américaine. (…) Nous ne pouvons ni ignorer, ni omettre de comprendre la gravité des conséquences d’un tel développement. (…) nous devons nous prémunir contre l’influence illégitime que le complexe militaro-industriel tente d’acquérir, ouvertement ou de manière cachée. La possibilité existe, et elle persistera, que cette influence connaisse un accroissement injustifié, dans des proportions désastreuses et échappant au contrôle des citoyens. Nous ne devons jamais permettre au poids de cette conjonction d’intérêts de mettre en danger nos libertés ou nos méthodes démocratiques. Rien, en vérité, n’est définitivement garanti. Seuls des citoyens alertés et informés peuvent prendre conscience de la toile d’influence tissée par la gigantesque machinerie militaro-industrielle et la confronter avec nos méthodes et objectifs démocratiques et pacifiques, afin que la sécurité et les libertés puissent fleurir côte à côte. »

[3] Qui n’a existé qu’en Tunisie.

[4] Le budget de Défense américain représentait en 2013 640 milliards de dollars autant que le Budget réuni des 9 pays suivants : Chine 188, Russie 88, Arabie Saoudite 67, France 61, Grande-Bretagne 58, Allemagne 49, Japon 49, Inde 48, Corée du Sud 33. Source SIPRI

[5] 22/03/1996, Service national, une obligation nécessaire.

[6] J’ai créé en 1995 et dirigé jusqu’en 2006 une start-up de 50 salariés.

[7] La guerre civile mondiale, avec Jacqueline Grapin, Calmann Levy, 1976.


Voici la Défense que nous prépare François Hollande

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Pour atteindre la suppression de 7500 postes en 2015 on diminue l’encadrement de nos armées de 3600 officiers et sous-officiers alors que la guerre asymétrique que nous devons mener face au terrorisme islamique impose une décentralisation des actions et donc un sur encadrement de nos forces armées.

Dans le même temps, on augmente les postes de personnel civil de catégorie A de 148, les mieux rémunérés.

Cela va sûrement augmenter la capacité de nos forces sur le terrain !

Réponse du Ministère de la Défense publiée dans le JO Sénat du 27/11/2014 – page 2642 :

« Afin de parvenir, à l’horizon 2019, au nouveau modèle d’armée, adapté aux ambitions, au contexte stratégique et à la situation des finances publiques, défini par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale publié en 2013, le ministère de la défense devra réduire ses effectifs d’environ 34 000 postes (10 175 au titre de la loi de programmation militaire 2009-2014 et 23 500 au titre de la loi de programmation militaire 2014-2019). Dans ce contexte, la déflation nette des effectifs du ministère s’élèvera en 2015 à 7 500 équivalents temps plein et sera mise en œuvre selon les modalités détaillées dans le tableau suivant :

CATÉGORIES DE PERSONNELS ÉVOLUTION DES EFFECTIFS
MILITAIRES Officiers -1 000
Sous-officiers -2 597
Militaires du rang -2 750
Volontaires -36
Total militaires -6 383
CIVILS Agents de catégorie A +148
Agents de catégorie B -14
Agents de catégorie C -234
Ouvriers de l’État -1 017
Total civils -1 117
TOTAL GÉNÉRAL -7 500

Comme le prescrit la loi de programmation militaire, le ministère conduira cette politique de diminution de ses effectifs en s’attachant prioritairement à préserver les capacités opérationnelles des forces armées. En conséquence, pour la réalisation de l’objectif de déflation, une contribution plus importante sera demandée aux organismes de soutien, ainsi qu’aux structures organiques du ministère, notamment dans le cadre du regroupement sur le site de Balard de l’administration centrale, des états-majors, et des directions et services.
aujourd’hui ».

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Retour sur trois années d’analyses géopolitiques

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Le contexte international des années 2011-2013 a été marqué par un début de désengagement américain en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique.

Profitant de ce repli, la Chine a accentué son effort de pénétration économique dans ces régions et en particulier en Asie centrale (Pakistan) et au Moyen-Orient (Iran, Irak) où elle recherche, à moyen terme, la sécurisation d’une partie de son approvisionnement énergétique par voie terrestre pour éviter les détroits d’Ormutz et de Malacca.

En Asie, la tension s’est accrue entre la Chine et ses voisins (Japon, Philippines, Vietnam), soutenus par les États-Unis à propos du partage des zones économiques maritimes et notamment de l’archipel inhabité dénommé Diaoyu par la Chine et appelé Senkaku par le Japon qui commande l’accès des SNLE [1] chinois aux eaux profondes du Pacifique.

L’incapacité des leaders européens à définir une position commune au Moyen-Orient avec la Russie concernant la Syrie, l’Iran et le conflit israélo-palestinien a contribué à aggraver la guerre civile confessionnelle en Syrie, à la diffuser en Irak et à maintenir ouverte la plaie israélo-palestinienne, source et prétexte du terrorisme contemporain.

En Afrique, la France, confrontée aux réticences d’Obama, prix Nobel de la Paix, à engager ses forces armées dans un nouveau conflit et à une diplomatie européenne lente ou rendue impuissante par l’absence de vision commune sur les menaces et les moyens d’y faire face, a été, comme dans les années 70 sous la Présidence du Président Carter , en première ligne face à la montée des périls sur ce continent, caractérisé par la déstabilisation islamique dans le Sahel et les crises politiques et ethniques en Côte-D’ivoire et en Centre-Afrique.

Malheureusement, au Moyen-Orient, par manque de culture géopolitique ou sous l’influence d’intérêts particuliers, François Hollande et Laurent Fabius ont pris des positions partisanes qui ont écarté la France d’un règlement de la crise syrienne et du dossier du nucléaire iranien. Bien plus, ils ont permis à la Russie de Poutine de prendre notre place traditionnelle de médiateur dans cette région et de nous ôter la possibilité de peser sur le règlement de ces crises par une négociation directe avec les États-Unis d’Obama.

2011

L’année 2011 est une année de transition entre la décennie 2000-2010, dominée par l’interventionnisme américain et les erreurs stratégiques qui l’ont accompagné, et la décennie 2011-2020, dont les premières années se caractérisent par un désengagement américain en Afghanistan et en Irak et un recentrage sur leurs problèmes internes économiques et sociaux.

Le contexte mondial, a été marqué par l’accroissement de l’influence chinoise en Asie centrale, la mort de Ben Laden et de Kadhafi et, en partie liés à cette modification des rapports de force, deux événements nous concernant : la promesse de vente des Rafales français en Inde ainsi que par un début de coopération stratégique de la France avec la Russie.

Libye

Le Président Nicolas Sarkozy, qui n’avait pas vu venir la révolution tunisienne, engage la France en collaboration avec la Grande-Bretagne pour soutenir les rebelles libyens. Cette action bilatérale met en relief l’absence de politique de défense européenne.
La chute de Kadhafi après six mois d’attrition du potentiel libyen par des frappes aériennes (avions et hélicoptères armés de l’Armée de Terre) quotidiennes guidées au sol par les forces spéciales, installe à Tripoli un Conseil National de Transition qui, restant sous la menace des chefs de guerre, ne parvient pas à organiser les élections de l’Assemblée constituante et à empécher la dispersion d’une grande partie de l’arsenal libyen dans le Sahel.

2012

La Chine inquiète ses voisins par sa puissance économique et les accès de fièvre nationaliste de ses dirigeants et s’oppose au Japon en mer de Chine. Ainsi, en Birmanie, les généraux de la junte au pouvoir, désireux de contrebalancer la colonisation rampante de leur territoire par la Chine, ouvrent la porte à une démocratisation de leur pays pour bénéficier de l’appui des occidentaux. La réélection de Poutine accélère le retour de la Russie sur la scène internationale.

En France, François Hollande, confronté dès son élection au piège de la défense anti balistique que les américains proposent de déployer en Europe de l’Est et à la provocation qu’elle constitue pour la Russie, en perçoit la menace pour nos intérêts grâce au rapport Védrine. Mais, mal préparé aux réalités internationales et intoxiqué par divers lobbies, il surestime, comme son prédécesseur, le risque iranien, ne perçoit pas la nature confessionnelle qui sous-tend la crise syrienne et commet une faute stratégique lors d’un discours à l’ONU sur le Mali en annonçant que la France limitera son intervention dans ce pays à un soutien logistique et de formation.

Mali

Le discours à l’ONU de François Hollande, est perçu par les islamiques d’AQMI et du MUJAO comme une garantie de la non intervention française en première ligne et constitue probablement un des éléments déclencheurs de leur offensive vers Bamako.
Heureusement, pragmatique dans l’urgence, François Hollande décide l’intervention des forces françaises au Mali qui font la démonstration renouvelée de leur réactivité et de leur exceptionnelle efficacité dans la conception et l’exécution opérationnelle de leurs actions.

