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L’Algérie face à la disparition prochaine d’Abdelaziz Bouteflika

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Processus démocratique ou succession à la cubaine ?

Alors que la disparition d’Abdelaziz Bouteflika, 81 ans, atteint d’un cancer du poumon en phase terminale et maintenu artificiellement en vie selon l’ancien directeur général de la DGSE [1] peut être annoncée à chaque jour qui passe, la question de la transition politique en Algérie se pose avec une acuité particulière. L’affrontement entre les clans qui se partagent aujourd’hui le pouvoir, et qui est commencé depuis 2015, débouchera-t-il sur une succession à la cubaine qui ne peut être envisagé qu’avec le soutien de l’armée ? Ou bien le processus démocratique prévu dans la Constitution pourra-t-il être respecté ? Ou bien encore va-t-on assister à la déstabilisation de ce pays, sous la pression de la moitié des 41 millions algériens qui ont aujourd’hui moins de 20 ans et qui n’ont pas connu la guerre civile des années 90. S’opposeraient à cette succession à la cubaine que l’on voit se dessiner aujourd’hui en descendant dans la rue ?

Dans cette hypothèse, devons-nous craindre une augmentation de la pression migratoire vers la France où le nombre de Français ayant un lien direct avec l’Algérie avoisine déjà les sept millions?

Une transition à la cubaine préparée méthodiquement pas le clan Bouteflika

La Constitution algérienne prévoit qu’à la mort du chef de l’Etat ou en cas d’empêchement [2], le président du « Conseil de la nation » assume la charge de Chef de l’Etat pour une durée de quatre-vingt-dix (90) jours au maximum, au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées. Le président actuel du Conseil de la nation est Abdelkader Bensalah qui est en poste depuis 2002 et a été réélu le 9 janvier 2013.

Il est notoire à Alger que deux forces ont commencé à se battre: le clan présidentiel, animé par le frère du chef de l’Etat, Saïd Bouteflika d’une part, et l’Etat-major militaire, avec à sa tête le vice-ministre de la Défense depuis 2013, Ahmed Gaïd Salah qui soutiendrait le processus constitutionnel, d’autre part. Ces deux clans s’étaient pourtant alliés en 2015 pour écarter le général Mohamed Mediène, dit « Toufik », le puissant chef du DRS (services secrets algériens), considéré comme le véritable maitre de l’Algérie depuis un quart de siècle et placé la DRS sous le contrôle le Département de Surveillance et de Sécurité (DSS) avec à sa tête Athmane Tartag. On dit à Alger qu’il soutient la candidature de Said Bouteflika à la fonction de chef de l’Etat. Mais jusqu’à quel point ? A quelles conditions ?

Depuis lors ces deux clans cherchent à placer leurs fidèles à la tête des rouages essentiels du pays.

Dans cette lutte, le clan Bouteflika avait essayé, jusqu’ici sans succès, d’ôter au chef d’Etat-Major de l’armée de terre les moyens de renseignement opérationnel et les forces spéciales. Ainsi, il avait échoué en 2017 à mettre à la retraite le Général Lakhdar Tirèche, qui dirige sous la tutelle d’Ahmed Gaïd Salah [3], la Direction centrale de sécurité de l’armée (DCSA) et à le remplacer par un homme du Président. Il semble avoir atteint son but en aout 2018 en nommant à la tête de la DCSA le général Belmiloud Othmane, alias Kamel Kanich qui dirigeait jusque-là le Centre principal militaire d’investigation (CPMI). De plus trois des généraux commandants les 1ère, 2ème et 4ème régions militaires viennent d’être remplacés en aout 2018. Ces limogeages visent à affaiblir le pouvoir du Général Ahmed Gaïd Salah. Bien heureux celui qui peut certifier de leur efficacité !

Le départ à la retraite au printemps 2019 du Général de corps d’armée Ahmed Gaid-Salah aurait été décidé par Saïd Bouteflika qui voudrait le remplacer par le général-major Saïd Bey, qui vient de quitter le commandement de la 2ème région militaire à Oran. Tous ces mouvements font penser aux observateurs algériens que Saïd Bouteflika a gagné et qu’une succession à la cubaine avec l’appui de l’armée est l’hypothèse la plus probable.

Ahmed Gaïd Salah, garant de la sécurité du pays ?

