Mali – retrait du contingent français : Est-ce réaliste ?
Laurent Fabius a annoncé que le retrait des forces françaises débuterait en Mars. Est-ce réaliste ? N’y-a t-il pas des risques d’exactions et de vengeance sur les populations touaregs si les Français se retirent ?
Quelle est la situation actuelle ?
Toutes les grandes villes du Nord ont été libérées par une offensive éclair de l’armée française, accompagnée par quelques dizaines de soldats maliens. Il convient de souligner d’abord la réactivité et la virtuosité avec laquelle l’armée française a été capable, en trois semaines dans un premier temps, de stopper l’offensive des terroristes vers le Sud à hauteur de Konna, puis d’acheminer sur le terrain 3 500 hommes et, enfin, de lancer une offensive sur plus de 1 000 km qui a permis de chasser les terroristes et les forces rebelles de toutes les grandes villes du Nord-Mali.
Il faut également rappeler que, même si la presse a été privée d’image, cette offensive aura probablement couté aux forces adverses des pertes de plusieurs centaines d’hommes, un imposant matériel et la destruction de centres logistiques importants.
Cette intervention en première ligne des forces françaises, dont je n’avais cessé de dire qu’elle était indispensable, a permis l’accélération de la mobilisation des forces de la CEDEAO et surtout la décision du Tchad d’envoyer 2 200 soldats aguerris au Mali. Ce contingent africain permettra de sécuriser les grandes villes du Mali et la reconstruction de l’armée malienne qui bénéficiera d’une aide en instructeurs, en matériels et en argent de la Communauté européenne [1].
Que reste-t-il à faire ?
Il faut maintenant aller chercher les terroristes de l’AQMI, du MUJAO et des islamistes de l’Ansar Eddine, dispersés, par petites unités, dans un territoire plus grand que la France, mais qui seront obligés de stationner autour des points d’eau, ce qui limite le champ des possibles. Ce travail n’est clairement pas celui des forces classiques blindées qui ont été le fer de lance de la reconquête du Nord-Mali. C’est un travail de renseignement et « de coups de main » mené par des forces spéciales et des parachutistes transportés par hélicoptères ou largués ou posés par avion de transport d’assaut (Transall ou Hercules).
En conclusion
Rien ne s’oppose militairement au retrait d’une partie importante des forces françaises début mars et avant la saison des pluies qui rendra les pistes encore plus impraticables.
La situation humanitaire au Nord n’est pas fameuse et il est nécessaire de donner les moyens aux ONG qui étaient déjà présentes au Mali comme «Médecins du Monde» et «Action contre la faim» de se déployer massivement sur le terrain. Si des exactions sont commises, elles seront aux premières loges pour les découvrir et alerter les autorités et les médias.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Quelque 450 européens, dont 200 instructeurs, seront déployés au Mali pour aider l’armée malienne. L’Espagne, la Pologne, l’Allemagne et la Belgique ont, d’ores et déjà, fait savoir qu’elles prendraient part à la mission.
Mali : Qu’en est-il après 3 semaines pour l’opération française ?
Réponse du général Jean-Bernard PINATEL
FRANCE CULTURE - 29 Janvier 2013
Journal de 7h : Renaud Candelier

Prise de Tombouctou : un piège politique pour la France ?
Deux jours après le raid éclair sur Gao, les armées française et malienne sont entrées lundi dans la cité mythique de Tombouctou, sous les cris de joie des habitants, après des mois d’occupation par des islamistes armés.
Atlantico : Les militaires de l’opération « Serval » sont entrés ce lundi dans la célèbre ville de Tombouctou. Après cette victoire rapide, la France a-t-elle prévu des solutions politiques à court et long terme pour la région ? La rapidité de la victoire ne nous mène-t-elle pas vers une impasse politique ?
Jean-Bernard Pinatel : La France n’a pas à prévoir de solution politique. En revanche les autorités françaises devraient à mon avis exercer une très forte pression sur le gouvernement transitoire de Bamako pour qu’une négociation politique s’ouvre avec les représentants des Touaregs afin de déterminer un statut d’autonomie de la région de Kidal, du même ordre que celui que le gouvernement espagnol a octroyé au Pays Basque. Les autorités maliennes savent que si nous nous retirons elles se retrouveront dans la situation de 2012, ce qui donne à la France un pouvoir d’influence considérable.
André Bourgeot : Serval désigne un petit félin aux grandes oreilles dont la particularité consiste à uriner trente fois par jour pour marquer son territoire. Est-ce à dire que l’intervention militaire française est appelée à durer le temps du retour à l »intégrité totale du territoire malien qui s’étend jusqu’à l’extrême nord dans la région de Taoudenni? C’est du moins ce qu’avait déclaré le président Hollande soulignant que le troupes françaises ne quitteraient pas le Mali avant la reconquête totale du Septentrion. Il s’agit bien d’une reconquête militaire qui ne résoud pas les problèmes politiques que traversent le Mali. Par ailleurs, sauf à retomber dans les errements de la FranceAfrique il n’appartient pas à l’ancienne puissance coloniale de s’immiscer dans les affaires intérieures d’un pays ami. Il est prématuré de parler de « rapidité de la victoire ». Il s’agit de la reconquête des villes de Tombouctou et Gao , ô combien symboliquement significatif, mais ce n’est pas pour autant que les espaces générés par ce villes sont aujourd’hui sécurisés.
Mahamadou Camara : Ce n’est pas à la France de prévoir des solutions politiques pour les Africains. C’est aux Maliens, une fois le territoire libéré grâce à la France de reprendre leur destin en main. Cela passe par des élections libres et transparentes, qui figurent sur la feuille de route du Gouvernement, que le Parlement doit adopter cette semaine. Ces élections devraient se tenir au plus tard le 31 juillet 2013, sur la base d’un fichier biométrique. Par conséquent, la rapidité de la victoire nous permet d’organiser les élections au plus tôt.
Qui peut aujourd’hui représenter l’autorité malienne ? Peut-on réussir à faire émerger un pouvoir politique ?
Jean Bernard Pinatel : Pour moi, il faut appuyer le gouvernement transitoire malien ; lui conseiller et l’aider à arrêter le capitaine Sanogo qui à partir du camp de Kati, où il est retranché, essaye par tous les moyens de peser sur le pouvoir transitoire malien. Puis il faut les aider à organiser rapidement des élections.
André Bourgeot : Le capitaine Amadou Aya Sanago (qui a été la figure de proue dans le coup d’état du 21 mars dernier, NDLR) brille par son mutisme : est-il au front ou à Kati, près de l’état -major ? La question reste aujourd’hui en suspens pour beaucoup de monde. Les informations quant à sa localisation divergent. Le Premier ministre Django Cissokho est, pour l’heure, un grand commis de l’Etat qui, à l’inverse de son prédécesseur, Modibo Diarra, n’a pas encore d’ambitions politiques déclarées. En conséquence, théoriquement l’autorité malienne devrait être entre les mains du président par interim de la République, le Professeur Dioncounda Traoré. En a-t-il les capacités ? Rien ne permet de mentionner que l’on assiste à l’émergence d’un pouvoir politique qui serait susceptible de proposer des éléments politiques et économique pour une sortie de crise honorable.
Mahamadou Camara : Le pouvoir en place n’est pas légitime : le Président a été imposé par la CEDEAO, et la junte s’est imposée par les armes. Il nous faut donc faire émerger un pouvoir politique légitime, à travers des élections. C’est le nouveau président élu qui représentera cette autorité, et il devra s’atteler à d’énormes chantiers : refondation de l’Etat, reconstruction de l’armée, réconciliation nationale… Devant l’ampleur des défis, nous avons besoin d’une personnalité d’expérience, qui a de l’autorité, qui est crédible à l’intérieur comme auprès de la communauté internationale, et enfin qui n’a pas été mêlé de près à la gestion catastrophique de l’ère ATT. Compte tenu de ces éléments, l’ancien Premier ministre Ibrahim Boubacar Keita apparaît comme l’un des favoris.
Les Touaregs sont victimes des exactions de l’armée malienne. Comment rétablir l’unité nationale malienne ?
Jean Bernard Pinatel : L’unité malienne ne peut être rétablie que dans le cadre d’une autonomie politique accordée à la région des Ifoghas dans le cadre de la République malienne.
André Bourgeot : Des exactions inacceptables, ont été commises sur des Touareg et des Arabes par des éléments de l’armée malienne cherchant à se venger des massacres d’Haguelhok où une centaine de militaires ont été égorgés, ou éventrés ou tués d’une balle dans la tête par des Touareg du MNLA alliès aux djihadistes d’Aqmi et d’Ansar Eddince. Il importe d’éviter des généralisations hâtives en globalisant : ce ne sont pas LES Touaregs qui sont victimes d’exactions mais DES touaregs, ce qui n’est pas la même chose : il n’y a pas de processus génocidaire en œuvre. Les auteurs des ces exactions intolérables doivent néanmoins répondre de leurs actes devant la justice militaire dont l’honneur s’en trouve bafoué.
Mahamadou Camara : Ce sera la principale tâche du nouveau pouvoir élu. Il lui faudra rapidement organiser des Assises Nationales qui réuniront toutes les communautés du pays, sans exclusive. L’objectif est double. 1- faire le bilan de la gestion passée, et notamment des différents plans de développement du Nord Mali, des différents accords, pour en tirer des enseignements pour l’avenir. Nous devons comprendre pourquoi nous avons échoué. 2- Redéfinir un nouveau pacte national pour que les armes se taisent à jamais. Il s’agit avant tout de mettre en place les conditions d’un développement économique, mais pas seulement au Nord, et d’appliquer les lois de décentralisation qui existent, pour permettre à chaque communauté de prendre une partie de son destin en main, à travers les collectivités territoriales. Pour ce qui est des exactions, le gouvernement doit communiquer sans cesse et être ferme sur le respect des droits humains.
La reconquête de l’ensemble du reste du territoire s’annonce-t-elle aussi facile ?
Jean Bernard Pinatel : Conquérir le désert ne signifie rien. On peut le contrôler en tenant les points d’eau. En l’absence d’une solution politique, les forces maliennes composées d’hommes du Sud ne pourront se maintenir au Nord sans un appui permanent de la France. C’est le piège qu’il faut éviter.
André Bourgeot : La reconquête des villes de Tombouctou et de Gao est désormais acquise mais celle de Kidal, ville clé du nord-est, devrait poser un problème de nouvelle nature aux armées françaises. Cette ville est occupée par le MNLA (Mouvement National de Libération de L’Azawad, mouvance touareg indépendante des salafistes) qui a proposé ses services à l’armée française tout en refusant catégoriquement la présence des militaires maliens et de la Cédéao dans le Nord du Mali qu’il considère comme leur territoire. La France est ici face à un dilemme : laissera-t-elle Kidal aux mains du MNLA ? Si oui au nom de quoi ? Que feront les autorités politiques et militaires maliennes en réaction ? Doit-on pour autant leur confier la ville ? Un piège net semble ici se mettre en place et le MNLA, en déclin, risque hélas de vouloir manifester sa volonté de nuisance.
Mahamadou Camara : Après Gao et Tombouctou, je pense que le plus dur reste à faire : la région de Kidal. En effet, c’est la-bas que se sont réfugiés les islamistes en débandade. Cette région est difficile d’accès, montagneuse, et ceux qui y sont connaissent bien le terrain.
Sommes-nous condamnés à occuper ce territoire pendant des années à l’instar de l’Afghanistan ? Existe-t-il un risque d’enlisement?
Jean Bernard Pinatel : Aider les maliens à tenir Gao, Tombouctou, Mopti qui possèdent des aérodromes et qui contrôlent les axes menant à Bamako ne demande que peu de moyens. Ce qu’il faut éviter à tout prix c’est de se lancer dans une chasse aux islamistes dans le désert maliens sans s’être acquis l’appui politique et militaire des Touaregs.
André Bourgeot : Un risque d’enlisement existe car les groupes armés djihadistes vont se replier ou se réfugier dans la partie la plus désertique du septentrion malien et la guerre d’aujourd’hui se transformera en gueriila dans des espaces où montagnes, grottes et cordons dunaires sont légions. Cette transformation exige le recours à des moyens militaires adaptés, alors , quid de l’utilisation des drones ?…
Mahamadou Camara : La France doit se retirer progressivement dès lors que l’armée malienne et les forces de la CEDEAO (MISMA) et du Tchad se seront déployées pour sécuriser le territoire reconquis. Elle ne devrait conserver qu’une présence résiduelle, notamment pour l’appui logistique et la formation. Cela n’a rien à voir avec l’Afghanistan où le terrain et les conditions politiques étaient plus complexes.
Propos recueillis par Théophile Sourdille et Jean-Benoît Raynaud
Source originale : Atlantico
Les Français libèrent Tombouctou
Interview avec Jean-Bernard PINATEL
FRANCE CULTURE - 28 Janvier 2013 - 18h00
« Nous sommes en train de gagner la bataille au Mali » - voilà l’analyse de François Hollande - le chef de l’État très optimiste donc après la prise de Tombouctou qui rappelle que ce « nous » inclut les Maliens et les Africains soutenus par les Français.
Nous irons dans Tombouctou libérée, avec Etienne Monin qui est sur place, et entendrons l’analyse du général Pinatel - interrogé par Nabila Amel sur la suite des opérations.

Les forces maliennes et françaises auraient pris le contrôle de l’aéroport de GAO
La prise de contrôle de l’aéroport international de Gao par les forces maliennes et françaises, si elle se confirme, serait un succès décisif pour plusieurs raisons :
Cela signifie d’abord que les islamiques, qui ont dynamité dans la nuit de jeudi à vendredi le un petit pont au Sud de Tassiga, près de la frontière nigérienne, sur la route menant à Gao pour interdire le passage entre le Niger et le Mali des 2 500 soldats tchadiens et nigériens de la force africaine en cours de déploiement au Niger, n’ont pas eu le temps de faire la même chose avec le pont stratégique de Wabaria ( voir photo) qui commande l’accès à Gao en venant de Konna par la RN15, piste en latérite.

Ensuite cela va permettre de pousser rapidement et sans risque vers le Nord des renforts en hommes et matériels ainsi que la logistique nécessaire notamment pendant la saison des pluies où les routes en latérite deviennent presque impraticables.
De plus, l’aéroport qui est situé à 1 km au Sud-Est des premières maisons de Gao est une base de départ excellente pour la reconquête de cette ville.
Enfin, cela laisse à penser qu’une autre colonne essaie de se frayer un chemin au travers des bras du Niger, franchissables à gué à la saison sèche sur l’axe Konna, Niafouké, Goudam pour atteindre Tombouctou par la rive Nord du Niger. Ce qui devrait là aussi, si cet axe est actuellement praticable, permettre de s’emparer de l’aéroport de Tombouctou, situé au Sud-Ouest de la ville.
Si cette manœuvre réussit cela permettrait d’envisager la prise des deux plus importantes villes du Nord-Mali avant la saison des pluies.
Cela confirmerait aussi que les djihadistes n’envisagent pas de résister frontalement à nos forces dans un affrontement classique et que le ralliement d’une partie des Touaregs, en contrepartie de concessions politiques, va venir très vite à l’ordre du jour à Bamako car c’est un appui essentiel pour poursuivre vers le Nord et notamment vers Kigal.

La guerre au Mali n’est pas la guerre d’Indochine
La déclaration d’un officier français reproduite dans le Journal du Dimanche [1] a pu paraîitre, pour certains, alarmiste quant à la dureté des combats qui attendent nos forces. Elle mérite donc d’être replacée dans son contexte. Certes, ne pas sous-estimer son adversaire est une condition essentielle du succès sur le terrain. Mais toute évaluation de niveau tactique doit être replacée dans son contexte stratégique.
D’abord quelques mots sur l’ennemi. Certes, il est bien armé et commandé par des chefs aguerris et fanatiques au moins pour AQMI et le MUJAO. C’est moins le cas pour Ansar Dine. Tous les combattants ne sont pas aussi fanatisés et entraînés que leurs chefs. Au moins la moitié des effectifs de ces groupes sont là pour la solde qu’ils reçoivent et ont été récemment recrutés et entraînés.
Leur vulnérabilité provient surtout de l’absence de moyens aériens, de moyens de renseignement sophistiqués et de la difficulté accrue qu’ils auront sur la durée à se ravitailler en carburant et munitions, si l’Algérie ferme ses frontières comme elle l’a promis.
De plus, à la différence de l’Indochine, nos forces vont évoluer dans un milieu (terrain et population) qui leur est dans sa grande majorité favorable et sur lequel elles ont acquis une grande expérience depuis 50 ans (1969 première intervention au Tchad).
La zone des opérations à venir se déploiera probablement sur une surface d’environ 3 millions de km² (près de 4 fois la superficie de la France). C’est la zone que devra couvrir notre renseignement, les rebelles et djhiadistes se moquant des frontières. Elle s’étend du Nord au Sud, sur environ 1500 km, depuis le 20ème parallèle au Sud de Tamanrasset à une région du Sahel qui englobe l’Est mauritanien, le Nord-Mali et le Nord-Niger. D’Ouest en Est, elle possède 2000 km de large depuis de la région frontalière mauritanienne de Nema - d’Adel Bagrou [2] - Bassiknou jusqu’à la région d’Arlit [3] - Agadès - Nakoro [4] au Niger, et comprend la boucle du Niger où se situent les villes de Gao et Tombouctou.