2013

Le contexte international est clairement dominé par le repli des Etats-Unis hors de l’Asie centrale et du Moyen-Orient voulu par le Président Obama, réélu et soucieux de relancer l’économie américaine et de corriger un modèle social qui écrase les plus faibles.
La montée en puissance de la Chine en Asie face au Japon et en Afrique se confirme ainsi que le retour en force de la Russie de Poutine sur la scène internationale.

En France, François Hollande endosse le costume africain de ses prédécesseurs et défend l’influence de la France en Afrique, continent où le français reste une langue en expansion et dont les richesses en énergie et matières premières perspectives de développement attirent tous les acteurs internationaux.

Néanmoins toujours enfermé dans une vision idéologique et superficiellement émotive des relations internationales, François Hollande ne perçoit pas les vrais intérêts de la France au Moyen-Orient notamment en Syrie, en Irak et en Iran et se fait lâcher en rase campagne d’une part par les États-Unis qui s’entendent sur son dos directement avec les Russes en Syrie et sur le dossier nucléaire iranien et, d’autre part, par l’Europe sur le dossier centrafricain, notamment du fait du véto anglais qui voit d’un mauvais œil la France intervenir dans un pays où l’Afrique du Sud, membre du Commonwealth, essaye de nous remplacer militairement et économiquement en soutenant le Président Bozizé.

Centre-Afrique

L’intervention de la France en Centrafrique procède plus de la lutte d’influence que se livrent les grands acteurs mondiaux et régionaux dans ce continent en plein développement que d’une action pour éviter que le Centrafrique ne devienne, comme la Somalie, un repère djihadiste ou d’une intervention à but humanitaire pour éviter un affrontement de type confessionnel, même si cette dimension est nouvelle dans ce pays et doit être prise sérieusement en compte. La réussite de cette intervention dépend plus de ses volets politique, économique et humanitaire que de sa dimension militaire qui ne présente que des risques limités pour nos soldats mais des risques médiatiques pour l’image de nos forces engagées dans une mission d’interposition et de désarmement des milices.

En effet, malgré un mandat de la communauté internationale et les massacres interreligieux à Bangui, l’intervention française en Centre-Afrique commence dans un contexte international et national mitigé. L e soutien logistique et financier limité apporté par les Américains et les Européens à notre action, les déclarations contradictoires de François Hollande sur le maintien au pouvoir du Président centrafricain autoproclamé, Michel Djotodia, l’absence d’ennemi clairement identifié, les Sélékas étant un nom générique qui regroupe des formations seulement connues de quelques spécialistes, la mission même d’interposition entre des communautés qui rappelle les mauvais souvenirs du Rwanda ou du Liban, les moyens limités engagés dans un territoire plus grand que la France, la nouvelle réduction des effectifs militaires, annoncée au moment même où nous ouvrons un nouveau théâtre d’opérations, créent une toile de fond peu favorable à un soutien de l’opinion à cette intervention perçue, à tort, par les commentateurs comme un probable guêpier.

En conclusion

Ces trois années ont vu le maintien de l’influence de la France dans le Monde grâce à l’efficacité de son outil militaire démontrée en Afrique (Lybie, Mali) et cela malgré les erreurs diplomatiques des Président Sarkozy et Hollande au Moyen-Orient qui, surestimant les risques du nucléaire iranien et sous estimant la nature confessionnelle de la guerre en Syrie, n’ont pas permis à la France de conserver son positionnement traditionnel de médiateur et nous ont mis hors-jeu, ouvrant la porte à la Russie de Poutine qui a su trouver les voies pour un accord direct avec les Etats-Unis (le nucléaire Iranien et désarmement chimique de Al-Assad).

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins.


Manifeste pour la sauvegarde de nos armées

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Ce manifeste pour la sauvegarde des armées a été rédigé par le cercle de réflexion « Les sentinelles » qui regroupe de manière informelle des officiers généraux et supérieurs des trois armées. Il a été adressé à certains parlementaires et organes de la presse nationale et régionale.

Le démantèlement de l’institution militaire arrive à son terme. Infiniment plus que l’actuelle disette budgétaire, les impératifs de l’Etat-providence et la volonté des «post modernes» d’en finir avec le « fracas des armes » ont été les abrasifs les plus puissants pour réduire, en moins d’un demi-siècle, l’armée française à l’état d’échantillon. La force militaire est passée, dans le silence et la dénégation, du statut d’institution régalienne majeure à celui d’une société de services que l’on rétribue à la tâche.

Le couronnement de cette efficace entreprise de démolition a été de placer la haute hiérarchie aux ordres d’une administration civile de défense qui prospère sans frein, au prétexte de recentrer les militaires sur leur cœur de métier. Le soldat, « ravalé à la fonction d’homme de peine de la République », est prié de verser son sang dans le silence et l’indifférence en se soumettant aux règles strictes d’un devoir d’Etat trop souvent déserté par ceux qui sont censés le faire mettre en œuvre et le faire respecter.

Ce désastre consommé ne peut plus être confiné sous l’éteignoir d’un « devoir de réserve », caution hypocrite à la disposition de tous les habiles pour esquiver dans le confort de la chose publique leurs responsabilités envers la Nation.

Des fautes multiples

C’est, en effet, une grande faute que de sacrifier le bras armé de la France au gré d’idéologies de rencontre et d’embarras financiers.

C’est une faute en regard du monde tel qu’il s’organise et dont chacun sait qu’il réservera de fâcheuses surprises. L’absence actuelle de menace militaire majeure n’est qu’un simple moment de l’Histoire. Son calme apparent ne doit pas masquer les reconfigurations géopolitiques qui marginaliseront les nations au moral défaillant.

C’est une faute vis-à-vis de la sécurité des Français de faire ainsi disparaître un pilier majeur de la capacité de résilience du pays face à d’éventuelles situations de chaos dont nul ne peut préjuger le lieu, l’heure et la nature. Pour y faire face, seule une force armée peut offrir les moyens suffisants servis par des hommes et des femmes structurés par les valeurs puissantes du devoir et de l’obligation morale.

C’est une faute d’éliminer l’une des institutions « fabriques de liens » dont la France a un urgent besoin face aux forces centrifuges qui y sont à l’œuvre, face aux fractures sociales et culturelles en voie de se produire.

Il est donc plus que temps de rétablir la puissance et l’efficacité d’une institution d’Etat « pour le dedans comme pour le dehors » et de se remettre à penser le destin national en termes de risques et de puissance stratégique. La France en a les moyens. Elle doit le faire sans l’attendre d’une Europe, puissance inexistante, ou d’une soumission transatlantique délétère voire de plus en plus illusoire.

Que rétablir et comment ?

Après des décennies de mesures irresponsables, une impulsion réparatrice est nécessaire pour raisonner et faire le choix des voies et moyens qui puissent rétablir une institution, désormais comateuse. Ces choix ne pourront pas faire l’économie d’un certain nombre de dispositions, dont l’abandon ou le travestissement ne sont plus acceptables.
Un budget décent doit permettre à nos soldats de disposer de l’entraînement et des équipements nécessaires, et au politique de s’engager sans le soutien déterminant des Etats-Unis, tout en évitant le stupide tout ou rien nucléaire.

Il faut pour servir les armes de la France des hommes et des femmes en nombre suffisant avec la répartition qui convient entre des professionnels en nombre suffisant et les citoyens en armes qui doivent revenir d’une manière ou d’une autre au centre de notre dispositif sécuritaire et identitaire. Rien d’efficace et de durable ne peut se faire sans des effectifs capables de marquer dans la durée, sur et hors du territoire national, la volonté et la détermination de la Nation.

Quel chef d’entreprise accepterait d’œuvrer alors que lui échappe le contrôle des moyens administratifs et techniques réputés nécessaires à son œuvre ? C’est pourtant ce qu’imposent aux chefs militaires de récentes réformes mises en œuvre au nom de la rationalité des coûts. Il faut donc revenir à une organisation des forces univoque qui subordonne au commandement les moyens de son action.

Enfin, une répartition équilibrée des responsabilités qu’autorise la Constitution est nécessaire entre l’exécutif et le Parlement, qui, par ailleurs, laisse au militaire le devoir d’exercer librement son conseil, tout en administrant et mettant en œuvre les forces autrement que par le canal d’une administration de défense d’autant plus intrusive qu’elle se sait irresponsable.
Voilà autant de mesures indispensables qui seront déclinées, point par point, dans des documents à venir et dont les signataires du présent document demanderont, avec détermination et constance, la réalisation pour le bien public.

Il est grand temps de rénover et de renouveler le contrat de confiance de la République avec ses soldats. S’il n’est pas trop tard, il devient urgent de lui redonner la vigueur indispensable sans qu’il soit besoin de recourir à des formes de représentation qui, bien qu’étrangères à notre culture militaire, pourraient s’avérer, un jour peut-être proche, le seul moyen pour nos soldats de se faire entendre.

Les sentinelles de l’Agora*

* Club de réflexion qui regroupe des officiers supérieurs et généraux des trois armées, de sensibilités diverses et membres de nombreuses associations et institutions de Défense.