Pour d’autres analystes, Ahmed Gaïd Salah Salah [4], 77ans, un Chaoui des Aurès, serait le garant du processus démocratique, voire, en cas de troubles, comme un Président de transition. Ce qui est clair en revanche, c’est que depuis sa nomination en 2013, ce général n’a cessé d’étendre son influence et notamment le champ d’intervention de la Direction centrale de la sécurité des armées (DCSA), qui tend à devenir un véritable DRS bis. Il fait régulièrement le tour des grandes régions militaires pour resserrer ses liens avec les six chefs des régions militaires, qui tiennent dans leurs mains l’ordre public en cas de troubles ou de terrorisme. Or la majorité les observateurs s’accordent à penser que ces généraux sont fidèles à leur chef, le général Gaïd Salah, ce qui expliquerait les trois changements récents à la tête de trois régions militaires décidés par le clan Bouteflika.

Plusieurs faits font penser que le Général Gaïd Salah ne souhaite pas prendre le pouvoir mais qu’il s’opposerait à une succession à la cubaine, notamment parce que les deux principaux candidats à la succession d’Abdelaziz, autres que son frère Saïd, sont comme lui originaire des Aurès.

Les candidats potentiels

Dans l’hypothèse où le processus constitutionnel se déroulerait et qu’une situation exceptionnelle ne s’opposerait pas à la tenue des élections présidentielles, trois candidats semblent se détacher.

Le premier, Said Bouteflika, universitaire de formation, est né le 1er janvier 1958 à Oujda (Maroc) [5]. Elevé par Abdelaziz, il constitue sa garde rapprochée et se prépare à lui succéder. Il est soutenu par tous ceux qui profitent du système et qui n’ont pas envie de le voir évoluer mais il est détesté par la rue algérienne. Ses chances pour être élu dans une élection qui ne serait pas truquée ne sont pas évidentes.

Deux autres candidats semblent être en bonne position pour l’emporter

Le premier Ali Benflis est né le 8 septembre 1944 à Batna. C’est un ancien ministre de la Justice, il a été chef du gouvernement de 2000 à 2003. Il a été candidat aux élections présidentielles de 2014 où il a obtenu 12,3% des voix. Ali Benflis est le président du parti Talaie El Houriat qu’il a créé en 2015. Son âge est à la fois un atout et un handicap en fonction du taux de participation et notamment de celle des jeunes qui boudent traditionnellement les urnes.

Le second des challengers est Abdelaziz Belaïd [6], 55 ans. Il est né le 1963 au cœur des Aurès à Merouana (anciennement Corneille). Candidat aux élections présidentielles de 2014. Il a obtenu 3% des voix devançant tous les autres candidats vieux routiers de la politique algérienne. Son atout est sa jeunesse, son handicap son peu d’expérience de la vie politique.

L’atout de la réduction du déficit commercial sous l’effet de la hausse de l’énergie

L’économie de l’Algérie se résume en un mot : la Sonatrach. Les hydrocarbures représentent, en effet, l’essentiel des exportations (94,5%) en s’établissant en 2017 à 29,47 mds$ contre 25,64 mds$ sur la même période de 2016, soit une hausse de 3,8 mds$, correspondant à une augmentation de près de 15%. Les exportations ont ainsi connu les 11 premiers mois de 2017 une hausse de 14%, en s’établissant à 31,2 milliards de dollars contre 27,2 mds$ durant la même période de 2016. En conséquence, le déficit de la balance commerciale de l’Algérie, étroitement corrélé aux cours du brut a reculé en 2017 à 11,19 milliards de dollars contre un déficit de 17,06 milliards de dollars en 2016, soit une baisse de 5,87 milliards de dollars correspondant à un recul de 34,4%.

Avec une dette publique autour de 20% du PIB (France 100%), l’évolution à la hausse du cours du brut devrait donner dans les prochaines années, s’il le souhaite, les marges de manœuvre nécessaires à l’Etat pour distribuer du pouvoir d’achat et éviter, comme lors du « printemps arabe », d’avoir à faire face à un soulèvement général [7].