Cette zone d’opérations est, pour les trois quart, désertique et relativement plate. Les principaux reliefs de la zone sont situés à l’Est du Mali, dans le district de Kidal (10 000 habitants), lieu d’origine des Touaregs de la tribu des Ifoghas et qui culmine à 890m. Ce massif cristallin, extension du Sahara central, est longé à l’Ouest par la vallée du Tilemsi, axe Sud-Nord permettant d’atteindre la frontière algérienne et qui traverse les bourgades de d’Aguelhok (8 000 habitants) et de Tessalit (5 000 habitants).
Cette zone a été conquise, début 2012, par les rebelles du MNLA et est désormais contrôlée par les islamistes d’Ansar Dine qui est en partie un « spin off » du MNLA. C’est probablement dans cette région que nos forces peuvent rencontrer une hostilité de la population locale si, au préalable, aucune négociation politique avec les dirigeants maliens n’a abouti à un statut particulier pour cette région [5].
Au Nord du fleuve Niger on débouche rapidement sur un ensemble de plaines ensablées avec des altitudes comprises entre 250 et 350m. Elles sont traversées par une seconde piste Nord-Sud, itinéraire traditionnel des caravanes de sel. Elle permet, à partir de Tombouctou, de rejoindre la frontière algérienne en passant par le point d’eau d’Arouane (260km Nord de Toumbouctou) et par l’ancien bagne de Taoudenni (750 km Nord de Tombouctou) où les Touaregs exploitent depuis toujours le sel gemme, puis elle passe par Téghasa aux confins Nord-Ouest du Mali pour rejoindre Tindouf en Algérie.
D’Est en Ouest, en dehors du fleuve Niger, il n’existait traditionnellement au Nord-Mali qu’une seule piste qui reliait Tamanrasset (Algérie) à Tessalit - Taoudenni, via le poste frontière algérien de Tinzaouaten.
Les spécificités de la guerre en zone sahélienne
Le contrôle des villes et bourgades, qui n’existent que parce qu’il y a des points d’eau, est l’enjeu déterminant de la guerre en zone semi-désertique et désertique.
En zone sahélienne et désertique, il est très difficile lorsqu’on se déplace de déjouer le repérage aérien qui est facilité par l’absence de végétation et de nuages (en saison sèche).
L’intervention française de 1977-1978 contre le Polisario le démontre clairement. Ce mouvement sahraoui, créé et soutenu par Alger, voulait asphyxier la Mauritanie, en s’attaquant au chemin de fer minéralier reliant Zouerate à Nouadhibou, pour supprimer sa seule ressource exportable : le fer de Zouerate. Le dispositif, qui permit de sécuriser l’acheminement du fer, comprenait des « Breguets Atlantics » de la Marine pour le repérage des colonnes du Polisario [6] et des « Jaguars » de l’Armée de l’Air, basés au Sénégal et ravitaillés en vol, pour les détruire [7].
Je voudrais aussi rappeler l’expérience acquise au Tchad où le dispositif Epervier est stationné depuis 1986. C’est grâce à ces forces pré positionnées que la France a pu donner si rapidement un coup d’arrêt aux colonnes djhiadistes qui voulaient foncer vers Bamako. L’opération Epervier avait été déclenchée début février 1986, après le franchissement du 16e parallèle, par les forces armées libyennes venues soutenir Goukouni Oueddei qui avait été renversé, fin 1981, par Hissène Habré avec le soutien de la France. Elle succédait à l’opération Manta qui, en 1983-1984, avait été déclenchée pour les mêmes raisons.
En conclusion, cette guerre doit d’abord être une guerre du renseignement aérien et terrestre mettant en œuvre drones, hélicoptères et avions de la marine et de l’armée de l’air et forces spéciales.
Si nous arrivons à mobiliser les moyens de renseignement nécessaires, la progression vers le Nord de nos forces terrestres accompagnant celles du Mali et de la CEDEAO s’effectuera sans surprise et nous pourrons intercepter et détruire les attaques des petites colonnes rebelles qui chercheront à s’y opposer et protéger nos arrières par des actions combinées aéroterrestres.
A cette condition, nos pertes devraient être inférieures à celles que nous avons connues en Afghanistan (en moyenne deux tués par mois) et sans commune mesure avec celles subies en Indochine (285 tués par mois, rien que pour nos soldats métropolitains) [8].
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] « Les soldats français, comme les maliens qui l’ont déjà combattu, n’ignorent pas la valeur de l’adversaire. « Sans doute que, depuis la guerre d’Indochine, l’armée française n’a pas affronté un tel ennemi. Ils ont du matériel de dernière génération, du RPG, peut-être du sol-air, des tanks qu’ils ont récupérés de l’armée malienne. Avant d’attaquer, ils font de la planification, du renseignement. Ils sont très bons. » Et de préciser que les islamistes ont repris à leur compte la stratégie que les caravaniers utilisaient en leur temps pour attaquer les postes français dans le désert. « Ils ont juste remplacé les chameaux par des pick-up. »
[2] Où un gendarme mauritanien a été enlevé fin décembre 2011.
[3] Où cinq Français salariés d’Areva et de Satom, un Togolais et un Malgache ont été enlevés le jeudi 16 septembre par AQMI.
[4] 300 km Sud d’Agadès où, dans la nuit du 14 au 15 octobre 2012, 6 travailleurs humanitaires africains travaillant pour une ONG nigérienne ont été enlevés.
[5] Cette région est, depuis mars 2012, la huitième région administrative du Mali. Elle s’étend sur 260 000 km². Elle recouvre principalement le massif de l’Adrar des Ifoghas.
[6] Le radar des « Atlantics », optimisé pour repérer les périscopes de sous-marins, a fait merveille sur la mer de sable mauritanien.
[7] C’est aussi cette pression exercée contre le Polisario, créé par Alger pour contester l’annexion d’une partie du Sahara occidental par le Maroc, qui permit la libération des otages de Zouérate. Boumediene accepta de les remettre aux autorités françaises, espérant par ce geste éviter la destruction complète du potentiel du Polisario. C’est cette expérience qui fait espérer que les groupes terroristes n’exécuteront pas leurs otages en cas d’intervention militaire car c’est leur meilleure carte dans une ultime négociation.
[8] 80 929 tués dont 20 524 métropolitains, 15 657 africains, 32 255 autochtones. Les 20 524 métropolitains se décomposent ainsi : 2 447 officiers, 6 323 sous-officiers et 1 1730 hommes du rang.
La prise d’otage en Algérie
Cette prise d’otage, par son ampleur, me rappelle celle réalisée par une cinquantaine de djihadistes tchéchènes au théâtre de la Doubrovka de Moscou le 23 octobre 2002 pendant la comédie musicale Nord-Ost. Ils réussirent en plein centre de Moscou à prendre et à retenir en otage durant trois jours les 850 spectateurs. Des femmes terroristes portant des ceintures d’explosifs furent réparties dans le théâtre menaçant de faire écrouler le toit en plaques de béton sur les spectateurs en cas d’assaut.
Cette prise d’otage a tenu le monde en haleine du 23 au 26 octobre. Le 25 octobre Poutine promis même la vie sauve aux terroristes s’ils relâchent les otages.
Elle se termina pourtant tragiquement quand à l’aube du 26, les forces spéciales russes donnèrent l’assaut après avoir introduit dans l’enceinte un gaz paralysant. Le bilan fut terrible. 39 terroristes furent tués et plus de 100 otages décédèrent des suites de l’inhalation du gaz. Les terroristes n’en tuèrent directement que deux.
Les négociations entreprises dès le 23 soir avec les terroristes permirent la libération le 24 octobre de 17 personnes le matin puis d’une femme et deux enfants l’après-midi ; le 25 11 personnes et huit enfants furent relâchés. Ces libérations ont en partie été négociées par des personnes privées contre des rançons remises à l’extérieur à des complices.
C’est probablement un scénario de ce type auquel on va assister.
Certains pays non directement impliqués dans le conflit malien vont tenter de négocier la libération de leurs ressortissants en payant des rançons mais en définitive les forces spéciales algériennes donneront l’assaut probablement au plus tard samedi ou dimanche.
Il en effet inimaginable que les algériens envoient à AQMI un autre signal que celui de la fermeté. Les terroristes qui se sont lancés dans cette prise d’otage le savent : ils ne peuvent se sortir vivants de cette aventure sans se renier.
Mali, certitudes, risques et objectifs politiques et militaires de la France
Les certitudes
Grâce à nos bases et aux forces armées pré positionnées en Afrique, la France était la seule puissance capable de porter sans délai un coup d’arrêt à l’offensive des rebelles et des terroristes vers Bamako.
Les armées françaises ont une grande expérience politique et militaire des combats au Sahel du fait de notre engagement continuel au Tchad de 1969 à nos jours.
Que peux-t-on tirer comme enseignement de cette expérience ?
Jamais les gouvernements noirs du Sud n’ont pu établir durablement leur contrôle sur les territoires et les populations qui vivent dans les zones désertiques. En conséquence, nous pourrons reprendre Tombouctou, Gao, mais nous ne pourrons jamais contrôler les déserts au nord du Niger jusqu’à la frontière algérienne sauf si nous favorisons l’installation à Bamako d’un gouvernement dirigé par un leader du Nord, ce qui est le cas au Tchad ou si le gouvernement malien se résigne à négocier avec les leaders Touaregs une large autonomie de Azewad.
Il n’y aura jamais une armée malienne capable d’assurer la sécurité de son territoire tant que les militaires putschistes ne seront retournés pas dans leurs unités ou n’auront été mis en prison et qu’un pouvoir politique élu démocratiquement ne sera pas installé à Bamako.
Les gouvernements de la CEDEAO n’ont ni mes moyens ni la volonté d’aider de manière décisive le Mali et l’armée malienne.
Le risque d’exactions et de massacres contre les populations Touaregs par les forces armées et de sécurités maliennes lors d’une offensive vers le Nord ne doit pas être sous-estimé.
Les objectifs politiques et militaires qui en découlent pour le gouvernement français
- Se limiter dans un premier temps à assurer la sécurité du Sud malien en s’opposant à toute attaque des forces rebelles au-delà d’une ligne Mopti - Sandare. Cet objectif doit permettre d’assurer la protection de nos ressortissants et de fournir les délais nécessaires à la mise en place d’un pouvoir politique légitimement élu à Bamako et à rebâtir une armée malienne capable de prendre à sa charge le combat terrestre.
- Ne viser sur le plan militaire que l’affaiblissement des forces terroristes et en aucun cas afficher l’objectif de leur destruction, ce qui est irréalisable. La rébellion Touareg est endémique et ne pourra être réduite que par la négociation politique. Faire porter l’effort militaire sur les forces d’AQMI et le MUJAO tout en poursuivant les contacts et les négociations avec Ansar Diné avec lequel il ne faut pas fermer la porte de la réconciliation nationale.
- N’appuyer la reconquête des villes importantes du Nord Tombouctou, Gao et Kidal que lorsque ces deux dernières conditions politiques et militaires seront remplies en affichant clairement que cet objectif doit être lié étroitement avec l’installation dans ces villes de responsables politiques issus du milieu Touaregs restés fidèles ou neutre depuis septembre 2012.
- Mettre en place au niveau de chaque compagnie malienne une équipe de conseillers qui aura une mission officielle de conseil et officieuse de veiller à ce que les forces maliennes n’exercent aucune représailles contre la population de ces villes.
- L’objectif de destruction des forces d’AQMI et de Mujao ne sera pas réalisable sans un engagement militaire des pays voisins du Mali et en particulier de l’Algérie et sans la mise en place d’une coalition comportant des forces des principaux pays européens et l’aide des États-Unis.
La stratégie à mettre en place doit donc être globale et combiner étroitement les manœuvres diplomatique, politique et militaire qui seule peut permettre d’éradiquer l’instabilité sahélienne dont il ne faut pas sous-estimer la force des racines et la capacité de nuisance.
L’engagement inattendu en première ligne des forces françaises au Mali
Après six mois durant lesquels la situation semblait figée au Nord-Mali avec des négociations engagées sous les auspices de l’Algérie avec le MNLA et Ansar Dine, la situation militaire au Mali a connu, vendredi 11 janvier, un rebondissement surprenant.
En effet, jeudi 10 janvier, après des combats qui ont duré près de 24 heures et qui ont fait de nombreuses victimes dans les rangs de l’armée malienne, les rebelles se sont emparés de la localité de Konna, située à 60 km au Nord de la ville de Mopti, 3ème ville du pays qui, avec 120 000 habitants, est 4 fois plus peuplée que Gao, la capitale du Nord-Mali.
Cette action des rebelles marque un tournant dans la crise malienne.
Pour la première fois, la rébellion a mené une action de conquête au Sud de l’Azawad, le territoire revendiqué par le MNLA et Ansar Dine.
Par sa présence à Konna, la rébellion menace ainsi directement Mopti et son aéroport international et indirectement Bamako qui ne se trouve plus qu’à 600 km et où vivent plus de 5000 français.
Les rebelles ont visiblement été encouragés à agir par plusieurs facteurs :
- les nombreuses déclarations des responsables politiques français qui n’ ont cessé de répéter à l’envie que la France ne ferait qu’instruire et apporter un soutien logistique à l’armée malienne et aux forces de la CEDEAO et n’interviendrait pas directement dans les combats;
- les atermoiements de la CEDEAO qui n’envisageait pas d’être prête à appuyer une contre-offensive avant le troisième trimestre 2013;
- la situation de zizanie politique régnant à Bamako où les forces politiques sont incapables de réaliser une union nationale;
- l’échec des négociations menées entre Ansar Dine et les autorités de transition de Bamako.

Les rebelles ont pu ainsi penser qu’ils disposaient d’un créneau favorable pour pousser leur avantage vers le Sud pour se mettre soit dans une position de force pour reprendre la négociation, soit pour s’emparer du pouvoir à Bamako, comme l’on fait en leur temps les peuples du Nord du Tchad conduit par Hissen Habré [1], Goukouni Oueddei [2] ou Idriss Deby [3].
L’intervention aérienne de la France, guidée certainement du sol par des détachements des forces spéciales, est facilitée par le terrain : les rebelles ne peuvent, en effet, utiliser pour progresser avec leurs Toyotas vers Mopti qu’un étroit couloir entre le fleuve Niger et ses bras et le plateau Diogon. On peut donc penser que, dès les premières frappes, les rebelles ont stoppé leur progression vers le Sud et se sont camouflés dans la localité de Konna où il semble, à cette heure, que l’armée malienne ait repris pied, sans pour autant la contrôler totalement.