Lettre ouverte du Général François CANN

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Je publie la lettre ouverte du Général Cann dont je viens d’avoir seulement connaissance.
Cette lettre est destinée au sénateur communiste Fischer qui aurait mieux fait de la fermer à la mort du Général Bigeard.
Le Général François Cann était mon supérieur direct lorsque je dirigeais le Bureau emploi, plan, renseignement de la 11ème Division Parachutiste à Toulouse.

Lettre ouverte du Général François CANN à Monsieur Fischer,
Sénateur communiste des Bouches-du-Rhône

Nous venons enfin de donner une sépulture décente au général Bigeard, l’un des plus grands soldats que l’Armée française s’honore d’avoir eu dans ses rangs.
J’ai servi en Algérie, comme lieutenant, sous les ordres de ce grand chef que nous sommes des millions de frères d’armes à admirer.

Je viens d’apprendre que vous vous étiez répandu en propos injurieux à l’encontre de ce chef prestigieux.
Qui êtes-vous donc pour vous permettre de telles vilénies sur une personne que vous n’avez probablement jamais rencontrée… ?

Vous êtes sénateur ? Et alors ? Communiste qui plus est !

On croit rêver. Malheureusement, il s’agit d’un mauvais cauchemar de vous voir ainsi paraître en moraliste innocent, vous qui avez soutenu et continuez de soutenir une idéologie qui, depuis 1917 et jusqu’à aujourd’hui, porte la responsabilité de cent millions de morts…

Au moment où éclate, en 1957, ce qu’on appelle la « Bataille d’Alger » vos séides se sont déjà tristement distingués. En avril 1956, l’aspirant Maillot, membre du parti communiste algérien, détourne un camion militaire et livre au F.L.N. 263 armes en tous genres et leurs munitions.

En août de la même année, Yveton, employé communiste de l’E.D.F.-G.D.F. local, pose une bombe à l’usine à gaz d’Alger. Il est fort justement guillotiné au mois de février suivant.

Et pendant ce temps-là, en Europe, les chars soviétiques dévastent Budapest et écrasent dans le sang l’appel à la liberté des Hongrois.

Vous souvenez-vous de l’été 1954 où l’Indochine nous rend des fantômes hagards, exsangues, décharnés qui, pour nous rejoindre, doivent enjamber les milliers de tombes des leurs assassinés dans les camps de « ré-éducation » par les commissaires politiques vietminh et français de vos amis… au motif de ce que vous appelez alors une guerre injuste.

Et les grèves de Berlin-Est et de Postdam qui laissent sur le pavé trois cents ouvriers hachés à la mitrailleuse des chars T 34, pour avoir osé demander une augmentation de salaire ?

Oseriez-vous évoquer la mascarade des procès staliniens d’Europe Centrale – Lazlo Rajk en Hongrie, Mazaryck et Benes à Prague – alors qu’au même moment plus de trois mille soldats de l’O.N.U., essentiellement Américains, prisonniers des Nord-Coréens, disparaissent dans les camps sans avoir jamais laissé de traces ? Et les goulags en Sibérie devenus l’interminable cimetière de millions de prévenus politiques ? Et les purges de Staline où, les maires étaient tenus de fournir un pourcentage de leurs concitoyens à fusiller ; comme nous, vous avez lu ces pauvres listes de victimes expiatoires offertes à un holocauste idéologique.

Ne nous dîtes pas que vous ne le saviez pas !

Vous nous trouvez ringard de remonter ainsi dans le temps. Alors revenons à l’Algérie et dîtes-nous ce que sont devenus nos harkis, ces braves volontaires qui avaient cru en la France et qui furent ébouillantés, empalés, déchiquetés…

Dîtes-nous ce que sont devenus les 2993 (chiffre officiel) Européens disparus sur leur terre algérienne, entre 1954 et 1963, et dont les familles resteront à jamais sans nouvelles.

Et 1968 ? Vous souvenez de cette année où vous jouez facilement aux « héros » dans les rues de Paris pendant qu’en Tchécoslovaquie les chars russes écrasent le printemps de Prague et qu’en Chine la révolution culturelle élimine par centaine de milliers les «affreux bourgeois».

Faut-il évoquer ce 30 avril 1975 qui voit le départ du Vietnam du dernier Américain, ce qui fait titrer à l’un de vos journaux préférés « Saïgon libéré ». Quelle libération, dites-nous ! En avez-vous parlé aux boat people ? Vous auriez eu du mal, la plupart d’entre eux ayant disparu en mer de Chine dans leur fuite éperdue vers la liberté… pour échapper au communisme.

La même année, vous avez indécemment applaudi à l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh. Quatre ans plus tard, on ne vous a pas tellement entendu, lorsque le voile s’est levé sur une des pires abominations de l’humanité : un habitant sur six massacré parce qu’il savait lire, écrire et compter un peu plus que les autres.

Il est facile, dans l’absolu, de condamner la torture, cette « souffrance physique que l’on fait subir à quelqu’un » dit Larousse. Qui ne le ferait pas ? Seulement il se trouve que la guerre ne se fait jamais en théorie et dans l’absolu; elle est contingente, par essence; les décisions et les actions qu’elle génère ont toujours des circonstances particulières, sans cesse renouvelées.

J’étais lieutenant au 3° R.P.C. du colonel Bigeard. Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous quittions le Djebel pour venir à Alger, suppléer une police défaillante.

Qui nous lançait dans cette galère ?

Le général Massu dîtes-vous ? Que je sache, il ne s’est pas approprié les pleins pouvoirs de police. Un ministre les lui a donnés, le même, sans doute, qui avait suggéré l’engagement des forces armées dans les opérations de maintien de l’ordre, avant le rappel de nos réservistes, en mai 1956, et le maintien pendant trente mois sous les drapeaux de ce brave contingent de la classe 54/2/b.

Cet été 1957, l’ambiance à Alger est éprouvante. Deux bombes viennent d’exploser, l’une en centre-ville au bar-restaurant le Coq Hardi et l’autre sur la corniche, au Casino, déchiquetant des dizaines de jeunes pieds noirs. Une psychose de terreur frappe les Algérois. Où et quand explosera la prochaine bombe ? Angoisse collective.

Par chance, une compagnie voisine met la main sur un suspect qui avoue appartenir au réseau des poseurs de bombes et révèle que le stock en réserve comprend 52 engins dont quatre viennent d’être posés quelque part dans la ville et activés. Puis-je en vouloir à mes camarades d’avoir bousculé cet assassin afin d’en obtenir des aveux précis ? Trois bombes ont pu être désamorcées, la quatrième explose au moment de l’arrivée des parachutistes, tuant un caporal. Les 48 autres engins de mort peuvent être récupérés, ce qui donne l’occasion au ministre de féliciter notre chef de corps, le colonel Bigeard.

Comme dit le père Cordier « il est des cas où le mal est nécessaire dès lors qu’il évite le pire ». Combien d’innocents les 51 bombes restantes auraient-elles tués ?

Personne n’a le droit de demander à ces soldats de se repentir pour avoir accompli une action salutaire, même si dans l’absolu elle était condamnable.

Personne, en tout cas pas vous, les communistes. Vous êtes disqualifiés depuis 1917, date de création de la Tcheka, la sinistre police politique de Lénine qui, de façon industrielle, torturait des gens, non pas parce qu’ils posaient des bombes, mais parce qu’ils « ne pensaient pas comme eux ».

L’un de vos inspirateurs, Jacques Duclos, pas très grand par la taille ni par l’esprit mais immense par la haine, a dit en 1947 : « Notre devoir est de combattre l’Armée française partout où elle se bat ». Il a tenu parole.

Et vous, aujourd’hui, vous déterrez la hache de guerre !

Nous en prenons acte !

J’ai pris, pour vous écrire, l’attache de président des Anciens du 8e R.P.I.Ma dont 395 des leurs ne sont pas revenus des geôles communistes du Tonkin où vos «coreligionnaires» les avaient laissés mourir de faim et de manque de soins. La plupart de ces jeunes Français n’avaient pas vingt ans…

Veuillez agréer, Monsieur le Sénateur, l’assurance des sentiments qui vous sont dus… ceux du mépris.

Général François CANN


L’éloge

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L’amitié franco-russe aussi repose sur le sang versé en commun contre la barbarie. Visiblement nos hommes politiques n’ont plus de mémoire ou une mémoire sélective. La preuve : aucun membre du gouvernement, y compris le Ministre Délégué aux anciens combattants, n’était présent aux obsèques de Roland de la Poype, ancien de Normandie Niemen, Grand-Croix de la Légion d’Honneur, Compagnon de la Libération, Héros de l’Union Soviétique. Je recopie ici l’éloge funèbre prononcé par Max Armanet à Saint-Louis des Invalides, le 21 Mai 2013. Les Russes eux n’oublient pas. Les cœurs de l’Armée rouge avaient fait le déplacement pour chanter en sa mémoire. Je souhaite que les enseignants qui liront cet éloge le transmettent à leurs élèves.