En conclusion

Au-delà des personnalités de Saïd Bouteflika, d’Ali Benflis et d’Abdelaziz Belaïd, deux régions voire deux cultures s’opposent celui des arabes oranais contre les « chaouis », berbères, des Aurès de la région de Batna. La disparition dans les prochaines semaines d’Abdelaziz Bouteflika, en cours de mandat, devrait faire entrer l’Algérie dans un processus prévu par la Constitution qui conduit à l’organisation d’une élection présidentielle au maximum 90 jours après sa disparition sous l’autorité du président du « Conseil de la nation » qui assume durant cette période la charge de Chef de l’Etat.

La constitution ne permet pas une succession à la cubaine où Saïd prendrait la place de son frère sans se soumettre au vote populaire. Mais que le clan au pouvoir tente de s’y maintenir en violant la Constitution est probable. Il est aussi probable que dans ce cas la rue se soulèverait et que le général Gaïd Salah ferait tout ce qu’il peut pour maintenir le calme dans le pays et permettre des élections libres. Nous ne pouvons que souhaiter l’occurrence de ce scénario plutôt positif qui éloignerait les risques d’une guerre civile et d’une pression migratoire accrue sur notre territoire.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

[1] Geopolis.
[2] Constitution algérienne 2016 Art 102 Lorsque le Président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement. Le Parlement siégeant en chambres réunies déclare l’état d’empêchement du Président de la République, à la majorité des deux tiers (2/3) et charge de l’intérim du Chef de l’Etat, pour une période maximale de quarante-cinq (45) jours, le Président du Conseil de la Nation.
[3] Né en 1940 à Aïn Yagout dans la Wilaya de Batna en Algérie dans l’Aurès (région berbère amazigh majoritairement chaouie), Salah est maquisard à l’âge de 17ans, il est également diplômé de l’Académie militaire d’artillerie Vystrel (URSS).
[4] Son père Ahmed meurt alors qu’il a un an ; il est donc élevé par sa mère sous la tutelle de son frère Abdelaziz, et par là de Houari Boumédiène qui prend le pouvoir par un coup d’État en 1965. Il est élève au collège Saint-Joseph des Frères des écoles chrétiennes à El-Biar (Alger), puis au lycée tenu par les jésuites. Il arrive à Paris en 1983 afin de préparer un doctorat en informatique. Il est titulaire d’un doctorat de 3ème cycle de l’université Pierre-et-Marie-Curie (Paris VI) sur la reconnaissance des formes, domaine dans lequel il soutient sa thèse.
[5] Il est titulaire d’un doctorat de médecine et d’une licence en droit. En 1986, il adhère au FLN et devient le plus jeune membre du comité central. Député de 1997 à 2007, il est élu secrétaire général de l’Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA). Suite à de nombreux désaccords avec la direction du FLN, il quitte le parti pour fonder le Front El Moustakbal; Le FM s’engage à une action politique dans le respect de la constitution et des lois de la république algérienne.
[6] En 2012 les réserves de change de l’Algérie étaient d’environ 200 milliards de dollars avec une dette publique inférieure à 9% du PIB ce qui a permis au gouvernement de s’acheter comme en Arabie Saoudite une pause civile en distribuant massivement de subventions.


La prise d’otage en Algérie

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Cette prise d’otage, par son ampleur, me rappelle celle réalisée par une cinquantaine de djihadistes tchéchènes au théâtre de la Doubrovka de Moscou le 23 octobre 2002 pendant la comédie musicale Nord-Ost. Ils réussirent en plein centre de Moscou à prendre et à retenir en otage durant trois jours les 850 spectateurs. Des femmes terroristes portant des ceintures d’explosifs furent réparties dans le théâtre menaçant de faire écrouler le toit en plaques de béton sur les spectateurs en cas d’assaut.

Cette prise d’otage a tenu le monde en haleine du 23 au 26 octobre. Le 25 octobre Poutine promis même la vie sauve aux terroristes s’ils relâchent les otages.

Elle se termina pourtant tragiquement quand à l’aube du 26, les forces spéciales russes donnèrent l’assaut après avoir introduit dans l’enceinte un gaz paralysant. Le bilan fut terrible. 39 terroristes furent tués et plus de 100 otages décédèrent des suites de l’inhalation du gaz. Les terroristes n’en tuèrent directement que deux.

Les négociations entreprises dès le 23 soir avec les terroristes permirent la libération le 24 octobre de 17 personnes le matin puis d’une femme et deux enfants l’après-midi ; le 25 11 personnes et huit enfants furent relâchés. Ces libérations ont en partie été négociées par des personnes privées contre des rançons remises à l’extérieur à des complices.