Parallèlement, la France a envoyé un groupement de parachutistes de la 11ème brigade pour sécuriser l’aéroport international de Mopti, situé à 8 km à l’ouest de la ville, contre la localité de Sévaré, situé sur la RN6; axe Nord-Sud conduisant à Bamako. Le contrôle de cet aéroport est stratégique pour le Mali car il permet d’y stationner les avions et hélicoptères nécessaires à l’appui renseignement et feu des troupes au sol.
Le Président de la République va désormais devoir faire le choix entre deux options militaires:
- une mission d’interdiction défensive dans laquelle nos avions n’interviendront que si les rebelles franchissent une ligne matérialisée sur le terrain, par exemple par Konna; longtemps au Tchad ce fut le parallèle de Moussoro;
- une mission de destruction dans la profondeur pour affaiblir le potentiel rebelle, comme ce fut le cas en Libye ou lors de l’intervention en Mauritanie contre les colonnes du Polisario en 1977 : tout véhicule armé circulant dans une zone de chasse définie avec précision étant alors susceptible d’être détruit.
Sur le plan diplomatique, la France doit désormais jouer serré. Un appui direct aux forces maliennes doit avoir pour contrepartie un arrêt de la zizanie politique à Bamako car sans unité politique, les militaires maliens feront de la politique au lieu de s’entrainer pour reconquérir le Nord de leur pays et la France sera entrainée dans une intervention sans fin et couteuse même si elle ne présente pas de gros risques pour nos soldats.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Gorane ou Toubou et du clan Anakaza.
Mali : le Conseil de sécurité adopte une feuille de route proche de la position algérienne [1]
« Jugeant que la situation qui règne au Mali constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales » Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté jeudi, à l’unanimité de ses 15 membres, une résolution (2085) [2] « autorisant pour une période initiale d’un an » le déploiement de la Mission internationale de soutien au Mali, sous conduite africaine (MISMA), « afin de rétablir la souveraineté malienne sur l’ensemble du territoire ».
Cette phrase est saluée comme une victoire par les autorités de transition maliennes qui semblent ne pas vouloir entendre que, pour la première fois, la résolution 2085 distingue explicitement les rebelles touaregs maliens du MNLA et de Ansar Eddine des groupes terroristes de l’AQMI et du MUJAO dans la phrase suivante : « le Conseil de sécurité exige que les groupes rebelles maliens rompent tout lien avec des organisations terroristes, en particulier avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et les groupes qui lui sont affiliés. »
La stratégie onusienne exprimée par la lettre du secrétaire Général est proche de la position algérienne qui avait été clairement définie [3] en novembre par le ministre algérien de l’Intérieur et des collectivités locales, Monsieur Daho Ould Kablia. Les dirigeants français semblent avoir compris que le dispositif militaire [4] envisagé n’avait aucune chance de reconquérir le Nord-Mali sans un ralliement et l’appui des mouvements touaregs maliens (MNLA et Ansar Dine ou Eddine) et cela d’autant plus que les états du Sahel qui disposent de forces composées de combattants du désert, le Tchad et la Mauritanie ne semblaient pas prêts à s’engager dans cette aventure.
Le voyage de François Hollande à Alger aura permis d’entériner une évolution de la position française que l’on voyait se dessiner ces derniers mois.
Le contenu de la lettre du secrétaire général
Elle s’articule ainsi autour de deux points fondamentaux : le processus politique et le dispositif de sécurité (formation des forces maliennes, déploiement de la MISMA sous conduite africaine, appui international, droits de l’homme, financement). Ainsi, le projet de résolution qui l’accompagne : « engage instamment les autorités maliennes à achever d’établir en tenant un dialogue politique large et ouvert un plan de route pour la transition, et à rétablir pleinement l’ordre constitutionnel et l’unité nationale, notamment en tenant dans des conditions pacifiques des élections présidentielles et législatives crédibles et sans exclusive » et « demande instamment aux autorités de transition maliennes de mettre en place rapidement un cadre de référence crédible pour les négociations avec toutes les parties se trouvant dans le nord du pays qui ont rompu tout lien avec une organisation terroriste, tout particulièrement avec AQMI et avec les groupes y affiliés, dont le MUJAO, et qui acceptent sans conditions l’unité et l’intégrité territoriale de l’État malien, dans le but de répondre aux préoccupations de longue date des populations du nord du pays ».
Sur le plan militaire
Le texte du Conseil de sécurité laisse transparaître ses doutes sur la capacité de la CEDEAO et du Mali à réaliser un dispositif militaire efficace : « l’Union africaine devra faire rapport au Conseil tous les deux mois sur le déploiement et les activités de la MISMA, y compris avant le lancement de l’offensive dans le nord du pays. Le Conseil souligne que « la planification militaire devra continuer d’être affinée avant le lancement des offensives ». Il prie le Secrétaire général de continuer d’apporter son concours à l’établissement des plans et aux préparatifs du déploiement de la MISMA; il le prie également de « confirmer à l’avance que l’offensive prévue est à sa satisfaction ».
Celui du secrétaire général est encore plus explicite car il fixe des points précis qui devront être traités dans les rapports bimestriels [5].
Les perspectives
Reste à faire le plus difficile : faire admettre aux autorités de transition maliennes que l’appui international à la reconquête de l’intégrité territoriale du Mali dépend de leur volonté et de leur capacité à trouver un accord politique avec les touaregs maliens, accord qui passera probablement par l’acceptation d’une large autonomie de l’Azewad dans le cadre de la République malienne.
L’année 2013 sera donc décisive pour l’avenir du Mali.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Cette résolution est la suite donnée par le Conseil de sécurité à la lettre datée du 13 décembre 2012, adressée au Président du Conseil de sécurité par le Secrétaire général (S/2012/926) comportant un Texte du projet de résolution S/2012/946 et annexée à la résolution.
[2] La France à l’ONU.
[3] « Vouloir reconstituer l’unité du territoire malien par la force est une aventure qui ne pourra jamais réussir. Ce n’est pas en envoyant 3.000 ou 5.000 hommes de l’Afrique de l’Ouest pour engager une confrontation avec les habitants de ces régions du Nord du Mali de natures différentes que l’on pourra les ramener à la raison et rentrer dans les rangs pour l’unité de ce pays ». Selon le ministre, la solution est la voie pacifique : « il faut amener les gens du Nord malien notamment les touareg du MNLA et d’Ansar Eddine à négocier librement avec les autorités centrales du Mali pour aboutir à une solution qui permettra la réunification de ce pays. »
[4] Dispositif militaire analysé le 12 novembre 2012 dans un article titré : « La reconquête du Nord Mali, un échec prévisible ».
[5] « i) Progrès accompli dans le déroulement du processus politique au Mali, en particulier dans l’élaboration de la feuille de route pour le rétablissement de l’ordre constitutionnel et dans les négociations entre les autorités maliennes et l’ensemble des parties dans le nord du Mali qui ont rompu tout lien avec les organisations terroristes;
ii) formation effective des unités militaires et de police, tant celles de la MISMA que celles des Forces de défense et de sécurité maliennes, sur les obligations que leur imposent le droit international humanitaire, des droits de l’homme et des réfugiés;
iii) l’état de préparation opérationnelle de la MISMA, y compris le niveau de ses effectifs, sa direction et l’équipement de ses unités, leur adaptation opérationnelle au climat et au terrain d’opérations, la capacité de réaliser des opérations armées conjointes avec un soutien logistique et un appui-feu aérien et terrestre;
iv) l’efficacité de la chaîne de commandement de la MISMA, notamment en ce qui concerne ses rapports avec les Forces de défense et de sécurité maliennes, et se déclare à nouveau disposé à surveiller ces paramètres de près avant le lancement d’offensives dans le nord du Mali ».
Le rapport Védrine : un état des lieux complet et objectif des relations de la France avec l’OTAN [1]
Hubert Védrine a le mérite de poser les bonnes questions sur certaines dérives de la stratégie militaire de l’Alliance contraire aux intérêts de la France et de l’Europe. Ses recommandations sont claires pour les maîtriser, mais parfois exprimées dans une forme trop diplomatique pour alerter un public non averti.
Après un historique exhaustif des relations de la France avec l’OTAN (pages 1 à 6), Hubert Védrine s’attache à évaluer le bénéfice (pages 6 à 10) que la France a tiré de son retour, décidé par Nicolas Sarkozy, dans le commandement militaire intégré [2]; décision qui avait été critiquée par l’opposition de l’époque (gauche et vert). Cette analyse, dont il souligne qu’elle est réalisée avec un faible recul (3 ans), porte sur l’influence de la France dans l’OTAN (postes, opérations, stratégie et intérêts industriels), sur l’effet sur l’Europe et sur l’image diplomatique de la France.
Ce retour pour Hubert Védrine a permis de franciser les structures de l’OTAN puisque la participation française est passée de 242 à 925 personnels militaires et l’octroi de postes importants dont notamment un des deux commandements « suprêmes » auprès du secrétaire général : le poste de Commandant Suprême Allié de la Transformation (SACT : Supreme Allied Commander Transformation) [3].
Il souligne le bénéfice, le plus tangible de ce retour, sur la réforme de l’OTAN : « La France a joué un rôle moteur depuis 2009 pour hiérarchiser les priorités, refondre les procédures, ramener le nombre des agences de 14 à 3 (en en espérant une économie de 20%), réduire la structure de commandement (réduction des personnels de -35% en 2013) diminuer de 11 à 7 les états-majors et donc faire faire des économies, et préparer un déménagement vers le nouveau siège en 2016 ».
En revanche, l’influence sur la stratégie lui semble, à juste titre, plus mitigée. Malgré le succès obtenu en novembre 2010, au sommet de Lisbonne, contre l’avis de l’Allemagne et avec l’appui américain pour qu’il soit : « réaffirmé que la stratégie de l’Alliance reste fondée sur la dissuasion nucléaire » la France a « accepté que l’OTAN décide de se doter d’une capacité de défense des territoires et des populations contre les missiles balistiques, sur la base d’une extension du programme de défense de théâtre (ALTBMD : Active Layered Theatre Ballistic Missile Defence) ».
Hubert Védrine souligne que cette décision a été validée par François Hollande au sommet de Chicago avec des réserves : « les principes auxquels la France reste attachée en matière de défense antimissile balistique : le caractère complémentaire, et non substituable, de la défense antimissile à la dissuasion nucléaire; l’adaptation du système à la menace; le contrôle politique par les Alliés; la maîtrise des coûts; la nécessité de préserver la BITDE (base industrielle et technologique de défense européenne); et, enfin, la coopération avec la Russie ».
Dans cette partie du rapport transparaissent les doutes d’Hubert Védrine sur la prise en compte effective des réserves de la France par ses partenaires et en particulier par les États-Unis [4].
Pour les exprimer, il pose et s’attache à répondre à 5 questions (page 7) :
- « Jusqu’à quel stade de développement la défense antimissile restera-t-elle complémentaire de la dissuasion; à partir de quand sape-t-elle sa crédibilité?
- Face aux investissements gigantesques de l’industrie américaine (près de 10 milliards de dollars par an ces dix dernières années), quelle sera la part réservée à l’industrie européenne dans la fabrication des éléments de ce début de système défensif ?
- Une position européenne homogène est-elle possible sur la stratégie et sur leurs intérêts industriels ?
- Présenté maintenant comme destiné à contrer une menace balistique iranienne, quelle sera la justification de ce système si ce risque était maîtrisé ?
- La déclaration de Chicago (paragraphe 62) : « La défense antimissile de l’OTAN n’est pas dirigée contre la Russie et elle ne portera pas atteinte aux capacités de dissuasion stratégique russes » est-elle crédible ? ».
Ces 5 questions comportent en elles leur réponse : c’est une erreur stratégique majeure d’accepter le déploiement d’un système antimissile balistique en Europe. Hubert Védrine ne l’affirme pas en ces termes mais ses réponses y conduisent immanquablement. Je considère, pour ma part, que le but stratégique de ce programme est d’éviter la réalisation de l’ensemble européen allant de l’Atlantique à l’Oural que souhaitait le général de Gaulle [5].
Hubert Védrine, de son coté, est en particulier très clair sur son impact sur nos relations avec la Russie : « Elle n’est pas convaincante, en tout cas aux yeux des Russes, qui considèrent sincèrement ou pas, ou pour prendre un gage, que l’aboutissement de ce programme (les phases 3 et 4 de l’EPAA) correspondrait à une rupture des équilibres stratégiques. Qu’on l’approuve ou non, cette politique obère la politique russe de l’Alliance, comme de chacun des Alliés. La politique française (et d’autres pays) envers la Russie ne devrait pas découler d‘une sorte d’engrenage contraint, mais être définie en tant que telle ».
Il conclut son analyse par un jugement auquel j’adhère totalement : « Même revenue dans l’OTAN, la France n’a donc guère pu que préserver jusqu’ici, dans les textes, la dissuasion nucléaire sans influencer, ralentir ou modifier un projet majeur du complexe militaire industriel américain depuis les années Reagan (et, déjà en partie, installé au Japon, en Israël et dans le Golfe), et qui comporte un potentiel de bouleversement stratégique. ».
La deuxième partie de son rapport est consacré à faire l’état des lieux très complet et précis de l’Alliance, de l’OTAN et de l’Europe de la défense. Autant Hubert Védrine souligne la vitalité et le dynamisme de l’Alliance (pages 10 à 12), autant il constate les avancées limitées et fragiles, les espérances déçues de l’Europe de la défense malgré 25 ans d’efforts (pages 13 à 19) ce qui n’étonnera aucun analyste des questions diplomatiques et de défense.
La troisième partie est consacrée aux recommandations (pages 19 à 24). Elles sont sans surprise dans la ligne de son analyse et expriment fortement le volontarisme intact d’Hubert Védrine qui souhaite que la France ne subisse pas sans réagir, comme beaucoup de ses partenaires européens, les dérives initiées par les États-Unis et conformes à leurs intérêts stratégiques. Il souhaite que la France soit la vigie et le garant des intérêts de l’Europe dans l’Alliance et dans son organisation militaire.
Il exprime cette conviction par trois mots forts qui constituent une des parties importantes de son rapport : « Vigilance, exigence, influence » auxquels on ne peut que souscrire.
Pour Hubert Védrine:
- « Vigilance signifie que nous devrons veiller à ce qu’elle reste une Alliance militaire, recentrée sur la défense collective, et le moins possible politico-militaire dans son action;
- Vigilance aussi sur le caractère défensif de l’Alliance et sur son fondement : la dissuasion nucléaire;
- Vigilance sur le risque de « phagocytage » conceptuel et théorique. Il faudra que notre armée préserve sa capacité propre d’analyse des menaces, de réflexion et de prévision sur les scénarios et même de planification, ce qui a été le cas jusqu’ici, sans « s’en remettre » aux structures de l’OTAN, ou européennes;
- Vigilance encore sur les enjeux industriels et technologiques ». La réduction considérable du budget militaire américain « va rendre encore plus offensif le fameux complexe militaro-industriel américain envers ses concurrents, dont les européens, sur les marchés européen et mondiaux ».
Face à ces risques, Hubert Védrine recommande aux autorités françaises de promouvoir: « une européanisation de l’Alliance »; la conception et la mise en œuvre « d’une stratégie industrielle française, et européenne, dans l’OTAN » et de « persévérer de façon plus concrète, en étant plus exigeants dans la construction d’une Europe de la défense ». Hubert Védrine estime que le moment est opportun car « tout concourt à ce qu’il y ait, conjoncturellement, une certaine disponibilité américaine voire une demande pour un rôle accru des Européens dans l’Alliance ».
Hubert Védrine conclut cet excellent rapport auquel j’adhère sans réserve par une adresse volontariste au président de la République : « La mutation de la politique étrangère, et de défense, américaine et l’évolution incertaine du monde multipolaire instable, rendent plus nécessaire, et moins impossible, un rôle accru des Européens pour leur propre défense en attendant qu’ils l’assument un jour, pour l’essentiel, par eux-mêmes, tout en restant alliés des Américains. Cette politique doit être menée de front, simultanément, au sein de l’Union européenne, de l’OTAN, de groupes ad hoc, selon des tactiques adaptées à chaque cas et à chaque enceinte et en anticipant les échéances. C’est une politique audacieuse et décomplexée d’influence accrue dans l’Alliance qui facilitera les efforts européens de la France. Le maintien d’un certain niveau de capacité est bien sûr indispensable à sa réussite ».
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Rapport téléchargeable à l’adresse : Élysée.fr
[2] Le retour de la France dans le commandement intégré est proclamé au Sommet de l’OTAN de Strasbourg/ Kehl, les 3 et 4 avril 2009.
[3] Ce commandement est chargé de l’élaboration des concepts et des doctrines de l’Alliance, de l’entraînement des forces et de la préparation des capacités militaires. A ce titre, il est responsable de la promotion et de la mise en œuvre de la « Smart Defence ».
[4] J’ai moi-même condamné cette acceptation française dans un article de septembre 2012 : «Crédibilité de la dissuasion française face à l’évolution de l’anti-missile balistique».
[5] Consulter dans mon livre Russie, Alliance vitale, Choiseul, 2011 le chapitre États-Unis face à l’Europe : éviter l’unification du « Hearland », maintenir la suprématie du « Rimland », pages 77 à 86.
Gaz et pétrole de schiste : vers des forages tests en France dans un proche avenir ?
Prenons le pari que François Hollande, avant la fin de son mandat, sera contraint d’autoriser des forages tests pour le gaz et le pétrole de schiste et, une nouvelle fois, infléchir sa position initiale.
Pourquoi ?
Parce que sur les plans des valeurs sociétales, de la compétitivité de la France, de l’emploi et du pouvoir d’achat des Français, il ne pourra pas faire autrement.
Sur le plan des valeurs
On ne peut pas prétendre vouloir réindustrialiser la France sans promouvoir les valeurs qui guident tout entrepreneur et que les écologistes les plus radicaux s’attachent à détruire.
J’écrivais dans la conclusion de mon dernier ouvrage [1] : « Face à l’accélération du progrès et l’inquiétude que génèrent les « invités inattendus » [2] de certaines découvertes, un « principe de précaution » s’est peu à peu imposé en Europe au cours de ces trente dernières années. Il témoigne d’un rapport nouveau à la science, que l’on interroge désormais moins pour ses savoirs que pour ses doutes. Si on n’y prend pas garde, ce principe deviendra de fait « un principe d’abstention », supprimant la dialectique du risque et de l’enjeu consubstantiel au développement humain, et son corollaire, la responsabilité individuelle ».
Sur le plan de la compétitivité, de l’emploi et du pouvoir d’achat
Les réserves mondiales de gaz de schiste estimées par l’AIE, correspondraient à 380 000 milliards de m³, soit 120 à 150 ans de la consommation actuelle de gaz naturel. En Europe, les réserves de gaz de schiste sont estimées entre 3 000 à 12 000 milliards de m³ (source : CERA, Cambridge Energy Research Associates). Elles sont essentiellement situées en Pologne et en France, où elles permettraient de couvrir sa consommation de gaz pendant 50 à 100 ans [3].
Les États-Unis ont commencé à forer dans les années 90 avec l’esprit d’entreprise et le désordre [4] qui ont caractérisé dans le passé les ruées vers l’or et vers l’or noir.
En 2011, ils sont redevenus exportateurs nets de produits pétroliers pour la première fois depuis 1949 [5]. Selon l’AIE, en 2017, au plus tard, les États-Unis deviendront le premier producteur mondial de pétrole devant l’Arabie saoudite. Ils produisent aujourd’hui 10,9 millions de barils par jour à comparer avec 11,6 millions pour Riyad. D’ici une dizaine d’années, les États-Unis n’auront plus besoin d’importer du pétrole du Moyen-Orient. Cette réalité aura des conséquences géostratégiques immenses aux quelles il faut nous préparer.
La Chine, de son coté, s’est fixée un objectif de production de 30 milliards de mètres cubes par an à partir des schistes, ce qui équivaut à presque la moitié de sa consommation de gaz en 2008.
La révolution du gaz de schiste a été favorisée par le fait qu’aux États-Unis les propriétaires du sol sont aussi propriétaires du sous-sol et donc participent directement au profit des compagnies pétrolières [6]. Elle va profiter à l’économie américaine et lui offrir un atout majeur : elle est en train de faire chuter le prix de l’énergie à un niveau incroyablement bas aux États-Unis, sans entrainer une répercussion aussi importante ailleurs. En effet, contrairement à celui du pétrole, le marché du gaz est peu mondialisé. Pour le transporter d’un continent à l’autre, il faut en effet le liquéfier, ce qui en triple le prix. Du coup, l’offre et la demande ont tendance à s’équilibrer sur une base régionale. Voilà pourquoi le méthane se vend aujourd’hui 2,5 dollars les 28 m³ sur le sol américain, contre 9 dollars en Europe et 20 dollars en Asie. Conséquence directe de cette chute des prix, les Américains sont en train de reconvertir à toute vitesse leurs centrales électriques fonctionnant au charbon afin qu’elles fonctionnent au gaz, avec des effets bénéfiques sur le réchauffement climatique. Des industries grandes consommatrices d’énergie se relocalisent dans les régions productrices. Les entreprises installées de Chicago à San Diego économisent aujourd’hui au total 400 millions de dollars par jour sur leur facture d’électricité. L’équivalent d’une baisse des coûts de production de 10%, selon les calculs de Natixis. « Cela leur procure un avantage comparatif énorme sur l’Europe, et l’écart va continuer de se creuser », commente Patrick Artus, chef économiste chez Natixis.
Enfin, cette course au gaz et au pétrole de schiste a un effet d’entraînement considérable sur beaucoup d’autres secteurs : « Les foreurs ont aussi besoin de logiciels informatiques, d’avocats, de spécialistes en droit minier, de logements et de restauration sur place… », énumère Phil Hopkins, un économiste de Philadelphie.
Il ne faut pas s’étonner que, dans les milieux industriels et politiques, des voix écoutées comme celles de Louis Gallois et de Michel Rocard s’élèvent pour réclamer que le gouvernement infléchisse sa position, imprudemment réaffirmée récemment par François Hollande qui semble prisonnier de son alliance avec les écologistes.
Quels sont les risques liés à l’exploitation du gaz de schiste et comment les minimiser ?
Le gaz se trouve emprisonné dans une roche mère à des profondeurs de l’ordre de 2000 à 3000 mètres. Pour permettre au gaz de circuler dans la roche-mère et d’être drainé vers le puits creusé il faut rendre cette dernière plus perméable.
C’est le rôle des micro-fractures créées par la technique dite de « fracturation hydraulique ». Elle consiste à injecter dans le puits, à très haute pression et via un tubage adapté, un mélange d’eau, de sable et d’additifs.