L’éloge funèbre

Il est des hommes qui nous marquent.
Il est des hommes qui nous entraînent.
Il est des hommes qui nous illuminent.

Compagnon de la Libération, héros de l’Union soviétique, grand-croix de la Légion d’honneur, ils sont deux dans notre histoire à avoir réuni ces distinctions exceptionnelles : Roland de la Poype et Marcel Albert. Deux frères d’armes qui furent l’honneur de la France d’avoir traversé le monde, pour se retrouver aux côtés de leurs frères russes et résister à la barbarie nazie. Deux preux dont l’amitié incarnait le tissu recousu de la France. Marcel Albert, le titi métallo de Billancourt et Roland de la Poype, l’aristo lunaire d’Anjou.

C’est l’épopée du Normandie-Niémen, voulu par le Général de Gaulle, contre l’avis des alliés anglo-saxons, Groupe de chasse numéro 3, quatorze pilotes, cinquante mécanos, débarqués sur la terre russe, en novembre 1942, alors que la Bataille de Stalingrad bat son plein. De ce premier contingent, quatre pilotes revinrent vivants. Pendant trois années, cette poignée de Français libres va arpenter l’immensité russe pour témoigner de la fraternité de la France face à l’ennemi fasciste. Au final, le meilleur score de la chasse française avec 273 victoires homologuées. Quatorze d’entre elles furent le fait de Roland de la Poype aux commandes du Yak, n°24 sur lequel son mécano a peint une gueule de requin. Ils faisaient partie du 18ème régiment de la Garde, commandé par le colonel Goboulov, unité de la prestigieuse 303ème division aérienne, sous les ordres du général Zakharov. Mais le résultat de la présence du Normandie aux côtés des Russes ne se réduit pas à un score, elle refonde les bases légendaires d’une amitié entre les peuples qui dure encore.

Pour résumer cette épopée, Roland citait un exploit de pure fraternité qui, lorsqu’il l’évoquait, soixante ans après, lui nouait encore la gorge : le sacrifice de Maurice de Seynes. La tradition sur le front russe était d’emporter lors des vols de liaison, dans la soute du Yak, le mécano attitré de l’avion. L’affection qui se tissait entre le pilote français et le mécanicien russe sont des liens que seules les misères d’une pareille guerre permettent de tisser. Le 15 juillet 1943, lendemain de la fête nationale française, changement de terrain. Les quatre escadrilles décollent, les unes après les autres, du terrain de Doubrovka. Maurice de Seynes emmène Vladimir Bielozoub, coincé derrière le siège du pilote, dans la soute, sans parachute. Au bout de quelques instants, de Seynes revient, l’habitacle envahi de fumée. Aveuglé, tentative après tentative, de Seynes essaie de se poser … Vainement. Le commandement français puis russe lui ordonne d’abandonner son avion et de sauter en parachute. La vie d’un pilote expérimenté est une denrée rare et précieuse. De Seynes refuse. Sauter, c’est abandonner Bielozoub. Les camarades restés au sol entendent la respiration oppressée de leur camarade qui se mure dans le silence. Tous approuvent dans leur cœur le choix de Maurice. Ils feraient de même. Quelques instants plus tard, à l’issue d’une ultime tentative, l’avion percute le flanc d’une colline proche. Maurice de Seynes et Vladimir Bielozoub ont été enterrés côte à côte dans la terre de Doubrovka. A la fin de la cérémonie, les enfants du village sont venus déposer un bouquet tricolore de fleurs des champs sur les tombes des deux amis.

Une semaine plus tard, à l’issue des féroces combats entourant le franchissement du fleuve Niémen, Staline accordait au groupe de chasse Normandie la dignité d’accoler à son nom celui de Niémen. En Russie, le nom des deux héros et le nom de Normandie-Niémen sont toujours connus par tous les écoliers et toujours enseignés avec respect. Sans le Normandie-Niémen, sans les étoiles de Héros de l’Union soviétique accordés à quatre de ses aviateurs, sans le baiser à la russe, sur la bouche, que Staline donna à Pouyade, le commandant du désormais célèbre Neu-Neu, selon son surnom familier, à la Noël 1944, les accords signés entre la France et l’Union soviétique la même nuit ne l’auraient pas été ; la France n’aurait sans doute pas été autorisé par Staline a figuré à la table des vainqueurs de Berlin, le 8 mai 1945. L’épopée Normandie-Niémen nous enseigne qu’il n’est pas de grande politique durable sans humanité.

La France libérée, Roland de la Poype a quitté l’uniforme, pris un métier, épousé une femme, fondé une famille qu’il a profondément aimée. Entrepreneur visionnaire, il réinvente l’industrie du plastique. Il créé le berlingot Dop, dessiné par Vasarely, ce conditionnement de shampooing commode et bon marché qui révolutionne l’hygiène en France. Ses emballages plastiques de l’agroalimentaire sont les plus présents en Afrique et en Amérique latine. Maire de Champigné, membre actif de l’Aéro-Club de France, la maison des ailes françaises, plus ancienne institution aéronautique au monde et dont il reçut comme Guynemer la grande médaille d’or.

Roland touche à tout ; il invente une voiture économique, écologique, modulable, la Méhari, présente dans tous les musées de design. L’environnement pour lui est une passion avant qu’elle ne soit une mode. Il fonde le Marineland d’Antibes, afin de permettre à ses contemporains de connaître la vie des grands animaux marins. Mais, au milieu de ce parc éblouissant, il dresse un magnifique musée de la marine ainsi qu’un autre rendant hommage au débarquement de Provence d’Août 1944. On n’en finirait pas d’évoquer les projets futuristes que Roland de La Poype, jusqu’au bout, ne cessaient d’imaginer. Au final, il aura fait plusieurs fois fortune, réinvestissant à chaque fois le gain accumulé afin d’entreprendre une nouvelle aventure. La preuve par trois, en des temps où la cupidité est l’apanage des élites, que l’on peut faire fortune et enrichir la collectivité. Roland s’est éteint rempli des forces que donne l’amour en tenant la main de son épouse Marie-Noelle, de cet amour plus fort que la mort, qui continue une fois la terre quittée.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


L’intervention au Mali révèle l’efficacité de l’école française de la guerre non-conventionnelle

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L’intervention au Mali, saluée par plusieurs responsables occidentaux, a révélé la relative capacité de l’armée française à faire face à des adversaires très mobiles et dispersés. L’opération Serval pourrait ainsi devenir un cas d’école dans les stratégies de contre-guérilla…

Atlantico : La stratégie opérationnelle employée par Paris au Mali peut-elle faire école pour les autres armées occidentales ?

Jean-Bernard Pinatel : L’Armée française a, en effet, beaucoup amélioré sa stratégie opérationnelle dans la décennie 2000-2010, en réussissant l’amalgame de ses valeurs opérationnelles traditionnelles et des apports technologiques, ainsi que des capacités d’intégration et de coordination opérationnelle de l’armée américaine.

Les parachutistes et les forces spéciales françaises ont su conserver intactes les valeurs qui ont fait la réputation mondiale des soldats de Bigeard en Algérie et qu’il définissait lui-même par : « soyez souples, félins et manœuvriers ». Qualités auxquelles il faut ajouter la rusticité : c’est-à-dire la capacité de durer sur le terrain en utilisant les ressources locales et sans un appui logistique sophistiqué.

A Kolwezi, c’est la première vague française du 2ème régiment étranger de parachutistes [1] commandé par le Colonel Erulin, composée de 405 hommes qui libèrent les 2 800 ressortissants français et étrangers pris en otages. Les Américains nous avaient adressé leur évaluation des moyens nécessaires pour mener cette opération : c’était une brigade de 5 000 hommes et dans ces 5 000 hommes il y en aurait eu, comme toujours chez eux, 4500 hommes en soutien et en appui logistique pour seulement 500 combattants [2].

Le Général Beaufre, un des grands analystes stratégiques français, affirmait que ce qui nous différenciait des Américains c’est que chez nous « la tactique commande les opérations ». La fameuse phrase lancée par le Général de Gaulle : «l’intendance suivra», l’illustre parfaitement. Dans la tradition américaine, c’est « la logistique qui commande les opérations ». Ce que l’expérience d’Afghanistan a apporté aux forces françaises, c’est cette capacité d’intégration totale du renseignement et de la conduite des opérations de toutes les forces armées : avions, hélicoptères, forces spéciales, forces classiques et l’apport de technologies de rupture comme les drones. La grande réussite de la France au Mali ou en Libye provient du fait que nos officiers ont conservé cet esprit manœuvrier, de prise de risque, qui est très étranger à la culture américaine, même si les guerres asymétriques d’Irak et d’Afghanistan les ont amenés à oublier quelque peu leur ambition de mener la guerre « de loin et avec zéro mort » qu’illustre parfaitement la guerre des drones.

Les tactiques de contre-insurrection employées par la France durant la bataille d’Alger sont encore enseignées à West Point, prestigieuse école militaire américaine. Comment s’explique notre habilité à faire face à ce type de conflits ?