C’est probablement un scénario de ce type auquel on va assister.

Certains pays non directement impliqués dans le conflit malien vont tenter de négocier la libération de leurs ressortissants en payant des rançons mais en définitive les forces spéciales algériennes donneront l’assaut probablement au plus tard samedi ou dimanche.

Il en effet inimaginable que les algériens envoient à AQMI un autre signal que celui de la fermeté. Les terroristes qui se sont lancés dans cette prise d’otage le savent : ils ne peuvent se sortir vivants de cette aventure sans se renier.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Pas de repentance pour la guerre d’Algérie !

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Le Journal du dimanche, 18 mars 2012

Guerre-Algerie-Jean-Bernard-Pinatel

Juste après la signature des accords d’Evian, j’avais écrit dans un petit cahier qui me servait de journal : « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais », allusion aux paroles de Gambetta, après la perte de l’Alsace-Lorraine. Cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, je repense aux quatorze mois de ma mission là-bas. En décembre 1960, à 21 ans, j’ai rejoint le 7éme RTA [régiment des tirailleurs algérien] à Batna, dans les Aurès, avec le grade de sous-lieutenant. Je faisais partie, à Saint-Cyr, de la promotion Maréchal Bugeaud, du nom de celui qui avait défait l’émir Abd-el-Kader et permis la colonisation de l’Algérie, la dernière promotion à partir se battre là-bas. J’avais été très influencé par le discours ambiant sur le devoir sacré de défendre les départements français d’Algérie, au même titre que l’Alsace-Lorraine en 1870. Dans les Aurès, je dirigeais une section de tirailleurs algériens, composée d’Arabes et de Berbères. En douze mois de combat, mon régiment n’a subit qu’une seule désertion, malgré les appels incessants des fellaghas à nos hommes pour rejoindre la rébellion. La torture ? Je ne l’ai jamais vue pratiquer dans mon régiment. Je savais qu’elle avait été utilisée pendant la bataille d’Alger par les parachutistes, mais la responsabilité en revient aux dirigeants politiques qui avaient envoyé des soldats faire du travail de police auquel ils n’étaient pas préparés. Je ne sais pas ce que j’aurais fait à leur place, face aux attentats aveugles. Aujourd’hui, je continue de croire que rien ne la justifie. Je n’ai pas eu non plus l’occasion de faire des prisonniers, car nos adversaires se battaient jusqu’au bout, avec un courage qui forçait le respect.

Grâce au colonel Ahmed Rafa, qui est devenu le premier général d’origine maghrébine, nous avons pu ramené tous nos hommes avec leurs familles en France. J’ai combattu sans haine en Algérie. Avec la conviction que nous défendions une certaine civilisation dans une guerre révolutionnaire soutenue par les Soviétiques. J’étais hospitalisé en France après avoir été grièvement blessé au cours d’un accrochage, lorsque j’ai appris le putsch des généraux. Je l’ai bien accueilli, même si je me suis vite rendu compte qu’il s’agissait d’une action désespérée.

Cinquante ans après, je sais que la décision de décoloniser était la bonne

Après la signature des accords d’Evian, je pensais que nous avions gagné la guerre et que de Gaulle nous avait trahi. Analyse sommaire et viscérale. Cinquante ans après, je sais que la décision de décoloniser était la bonne. Épouvantablement mal gérée, il en résulte un énorme gâchis. Faut-il pour autant s’excuser auprès des Algériens ? Il ne faut jamais juger l’Histoire et ceux qui l’ont écrite, avec les idées d’aujourd’hui et sans prendre en compte le contexte de l’époque. Ce n’est pas en se repentant en permanence que l’on prépare l’avenir. A mon sens, les jeunes Algériens préféreraient davantage de visas et de liberté que nos excuses, mais tant que la génération de la guerre sera au pouvoir à l’Alger, nous ne pourrons pas œuvrer sereinement ensemble pour demain.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Témoignage : 19 mars 2012, anniversaire des 50 ans de la fin de la guerre d’Algérie

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Je fais partie de ceux qui ont choisi de faire carrière dans l’Armée car, dans ma famille, j’entendais parler du devoir sacré de défendre l’Algérie, départements français, comme ce fut le cas pour l’Alsace et la Lorraine, après la guerre de 1870. J’ai été reçu au concours de Saint-Cyr en juillet 1958 et je fais partie de la dernière promotion, Maréchal Bugeaud, qui a combattu en Algérie.