Les risques potentiels à maîtriser sont donc : les conséquences des multiples fractures sismiques, la pollution de l’eau des nappes phréatiques situées à 150 mètres de profondeur en moyenne et qui seront traversées par de nombreux puits d’exploitation, la pollution des sols en surface, la consommation d’eau et l’impact visuel des derricks sur le paysage.
Des sociétés comme Total, devenues écologiquement responsables à la suite de grandes catastrophes écologiques, assurent qu’elles savent les maîtriser [7].
Dans ces conditions et devant l’enjeu immense que constituent le gaz et le pétrole de schiste pour la compétitivité de l’économie française, la transition énergétique et la création d’emplois, directe et indirecte, qui en découlerait, le président de la République sera contraint de réviser très rapidement sa position.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Russie, Alliance vitale, Choiseul, 2011.
[2] Cette expression a été formulée par J. Fourastié, Les 40 000 Heures (1965), rééd. aux éditions de l’Aube.
Lire Russie, Alliance, vitale, Choiseul, 2011.
[3] Seuls les forages permettront d’affiner cette prévision.
[4] Multitude de petits entrepreneurs, accords privés entre les propriétaires des sols qui sont aussi les propriétaires du sous-sol, absence de réglementation d’encadrement des techniques et de leur conséquences sur l’environnement. En 2030, ce qui permettra aux États-Unis d’être auto-suffisants, alors que le pays envisageait, il y a encore quelques années, des importations massives de gaz liquéfié. Une étude réalisée par le MIT prévoit que le gaz naturel fournira 40% des besoins énergétiques des États-Unis à l’horizon 2030, contre 20% aujourd’hui.
[5] Comme l’indique le Département de l’énergie (DoE), les raffineurs ont exporté quotidiennement près de 2,9 millions de barils de carburants divers (essence, fioul domestique, gazole) pour 2,4 millions de barils importés. Le gaz de schiste représente à présent 15% de la production gazière américaine (contre 1% il y a 10 ans) et cette part devrait monter à 25%.
[6] Pour lever nombre d’oppositions en France et isoler les écologistes radicaux qui souhaitent nous ramener au temps de la bougie, il suffirait de réviser le code minier pour obliger les compagnies exploitantes à consacrer un pourcentage du prix du m³ extrait à l’indemnisation des communes et des propriétaires du sol.
[7] Consulter Total - Gaz de schiste.
La reconquête du Nord-Mali,
un échec prévisible ?
Dans un article co-signé du Figaro, Laurent Fabius et Guido Westerwelle, le chef de la diplomatie allemande, préparent l’opinion à la nécessité de « relever le défi malien face au terrorisme et au fanatisme » [1].
On ne peut que souscrire à cet objectif. Mais la reconquête du Nord-Mali dans la configuration annoncée – c’est-à-dire l’armée malienne en tête, appuyée par les forces de la CEDEAO, elles-mêmes bénéficiant du soutien de la France – est une construction politique qui satisfait les susceptibilités des acteurs africains de la crise mais qui ne peut avoir l’efficacité opérationnelle nécessaire. Cette campagne militaire est donc vouée à l’échec si elle s’effectue selon ce dispositif.
Pourquoi ?
Historiquement, comme les guerres du Tchad l’ont amplement démontré, jamais les armées sudistes n’ont réussi à battre les combattants du désert sur leur terrain. Par ailleurs, la déroute de l’Armée malienne au printemps 2012 a révélé que son encadrement ne possédait pas le minimum de valeurs militaires requises pour gagner une bataille : les officiers maliens, à de rares exceptions près, se sont comportés d’une manière particulièrement lâche, abandonnant leurs hommes face à l’ennemi. Or, on ne transforme pas une l’armée battue et mal encadrée en une armée victorieuse simplement en la formant et en l’équipant. C’est un travail de longue haleine qui suppose la sélection et la formation d’un nouvel encadrement.
L’Armée malienne, supposée être l’acteur principal de la reconquête après s’être réorganisée, rééquipée et avoir été entraînée par les instructeurs français venus de Dakar, ne sera donc pas capable de reprendre les villes de la boucle du Niger aux forces terroristes et rebelles Touaregs qui les occupent, sauf si les unités de la CEDEAO prennent le combat à leur compte, appuyées par des frappes aériennes précises.
Celles-ci devront être, en effet, très sélectives c’est-à-dire guidées depuis le sol pour éviter des dommages collatéraux chez les civils. Rappelons que GAO et Tombouctou sont des villes de 50 000 habitants environ. Ce qui conduit de fait à mettre en première ligne des équipes de guidage avancé françaises et une intervention de type libyen dont les Algériens ne veulent pas. La France, en effet, ne peut accepter de voir ses avions guidés par des équipes africaines qui n’ont pas le même souci de protection des civils et prendre ainsi le risque de se rendre complice d’un carnage au sein de la population civile.
Comme l’estiment, à juste titre, les autorités algériennes qui ne veulent pas cautionner une intervention au sol des forces françaises ou américaines dans ce qu’elles considèrent comme leur zone d’influence, seul l’aboutissement d’une négociation avec le MNLA et Ansar Dine [2] concernant un statut particulier de l’Azawad au sein de la République malienne peut conduire à un rétablissement de la sécurité au Mali.
Le Président français et sa diplomatie doivent donc très rapidement de mettre fin aux illusions dont se bercent actuellement les autorités provisoires du Mali et la population de Bamako qui créditent la France et les États-Unis de la volonté de réitérer au Sahel la campagne libyenne. Il faut leur faire comprendre que seule une négociation politique avec les Touaregs du MNLA et d’Ansar Dine peut préserver l’unité du Mali.
En effet, il ne faut pas se tromper d’objectif et d’ennemi. Comme le déclarent Laurent Fabius et Guido Westerwelle dans Le Figaro, nous devons intervenir au Sahel pour éviter la pérennisation d’un sanctuaire terroriste qui menace la stabilité des Etats du Sahel voire, à terme, notre territoire.
Les ennemis ce ne sont donc pas les Touaregs du MNLA et d’Ansar Dine dont les valeurs les rendent peu perméables à un islam radical, mais les deux organisations islamiques radicales et mafieuses de l’AQMI et du MUJAO.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] « Face au terrorisme et au fanatisme, l’Europe doit relever le défi malien », Le Figaro, 09 Novembre 2012.
[2] Lire mon analyse : La Crise au Mali : la manœuvre diplomatique
La crise au Mali : la manœuvre diplomatique
La stratégie diplomatique qui accompagne toute action militaire vise à créer ou maintenir un contexte politique favorable aux opérations militaires et à préparer la sortie de la crise. Une analyse des forces et faiblesses des groupes terroristes qui y opèrent et des positions des acteurs étatiques régionaux qui ont des intérêts à défendre au Sahel est nécessaire pour définir une stratégie diplomatique de sortie de crise.
Contexte général
Quatre groupes se partagent et s’affrontent parfois pour le contrôle du Nord-Mali. Deux groupes ont leurs racines hors du Mali : l’AQMI d’origine algérienne et le MUJAO d’origine mauritanienne (et marocaine ?). Ces deux premiers groupes déploient leurs actions sur la totalité de la zone sahélienne. Les deux autres sont d’origine touareg et malienne. Il s’agit de l’Ansar Dine (ou Eddine) islamique et le MNLA laïque qui a été le vecteur initial de la rébellion Azawad.
L’AQMI et le MUJAO s’appuient sur l’Ansar Dine, originaire du Mali, pour tisser des liens d’allégeance à leur cause avec la population locale. Ils bénéficient aussi de la situation de précarité économique qui y règne pour enrôler dans leurs rangs les jeunes de cette région.
L’analyse de la biographie des chefs de ces mouvements est essentielle pour comprendre les options qui s’ouvrent à la stratégie diplomatique.