La France, du fait de son empire colonial et des guerres de décolonisation qu’elle a conduites de 1945 à 1962, est la seule nation à avoir été confrontée à 17 ans de guerre asymétrique. Nos officiers ont ainsi accumulé une expérience inestimable qui a été théorisée au sein de nos écoles de guerre. Quand ils ont été confrontés, après 1966, à la guerre du Vietnam, les Américains ont essayé de s’en inspirer sans réussir à l’intégrer réellement dans leur stratégie opérationnelle, tant leur culture militaire y est étrangère.

Par ailleurs, la coopération assez équilibrée avec les forces du Tchad et de la CEDEAO peut-elle devenir un modèle porteur pour ce genre de théâtres d’opérations ?

Attention de ne pas confondre l’image que nous voulons donner pour des raisons politiques et la réalité militaire sur le terrain. Car, en dehors des forces tchadiennes (le Tchad n’appartenant pas à la CEDEAO), je doute de l’apport opérationnel des forces de la CEDEAO si elles ne sont pas appuyées au plus près, (j’ai presque envie d’écrire encadrées) par les forces françaises. La présence des forces du Nigéria entraînant, en plus, un risque d’exactions auprès des populations locales qu’il ne faut pas sous-estimer. Il est de toutes les façons trop tôt pour en faire un modèle.

Propos recueillis par Théophile Sourdille pour ATLANTICO

[1] En sautant à 250m d’altitude sur l’ancien hippodrome.

[2] Au Mali, deux sauts opérationnels furent exécutés : le premier à Tombouctou par la 2ème compagnie du 2ème REP. Le second, à Tessalit, par un détachement du 17ème RGP. Depuis 50 ans, seule la France a réalisé des sauts opérationnels. Deux autres sauts de dissuasion-diversion furent réalisés par les Français en Bosnie et par les Américains en Afghanistan.


Crédibilité de la doctrine nucléaire nationale face à l’évolution de l’anti-missile balistique, par le général Pinatel

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Article écrit par Marquis Seignelay

Le général Pinatel me fait l’honneur de m’expliquer son point de vue sur la question de la DAMB (Défense Anti-Missile Balistique) de territoire otanienne (couplée à l’ABM -Anti-Ballistic Missile- américain) et sur ses conséquences sur la dissuasion nationale. Ce qui suit est le résultat de ce dialogue où j’ai pu lui demander si l’ABM américain pouvait avoir quelques conséquences sur l’évolution de notre dissuasion nucléaire.

Quand le général mène la fronde contre la défense antimissiles balistique de territoire de l’EPAA (European Phased Adaptive Approach) de l’administration Obama, l’équivalent de l’ABM américain, en Europe, il aime revenir sur les fondements des dissuasions nucléaires américaine et française.

Les explosions des deux premières bombes nucléaires américaines sur Hiroshima et Nagasaki (1945) s’accompagnent après la guerre d’une volonté de « dominance » des États-Unis qui souhaitent tirer les bénéfices politiques du pouvoir nucléaire et ne le partager avec personne. Dès lors, ils commencent à pratiquer une dissuasion « du fort au faible » c’est-à-dire à développer une capacité de première frappe suffisante pour désarmer tout adversaire potentiel et se mettre ainsi à l’abri de ses représailles. C’est l’explosion de la bombe atomique soviétique (à fission, le 29 août 1949) qui va permettre l’apparition d’un dialogue entre les deux puissances nucléaires. Mais c’est aussi l’apparition d’autres bombes -anglaise, française et chinoise- qui achève de complexifier le jeu nucléaire qui n’est plus un « je » américain. Dès lors, les États-Unis ne peuvent retrouver la suprématie nucléaire, c’est-à-dire une capacité de première frappe sans risque de représailles, qu’en disposant d’un bouclier anti-missile efficace. Ainsi, le RIM-8 Talos, engin anti-aérien de la série « T » des années 60, était semble-t-il une première ébauche d’une défense contre les missiles balistiques pour l’US Navy.

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Doctrine de dissuasion
contre doctrine d’attaque préemptive

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Un débat auquel j’ai participé ce matin, jeudi 14 juin 2012, sur Radio Notre Dame avec un grand expert des questions spatiales, Alain Dupas, m’a fait prendre conscience que je n’avais pas assez développé l’aspect culturel dans ma critique de la stratégie américaine visant à déployer un bouclier anti-missile en Europe.

Podcast :

Cette analyse constitue ainsi un complément à celle citée en référence

Nous nous opposons souvent à nos alliés américains sur les questions stratégiques car nos paramètres géostratégiques ne « nous font pas boxer dans la même catégorie ».

Ainsi, les stratèges français ont élaboré la stratégie de dissuasion nucléaire [1] que nous avons facilement assimilée car c’est une stratégie dite du « faible au fort ». Elle visait à combler l’asymétrie des forces entre le potentiel de l’URSS et le nôtre par le raisonnement suivant : si tu m’attaques et que tu mets en cause mes intérêts vitaux, tu devras payer un prix supérieur à l’enjeu que je représente pour toi. Ce qui se traduit sur le plan militaire par la nécessité de conserver, même après avoir subi une attaque contre nos forces nucléaires, une capacité de représailles sur les villes adverses, susceptible de causer des pertes à sa population et des dommages à son potentiel industriel supérieurs à l’enjeu que nous représentons pour lui.

Une partie importante des stratèges américains, se fondant sur la superpuissance américaine, estime qu’ils sont dans la situation inverse « du fort au faible » et ont donc toujours refusé la logique de la dissuasion nucléaire car elle revient à accepter, si elle échoue, de devoir subir une première frappe adverse avant de riposter. Or la mentalité «cow-boy» est fortement ancrée chez les militaires et les stratèges américains : c’est celui qui dégaine et qui tire le plus vite qui sort vainqueur de l’affrontement. C’est dans cette logique et, en dehors de tout mandat de l’ONU, que, prenant prétexte de l’existence d’armes de destruction massive en Irak, le texan George Bush junior, a décidé la seconde guerre du golfe ; c’est pour cela aussi qu’un débat existe actuellement aux États-Unis sur la nécessité de lancer une attaque préemptive contre le potentiel nucléaire iranien en cours de constitution.

Néanmoins, cette logique stratégique de l’attaque préventive même sophistiquée par le concept d’attaque préemptive n’est pas considérée comme légitime par tous les tenants d’une gouvernance mondiale qui condamnent celui qui prend la responsabilité d’ouvrir les hostilités. La légitimité d’une attaque en premier même lorsque la menace d’une attaque de l’adversaire est jugée imminente n’est pas recevable car cela rend les tenants de cette stratégie juges et parties de la légitimité de l’ouverture des hostilités. C’est pourtant en s’appuyant sur cette doctrine que le gouvernement israélien appelle à une action préemptive contre un potentiel nucléaire iranien dont personne ne connaît réellement l’état d’avancement.

Si on accepte cette logique de l’attaque préemptive, il faut aussi accepter de considérer que le pays agressé est en droit de riposter et c’est là que la raison cachée d’un bouclier anti-missile, que les américains veulent déployer dans l’Est de l’Europe, se dévoile.

Il ne s’agit pas de parer, comme on le voit écrit à longueur de colonnes, une attaque déclenchée par l’Iran, ce qui serait suicidaire pour elle, mais de diminuer autant que faire ce peu les effets de représailles que ce pays agressé pourrait lancer avec ses forces restantes dans une logique « du perdu pour perdu qu’il y en ait d’autres que moi qui subisse des pertes et des dommages ». C’est ce que Saddam Hussein avait tenté de faire avec des SCUD contre Israël après le déclenchement de l’opération «tempête du désert».

C’est pour cette raison que de nombreuses voix s’élèvent pour considérer qu’un bouclier anti-missile a un effet déstabilisant puisqu’il ouvre la porte à une attaque en premier en contribuant à minimiser les pertes et les dommages que le camp de l’agresseur risque de subir du fait d’une riposte désespérée de l’agressé.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Lire mon analyse du 28 Mai 2012 : « Le bouclier anti-missile une réponse inappropriée à une menace inexistante »

Source : Radio Notre Dame


Rafale : Comment la France a réussi à remporter l’appel d’offres du marché indien

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Une source gouvernementale indienne a annoncé ce mardi que l’Inde a décidé d’acquérir 126 avions Rafale, offrant à Dassault à la fois un colossal appel d’offres estimé à 12 milliards de dollar (un peu plus de 9 milliards d’euros), et son premier succès à l’exportation pour cet appareil.

Toute décision de cet ordre est un choix éminemment stratégique dans lequel, outre les capacités opérationnelles, le prix et les transferts de technologie, les considérations géopolitiques et géostratégiques sont déterminantes.

Pour mémoire, le think tank Carnegie Endowment for International Peace estimait, en juin dernier, que les considérations techniques seraient déterminantes. Mais, la décision indienne prend certainement en compte les évolutions passées et à venir des rapports de force et des alliances régionales qu’il convient d’expliciter.