En décembre 1960, à 21 ans, avec le grade de Sous-lieutenant, j’ai rejoint à Batna dans les Aurès, le 7éme Régiment de tirailleurs algériens, commandé par le colonel Rafa qui deviendra le premier général français, originaire du Maghreb. J’ai commandé une section de tirailleurs algériens composée d’engagés arabes et berbères (Kabyles et Chaouis). J’ai été blessé le 23 février 1961 à 9h30, au sommet au Djebel Rafaa, à 2000 mètres d’altitude, au cours d’un accrochage dans la neige qui a duré toute la journée et où j’ai perdu deux hommes ainsi que 7 blessés sur les 25 tirailleurs de ma section. Grâce à l’appui de l’aviation, nous avons mis hors de combat plus de 40 rebelles et récupéré un armement important ce qui me valu une citation à l’ordre de l’Armée et d’être décoré dans les ruines romaines du forum de Timgad [1] par le colonel Rafa. Évacué avec mes blessés vers 23 heures, je fus opéré à l’Hôpital de Batna puis évacué sur Constantine et, enfin, sur Paris, à l’hôpital des Armées de Bégin. Revenu en juin, sans prendre ma permission de convalescence, je fus impliqué avec ma section dans deux autres combats qui me valurent une autre citation. Je quittais l’Algérie en février 1962 pour suivre l’école d’application à Saint-Maixent, les fantassins de ma promotion ayant été affectés dans leurs unités presque directement après la sortie de Saint-Cyr à l’issue d’un cours stage de combat au camp des Garrigues et à Philippeville.

Quels sont aujourd’hui mes souvenirs et mes sentiments sur ces 14 mois qui ont marqué ma vie

Mes tirailleurs comme les fellaghas étaient des hommes fiers et courageux. Alors que j’étais blessé ainsi que mon chef de pièce FM qui était avec moi le seul européen et que nous faisions face à un adversaire six fois supérieur en nombre qui ne cessait de les encourager à déserter, ils sont restés fidèles et ont combattu toute la journée à mes cotés, exécutant mes ordres de ne pas gaspiller les munitions et repoussant deux assauts de nos adversaires qui sont arrivés jusqu’au corps à corps. Mon second tué le fut d’ailleurs lorsqu’il voulu récupérer une arme d’un adversaire abattu à deux mètres seulement de nos positions.

Tous les accrochages auxquels j’ai participé ont eu lieu dans les régions les plus reculés et les plus hostiles des Aurès que ne foulèrent jamais les légions romaines qui assuraient la protection des plaines de Lambese et de Kenchela, grenier à blé de Rome. Sur le plan militaire, la guerre était donc gagnée en 1962, même si elle impactait négativement le développement de l’économie française et le niveau de vie des Français de métropole.

La population des Aurès que nous rencontrions au cours de nos opérations était, à l’image de ces magnifiques montagnes, d’une beauté et d’une dignité qui inspirait le respect.

Les Aurès que ce soit les montagnes ou les plaines et les remarquables ruines romaines qu’elles contiennent ont un potentiel remarquable de développement d’un tourisme culturel de qualité. Au fond des vallées encaissées on trouve des hameaux qui sont de véritables paradis terrestres avec des jardins couverts de multitudes de fruits et légumes.

Même si je comprends le désespoir de tous les Français qui vivaient en Algérie depuis plus de cent ans, devant les décisions prises par De Gaulle, je regrette profondément les actes désespérés que furent le push des généraux et l’OAS. Ils n’ont pas permis une décolonisation apaisée de ce pays qui aurait épargné des souffrances inutiles à ses habitants avec lesquels nous avons tant d’histoire commune.