Rebelles touaregs au Mali au 5 avril 2012
Analyse des groupes terroristes et rebelle [1]
Le groupe terroriste le plus radical est l’AQMI, Al Qaïda au Maghreb islamique. Avant janvier 2007, il était connu sous le nom de Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC). Son affiliation au réseau Al-Qaida aurait obtenu l’approbation d’Oussama Ben Laden. C’est lui qui détient les otages français.
L’AQMI est d’origine algérienne. Pour beaucoup de ses cadres, comme pour son émir et fondateur Abdelmalek Droukdel [2], le Mali n’est qu’une étape dans le contrôle du Sahel et dans la conversion de ses habitants à un islam radical. Pragmatique, Abdelmalek Droukdel, considère que c’est une erreur de vouloir imposer toutes les règles de l’islam d’un seul coup à la population, comme essaie de le faire Oumar Ould Hamaha d’Ansar Dine à Tombouctou. Dans un message diffusé en Mai 2012 sur le site internet « Sahara Media », il conseille à ses « frères » : « d’apporter la sécurité aux populations des villes contrôlées, notamment Tombouctou, Gao et Kidal et de leur fournir les services essentiels que sont la santé, la nourriture, l’eau, l’électricité, le gaz et le carburant ». A l’égard de la rébellion touareg du MNLA, il préconise d’éviter « les provocations » et invite AQMI à coopérer pour établir des « règles communes » et rejeter les conflits. Concernant le Mouvement islamiste Ansar Dine (le mot « ansâr », d’origine arabe, désigne les compagnons du prophète de l’islam), prépondérant dans la région, il conseille à ses militants de le laisser appliquer le projet d’imposition de la charia dans la région de l’Azawad, le nord du Mali, et de s’occuper de leurs propres activités de jihad (guerre sainte) global sur la terre du Maghreb islamique.
Nabil Makhloufi [3], qui dirigeait ce mouvement au Mali, a trouvé la mort dans un accident de voiture dans la région de Gao, au Mali, le 9 septembre 2012. Yahya Abou El-Hammam, qui l’aurait remplacé, est probablement plus un délégué à la coordination qu’un chef. Il a été choisi par Abdelmalek Droukdel, vraisemblablement parce qu’il avait servi sous les ordres de tous les chefs de katibas historiques. En effet, né en 1978 à Reghaïa, près d’Alger, Yahya Abou El-Hammam n’a que 34 ans. Il a fait ses premières armes dans sa région natale, participant à plusieurs attaques contre les forces de sécurité algériennes. Puis, au tournant des années 2000, il devient le bras droit de Mokhtar Ben Mokhtar, 40 ans, vétéran algérien de la guerre en Afghanistan [4]. Ces dernières années, Yahya était l’adjoint d’Abou Zeid [5] (47 ans), l’homme qui avait enlevé sept otages, dont cinq Français, au Niger, en septembre 2010.
Mujao Mouvement pour l’unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest, créé en mars 2011, à l’occasion du « Printemps arabe », est issu, en partie, d’une scission de l’AQMI. Son chef, Abou Gaâgaâ, est d’origine mauritanienne [6]. Un autre Mauritanien, Hamada Ould Mohamed Kheirou [7], apparaît dans un message vidéo. Il serait l’idéologue du mouvement. Le chef militaire serait Ahmed Tilemsit [8], qui, comme son nom l’indique, est un Arabe du Tilemsi, c’est-à-dire de la région de la boucle du Niger, proche de la Mauritanie. Il compterait près de 2000 combattants fortement équipés en armes et matériels. Il s’est attaqué principalement aux intérêts algériens [9] ce qui amène certains responsables à Alger à y voir la main de Rabat. Le Mujao est présent à Gao, la plus grande ville du nord du Mali.
Le MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) est un mouvement rebelle, authentiquement touareg et laïc, qui prend ses racines au Mali dans l’Adrar des Ifoghas (Région de Kigal). Aujourd’hui, il est très affaibli par la défection d’une partie de ses chefs qui ont créé, début 2012, le groupe malien islamique : l’Ansar Dine. Dans leurs communiqués, les responsables du MNLA traitent l’AQMI et l’Ansar Dine de mouvements narco-terroristes.
Le chef d’Ansar Dine est Mohamed Ag Najem. Il y est probablement né à la fin des années 50. Son père, de la tribu Kel Adagh, a été tué par l’armée malienne lors de la rébellion touareg de 1963, à une époque où il était un jeune enfant. À 20 ans, il a été recruté comme volontaire dans l’armée de Kadhafi. Il a servi en Libye et au Tchad avant de retourner au Mali pour prendre part, dans les années 1990, à la rébellion touareg dirigée par Iyad Ag Ghaly. Rejetant l’accord de paix signé entre le gouvernement malien et les rebelles touaregs, il retourne en Lybie et devient colonel de l’armée libyenne et commande une unité libyenne dans l’oasis de Sabha. A la fin de 2011, il revient au Mali et fédère plusieurs clans touaregs et des déserteurs de l’armée libyenne au sein du MNLA. Après avoir battu l’Armée malienne et conquis l’Azawad, le MLNA n’a pas pu résister à l’infiltration des groupes islamistes de l’Ansar Dine et d’AQMI dans les villes de Gao et Tombouctou et, après de durs combats, il en a été chassé. Il ne tiendrait plus désormais que de petites localités comme Ménaka, Anderamboukane au Sud de l’Adrar des Ifoghas et contrôle probablement encore la route en provenance de Niamey au Niger où le colonel Ag Gamou, un chef touareg resté fidèle à l’armée malienne, et ses hommes se sont réfugiés.
La création par la fraction islamique du MNLA d’Ansar Dine « défenseurs de la foi » complique la situation au Nord-Mali. Fondé par Iyad Ag Ghaly [10], début 2012, ce mouvement islamique malien disposerait de l’appui de l’émir du Qatar. Iyad Ag Ghaly était l’un des dirigeants les plus éminents de la rébellion touareg dans les années 1990. Âgé de 54 ans, c’est un Irayakan, de la grande famille des Ifoghas, originaire de la région de Kidal. C’est la tribu dont est également issu le chef du MNLA et qui fournit l’essentiel de ses troupes. Ces deux chefs se connaissent depuis toujours. Iyad Ag Ghaly a réussi à fédérer autour de lui des musulmans du Nord-Mali aux personnalités et parcours très différents [11] et qui lui assurent le soutien d’une part importante des chefs de clans touaregs.
Quel doit être le rôle de la diplomatie et de la France ?
La France doit dans cette affaire jouer discrètement et ne s’impliquer dans le règlement de cette crise qu’à la demande des pays de la CEDEAO et avec l’accord formel de l’Algérie qui est la puissance régionale dominante. L’Algérie estime depuis l’indépendance que le Sahara lui appartient et elle possède 1370 km de frontières avec le Mali. De plus, elle est en mesure de contrôler la piste Est-Ouest qui relie Tamanrasset (Algérie) à Tessalit-Taoudenni, via le poste frontière algérien de Tinzaouaten, et permet aux groupes terroristes de se déplacer de la Libye à la Mauritanie.
Paris doit poser des conditions strictes à son soutien
En effet, si l’on accepte d’aider sans condition les dirigeants de Bamako à reprendre le contrôle du Nord de leur territoire on fera le jeu de l’AQMI, car le problème touareg restera endémique comme l’a été au Tchad celui des Toubous et des Zaghawas, jusqu’à ces guerriers du Nord s’emparent définitivement du pouvoir à Ndjamena.
Si, au contraire, la France et les pays qui soutiennent le Mali réussissent à convaincre les autorités maliennes d’accepter une large autonomie de l’Azawad, comme a su le faire Madrid avec le Pays Basque pour mettre fin au terrorisme de l’ETA, le MNLA, voire tout ou une partie des dirigeants de l’Ansar Dine, pourraient accepter d’aider, ou même de prendre à leur charge la reconquête du Nord et ce faisant on affaiblirait AQMI et le MUJAO. Le rapprochement entre le MNLA, l’Ansar Dine et Bamako, est d’ailleurs le scénario privilégié par Alger. Abdelkader Messahel, ministre algérien chargé des Affaires maghrébines et africaines, l’aurait dit, en juillet, aux deux émissaires français qu’il a invités à Alger pour une réunion de travail.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Toutes ces biographies proviennent d’articles des sites : Jeune Afrique ; MauriMedia ; L’Essor ; Sahel Intelligence.
[2] Abdelmalek Droukdel, alias Abou Moussab Abdelwadoud (son nom de guerre), est un Algérien âgé de 42 ans. Natif de Meftah (région de Blida). Il a grandi dans une famille modeste et fortement marquée par la religion. Les premières opérations des groupes islamistes, à la fin des années 1980, fascinent le jeune homme. Baccalauréat en poche, il noue d’abord des contacts avec des combattants du Front islamique du salut (FIS). C’est l’un d’eux qui lui recommande d’entamer des études de chimie. Il obtient sa licence en 1994. Un an plus tôt, il avait rejoint les rangs de la lutte armée, au sein du Groupe islamique armé (GIA). Sa formation universitaire fait de lui un artificier. Il gravit les échelons et se fait remarquer, notamment par Hassan Hattab, qu’il suivra lorsque ce dernier créera le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Lorsque le « Printemps arabe » survient, Droukdel comprend très vite l’intérêt de ce désordre régional pour la rhétorique salafiste. Il ordonne l’infiltration de groupes en Tunisie, qui interviendront quelques semaines plus tard en Libye. Dans le même temps, il s’efforce d’asseoir son autorité au Sahel. En novembre 2011, il remplace son émissaire permanent, Yahia Djouadi (chef de la zone 9, Sud-Algérie et Sahel), par Nabil Makhloufi (mort dans un accident de voiture, le 8 septembre), jugé plus efficace pour contrôler Abou Zeid et Mokhtar Belmokhtar, les principaux chefs des katibas au Mali.
[3] Son passé de « dur des durs » dans l’armée algérienne et, surtout, sa grande expérience d’artificier avec le GIA (Groupe islamique armé) dans les années 90, puis avec le GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat), l’ont tout naturellement propulsé à la tête des groupes d’AQMI dans le désert. Sa prise en main des jihadistes actifs dans la zone saharienne depuis le début de l’année, a eu un rôle déterminant dans l’offensive d’AQMI et des autres groupes jihadistes dans le nord du Mali. L’émir Abdelmalek Droukdel l’avait félicité pour avoir réussi là où ni Abdelhamid Abou Zeïd, ni l’autre chef militaire Mokhtar Ben Mokhtar n’ont pu marquer de point décisif : réconcilier les divers groupes armés qui se réclamaient d’Al Qaïda au Maghreb islamique. Ce véritable tour de force a permis à Nabil Makhloufi de désamorcer les interminables querelles entre katibas sur les questions de leadership. Il a surtout mis fin aux heurts qui se produisaient sur le partage des butins tirés du commerce fructueux des otages occidentaux.
[4] Il quitte son Algérie natale en 1990, à 18 ans, pour se rendre en Arabie saoudite où il accomplit le petit pèlerinage et décide d’aller mener le jihad en Afghanistan contre les soviétiques où il perd un œil. Il rejoint les fondamentalistes du Hezb-e-Islami dirigés par Gulbuddin Hekmatyar. De retour chez lui, fin 1992, il met sur pied une katiba estampillée Groupe islamique armé (GIA), qui rayonne dans le Sahara, au-delà des frontières algériennes. En 1998, il intègre le GSPC. C’est au cours de ces années qu’il gagne son surnom de Mister Marlboro, en référence aux trafics qu’il a mis en place. En mars 2012, il est en Libye pour acheter des armes. Il connaît les chefs du mouvement Ansar Dine et de Mujao qu’il a rencontré à Tombouctou en Avril et Mai 2012. Il connaît aussi Iyad Ag Ghali et Hamada Ould Mohamed Kheirou qui est un ancien compagnon d’armes au sein d’AQMI.
[5] L’Algérien Abou Zeid est le chef de l’une des deux principales katibas d’AQMI au Mali. Décrit comme un sanguinaire, froid et fanatique. Il a d’abord été, dans les années 1980, un contrebandier qui a effectué plusieurs séjours en prison. Le véritable nom d’Abou Zeid est, selon le journal « Jeune Afrique », Mohamed Ghedir, né à Debded, un poste-frontière avec la Libye.
[6] D’après les Algériens, il aurait été libéré par le Mali suite à la demande de la France qui a obtenu en échange le retour de son espion Pierre Camatte et serait contrôlé par les Services secrets marocains.
[7] Âgé de 42 ans, le Mauritanien Hamada Ould Mohamed Kheirou est un des fondateurs du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Plusieurs fois incarcéré puis évadé de la prison de Nouakchott en 2005 pour avoir perpétré des actes de violence dans une mosquée qui, selon lui, ne s’inscrivait pas suffisamment dans un islam « véritable ». La seconde, c’est en 2009, à Bamako. Arrêté pour avoir aidé à ravitailler la katiba de Mokhtar Ben Mokhtar dans le Nord-Mali et pour s’être spécialisé dans la fabrication d’explosif. Il est relâché en 2010, sans doute dans le cadre des négociations autour de la libération de l’otage français Pierre Camatte.
[8] Quels pourparlers pour la reconquête du nord du Mali ? - RFI
[9] En novembre 2011, enlèvement de trois humanitaires européens à Tindouf. 4 mars 2012, attentat de 2 kamikazes à Tamanrasset, avec une Toyota bourrée d’explosif contre la brigade de gendarmerie algérienne. Bilan : 23 Algériens blessés, dont 17 gendarmes. 5 avril 2012, enlèvement de sept diplomates algériens, dont le consul Boualem Sias, le 5 avril dernier, à Gao. 29 juin, attaque contre le Commandement régional de la Gendarmerie nationale d’Ouargla.
[10] C’est en Libye, pourtant, qu’il a fait ses armes au début des années 1980 : il a une petite vingtaine d’années quand il choisit de rejoindre la Légion islamique du colonel Kaddafi.
[11] Alghabass Ag Intalah qui est le fils d’Intalah Ag Attaher, ancien chef traditionnel des Ifoghas de la région de Kidal. Il a brièvement participé à la rébellion des années 1990, mais il a surtout un parcours politique : maire puis député de Kidal, poste qu’il occupait à l’Assemblée Nationale jusqu’à sa défection en février 2012. Il serait l’artisan du soutien du Qatar à Ansar Dine. Récemment, il faisait partie de la délégation d’Ansar Dine qui a été reçue par le médiateur Blaise Compaore.
Ahmada Ag Bibi. Au début des années 1990 déjà, ils se côtoyaient au sein du Mouvement populaire de l’Azawad (MPA). Député à l’Assemblée Nationale malienne, Ag Bibi est un grand militant de la cause touarègue. Quand le Nord se soulève de nouveau, en janvier 2012, il rejoint le MNLA, puis Ansar Eddine, tant par réalisme que par amitié envers « Iyad ». Il est peu attaché à la laïcité, mais croit, comme Alghabass Ag Intallah, le diplomate d’Ansar Dine, dans la négociation, « aux solutions pacifiques », et pourrait de ce fait être l’homme du dialogue. « Seule l’Algérie peut jouer un rôle déterminant de médiateur entre les parties au conflit », estime-t-il.
Cheikh AG AWISSA. Les deux hommes ont suivi leur formation militaire en Libye et ont combattu ensemble au Liban, dans les années 1980. L’homme est un combattant aguerri et a fait ses preuves dans la rébellion de 1990. Par ailleurs, certains le considèrent comme le « bras gauche » d’Iyad. C’est lui l’homme qui parlait sur la première vidéo postée par Ansar Dine en mars 2012. Récemment, c’était lui le chef de la délégation qui a été reçue à Ouagadougou.
Oumar Ould Hamaha, extrémiste islamique convaincu est originaire de Tombouctou dont il a dirigé la conquête. Il a vécu a Kidal où il était commerçant, jusqu’à ce qu’il se convertisse à un Islam radical dans les années 2000. Il est connu à Kidal pour ses prêches. Il fut, pendant une dizaine d’années, l’homme de confiance et le bras droit de Mokhtar ben Mokhtar avant de rejoindre Ansar Dine. Il connait bien AQMI et les autres mouvements tels que le MUJAO.
Deïty AG SIDAMOU est aussi député à l’Assemblée Nationale. Il est réputé être l’un des plus grands trafiquants de drogue de la région. C’est un Touareg Idnane du Nord-Est de Gao. Il a quitté le MNLA avec Iyad Ag Ghaly. Il serait en Algérie où il assure le ravitaillement (en carburants et autres) du mouvement, par le biais de son important réseau de trafiquants.
L’intervention au Sahel :
stratégie militaire et diplomatique
Une analyse géopolitique et stratégique s’impose à l’heure où une intervention militaire dans le Sahel des forces de la CEDEAO [1] est imminente. Ces forces terrestres de 3000 hommes mises à la disposition par plusieurs États africains seront entrainées et appuyées par les forces spéciales françaises, ainsi que par des drones français et américains et bénéficieront de tout l’appui aérien feu et logistique nécessaire.
Nous la réaliserons en deux articles.
Le premier traitera des caractéristiques du milieu où cette action se déroulera et desquelles découle une manœuvre militaire envisageable.
Le second étudiera les mouvements terroristes qui contrôlent le Nord-Mali, ainsi que leur proximité plus ou moins grande ou supposée avec les états qui bordent ce théâtre d’opérations, en particulier le Maroc et l’Algérie. Cette analyse nous permettra de tracer certaines options envisageables pour la manœuvre diplomatique qui accompagnera la manœuvre militaire.
Les caractéristiques de la zone d’opération
La zone des opérations à venir se déploiera probablement sur une surface d’environ
2 millions de km² (près de 4 fois la superficie de la France). Elle s’étend du Nord au Sud sur environ 1000 km, depuis le 20ème parallèle au sud de Tamanrasset à une région du Sahel qui englobe l’Est mauritanien, le Nord-Mali et le Nord-Niger.
D’Ouest en Est, elle s’étend sur 2000 km de large, depuis la région frontalière mauritanienne de Nema - Adel Bagrou [2] - Bassiknou jusqu’à la région d’Arlit [3] - Agadès - Nakoro [4] au Niger, comprenant la boucle du Niger où se situent les villes de Gao et Tombouctou.

Cette zone d’opérations est, pour les trois quart, désertique et relativement plate. Les principaux reliefs de la zone sont situés à l’est du Mali, dans le district de Kidal (10 000 habitants), lieu d’origine des Touaregs de la tribu des Ifoghas qui culmine à 890 m. Ce massif cristallin, extension du Sahara central, est longé à l’Ouest par la vallée du Tilemsi, axe Sud-Nord permettant d’atteindre la frontière algérienne et qui traverse les bourgades de d’Aguelhok (8000 habitants) et de Tessalit (5000 habitants). Cette zone a été conquise début 2012 par les rebelles du MNLA et est désormais contrôlée par les islamistes d’Ansar Dine qui est en partie un « spin off » du MNLA.
Au nord du fleuve Niger on débouche rapidement sur un ensemble de plaines ensablées avec des altitudes comprises entre 250 et 350 m. Elles sont traversées par une seconde piste Nord-Sud, itinéraire traditionnel des caravanes de sel. Elle permet, à partir de Tombouctou, de rejoindre la frontière algérienne en passant par le point d’eau d’Arouane (260 km Nord de Toumbouctou) et par l’ancien bagne de Taoudenni (750 km Nord de Tombouctou) où les Touaregs exploitent depuis toujours le sel gemme, puis elle passe par Téghasa aux confins Nord-Ouest du Mali pour rejoindre Tindouf en Algérie.
D’Est en Ouest, en dehors du fleuve Niger, il n’existait traditionnellement au Nord-Mali qu’une seule piste qui reliait Tamanrasset (Algérie) à Tessalit - Taoudenni, via le poste frontière algérien de Tinzaouaten.
Les spécificités de la guerre en zone sahélienne
Le contrôle des villes et bourgades, qui n’existent que parce qu’il y a des points d’eau, est l’enjeu déterminant de la guerre en zone semi-désertique et désertique.
En zone désertique, il est très difficile lorsqu’on se déplace de déjouer le repérage aérien qui est facilité par l’absence de végétation. L’intervention française de 1977-1978 contre le Polisario [5] le démontre clairement. Ce mouvement sahraoui, créé et soutenu par Alger, voulait asphyxier la Mauritanie en s’attaquant au chemin de fer minéralier reliant Zouerate à Nouadhibou, pour supprimer sa seule ressource exportable : le fer de Zouerate.
Le dispositif, qui permit de sécuriser l’acheminement du fer, comprenait des « Breguets Atlantics » de la Marine pour le repérage des colonnes du Polisario et des « Jaguars » de l’Armée de l’Air, basés au Sénégal et ravitaillés en vol, pour les détruire. C’est aussi cette pression exercée contre le Polisario, créée par Alger, pour contester l’annexion d’une partie du Sahara occidental par le Maroc, qui permit la libération des otages de Zouérate. Boumediene accepta de les remettre aux autorités françaises, espérant par ce geste éviter la destruction complète du potentiel du Polisario. C’est cette expérience qui fait espérer que les groupes terroristes n’exécuteront pas leurs otages en cas d’intervention militaire car c’est leur meilleure carte dans une ultime négociation.
La stratégie militaire envisageable
Compte tenu du milieu géographique et humain, la campagne militaire envisageable contre les organisations terroristes pourrait se déployer suivant un plan en trois phases :
- renforcement et entrainement des Forces Armées Maliennes (FAM) dans le cadre de l’accord de coopération militaire [6]. Les Forces françaises présentes au Sénégal devraient s’acquitter de cette mission. Pour ménager toutes les susceptibilités africaines ce seront vraisemblablement les FAM réorganisées, formées et ré-équipées qui reprendront l’offensive, soutenues par les 3000 hommes des forces de la CEDEAO, elles-mêmes appuyées par la France (Armée de l’Air et Forces Spéciales).
Parallèlement, dès que possible on assistera à une amplification des actions de renseignement [7], voire des frappes aériennes sur les axes reliant les villes et les bourgades occupées par les forces terroristes;- reconquête des villes de la boucle du Niger et notamment de Gao et de Tombouctou, en priorité;

La grande mosquée de Tombouctou
- reprise du contrôle de l’Adrar des Ifoghas dont les localités de Kigal, d’Aguelhok (8000 habitants) et de Tessalit.

