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Syrie : «Hollande essaie d’éviter à la France d’être exclue de la table des négociations»

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Interview publiée dans « LE FIGARO », le 27 septembre 2015.

En prenant la décision de frapper l’État islamique en Syrie, François Hollande reconnaît sans le dire que la stratégie du «ni Assad, ni Daesh», dont il était le promoteur, constituait une erreur, estime le général Jean-Bernard PINATEL.

LE FIGARO - François Hollande a confirmé dimanche qu’un camp de l’État islamique a été détruit lors d’un raid aérien impliquant six avions français. Les avions américains évoluant déjà dans la zone syrienne, quelle efficacité peut-on attendre de frappes aériennes françaises ?

Général Jean-Bernard PINATEL - L’efficacité des frappes françaises est un élément tout à fait secondaire de la décision prise par François Hollande. Déjà en Irak, les sorties effectuées par l’aviation française représentent moins de 10% du total des missions.

La décision de François Hollande est l’aveu que la stratégie du «ni Assad, ni Daesh», dont il était le promoteur, était une erreur de plus dans son évaluation de la situation syrienne. En effet, dès le début de l’affaire syrienne, François Hollande s’est trompé sur plusieurs points. Premièrement, par idéologie, il a cru à un printemps arabe en Syrie, alors qu’on assistait aux prémices d’une guerre civile confessionnelle financée par l’Arabie Saoudite, le Qatar et aidée par la Turquie [1]. Il s’est trompé aussi sur la capacité de résistance interne du régime d’Assad, dont j’analysais les raisons en mai 2013 [2], aidé par l’Iran, le Hezbollah libanais et la Russie. Il s’est trompé encore, comme d’ailleurs Barack Obama, sur la capacité de résistance de Daesh aux frappes aériennes américaines. Malgré plus de 3000 sorties, Daech, vaincu par les Kurdes à Kobané et par les milices chiites irakiennes et iraniennes à Tikrit a poursuivi son offensive vers le Sud: prise de Ramadi, chef-lieu du gouvernorat d’al-Anbar en mai 2015, prise de Palmyre en juin 2015.

Les États-Unis, pragmatiques comme toujours, ont compris début 2015 que, sans l’aide de troupes étrangères au sol, Bagdad risquait de tomber et comme Obama se refusait à renvoyer des troupes américaines en première ligne, la seule option était d’accepter, après la chute de Ramadi, de se coordonner avec les forces iraniennes commandées par général Qassem Soleimani [3]. Le préaccord sur le nucléaire iranien est en partie une conséquence de cette réévaluation. De même aujourd’hui où les forces d’Assad plient sous la pression de Daesh, les Américains, du moins à un niveau opérationnel, vont coordonner leur action avec les forces armées russes, ne serait-ce que pour éviter des méprises qui seraient lourdes de conséquences. Les aviateurs français vont aussi devoir procéder de la sorte.

L’Assemblé générale des Nations Unies se tient en ce moment à New York. Dans ce contexte, quelles visées diplomatiques la décision de frapper maintenant Daesh en Syrie sert-elle ?

Malgré ses erreurs et à juste titre, François Hollande essaie d’éviter à la France d’être exclue de la table des négociations qui va rassembler toutes les parties prenantes engagées dans le combat contre Daesh. La France l’avait été, de facto, lors de l’accord Irano-américain sur le nucléaire à cause des positions de Laurent Fabius, alignées sur celles, extrémistes, des israéliens.

«L’Iran et la Russie possèdent les cartes décisives dans cette affaire car ils sont les seuls intervenants extérieurs à ce théâtre d’opération à avoir des troupes au sol.» - Le général Jean-Bernard Pinatel.

Mais ce sont l’Iran et la Russie qui possèdent les cartes décisives dans cette affaire car ils sont les seuls intervenants extérieurs à ce théâtre d’opération à avoir des troupes au sol. Et on ne pèse réellement dans l’issue d’un conflit que de cette façon.

Poutine va certainement essayer d’obtenir une résolution de l’ONU qui légitime son intervention terrestre en Syrie et tout le jeu diplomatique des Occidentaux sera d’essayer d’obtenir que cette intervention, comme la leur, soit coiffée par un commandement onusien afin d’éviter que la Russie et l’Iran ne tirent diplomatiquement et vis à vis de l’opinion mondiale tout le bénéfice d’un succès éventuel contre l’État islamique.

D’après un sondage Odoxa pour «Le Parisien», 61% des Français sont favorables à ce que les troupes françaises participent à une intervention militaire au sol en Syrie contre Daesh. Quel est le poids des considérations électoralistes dans ce type de décision?

Oui, les Français ont raison, et Vladimir Poutine pense la même chose. Il vaut mieux fixer et écraser Daesh en Syrie et en Irak que d’avoir à lutter contre les djihadistes sur notre sol.

Mais il faut le souligner haut et fort, compte tenu des réductions d’effectifs et de budget que les Armées françaises ont subies depuis le début des années 2000, nous n’avons pas les moyens humains et matériels de faire face à un engagement au sol en Syrie même si nous le décidions, excepté de façon limitée avec nos forces spéciales.

En effet l’Armée française, outre les engagements en France (opération Sentinelle: 7000h), dans le Sahel (opération Barkhane > 3000 h) et en Centrafrique (Sangaris [4]), assure le déploiement de 12.000 autres soldats répartis dans le monde: forces de souveraineté dans les DOM-TOM (8000 hommes) ; forces de présence et sous mandat en Afrique et Moyen-Orient (5000 hommes). Et il importe de se souvenir de cette règle: lorsqu’un homme est engagé en opération, cela signifie qu’un autre se remet en condition en fin de mission et qu’un autre s’entraîne pour effectuer la prochaine relève.

[1] Une révolution en Syrie ? Non, une guerre civile confessionnelle.

[2] Syrie : ce danger que fait courir la diplomatie française en refusant de reconnaître, contrairement aux Américains, la vraie nature du conflit. « Cette guerre confessionnelle syrienne dure parce que pour le président syrien, les alaouites et les minorités qui les soutiennent : chrétiens, ismaéliens, druzes, chiites, il s’agit de vaincre ou de mourir ».

[3] Le major général Soleimani, 58 ans dirige depuis 1998 Al-Qods, force d’intervention extérieure (à l’image de nos forces spéciales) de l’Iran. Chef brillant tacticien et charismatique, sa force est destinée à soutenir les chiites au Moyen-Orient. C’est lui qui contribue à bâtir la branche armée du Hezbollah libanais. En 2012, il engage les forces armées d’Al-Qods dans le conflit syrien et en 2015 au Yémen.

[4] Entre le 5 décembre 2013 et le 14 juillet 2015, près de 11 000 militaires français se sont succédé au sein de la force Sangaris.

  1. Une analyse juste qui se heurte à la vision de notre diplomatie qui a perdu son indépendance face au US et à nos clients sur le marché des armes.

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