J’espère que l’arrivée prochaine au pouvoir en Algérie d’une génération de dirigeants, qui ne pourront plus fonder leur légitimité sur la guerre, permettra à nos deux pays, pour le bonheur de leurs habitants, de développer les relations de respect et d’amitié qui auraient du toujours exister.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Dans un site montagneux d’une grande beauté, au nord du massif de l’Aurès, à 480 km au sud-est d’Alger, et à 110 km au sud de Constantine, Timgad offre l’exemple achevé d’une colonie militaire romaine créée ex nihilo. La Colonia Marciana Traiana Thamugadi fut fondée en l’an 100 de notre ère par Trajan, probablement pour servir de campement à la 3ème Légion Auguste qui, par la suite, fut cantonnée à Lambèse. Timgad s’agrandit hors des remparts et des édifices publics majeurs sont construits dans les quartiers neufs : capitole, temples, marchés, thermes comme l’arc de Trajan, les portes Est, et Ouest et les 14 thermes identifiés jusqu’à ce jour. Les maisons brillent par leur somptueux décor de mosaïque destiné à pallier l’absence de marbres précieux.


Algérie

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Le décès du général Lamari marque le début de la fin d’une période de 20 ans de pouvoir dominée par les militaires qui ont conduit la répression contre le terrorisme islamique. Est-ce pour autant le début d’une transition vers un pouvoir politique plus équilibré ?

Le général de corps d’armée Mohamed Lamari, une des figures prédominante de l’aile dite « éradicatrice » de l’armée algérienne contre le terrorisme islamiste, est décédé d’un arrêt cardiaque, lundi 13 février 2012, à l’âge de 73 ans, à Biskra où il s’était retiré. Il a été inhumé, mercredi 15 févier, au cimetière de Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger, en présence de presque tous les hauts responsables politiques et militaires.

Étaient notamment présents :

  • le ministre délégué à la Défense nationale Abdelmalek Guenaïzia [1];
  • le chef d’état-major Gaïd Salah [2];
  • le général Mohamed Touati [3];
  • même l’invisible général Mohamed Médiene, dit « Toufik » était là [4];
  • ainsi que les généraux à la retraite Khaled Nezzar et Abdelhamid Djouadi ont tenu à accompagner Mohamed Lamari à sa dernière demeure.

Mohamed Lamari était reconnaissable à sa carrure imposante de deuxième ligne. Cet ancien officier de l’armée française avait rejoint les rangs de l’armée de libération algérienne et été formé également, après l’indépendance de l’Algérie, à l’académie militaire de Moscou. Il faisait partie des généraux « janviéristes », qui avaient pris la décision d’interrompre le processus électoral, en janvier 1992, pour barrer la route du pouvoir au FIS (Front islamique du salut), qui venait de rafler la majorité des sièges au premier tour des premières élections législatives pluralistes en Algérie. Avant d’être nommé, en 1993, à la tête de l’état-major de l’armée algérienne, au moment où l’Algérie venait de basculer dans la violence islamo-terroriste, le général Mohamed Lamari était passé par différents grades de la hiérarchie militaire. Résolument engagé dans la lutte anti-terroriste, il avait créé une force anti-terroriste d’élite, forte de 15.000 hommes, pour traquer les maquis islamistes. En 2004, le général Lamari avait démissionné de son poste à l’état-major de l’armée, peu après l’élection du président Abdelaziz Bouteflika pour un deuxième mandat, officiellement pour « des raisons de santé ». La démission de ce partisan de ce que la presse algérienne appelait « le tout sécuritaire » avait été perçue alors comme une prise de distance par rapport à la politique de main tendue à l’égard des islamistes de la part du président Bouteflika, favorable à une solution politique.

Sa disparition, comme le retrait prochain annoncé de la vie politique du président Bouteflika, marque-t-elle le début d’une transition politique vers un régime plus démocratique ? La création de la commission Bensalah [5], en mai 2011, par le président Bouteflika, afin de rassembler les propositions des différentes sensibilités politiques et des personnalités nationales pour lui proposer les évolutions souhaitables en matière de loi constitutionnelle et d’élections, est interprétée comme un premier pas dans ce sens. La nomination de Mohamed Touati conforte l’idée que c’est le modèle turc, avant l’accession d’Erdogan, qui semble souhaité par les généraux et auquel Bouteflika, à bout de souffle, aurait consenti. Cela devrait se traduire par un partage plus équitable du pouvoir politique entre les différentes tendances politiques algériennes, un maintien de l’Armée comme garant de la constitution, une normalisation des rapports avec le Maroc, une ouverture sélective de la frontière algéro-marocaine, attendue par tous les habitants de l’Oranais, et la poursuite de la croissance du niveau de vie des Algériens qui a, sous le régime actuel, doublé ces dix dernières années.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] : Abdelmalek Guenaïzia né en 1937 est un vieux compagnon de Khaled Nezzar, il était avec lui à l’école des enfants de troupe. Il a occupé différentes fonctions dans l’armée : directeur central du matériel au ministère de la Défense, commandant des forces aériennes et chef d’état-major de l’armée avant de se « découvrir » une vocation de diplomate en 1990. Il occupera le poste d’ambassadeur d’Algérie en Suisse, durant près de dix ans. Nommé par Abdelaziz Bouteflika, lundi 2 mai 2005, au poste de ministre délégué auprès du ministère de la Défense nationale, il coiffe les nouveaux nommés aux postes de responsabilités militaires, après le départ du poste de chef d’état-major de l’ANP, du Général de CA Mohamed Lamari.