Les montagnes du Tigharghar, de l’Oued Tessalit
Le top départ de cette action de reconquête dépendra du temps nécessaire à la réorganisation et à la formation des forces maliennes.
Parallèlement, une négociation politique devrait se développer englobant les pays riverains (Algérie, Maroc, Mauritanie, Niger, Sénégal), le gouvernement malien et incluant les Touaregs du MNLA et d’Ansar Diné.
C’est l’analyse de cette manœuvre diplomatique envisageable, fondée sur le parcours des leaders de ces mouvements terroristes et l’origine de leurs combattants que nous présenterons dans un prochain article.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest.
[2] Où un gendarme mauritanien a été enlevé, fin décembre 2011.
[3] Où cinq Français salariés d’Areva et de Satom, ainsi qu’un Togolais et un Malgache ont été enlevés le jeudi 16 septembre par AQMI.
[4] 300 km sud d’Agadès où, dans la nuit du 14 au 15 octobre 2012, 6 travailleurs humanitaires africains, travaillant pour une ONG nigérienne, ont été enlevés.
[5] Le radar des « Atlantics », optimisé pour repérer les périscopes de sous-marins, a fait merveille sur la mer de sable mauritanien.
[6] La France a décidé de reprendre sa coopération militaire avec le Mali, interrompue depuis un coup d’État en mars, alors que se prépare l’envoi d’une force étrangère pour reconquérir le nord du pays occupé par des islamistes armés, a annoncé un diplomate français. « En ce qui concerne la question militaire, le gouvernement français a marqué sa disponibilité à coopérer avec le Mali dans ce domaine », a déclaré Jean Félix-Paganon, envoyé spécial de la France au Sahel, avant son départ de Bamako dimanche soir. Ouest-France , lundi 22 octobre 2012.
[7] Selon Intelligence Online, l’Armée de l’air française déploiera, pour le compte de la Direction du renseignement militaire (DRM), deux de ses drones MALE Harfang sur une base en cours d’aménagement au Niger. Ces engins sont rapatriés d’Afghanistan. Ces équipements viendront compléter la flottille d’avions à long rayon d’action Atlantic 2 qui assurent déjà la surveillance régulière des zones tenues par AQMI et par les autres groupes salafistes présents entre la Mauritanie, le Mali et le Niger.
Mer de Chine :
le développement de la puissance chinoise se heurte à la résistance des États riverains :
Japon, Philippines, Malaisie, Vietnam et Taïwan
Il a suffi que le 14 septembre 2012, six navires appartenant au ministère du Territoire et des ressources naturelles chinois se soient approchés à 22km de l’archipel inhabité, dénommé Diaoyu par la Chine et appelé Senkaku par le Japon, pour déclencher une grave crise des relations sino-japonaises dont les médias ont abondamment rendu compte.

Ce groupe d’îles inhabitées, mais dont les fonds marins pourraient receler du pétrole et du gaz, est situé à 400km au Sud-Est des côtes chinoises et du Sud-Ouest de l’Île d’Okinawa (située elle-même à 600km au Sud-Ouest du Japon) et à 200km au nord-est de Taïwan qui les réclame également [1].

Les tensions de la Chine avec ses voisins sont récurrentes et proviennent du fait que la Chine a une vision extensive, pour ne pas dire impérialiste, de sa zone d’exclusivité économique (ZEE).
Si le différend concernant les îles Senkaku/Diaoyu met aux prises les deux premières puissances régionales, c’est le différend territorial en mer de Chine méridionale qui est pour la Chine l’enjeu stratégique capital. Il concerne, en effet, différents archipels et îles de la mer de Chine méridionale, revendiqués en totalité ou en partie par la Chine, Taïwan, le Viêt Nam, les Philippines, la Malaisie et Brunei. Il s’agit des îles Spratleys, des îles Paracels, des îles Pratas, du récif de Scarborough et du banc Macclesfield.
Mais c’est le différend concernant l’archipel Spratly qui recèle le plus de risques de crises graves entre la Chine et ses voisins, du fait de l’intérêt en termes économique et stratégique pour la Chine mais aussi de son éloignement géographique du territoire chinois (environ 1000km) alors qu’il est 5 à 10 fois plus proche des Philippines, de l’Indonésie, du Brunei et du Vietnam, ce qui rend ses revendications plus difficilement acceptables pour ses voisins.
L’histoire des archipels contestés
La carte ci-dessous situe ces poussières d’îles dont la superficie totale n’excède pas 15km². Elles n’étaient pas habitées jusqu’à une époque récente car elles n’ont pas d’eau douce. Selon le droit maritime international, elles sont donc considérées comme des écueils et non des îles et, à ce titre, les revendications de souveraineté sur les parties émergées ne peuvent pas s’appliquer aux eaux territoriales. Selon la limite des 200 milles marins, le quart Ouest de l’archipel se trouve dans la Zone Économique Exclusive (ZEE) vietnamienne, le quart Sud dans la ZEE de Malaisie et du Brunei, le quart Est dans celle des Philippines et le quart Nord au-delà de ces zones. Or, chacun des pays riverains de la Mer de Chine méridionale revendique l’ensemble de l’archipel et les eaux afférentes et refuse tout plan de partage.

En 1974, c’est la Chine qui a pris la décision de modifier à son profit cette situation bloquée par des actions militaires au service d’une politique systématique d’appropriation de ces archipels. Profitant de division du Vietnam et de la faiblesse des Sud Vietnamiens à qui le traité de paix de Paris avait attribué l’archipel Paracel, la Chine le conquiert par la force : les combats firent 71 morts.
En 1975, le Vietnam est unifié, en rétorsion Hanoï occupe, en avril, 7 des îles des Spratleys sur les 37 que compte l’archipel. Puis, chacun des états riverains de la mer de Chine du Sud s’empare par surprise d’îles ou de récifs de l’archipel des Spratleys.
En 1978, c’est au tour des Philippines d’occuper 7 îles dans le Nord de l’archipel des Spratleys, puis une d’une huitième, Commodore Reef, réclamée par la Malaisie qui de son côté s’empare en 1983 de 3 îlots des Spratleys, dont Swallow Reef, à 60km d’Amboya Cay, contrôlée par le Vietnam, mais revendiquée par Manille et Kuala Lumpur.
En 1980, Itu Aba, la plus grande île, la seule où on trouve de l’eau potable. Envahie par les Japonais qui en firent une base sous-marine, elle a été restituée cette année-là par les Américains à Taïwan. Un aéroport avait été construit en 2007.
De 1978 à 1988, Hanoï s’empare d’une quinzaine d’îlots supplémentaires des Spratleys : le Vietnam en contrôle aujourd’hui 21 dont l’île Spratley et South West Cay.
Ce n’est qu’à partir de 1987 que Pékin commence à s’intéresser vraiment aux Spratleys et à y apparaître physiquement. La Chine occupe ainsi 7 îles, principalement à l’Ouest et au Sud-Ouest.
En 1988, un accrochage sérieux entre les marins vietnamiens et chinois fait 70 nouvelles victimes et cause la perte de trois bateaux vietnamiens, les positions chinoises aux Spratleys en sont renforcées.
En février 1992, le parlement chinois vote une loi sur les eaux territoriales qui réaffirme solennellement la souveraineté de Pékin sur l’ensemble des Spratleys. Immédiatement, Pékin chasse les Vietnamiens d’Eldad Reef portant désormais à 9 le nombre de positions chinoises dans les îles Spratleys. La même année, le Brunei revendique la souveraineté des eaux entourant le récif Louisa, toujours dans l’archipel des Spratleys.
La situation est donc particulièrement complexe et tendue. Pas moins de cinq états y ont placé des garnisons : environ 1 500 Vietnamiens, 450 Chinois, une centaine de Malaisiens, une vingtaine de Brunéiens et une centaine de Philippins. Tous sont ravitaillés à partir du continent.
Pour résumer et conclure sur cet historique, les Paracels sont entièrement sous domination chinoise; quant aux Spratleys, la carte ci-dessous détaille leur occupation par les différents états riverains de la Mer de Chine du Sud.

Les enjeux
Quels sont les enjeux qui justifient cette tension et ces crises entre pays riverains ?
1. L’extension de la ZEE chinoise
Au regard du droit international, la possession d’un territoire côtier par un état justifie ses prérogatives sur une certaine étendue d’eaux territoriales et de Zones Économiques Exclusives (ZEE). La Chine qui possède 18 000 km de frontières maritimes et 2 285 872 km² de (ZEE) répondant aux normes internationalement reconnues. Elle ne se classe qu’au 20ème rang mondial en se basant sur cette évaluation. Mais si elle réussissait à s’approprier les 1 591 147km² de zones de la ZEE de Taïwan (1 149 189 km²) et des îles Spratley (439 820 km²) elle remonterait au 10ème rang mondial [2] avec 3 877 019 km². Cette contestation vise donc à augmenter de plus de 40% la surface maritime de sa ZEE.
2. Les ressources naturelles et halieutiques
Les deux archipels ont d’abondantes ressources naturelles : des réserves de guano évaluées à plusieurs millions de tonnes, des produits marins variés (poissons recherchés, homards, tortues, carets, abalones, mollusques rares…). Le phosphate est présent sur ces îles ainsi que celle de nodules polymétalliques dans leurs fonds marins. Par ailleurs, environ 10% de la pêche mondiale est effectuée en mer de Chine méridionale.
3. Le contrôle du commerce international
La mer de Chine méridionale est un carrefour de routes commerciales d’une importance capitale car c’est la route la plus courte entre le Pacifique Nord et l’océan Indien. Par le détroit de Malacca passe 5 fois plus de pétrole que par le canal de Suez et 15 fois plus que par le canal de Panama. Par la mer de Chine méridionale transitent les 2/3 de l’approvisionnement énergétique de la Corée du Sud, 60% de l’approvisionnement énergétique du Japon et de Taïwan et 80% des importations chinoises en brut, ce qui fait plus de la moitié des importations énergétiques d’Asie du Nord-Est. La mer de Chine méridionale est ainsi bordée par 10 des plus grands ports mondiaux dont Singapour et Hong-Kong, et voit passer 90% du commerce extérieur de la Chine et un tiers du commerce mondial.
La mer de Chine méridionale est donc un lieu de passage très important commandé par quelques détroits faciles à interdire. Posséder les îles Paracels et Spratleys, c’est faciliter le contrôle d’une part non négligeable du commerce maritime mondial qui y transite.
4. Les ressources en gaz
D’après Robert D. Kaplan [3], la mer de Chine méridionale renferme un stock estimé à 25 000 milliards de m³ de gaz naturel (à comparer aux 187 100 milliards de m³ de gaz que comporterait la terre d’après British Petroleum, en 2010, ce qui fait presque 13,4% des réserves mondiales [4].
5. Le déploiement d’une flotte sous-marine
La mer de Chine méridionale est la seule le long des côtes de Chine à posséder des eaux profondes et à permettre un accès relativement aisé au Pacifique ce qui est essentiel pour assurer un déploiement sécurisé de ses SNLE. Le contrôle par une puissance étrangère des îles Paracels et Spratleys serait de nature à mettre en péril ce déploiement.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Les îles Senkaku/Diaoyu sont constituées de cinq îles inhabitées, dont la plus grande fait seulement 3,5 km² et les autres quelques dizaines d’hectares. Le Japon a annexé les Senkaku en 1895, après la première guerre sino-japonaise. A la fin de la seconde guerre mondiale, les îles ont été, avec Okinawa, placées sous administration américaine avant d’être restituées au Japon en 1972, au terme d’un accord qui ne les mentionne toutefois pas explicitement. Depuis 1971, Taïwan (territoire indépendant de fait, mais dont la Chine revendique la souveraineté) et la République populaire de Chine revendiquent leur souveraineté sur ces îles.
[2] Derrière les États-Unis (11,35M km²), la France (11,03), l’Australie (8,5), la Russie (7,6), la Nouvelle Zélande (6,9), l’Indonésie (6,2), le Canada (5,6), le Royaume–Uni (5,6), le Japon(4,6).
[3] Is Chief Geopolitical Analyst for Stratfor, a private global intelligence firm, and a non-resident senior fellow at the Center for a New American Security in Washington.
Crédibilité de la doctrine nucléaire nationale face à l’évolution de l’anti-missile balistique, par le général Pinatel
Article écrit par Marquis Seignelay
Le général Pinatel me fait l’honneur de m’expliquer son point de vue sur la question de la DAMB (Défense Anti-Missile Balistique) de territoire otanienne (couplée à l’ABM -Anti-Ballistic Missile- américain) et sur ses conséquences sur la dissuasion nationale. Ce qui suit est le résultat de ce dialogue où j’ai pu lui demander si l’ABM américain pouvait avoir quelques conséquences sur l’évolution de notre dissuasion nucléaire.
Quand le général mène la fronde contre la défense antimissiles balistique de territoire de l’EPAA (European Phased Adaptive Approach) de l’administration Obama, l’équivalent de l’ABM américain, en Europe, il aime revenir sur les fondements des dissuasions nucléaires américaine et française.
Les explosions des deux premières bombes nucléaires américaines sur Hiroshima et Nagasaki (1945) s’accompagnent après la guerre d’une volonté de « dominance » des États-Unis qui souhaitent tirer les bénéfices politiques du pouvoir nucléaire et ne le partager avec personne. Dès lors, ils commencent à pratiquer une dissuasion « du fort au faible » c’est-à-dire à développer une capacité de première frappe suffisante pour désarmer tout adversaire potentiel et se mettre ainsi à l’abri de ses représailles. C’est l’explosion de la bombe atomique soviétique (à fission, le 29 août 1949) qui va permettre l’apparition d’un dialogue entre les deux puissances nucléaires. Mais c’est aussi l’apparition d’autres bombes -anglaise, française et chinoise- qui achève de complexifier le jeu nucléaire qui n’est plus un « je » américain. Dès lors, les États-Unis ne peuvent retrouver la suprématie nucléaire, c’est-à-dire une capacité de première frappe sans risque de représailles, qu’en disposant d’un bouclier anti-missile efficace. Ainsi, le RIM-8 Talos, engin anti-aérien de la série « T » des années 60, était semble-t-il une première ébauche d’une défense contre les missiles balistiques pour l’US Navy.
« Normandie-Niemen » : un passé oublié
A l’occasion du 70ème anniversaire du régiment d’aviation « Normandie-Niemen » qui verra mon livre Russie, Alliance vitale traduit en russe et publié à Moscou, à l’occasion du salon du livre (« Non/fiction Book Fair ») de Moscou, du 28 novembre au 2 décembre 2012, je reproduis ici un article écrit par Maria Gorkovskaya et publié par Le Courrier de Russie.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’escadron français qui a combattu aux côtés des pilotes soviétiques est devenu le symbole de l’amitié franco-russe. Qu’est-ce que ce symbole signifie aujourd’hui ? Et qui conserve la mémoire du « Normandie-Niemen » ?