La stabilité de la zone Afghanistan-Pakistan (AFGPA) intéresse, outre le Pakistan, trois grands acteurs, les États-Unis et, dans son sillage, les occidentaux qui participent à l’effort de guerre, la Chine et l’Inde.

ll faut aussi toujours se rappeler que, dans le conflit qui oppose l’Inde au Pakistan, l’Afghanistan fournit la profondeur stratégique que recherchent les militaires pakistanais face à l’Inde. [1]

Dans la perspective d’un désengagement des forces occidentales d’Afghanistan, les États-Unis ont besoin de l’appui pakistanais pour que le retrait des forces de la coalition ne se traduise pas par un effondrement du pouvoir afghan qu’ils ont mis en place à Kaboul. En position de force, les Pakistanais ont demandé aux Américains, qui ont accepté, de contrebattre l’influence de l’Inde dans l’entourage du Président afghan qui n’était pas insensible à leurs avances, tout simplement pour éviter un face à face avec le puissant voisin pakistanais après le désengagement occidental.

De son coté, la Chine qui avait fait de sa neutralité dans le conflit indo-pakistanais un élément intangible de sa politique a, depuis 2009, infléchi sa position, choisissant de finaliser un partenariat stratégique avec le Pakistan, ébauché depuis le milieu des années 2000. Un double impératif stratégique a guidé la décision chinoise: la sécurisation de ses voies d’approvisionnement en pétrole et en gaz, en bâtissant une voie terrestre d’acheminement via les ports pakistanais de la Mer d’Oman, [2] et aussi, à moyen terme, à partir de l’Iran [3], sans oublier la lutte «contre les trois» [4], fléaux qui menacent le Xinjiang chinois. En effet, en 2009, Al-Qaïda, qui avait longtemps épargné la Chine, a appelé les Ouïghours du Xinjiang au Jihad (guerre sainte) contre la Chine, par la voix d’un de ses responsables, Abu Yahia Al-Libi.

Ce partenariat stratégique s’est rapidement concrétisé par l’achat de 36 chasseurs polyvalents J-10 chinois, la vente de deux centrales nucléaires et, surtout, par un abandon de la ligne de neutralité chinoise dans le conflit indo-pakistanais.

Les autorités politiques indiennes ont bien perçues d’une part la situation nouvelle créée par le retrait américain d’Irak et demain d’Afghanistan, mais aussi par la fin de la neutralité chinoise dans le conflit qui les opposent au Pakistan.

Prenant acte de cette évolution, l’Inde a commencé à en faire payer le prix aux Américains en écartant, à la surprise générale, avant le round final, le F16 américain pour équiper son armée de l’Air, et en choisissant, dans sa «short list», « l’Eurofighter européen » et le « Rafale français ».

Les capacités opérationnelles du Rafale, démontrées avec brio par nos aviateurs dans l’intervention libyenne, a certainement contribué à faire peser la balance au profit du Rafale.

Enfin, ce succès est à mettre au crédit du Président et de son gouvernement qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour convaincre les autorités indiennes.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] La largeur du territoire Pakistanais face à l’Inde est comprise entre 250 et 500km.

[2] Ce qui lui permet d’éviter le détroit de Malacca.

[3] Ce qui lui permettrait d’éviter aussi le détroit d’Ormuz.

[4] Terrorisme, extrémisme, séparatisme.

Autres sources : Atlantico


L’enjeu de la vente du Rafale
et le voyage de François Fillon

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Le premier ministre qui part aujourd’hui au Brésil est un spécialiste des problèmes de Défense, expertise qu’il a acquise à ses débuts politiques au sein du cabinet de Joël le Theule, qui fut ministre de la Défense, d’octobre à décembre 1980 [1].

Quel est l’enjeu de la vente du Rafale au Brésil et en Inde où il est en compétition avec l’Eurofighter ?

Situons d’abord le Rafale parmi ses concurrents actuels ou en devenir. Il appartient à la génération 4++ ou 4,5 des avions de combat, mise en service au début du XXIème siècle. Les avions de cette génération sont supérieurs en performances à la quatrième génération (celle des mirages 2000, du Tornado et des F-14, F-15, F-16) et ont des capacités proches de celles de la cinquième génération en devenir et dont le fleuron sera le F-35 américain. Interfaces homme-machine, informatisation presque totale, conçus pour les opérations en réseau, ils ont des caractéristiques destinées à réduire leur signature radar, sont presque tous multi rôles et multi missions, par tout temps, de jour comme de nuit. Les Sukhoi SU-33 et SU-35, le F-18 Super Hornet, l’Eurofighter-Typhoon, et le Rafale répondent à ces spécifications, les deux derniers appareils étant les plus proches de la cinquième génération.

A la différence du Rafale construit par Dassault Aviation, l’Eurofighter Typhoon est un avion produit en coopération par 4 pays européens [2]. Charles Hernu et François Mitterrand décidèrent de se retirer de ce programme en août 1985 pour construire le Rafale pour plusieurs raisons : opérationnelle, nous aurions été obligés de faire des compromis en matière de spécifications (notamment sur les caractéristiques multi rôles [3] souhaitées par l’État-Major français); économiques, les dépenses pour un projet national profiteraient majoritairement au savoir-faire et à l’économie française; financière, contrairement à la théorie économique, l’expérience des années 70 montrait que les programmes en coopération ne permettaient pas de faire des économies substantielles.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

En 2011, le National Audit Office britannique estime que les 160 Eurofighter Typhoon commandés par la Royal Air force couteront 24 milliards d’euros en coût d’acquisition [4], soit 150 millions d’euros c’est-à-dire un coût unitaire d’acquisition proche de celui du Rafale (142,3 millions d’euros) selon la Cour des comptes française [5]. On en tire la conclusion que l’allongement de la série à 635 appareils, permis par la coopération auxquels s’ajoutent appareils commandés par l’Arabie Saoudite et l’Autriche, compense presque l’augmentation du coût lié à la coopération. En plus, il faut noter qu’il n’y a pas de version navale prévue pour l’Eurofighter. Les Anglais devront ajouter à cette facture 7 milliards d’euros pour acheter 50 Lockheed Martin F-35 Lightning II (coût unitaire 100 millions de livres) qui équiperont leur futur porte-avions de la classe Queen Elizabeth vers 2020, auxquels il convient d’ajouter les coûts supplémentaires générés par la formation et le soutien de deux types d’appareils issus de deux constructeurs différents. Enfin, Rafale est un avion 100% français, l’argent dépensé à été injecté majoritairement dans l’économie française et à soutenu toute la compétence technologique et l’emploi dans notre pays.

25 ans plus tard on peut, donc, considérer que la décision prise en 1985 a été la bonne sur les plans militaires, industriels et économiques.

Cette décision a néanmoins un inconvénient majeur : elle ne prépare pas l’avenir. Nos partenaires ont appris à se passer de nous et dans une coopération future nous ne pourrions pas exiger pour France les mêmes avantages en termes de maîtrise d’œuvre et de retombées économiques qu’en 1985.

On comprend alors l’enjeu actuel de l’exportation : préparer l’avenir.

Ce serait une erreur grave de ne viser qu’un résultat de plus à l’exportation.

Il est impératif d’inscrire la recherche de marchés extérieurs dans l’ambition de créer, sous leadership français, un partenariat stratégique avec le Brésil, l’Inde et la Russie [6] liant la vente du Rafale et les transferts de technologies associés, réclamés par les acheteurs, à l’engagement de construire ensemble son successeur.

C’est la voie la plus séduisante pour conserver dans notre pays la maîtrise d’œuvre de la prochaine génération d’avion de combat et les retombées qui y sont liées.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Qui décède d’un malaise cardiaque le 14 décembre 1980.

[2] C’est en décembre 1983 que des entretiens en vue de définir un avion multi-rôles européen ont débuté entre les états-majors français, allemand, italien, espagnol et britannique. Après le retrait français, les autres pays se partagent le budget du programme à raison de 33% pour l’Allemagne, 33% pour le Royaume-Uni, 21% pour l’Italie et 13% pour l’Espagne.

[3] Défense aérienne, attaque au sol et aviation embarquée.

[4] Et un cout total jusqu’à son retrait du service de 43,6 milliards d’euros.

[5] Eurofighter Typhoon – Wikipédia

[6] Dans les années 90, Sukhoï a proposé à Dassault Aviation de concevoir un avion de combat de cinquième génération.


La crise de l’euro et la Défense

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Après le marché unique, l’euro, la convergence économique, progresser vers l’Europe de la défense de l’Atlantique à l’Oural

La crise de l’euro montre, une fois de plus, que, en temps de crise, les intérêts géopolitiques s’imposent face à tous les autres.