[2] Gaïd Salah, né en 1936, coopté par le général Lamari. Après un long passage à la tête du Commandement des forces terrestres, il a été une des pierres angulaires de la stratégie antiterroriste à l’époque où le général Lamari dirigeait la section antiterroriste.

[3] Mohamed Touati est né en 1936 en Kabylie, région d’Azzefoun. C’est un homme lettré, surnommé « el -Mokh » ou le cerveau. Il intègre l’école militaire des enfants de troupe. A l’indépendance, il est chef d’état major de la gendarmerie nationale puis chef d’état major de la troisième région militaire sous le commandement d’un autre ancien sous officier de l’armée française, Khaled Nezzar. Il devient, en 1989, directeur des opérations à l’état-major puis, en 1991, conseiller du ministre de la Défense nationale. Khaled Nezzar et, enfin, conseiller du chef d’état major de Mohamed Lamari. Il prend une part active dans la destitution du président Chadli Bendjedid (janvier 1992), l’arrêt du processus démocratique et l’interdiction du Front islamique du salut (FIS). Paradoxalement, c’est aussi la figure de proue de la CDN (Commission de dialogue national), mise en place par le HCE pour définir les modalités d’une transition politique avec la participation du FIS interdit. C’est lui qui, avec le général de corps d’armée Mohamed Lamari et le général Abdelmadjid Taright, aujourd’hui à la retraite, a défini l’alternative politique à l’islamisme et a appuyé la politique de « concorde civile » qui a permis de neutraliser quelque 6000 islamistes armés depuis son entrée en vigueur, en 1999. Mohamed Touati est le partisan d’un islamisme modéré, intégré dans le jeu du pouvoir, il défend l’idée d’un « rôle à la turque » pour l’ANP. Dans son esprit comme dans l’idée d’autres chefs militaires, il s’agit pour elle d’être « le garant de la constitution ». Chef du Conseil de sécurité à la présidence de la République, un poste crée spécialement pour lui par son ami Larbi Belkheir, il démissionne de toutes ses responsabilités en août 2005. Son retour aux affaires en 2011, après des années d’anonymat, a chamboulé les rapports de force au sein du régime. Bouteflika s’est retrouvé dans l’obligation de le rappeler lors du printemps arabe pour sauver un système politique à bout de souffle. En effet, considéré comme une des éminences grises de l’armée algérienne, le général major Mohamed Touati n’a jamais été un allié pour Bouteflika. Bien au contraire, dès les premières années de son règne, Bouteflika a tout fait pour écarter cet homme, considéré comme une tête pensante du « clan des généraux », afin de marquer la fin d’une époque. A travers la nomination surprise du général Mohamed Touati comme conseiller à la présidence et membre de la commission Bensalah, le président algérien a tendu une main amicale au « clan militaire » avec lequel il cherche désormais à conclure la paix.

[4] Chef du département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), le service de renseignement algérien. Il est né en 1939, dans la wilaya de Bordj Bou Arréridj et étudie à l’école du KGB, après l’indépendance de l’Algérie. En 1986, il devient le chef du département Défense et Sécurité, avant de prendre la tête du DRS en 1990. En 1993, il est promu général de division et, en juillet 2006, général de corps d’armée. Sa position inamovible à la tête du DRS en fait un personnage extrêmement craint qui semble détenir le pouvoir réel en Algérie.

[5] Le président du Conseil de la nation et numéro 2 dans la République algérienne, selon la Constitution actuelle.