Dans un petit square du quartier moscovite de Lefortovo se dresse un monument. Sous les fenêtres des tours de la capitale, parmi les fleurs un peu fanées, marchent deux pilotes en bronze - un Russe et un Français. C’est le monument dédié aux aviateurs de l’escadron « Normandie-Niemen ». Le lieu n’a pas été choisi au hasard - près d’ici se trouve le cimetière de Vvedensk, où sont enterrés les corps du pilote français Bruno de Faletans et du technicien aéronautique soviétique Sergueï Astakhov, morts dans le même avion en 1944, dans l’oblast de Vitebsk en Biélorussie. Là aussi repose l’aviateur français inconnu du célèbre régiment : ses restes ont été retrouvés en 1964 dans l’oblast d’Orlov. Le mémorial a quant à lui été inauguré en 2007. Lors de la cérémonie d’inauguration, Poutine et Sarkozy étaient présents.
« Aujourd’hui, beaucoup ne se souviennent déjà plus que les Russes et les Français ont combattu ensemble le fascisme, explique le créateur du mémorial, Andreï Kovaltchuk. J’ai conçu cette sculpture comme un rappel pour les générations futures. Je suis néanmoins conscient que l’influence des monuments sur le souvenir est incomparable à celle des films américains, ajoute le sculpteur. Et dans vingt ans, une grande partie du monde sera persuadée que la Deuxième Guerre mondiale a été gagnée par une dizaine d’Américains. »
De Gaulle : une escadrille en échange de l’indépendance
Le régiment d’aviation « Normandie-Niemen » est la seule unité de combat étrangère à s’être battue, lors de la Seconde Guerre mondiale, sur le territoire soviétique. Moscou n’aurait pas apprécié la présence, sur son territoire, d’importantes unités de combat non russes. Les autres Alliés - Anglais et Américains - ont envoyé en URSS de l’équipement, du combustible et des vivres. « Mais la France, terrassée, n’avait rien d’autre à donner que ses hommes », explique Vladislav Smirnov, enseignant de la faculté d’histoire de la MGU. En 1942, de Gaulle a proposé à Moscou d’envoyer des pilotes français en URSS et Staline a accepté.
Pour Moscou, cette décision avait une signification politique importante : Staline espérait que le général ferait pression sur les Alliés pour l’ouverture d’un deuxième front en France. De Gaulle, pour sa part, voulait s’assurer du soutien du parti communiste français, qui participait au mouvement de la Résistance en métropole. Le général avait également intérêt à être reconnu en tant que chef de l’État français par l’Union soviétique. C’était d’autant plus important pour lui que la Grande-Bretagne, qui l’acceptait en tant que chef du Comité national français, ne voulait pas le reconnaître comme chef de l’État. « Churchill, parce qu’il finançait de Gaulle, intervenait dans les affaires des colonies françaises. C’est ainsi qu’en mai 1942, les Anglais ont débarqué à Madagascar sans le faire savoir au général. De Gaulle avait besoin de contrebalancer la pression anglaise et l’URSS lui a fourni ce contrepoids », raconte Vladislav Smirnov.
Pour rejoindre le front oriental, les pilotes ont dû tricher
Le 4 décembre 1942, dans la ville d’Ivanovo, à 300 km au nord-est de Moscou, fut créée l’escadrille aérienne française. Les pilotes l’ont baptisée « Normandie ». « Avec cette appellation, la France libre voulait souligner la différence entre ses régiments d’aviation et les unités de Vichy, qui étaient désignées par des numéros », explique Sergueï Dybov, historien du régiment aérien. « Sur les 14 pilotes combattants présents à ce moment, la moitié seulement était expérimentée, reconnaît Yves Donjon, historien de l’escadron, auteur de l’ouvrage Ceux de « Normandie-Niemen ».
Les formations de pilotes de la France libre étant financées par l’Angleterre, Churchill ne voulait pas laisser les pilotes qualifiés quitter le front occidental. « Seuls trois ou quatre pilotes du Normandie avaient effectué plus des 300 heures de vol, indispensables à l’obtention du brevet. Les autres en avaient environ 150. Pour rejoindre le front oriental, les pilotes ont dû tricher : ils rajoutaient sur le papier les heures de vol manquantes », révèle l’écrivain. Pour ces jeunes pilotes, la majorité d’entre eux avait à peine plus de vingt ans, partir combattre en URSS était une aventure : ils avaient eu le temps de se lasser des combats solitaires au-dessus de l’Afrique du Nord et envie de se mêler à la véritable bataille sur le plus terrible des fronts.
Arrivés sur le front oriental, les pilotes français ont tout de suite disposé du tout dernier modèle de chasseur-bombardier. Aux Hurricane anglais et Airacobra américains, les Français préféraient le Yak soviétique. «Normandie fut rattaché au 18ème régiment d’aviation soviétique, qui s’est chargé d’apprendre à voler aux étrangers inexpérimentés», raconte Anatoly Fetissov, président de l’Association des vétérans du «Normandie-Niemen».