Les puissances maritimes qui ont dominé le Rimland [1] ont toujours basé leur puissance sur le commerce international et la finance. Cette loi géopolitique a été vérifiée de multiples fois dans le passé : après Venise, les Hollandais, les Portugais, les Espagnols, la Grande-Bretagne, c’est aujourd’hui au tour des États-Unis et de leur vassal britannique. L’attitude de David Cameron au sommet de Bruxelles démontre que les Anglais ne sont pas prêts à renoncer à ces piliers de leur puissance déclinante. Londres a refusé le nouveau traité européen qui lui lierait les mains dans le domaine financier et choisit toujours l’alliance américaine à la solidarité européenne. Ce cavalier seul britannique était prévisible si l’on se rappelle que, pour rééquiper son Armée de l’Air [2], Londres avait choisi de participer à la recherche-développement du programme du F-35 américain à hauteur de 3 milliards de dollars au détriment d’un projet européen, Eurofighter ou du Rafale.

L’implication d’Obama et l’intérêt qu’il témoigne dans la crise de l’euro est purement égoïste et conforme aux intérêts américains. Washington presse les européens de sauver l’euro dans le seul but d’éviter une crise mondiale qui, comme en 2008, se traduirait par une contraction très forte des échanges internationaux et les pénaliserait encore plus que nous. N’oublions pas que la puissance des États-Unis et le niveau de vie des Américains ont été bâtis, en grande partie, sur le commerce international : achat de produits de consommation à bon marché à l’extérieur de leurs frontières, notamment en Chine, ce qui maintient une pression sur les prix aux États-Unis et bénéficie de ce fait aux consommateurs américains dont il dope le pouvoir d’achat. A cela s’ajoute une dette d’état considérable résultant en grande majorité de leurs dépenses militaires destinées à maintenir le contrôle des espaces maritimes et de leur approvisionnement en énergie et matières premières, un déficit commercial abyssal et le maintien d’un dollar faible. Ce cercle vertueux pour les Américains et vicieux pour nous ne peut se pérenniser qu’à deux conditions : une croissance des échanges internationaux et une dette américaine financée par leurs partenaires commerciaux et aujourd’hui, au premier chef, par la Chine.

La crise de l’euro aura eu comme effet bénéfique d’obliger l’Europe continentale à s’unir un peu plus : après la création d’un espace commercial, le marché unique et d’une monnaie, l’euro, voici la convergence économique en marche. Pourquoi alors ne pas franchir un pas de plus dans le domaine de la Défense. La France et l’Allemagne doivent y réfléchir ensemble. Sur le plan des industries de défense, la réussite d’EADS a ouvert magistralement la voie alors que les déboires prévisibles du Rafale à l’exportation rendent impératif d’aller encore plus loin sur ce chemin.
La France, une fois encore, a montré le cap à suivre en prenant le risque de vendre le Mistral à la Russie. C’est aussi l’option la meilleure pour Dassault [3] et la pérennisation d’une capacité de développement d’un avion de combat de 5ème génération [4] en Europe.

Philippe Migault, rédacteur en chef de la lettre de l’IRIS[5], les analyse avec lucidité :

  • «Rejoindre le programme F-35 et mettre nos compétences et nos finances au service du Pentagone et de l’industrie de défense américaine (..);
  • adosser Dassault Aviation à EADS pour développer un appareil européen. Cela revient à clairement donner le leadership du groupe à la France. Berlin refuserait, sans doute;
  • s’allier aux Suédois de Saabs, voire constituer un pôle avion de combat avec eux au sein d’EADS. Inutile de décrire la partie de meccano-politico-industriel : l’échec sanctionne les projets dont les protagonistes sont pléthore et les leaders mal définis;
  • pourquoi ne pas commencer à réfléchir à l’option russe ? Absurde ? Non. Dans les années 90, Sukhoï a proposé à Dassault Aviation de concevoir un avion de combat de cinquième génération. L’avionneur au Trèfle, encore très optimiste sur le Rafale, avait décliné l’offre. Peut-être faudrait-il y repenser. Parce qu’au-delà des avions, il ne reste que deux industries de défense en Europe capables de produire toute la gamme des armements, la russe et la française. Sans leur alliance, il n’y aura pas de réelle autonomie stratégique européenne.»

Cette alliance stratégique avec la Russie ne se fera pas en un jour mais, à long terme, elle est aussi vitale pour l’Europe que la résolution de la crise de l’euro car, qu’on l’approuve ou non, personne n’a trouvé jusqu’ici une autre recette que l’impératif de défense pour financer massivement des programmes de long terme en recherche-développement, condition essentielle du maintien d’une base industrielle compétitive et clé d’un retour à la croissance économique.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Concept élaboré par le Britannique Halford Mackinder (1861-1947), fondateur de la géopolitique.
Le « Rimland » comprend la ceinture périphérique qui entoure le cœur continental de la masse terrestre eurasiatique ou « Heartland ». Les territoires du « Rimland » vont de l’Europe occidentale au Japon en passant par le Proche et le Moyen-Orient, L’Inde, la Birmanie, la péninsule indochinoise, l’Indonésie, les Philippines, la Corée et le Japon. Le Rimland ceinture ainsi l’espace Europe de l’Est et russo-sibérien et chinois à L’Ouest, au Sud et à l’Est.

[2] Le Royaume-Uni est aussi le seul pays européen à s’être engagé fermement avant même que le processus de sélection soit terminé (BAE faisait partie de l’équipe Lockheed Martin). Cet engagement initial de plus de deux milliards de dollars dans la phase DDS (10% selon les prévisions optimistes de 2001) est complété par un autre investissement, à hauteur de 880 millions, destiné à fournir l’infrastructure nécessaire pour mettre le F-35 Lightning II (JSF) en service, et portant notamment sur l’intégration du système d’armes, la formation, les simulateurs et la réduction du bruit + un coût d’acquisition de 5 milliards de dollars environ pour 50 avions.

[3] Dont la famille au travers du « groupe industriel Marcel Dassault » possède 50,55%, EADS 46,32%, le reste, soit 3,13%, étant du domaine public.

[4] La première génération (1945-1955) correspond à des appareils à réaction subsoniques, sans radar de bord, armés de mitrailleuses et de bombes à gravitation. Ce sont par exemple les MiG 15 et 17, le F-86 Sabre, l’Ouragan;

La deuxième génération (1955-1960) est caractérisée par la vitesse supersonique, une aérodynamique, une motorisation et des matériaux plus performants, des radars embarqués et l’introduction de nouvelles armes, telles que les missiles air-air. On peut citer comme exemples les MiG 19 et 21, les F-104, F-105, F-106, le Mirage III et le Draken (Suède);

La troisième génération (1960-1970) est caractérisée par une plus grande manœuvrabilité, des capacités multi rôles (air-air et air-sol). Les moteurs plus puissants, les équipements de bord et les systèmes d’armes sont plus avancés avec un début d’intégration : MiG 23 et 25 et le Sukhoi SU-15, les F-4 et F-5, le Jaguar, le Mirage F1 et le Super Etandard;

La quatrième génération (1970-1990) est la plus répandue aujourd’hui. L’intégration des systèmes est la règle (radars, communications, armes), ce sont des appareils multirôles capables d’effectuer différentes missions au cours d’une même sortie. Ces avions sont, pour la plupart, en cours de modernisation. Parmi les nouveautés ajoutées, on peut noter le GPS, des systèmes de vision nocturne, de nouveaux systèmes de navigation, de guidage laser pour le ciblage, des casques pour pilote « interactifs » (meilleure vision, affichage d’informations). Ce sont par exemple les MiG 29 et 31, Sukhoi SU-27, F-14, F-15, F-16 et F-18, AV8 Harrier, Tornado, Mirage 2000 et Viggen;

La génération 4.5 est apparue les toutes dernières années du XXe siècle. Les avions sont supérieurs en performances à la quatrième génération et ont des capacités proches de celles de la cinquième génération. L’intégration des systèmes inclut dorénavant la composante humaine à travers des interfaces homme-machine, l’informatisation est presque totale, et ce sont des systèmes conçus pour les opérations en réseau. Ils ont des caractéristiques relevant de la furtivité, que ce soit au niveau des matériaux ou de la conception destinée à réduire leur signature radar. Ces appareils sont presque tous multirôles et multimissions, par tout temps, de jour comme de nuit : on peut citer les Sukhoi SU-33 et SU-35, le F-18 Super Hornet, l’Eurofighter Typhoon, et le Rafale. Ces deux dernier appareils sont très proches de la cinquième génération;

La cinquième génération se caractérise par une combinaison entre systèmes : furtivité, composante humaine et l’intégration réseau global C4ISTAR. Ce sont de véritables centrales informatiques, capables de combats air-air, d’attaque au sol, de défense antimissile tactique, de suppression des défenses aériennes, de frappe en profondeur, de commandement et contrôle de drones ou d’essaims de drones. La puissance de feu est polyvalente, la vitesse et la manœuvrabilité sont accrues. Les autorités militaires américaines classent le F-22 Raptor et le F-35 Lightning II JSF dans cette catégorie.

[5] Institut des relations internationales et stratégiques : www.iris-france.org


La France n’a plus les moyens militaires de ses ambitions politiques : une fausse affirmation ?

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Le journal Le Monde titrait en première page de son édition du mercredi 13 juillet : « La France n’a plus les moyens militaires de ses ambitions politiques ».

Cette affirmation est discutable si l’on regarde les forces militaires mises sur pied au regard des besoins opérationnels actuels. Elle est fausse si l’on compare les moyens financiers investis par la France pour sa Défense, soit un budget annuel de 66 milliards de dollars qui nous place dans le top 5 mondial.

Que se passe-t-il donc dans la boite noire (Armées, DGA, Industries de Défense) qui reçoit des inputs financiers importants et fournit des outputs insuffisants en matière de capacités militaires face aux besoins réels du moment ? Répondre à cette question c’est analyser la chaine des décisions qui partant de la définition des menaces à l’expression des besoins militaires passe par le lancement des projets de développement des systèmes d’armes, pour aboutir à la mise sur pied et au maintien opérationnel des forces.

C’est à ce débat et à cette analyse qu’il faut s’attacher avant de demander à la Nation des efforts financiers supplémentaires. Depuis que je m’intéresse à ces questions [1] jamais une évaluation prospective des menaces n’a été réalisée en indépendance totale avec les lobbyistes des industries d’armement qui sont présents au sein même des partis politiques. Il en découle bien souvent le lancement de programmes inadaptés aux menaces réelles ou à notre stratégie de Défense.

Ce serait le cas, s’il était adopté, du système de Défense anti-missiles que les américains nous poussent à déployer et qui couterait, selon une estimation provisoire, probablement sous-évaluée à dessein, plusieurs milliards d’euros à la France. Ce système, sur le plan de la théorie stratégique, affaiblirait notre dissuasion, sur un plan opérationnel ne servirait à rien face aux menaces actuelles et serait probablement inefficace face à la menace potentielle qu’il est chargé de contrer : un missile lancé par un État voyou. Aucun spécialiste sérieux ne croit qu’il assurerait un taux d’interception proche de 100%. L’expérience du système Patriot, déployé lors de la guerre du Golfe, montre que l’on en est loin. Autre exemple : on peut se demander si une partie des sommes dépensées à la modernisation de notre force de dissuasion nucléaire n’aurait pas mieux été investie dans le développement d’un système français de drones dont les opérations en Afghanistan et en Libye ont démontré l’utilité.

La cause première de cette perte en ligne est à rechercher dans le  manque d’investissement sur les questions de Défense des responsables politiques de droite ou de gauche quand ils sont dans l’opposition. Quand ils arrivent au pouvoir, sans bagage militaire suffisant, ils sont prisonniers des choix biaisés que leur présentent les commissions et groupes de travail réunis à cet effet. Incapables de concevoir et d’imposer les choix drastiques qui s’imposent, les gestionnaires des budgets de la Défense sont condamnés à faire de l’échenillage. Le résultat est toujours le même depuis le départ du Général de Gaulle. A force de couper un peu partout, il manque un peu de tout. Cela est vrai pour les forces qui sont mises sur pied et qui répondent aux besoins réels mais aussi pour celles inscrites dans la programmation militaire pour satisfaire les lobbies. Et une fois de plus c’est aux chefs militaires sur le terrain de faire avec… et, pour l’honneur des armes de la France, ils y réussissent souvent. C’est ce qui explique le mauvais moral  permanent des personnels de l’administration centrale et au contraire le moral excellent des forces combattantes.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] 1973 – Ma thèse, soutenue à l’UER de Sciences politiques de Paris 1, était consacrée à : « Les effets de la politique et des dépenses militaires sur la croissance économique (le cas français : 1945-1973) », à la suite de la quelle j’ai publié, en 1976, deux livres : l’un consacré à l’évolution des menaces : « La guerre civile mondiale », Calmann-Lévy et l’autre : « L’économie des forces », Fondation pour les études de Défense, qui traitait de la cohérence dans les choix des systèmes d’armes.


Les valeurs militaires
dans un monde sans repère

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Article publié dans Le Figaro, début juin 2011

En Afghanistan, en Afrique, partout où je rencontre nos soldats en opérations, je croise de jeunes héros. Ils sont bien de notre temps, mais vous les côtoyez souvent sans les voir, car ils ressemblent banalement à tous ces jeunes de France, qui vivent dans nos villes et nos campagnes. Ni lansquenets, ni bêtes de guerre, ils sont vos enfants, vos voisins, et aussi des jeunes filles et de jeunes mamans que l’on reconnait mal sous le casque et le gilet pare-balle. Beaucoup ont une famille, qui partage ce métier sans l’avoir choisi, au gré des mutations et des absences, sans espérer grand-chose en retour sinon la considération et le soutien de leurs concitoyens, quand un drame survient.

Ils portent les armes de la cité en votre nom, et chaque jour s’en servent, où vous les envoyez. Car leur métier est bien la guerre, même si, pour bien en mesurer le coût, ils chérissent plus que tout la paix…

Ils acceptent de payer le prix du sang, l’épreuve de la blessure. Mais, disent-ils, s’ils deviennent invalides, alors que ce soit « de guerre ». Leur plus grande crainte est d’être un jour regardés comme des victimes, maladroites ou incompétentes, qu’on aurait bernées dans une mauvaise aventure… Car même au fond d’un lit d’hôpital, leur silence et celui de leurs proches ne doivent pas faire oublier qu’ils sont fiers et soucieux de leur honneur. Ils croient que la mission est sacrée et qu’une vie peut lui être consacrée. Ils savent confusément qu’il n’est pas inique que l’individu se donne, corps et âme, à la collectivité. Ils y verraient même une certaine noblesse ou un trait qui les distingue et les grandit et c’est pour cela qu’ils ne sont pas des mercenaires. Mais ils le deviendront quand la cité ne les reconnaitra plus pour cette singularité !

Les soldats ont le tort d’être pudiques, quand il faut se vendre. Celui de ne pas être compris, parce qu’ils s’expliquent trop peu, se réfugiant dans un silence qui préserve les familles et évite les malentendus. Il est si difficile de témoigner de nos épreuves sans le recul du temps ! Mais quand bien même ils parleraient, pourquoi écouterait-on, quand rien n’y oblige, ceux qui finalement incarnent le tragique de la vie ? La mort leur colle à la peau alors que la société l’a rayée de son quotidien.

Pourtant, il n’est de héros sans légende. Et il suffirait ici de dire les faits, dans leur brutale simplicité. De considérer qu’en dehors de toute option politique le sacrifice d’un jeune Français pour les siens est une valeur en soi digne d’intérêt. Qui pourrait le faire, sinon les médias ? A de rares exceptions près - quelques émissions tardives, et d’excellents articles, si l’on cherche bien – c’est plutôt le silence qui règne, toujours moins cruel cependant que les quelques mots qui expédient nos pertes - chaque semaine - entre page judiciaire et météo du lendemain.

Alors quoi, finalement ? Notre société, si évoluée, avide de libertés et de loisirs, a-t-elle encore besoin de héros et de légendes ? Chacun connait la réponse. Les jeunes Français sont capables de donner vingt noms de footballeurs et chanteurs en tous genres devenus icônes de leur quotidien en délivrant le message de la célébrité et de l’enrichissement. Combien, d’individus qui - quel que soit leur métier - ont choisi de consacrer leur vie aux autres ?

Ces gamins de 20 ans, qui offrent leur vie quand la République le demande, mériteraient cette reconnaissance ! Mais ils ne font pas fortune. J’ai la faiblesse de croire qu’ils constituent cependant la plus précieuse de nos richesses, toute d’humanité, de chair et de sang.

Nous aurons toujours besoin de ces jeunes hommes et femmes pour ce métier de soldat, qu’aucune machine ne fera à leur place. Qui peut croire que la guerre devienne un jour l’affaire de robots commandés à distance par les « riches », contre des « pauvres » à la poitrine nue ? Aucune démocratie ne le supporterait. Les hommes sont condamnés à rester l’instrument premier du combat. Mais en trouvera-t-on encore longtemps pour porter nos armes ?

Rien n’est moins sûr si nous continuons à ignorer l’histoire de nos héros, qui est aussi celle de notre pays s’écrivant sous nos yeux. Rien n’est moins sûr si la nation n’y reconnait pas ses fils et persiste à refuser une considération qu’ils n’osent même plus solliciter, dans la cacophonie de ceux qui exigent tout et n’importe quoi. Une société « fabrique » ses défenseurs en leur offrant une place et une reconnaissance particulières. Elle génère, au sens propre, les volontaires qui feront le choix des armes, malgré des contraintes exorbitantes. Un choix rationnel, qui n’est pas seulement la réponse à l’irrésistible appel d’une vocation.

Prenons garde que ces volontaires ne deviennent les victimes silencieuses d’un pays qui ne se rappellerait plus ni leur mérite, ni leur utilité, ni même d’avoir un jour exigé leur sacrifice. Nous ne les trouverions simplement plus.

Général de corps d’armée Hervé Charpentier, Commandant des forces terrestres