Kacha de sarrasin et balai de bouleau
Il y avait les difficultés liées à la nourriture et à la langue - les Français détestaient notamment la kacha de sarrasin qu’ils appelaient de la « bouffe à oiseaux ». Mais aussi des problèmes plus techniques, autrement plus graves : les pilotes de l’Hexagone ne savaient pas s’orienter dans la steppe enneigée. Ainsi, lors de l’exécution d’une mission militaire en août 1943, l’avion de Louis Astier et Jean Rey s’est retrouvé au-dessus d’un territoire occupé par l’adversaire et s’est fait tirer dessus. Jean Rey est mort.
Les pilotes du 18ème régiment ont dû apprendre aux Français à s’orienter. « Les pilotes français étaient préparés à une autre guerre, explique Anatoly Fetissov. Partant de leur expérience en Afrique du Nord, ils voulaient mener des combats solitaires mais avec une telle tactique, ils se transformaient en chair à canon pour les Allemands. Sur le front oriental, il fallait opter pour des combats de groupe avec couverture de feu mutuelle. » Pour en expliquer l’idée aux Français, le général-major Gueorguy Zakharov s’est servi d’un venik, un balai de bouleau : « Il en a retiré une branche et a brisé le balai. Dans le combat solitaire - ça signifie la mort. Mais si toutes les branches sont ensemble, comme sur un venik - il est incassable », poursuit Anatoly Fetissov.
Le climat posait aussi problème. Les pilotes ayant combattu en Afrique du nord avaient du mal à s’habituer aux froids russes. C’était encore plus dur pour les mécaniciens : «Avec des moufles, tu ne serres pas une vis. Et les Français n’avaient pas l’habitude du travail sans moufles, par -30 degrés», se souvient Anatoly Fetissov. Au final, par accord concerté entre les parties, il a été décidé de remplacer les mécaniciens français par des soviétiques.
Mariage et enterrements
Rapidement, un véritable esprit de camaraderie s’est établi entre les combattants russes et français. Une amitié qui a, parfois, dépassé la mort. Ainsi en 1944, le pilote français Maurice de Seynes et le mécanicien soviétique Vladimir Belozoub sont morts dans le même avion. Après que l’ennemi eut touché leur Yak, l’ordre a été donné au pilote de sauter. Mais le mécanicien n’avait pas de parachute. Maurice de Seynes n’a pas abandonné Belozoub et n’a pas exécuté l’ordre. Il a tenté de redresser l’engin jusqu’au dernier moment.
Un autre exemple, moins triste, de l’amitié franco-russe : les multiples aventures amoureuses des pilotes français avec des filles du pays. Un pilote, Alexandre Laurent, a épousé une Russe.
Mais le principal bilan des activités de l’escadrille, c’est plus de 5 249 vols, 869 combats aériens et 273 victoires au cours des missions militaires de mars 1943 à avril 1945. Quatre pilotes français ont été décorés de l’ordre du Héros de l’Union soviétique. Le régiment a pris part aux combats lors de la Bataille de Koursk, de la libération d’Orel, de Briansk, de Smolensk, de la Biélorussie et de la Lituanie, de la bataille pour Königsberg. 42 des 96 pilotes du régiment ont péri au combat.
En juillet 1944, Staline a décerné au régiment aérien l’appellation « Niemen », pour le forçage de la rivière du même nom et la libération de la Lituanie. Sergueï Dybov le confirme, tous les pilotes et familles des pilotes décédés ont reçu une récompense égale à 100% de toute leur solde pour la période de service en URSS. La somme totale de cette prime était de 236 000 dollars. Moscou a offert aux Français les avions dans lesquels ils avaient combattu sur le front oriental. Dans le même temps, le ministère anglais de la Défense a tout juste accepté de vendre les bombardiers à bord desquels les pilotes français avaient volé sur le front occidental.
Réorganisation du symbole
En France, le « Normandie-Niemen » est devenu un régiment d’élite. L’escadron légendaire a pris part à la guerre coloniale en Indochine et au bombardement de la Yougoslavie par les forces de l’OTAN.
En Russie, en l’honneur des 50 ans du régiment, le titre honorifique de « Normandie-Niemen » a été attribué au 18ème régiment aérien de la garde, celui qui a combattu aux côtés des Français pendant la Seconde Guerre mondiale. « Le Normandie-Niemen est devenu le symbole de l’amitié militaire des deux peuples. Et cette amitié n’a pas d’équivalent dans le monde », assure Anatoly Fetissov. Pour preuve, les rencontres de vétérans et échanges de délégations entre les régiments n’ont jamais été interrompus, même pendant les années de guerre froide. Les traditions ont également perduré. Chaque mois, le meilleur pilote du 18ème régiment aérien de la garde se voit décerner le droit d’effectuer le vol nominatif du Héros de l’Union soviétique, Marcel Lefèvre.
Mais même les symboles ont subi une réorganisation. Du fait de la réforme des Forces armées de la Fédération de Russie de 2009, des unités ont été supprimées, et notamment le 18ème régiment aérien de la garde. Grâce au travail de l’Association des vétérans « Normandie-Niemen » dirigée par Annatolyi Fetissov, ce dernier a néanmoins «ressuscité» sous la forme d’une base aérienne, la base № 6 988 en Extrême-Orient.
En cette même année 2009, du fait des réductions dans les rangs de l’armée française, l’activité du groupe chasseur français a également pris fin. Cependant, dès la fin 2012, le régiment, équipé des bombardiers français Rafale, devrait être reconstitué sur la base militaire de Mont-de-Marsan.
Mais en France les considérations financières ont eu raison aussi du souvenir du célèbre régiment. En 2010, le musée de « Normandie-Niemen » aux Andelys, ville natale de Marcel Lefèvre, a dû fermer ses portes. Le musée vivait grâce au soutien financier de l’administration municipale, à la vente de livres et à l’organisation de conférences. À en croire Yves Donjon, qui a travaillé dans les archives du musée, les fonds récoltés ne suffisaient pas même à salarier les employés. Finalement, l’exposition a été transférée vers le musée de l’Air et de l’Espace au Bourget, où l’unique exemplaire authentique du Yak-3 « Normandie-Niemen » est aujourd’hui conservé. Pour beaucoup, ce transfert a ses avantages. Pour Christian Tilatti, conservateur en chef du musée du Bourget, plus de gens pourront découvrir l’existence du « Normandie-Niemen ». Car si le musée des Andelys accueillait près de 3 000 personnes par an, ce sont environ 300 000 visiteurs qui fréquentent chaque année le Bourget.
Sur le territoire de l’ex-Union soviétique, on dénombre aujourd’hui plus de 20 musées du régiment français « Normandie-Niemen », installés dans des écoles publiques. Ils sont cinq pour la seule ville de Moscou, où des expositions, des tables rondes, des rencontres entre les enfants et les vétérans sont organisées. L’éducation de la jeune génération est assurée par l’Association des vétérans « Normandie-Niemen » et Anatoly Fetissov personnellement.
« Merci » - 70 ans après
L’histoire du régiment « Normandie-Niemen » est moins connue du grand public en France qu’en Russie. Et dans les manuels français d’histoire, le régiment d’aviation n’est souvent même pas mentionné. « La France est attachée à la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale dans un moindre degré que la Russie, suppose Christian Tilatti. Les soviétiques se sont battus pour leur pays et sur leur terre alors que pour la France, la guerre c’est la capitulation, l’occupation, le gouvernement de Vichy. On ne peut même pas comparer ce qu’a subi la France avec les immenses souffrances de l’Union soviétique. L’URSS a gagné la guerre. La France, elle, a été libérée par les Alliés. C’est pour cette raison qu’on accorde, ici, moins d’attention à l’événement ». « Les chiffres parlent d’eux-mêmes, pour les pays de l’ex-URSS, la Deuxième guerre mondiale - avec 26,7 millions de victimes - signifie bien plus que pour la France, avec 50 000 morts », relève Vladislav Smirnov.
« Aujourd’hui, cette différence dans la perception des événements historiques transparaît dans la vie quotidienne, plusieurs générations après la Guerre », assure Yves Donjon. L’historien est venu à Moscou en mai 2011 à l’occasion des célébrations consacrées au Jour de la Victoire. En retard pour l’événement, il a pris un taxi : « Quand le chauffeur a appris pour quelle raison j’étais à Moscou, il a refusé d’accepter de l’argent pour le trajet, il m’a simplement dit : Merci de vous souvenir ».
Par Maria Gorkovskaya, Le Courrier de Russie, juin 2012
Une révolution en Syrie ?
Non, une guerre civile confessionnelle
Contrairement à ce qu’affirme la plupart des commentateurs, ce qui se passe en Syrie n’est pas une révolution mais une guerre civile confessionnelle contre un pouvoir autoritaire d’obédience baasiste [1] qui a su faire jusqu’à présent régner une cohabitation entre toutes les religions, en réprimant d’une main de fer les extrémistes islamiques.
En novembre 2011, je publiais une analyse sur le contexte géopolitique de la crise syrienne et je terminais en évoquant la situation intérieure : « La situation intérieure syrienne est très différente de celle de la Libye. En Syrie vivaient en paix jusqu’à aujourd’hui de nombreuses communautés religieuses qui représentent 30 à 35% de la population face à 65 à 70% de sunnites au sein desquels existe la minorité extrémiste des frères musulmans. Le pouvoir syrien bénéficie ainsi du soutien de ces minorités qui craignent l’arrivée au pouvoir de la majorité sunnite. Le risque est de remplacer un pouvoir qui protège ces minorités par un pouvoir qui les opprime. Pour toutes ces raisons la France ne doit pas aller au-delà d’un discours humanitaire et s’opposer à toute action de l’Otan en Syrie, initiée par les Turcs soutenus, comme toujours, par les Américains ».
Ce qu’oublient trop souvent de souligner la majorité des commentateurs c’est que la résistance des insurgés sunnites et des frères musulmans ne peut exister que grâce à l’aide considérable des monarchies sunnites du golfe mais le succès de leur combat ne peut survenir sans un engagement occidental. En effet, pour les Alaouites et les minorités qui les soutiennent : Chrétiens, Ismaéliens, Druzes, Chiites il s’agit de vaincre ou de mourir.
Les Alaouites sont, en effet, considérés par l’Islam sunnite comme des apostats [2]. Cela leur a valu au XIVème siècle une fatwa du jurisconsulte salafiste Ibn Taymiyya, l’ancêtre du wahhabisme actuel, prescrivant leur persécution systématique et leur génocide. Sa fatwa n’a jamais été remise en cause et est toujours d’actualité, notamment chez les salafistes, les wahhabites et les Frères musulmans. Persécutés pendant 6 siècles, les Alaouites n’ont pris leur revanche qu’avec le coup d’Etat d’Hafez el-Assad, issu d’une modeste famille de la communauté, devenu chef de l’armée de l’air puis ministre de la Défense.
Face à la montée du fondamentalisme qui progresse à la faveur de tous les bouleversements actuels du monde arabe, son fils est soutenu par les 2,5 millions d’Alaouites, les 2 millions de Chrétiens de toutes obédiences, les 500 000 Druzes, les Chiites et les Ismaéliens, instruits du sort de leurs frères d’Irak et des Coptes d’Égypte. Seule minorité à jouer son propre jeu, la minorité Kurde, qui rêve d’un Kurdistan syrien.
La guerre civile confessionnelle est sous-jacente à l’histoire syrienne. Ainsi en 1980, un commando de Frères musulmans s’était introduit dans l’école des cadets de l’armée de terre d’Alep. Ecartant les élèves officiers sunnites, il a massacré 80 cadets alaouites au couteau et au fusil d’assaut en application de la fatwa d’Ibn Taymiyya. Les Frères l’ont payé cher en 1982 à Hama - fief de la confrérie - qui fut pratiquement rasée par son frère, Rifaat al-Assad, faisant plus de 10 000 victimes. Les violences inter-communautaires n’ont jamais cessé depuis, même si le régime actuel a tout fait pour les endiguer grâce à l’idéologie bassiste et en maintenant le pays sous une poigne de fer.
Autant les motivations confessionnelles des monarchies sunnites sont claires, autant la logique de l’activisme américain ne peut s’expliquer que par le jeu des multiples influences qui, dans cette année électorale, pèsent de tout leur poids sur les candidats.
La première est celle des industriels de l’armement américains qui ont toujours tiré un large profit des situations de guerre au Moyen-Orient [3] et de leurs généreux clients, les monarchies du Golfe persique.
La seconde est le pouvoir d’influence de la Turquie, alliée fidèle des États-Unis qui pour la droite religieuse américaine représente le modèle à instiller au Moyen-Orient : « One Nation under God » [3] un fonctionnement démocratique, une armée puissante et équipée de matériel américain.
Pour la France, la position à prendre est claire. Se tenir à l’écart de cette guerre civile tout en faisant pression sur les deux camps pour en limiter les atrocités. Le gouvernement doit expliquer aux Français que la Syrie n’est pas la Libye et même s’il est de bonne guerre pour l’opposition de critiquer l’inaction du nouveau Président, c’est la seule option raisonnable.
Car en Libye, il s’agissait d’une révolution populaire face à un tyran et cela a été l’honneur de la France de mettre fin à ses atrocités. En Syrie, nous sommes face à une guerre civile, déclenchée sous couvert d’un printemps arabe, qui vise à imposer un pouvoir confessionnel extrémiste face à un pouvoir certes non démocratique et violent mais soutenu par toutes les minorités religieuses qu’il a toujours respectées.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Le Parti Baas originel est créé en 1947 à Damas et a pour but l’unification des différents États arabes en une seule et grande nation. La doctrine baassiste combine le socialisme arabe et le nationalisme panarabe. La laïcité est un autre pilier du Baas : ses fondateurs pensaient que seul un État laïc permettrait de regrouper toutes les composantes d’une nation arabe très divisée sur le plan confessionnel.
[2] Mahomet aurait dit : « Quiconque change sa religion, tuez-le. ».
[3] Je jure allégeance au drapeau des États-Unis d’Amérique et à la République qu’il représente, une nation unie sous l’autorité de Dieu, indivisible, avec la liberté et la justice pour tous. Serment au drapeau américain.
Afghanistan : 10 ans de guerre pour rien ?
L’armée française a officiellement quitté ce mardi le district de Surobi, près de Kaboul. Une étape cruciale du retrait de ses troupes d’Afghanistan, qui doit s’achever à la fin 2013. Malgré des succès locaux, les Taliban contrôlent toujours une partie du pays et il est probable qu’une guerre civile se déclenche après la fin du retrait américain en 2014.
Le retrait prématuré des forces françaises d’Afghanistan est l’occasion de souligner l’échec de la stratégie politique et opérationnelle américaine de contre-insurrection, adoptée « nolens volens » par tous les contingents occidentaux présents sur ce théâtre d’opérations.
L’échec de la stratégie politique
Il est probable qu’après la fin du retrait américain en 2014 le régime Karzaï ne pourra survivre bien longtemps et que s’installera dans ce pays une guerre civile opposant le Sud et le Sud-Est au Nord et au Nord-Ouest du pays.
En effet, c’est au Sud, peuplé majoritairement par des Pachtounes qui représentent environ 40% de la population qu’est né le mouvement taliban. Les cadres Taliban ont été formés dans les madrasas, ces écoles coraniques supérieures installées dans zones rurales du Sud.
Les autres minorités ethniques n’accepteront pas sans combattre de se soumettre à leur domination. En premier lieu les Tadjiks (30% environ de la population) qui vivent autour d’Hérat et dans les montagnes du nord-est à proximité du Tadjikistan et dont était issu le commandant Massoud, chef de l’Alliance du Nord, tué par les Talibans en 2001. Mais aussi les Hazaras de religion chiite, les Ouzbeks, les Aïmaqs et les Turkmènes qui représentent à eux tous environ 30% de la population.
Les Américains, toujours accrochés à leur stratégie d’adversaire-partenaire avec la Russie et la Chine, conforme à leurs intérêts planétaires, ont été incapables de mettre sur pied une coalition impliquant toutes les parties prenantes dans le règlement de ce conflit [1]. Ils ont tenu à l’écart, outre ces acteurs mondiaux, un acteur régional, l’Iran qui a pourtant des intérêts importants dans ce pays et n’ont pas réussi à impliquer suffisamment le Pakistan pour qui l’Afghanistan est stratégique par la profondeur qu’il leur apporte face à l’Inde.
Ces pays après le départ des Occidentaux seront forcés de prendre le relais car ils ne pourront accepter sans réagir la mise en place à leurs frontières ou dans leur zone d’intérêt d’un régime taliban surtout s’il est dominé par des extrémistes islamiques.
L’échec de la stratégie opérationnelle
Toute stratégie opérationnelle de contre-insurrection doit combiner des composantes militaire, économique et politique. Ces trois aspects de la stratégie opérationnelle mise en œuvre par les Américains sont des échecs plus ou moins complets.
Force est de constater que malgré des succès locaux, les Taliban n’ont pas été éliminés et contrôlent toujours une partie du pays. Cet échec est lié à la stratégie choisie par les Américains jusqu’en 2009. Impliqués en Irak, ils ont menés en Afghanistan une « guerre à distance » causant des dommages collatéraux à la population afghane. La stupidité de la stratégie opérationnelle américaine dans les 8 premières années de la guerre se résume à cette équation : « une mission moyenne de deux heures, sans tir, d’un chasseur-bombardier moderne équivaut presque à la solde mensuelle d’un bataillon afghan » [2].
Ce n’est qu’à partir de 2009, avec l’arrivée du général Stanley McChrystal que « les Afghans ont été placés au centre de la stratégie opérationnelle. Nous devons les protéger de toute violence qu’elle qu’en soit la nature », a déclaré le général à sa prise de fonction. Par ailleurs « l’afghanisation » de la guerre n’a vraiment commencé qu’à cette date. Si aujourd’hui l’armée afghane a acquis quelque consistance, la police est en majorité corrompue, infiltrée et est incapable d’assumer son rôle de gardienne de l’ordre public.
Le volet économique est aussi un échec si on le rapporte aux sommes investies. Une grande partie de cette manne financière a été détournée par la corruption ou mal utilisée. La preuve en est dans le développement parallèle de la culture de l’opium [3]. Représentant 90% de la production mondiale totale, elle est devenue la première activité productrice du pays. L’économie de l’opium représenterait près de 7 milliards de dollars, loin devant le premier revenu d’exportation, qui est celui des tapis, pour 187 millions de dollars [4].
Bilan pour l’Armée française
Sur un plan strictement militaire, le bénéfice en termes d’expériences acquises l’emporte nettement malgré les pertes subies et le coût financier des opérations.
Le coût humain de la présence d’un contingent français qui a compté jusqu’à 4000 hommes est relativement faible, même si la mort d’un soldat est toujours une mort de trop. En effet, nous avons enregistré des pertes très inférieures à celles subies lors de la guerre d’Algérie, comparable en termes de durée, de nature du théâtre d’opérations et des modes d’action de l’adversaire. En effet, en 90 mois de présence [5], entre novembre 1954 et juillet 1962, 24 614 militaires ont été tués en Algérie soit 273 militaires tués par mois contre moins d’un par mois en Afghanistan (82 soldats tués en 90 mois entre août 2004 – janvier 2012).
Face à ce coût humain, toujours insupportable pour les familles endeuillées, le bénéfice en termes de défense et de sécurité nationale est considérable. En effet, une armée qui n’est pas confrontée à la dure réalité du combat, perd ses valeurs militaires, sa capacité opérationnelle s’étiole et la formation de ses chefs et de ses hommes reste théorique, tandis que, dans les choix en matière d’équipement [6], les impératifs économiques (plan de charge des industries de défense) s’imposent aux impératifs opérationnels.
L’armée française va se retirer d’Afghanistan avec une expérience considérable, acquise face à une menace multiforme mettant en jeu des combinaisons évolutives d’adversaires poursuivant des objectifs religieux, politiques ou mafieux et qui s’associent tactiquement ou stratégiquement pour les atteindre. Cette expérience va probablement nous servir rapidement face à la menace de même type qui se développe au Sahel, plus près de nos frontières.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Lire également dans : Atlantico
[1] Lire mon analyse publiée le 21 juillet 2011 : Réussir le désengagement en Afghanistan pour que nos soldats ne soient pas morts pour rien.
[2] Michel Goya, Impressions de Kaboul.
[3] Production évaluée à 6.900 tonnes en 2009. Selon l’ONUDC, pour le seul opium, 123 000 hectares étaient consacrés en 2010 à la culture et 248 000 familles étaient employées à cette activité, la valeur de la production d’opium pour les producteurs s’élevant selon l’ONUDC à 605 millions de dollars (sa valeur à l’exportation étant naturellement bien supérieure). En outre, le poids économique de l’héroïne en Afghanistan a très considérablement augmenté au cours de la période récente du fait de l’installation sur le territoire afghan de laboratoires de transformation de l’opium.
[4] http://www.senat.fr/rap/l11-670/l11-6701.pdf
[5] Algérie, novembre 1954 - avril 1962 ; Afghanistan, août 2004 - janvier 2012.
Lire mon analyse du 27 janvier 2012 : Afghanistan : faut-il modifier le calendrier de retrait de nos soldats ?.
[6] Il serait trop long de raconter ici tout ce qui a manqué en 2004 aux premiers contingents envoyés en Afghanistan.
Doctrine de dissuasion
contre doctrine d’attaque préemptive
Un débat auquel j’ai participé ce matin, jeudi 14 juin 2012, sur Radio Notre Dame avec un grand expert des questions spatiales, Alain Dupas, m’a fait prendre conscience que je n’avais pas assez développé l’aspect culturel dans ma critique de la stratégie américaine visant à déployer un bouclier anti-missile en Europe.
Cette analyse constitue ainsi un complément à celle citée en référence
Nous nous opposons souvent à nos alliés américains sur les questions stratégiques car nos paramètres géostratégiques ne « nous font pas boxer dans la même catégorie ».
Ainsi, les stratèges français ont élaboré la stratégie de dissuasion nucléaire [1] que nous avons facilement assimilée car c’est une stratégie dite du « faible au fort ». Elle visait à combler l’asymétrie des forces entre le potentiel de l’URSS et le nôtre par le raisonnement suivant : si tu m’attaques et que tu mets en cause mes intérêts vitaux, tu devras payer un prix supérieur à l’enjeu que je représente pour toi. Ce qui se traduit sur le plan militaire par la nécessité de conserver, même après avoir subi une attaque contre nos forces nucléaires, une capacité de représailles sur les villes adverses, susceptible de causer des pertes à sa population et des dommages à son potentiel industriel supérieurs à l’enjeu que nous représentons pour lui.
Une partie importante des stratèges américains, se fondant sur la superpuissance américaine, estime qu’ils sont dans la situation inverse « du fort au faible » et ont donc toujours refusé la logique de la dissuasion nucléaire car elle revient à accepter, si elle échoue, de devoir subir une première frappe adverse avant de riposter. Or la mentalité «cow-boy» est fortement ancrée chez les militaires et les stratèges américains : c’est celui qui dégaine et qui tire le plus vite qui sort vainqueur de l’affrontement. C’est dans cette logique et, en dehors de tout mandat de l’ONU, que, prenant prétexte de l’existence d’armes de destruction massive en Irak, le texan George Bush junior, a décidé la seconde guerre du golfe ; c’est pour cela aussi qu’un débat existe actuellement aux États-Unis sur la nécessité de lancer une attaque préemptive contre le potentiel nucléaire iranien en cours de constitution.
Néanmoins, cette logique stratégique de l’attaque préventive même sophistiquée par le concept d’attaque préemptive n’est pas considérée comme légitime par tous les tenants d’une gouvernance mondiale qui condamnent celui qui prend la responsabilité d’ouvrir les hostilités. La légitimité d’une attaque en premier même lorsque la menace d’une attaque de l’adversaire est jugée imminente n’est pas recevable car cela rend les tenants de cette stratégie juges et parties de la légitimité de l’ouverture des hostilités. C’est pourtant en s’appuyant sur cette doctrine que le gouvernement israélien appelle à une action préemptive contre un potentiel nucléaire iranien dont personne ne connaît réellement l’état d’avancement.
Si on accepte cette logique de l’attaque préemptive, il faut aussi accepter de considérer que le pays agressé est en droit de riposter et c’est là que la raison cachée d’un bouclier anti-missile, que les américains veulent déployer dans l’Est de l’Europe, se dévoile.
Il ne s’agit pas de parer, comme on le voit écrit à longueur de colonnes, une attaque déclenchée par l’Iran, ce qui serait suicidaire pour elle, mais de diminuer autant que faire ce peu les effets de représailles que ce pays agressé pourrait lancer avec ses forces restantes dans une logique « du perdu pour perdu qu’il y en ait d’autres que moi qui subisse des pertes et des dommages ». C’est ce que Saddam Hussein avait tenté de faire avec des SCUD contre Israël après le déclenchement de l’opération «tempête du désert».
C’est pour cette raison que de nombreuses voix s’élèvent pour considérer qu’un bouclier anti-missile a un effet déstabilisant puisqu’il ouvre la porte à une attaque en premier en contribuant à minimiser les pertes et les dommages que le camp de l’agresseur risque de subir du fait d’une riposte désespérée de l’agressé.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Lire mon analyse du 28 Mai 2012 : « Le bouclier anti-missile une réponse inappropriée à une menace inexistante »
Source : Radio Notre Dame
Le bouclier antimissile : une réponse inappropriée à une menace inexistante
Après le scandale des armes de destruction massives de Saddam Hussein, les Américains et l’OTAN essaient de persuader les Européens de la nécessité de déployer un bouclier anti-missiles face à une menace iranienne inexistante, pour le plus grand bénéfice de l’industrie d’armement des États-Unis.
Le Figaro, sous la plume avisée d’Isabelle Lasserre, titrait dans son édition du 22 mai, OTAN : unité de façade autour du bouclier anti-missile. Comment pourrait-il en être autrement face à une menace inexistante et si, un jour, elle devait exister, face à une réponse inappropriée ?
Une réponse inappropriée ?
L’interception de missiles balistiques d’une portée de 2000 km, comme celle du missile iranien Sejil2, est très difficilement réalisable car, entre le moment où le tir est décelé et la phase d’impact, on ne dispose que de 15 à 20 minutes pour prendre une décision, lancer un missile anti-missile et espérer toucher une cible qui fonce vers la terre à une vitesse de 4 à 6km par seconde.
Pour qu’un bouclier anti-missile soit efficace, il devrait être capable d’arrêter à coup sûr un missile équipé d’une tête nucléaire. Cela implique un système en alerte 24 sur 24, 7 jours sur 7, un processus de décision quasi-automatique et surtout une capacité démontrée d’interception de 100%. En effet, on ne peut pas accepter le risque qu’un missile équipé d’une tête nucléaire atteigne son objectif. Or il n’existe aucune preuve qu’un taux d’interception voisin de 100% soit réalisable.
C’est pour cette raison que tous les théoriciens de l’arme nucléaire ont bâti une stratégie basée sur la dissuasion nucléaire : signifier à tout agresseur potentiel qu’une attaque qui mettrait en cause nos intérêts vitaux entrainerait automatiquement des représailles nucléaires massives sur ses villes.
La stratégie de dissuasion durant la guerre froide a montré son efficacité puisqu’aucun affrontement majeur direct n’a eu lieu entre deux puissances nucléaires.
Une menace inexistante ?
Pour les experts militaires, une menace résulte de l’existence d’un potentiel (des armes, des forces), avec une balance des forces déséquilibrée au profit de l’adversaire (la différence des budgets militaires constituant un indicateur) et aussi une probabilité d’utilisation offensive non nulle, incarnée par une doctrine d’emploi résolument offensive et un système politique autocratique.
Comment se situe l’Iran en termes de potentiel militaire. Son budget militaire est de l’ordre de 10 milliards de $ (constants 2010) [1] et représente moins de 3% de son PIB. Il est inférieur à celui d’Israël (15 milliards de $). Comparons-le avec celui des pays que l’Iran est censé menacer : les 5 plus grands pays européens dépensent pour leur défense 20 fois plus que Téhéran. Les États-Unis, membre de l’Alliance Atlantique et de l’OTAN, 70 fois plus. Ce déséquilibre des potentiels rend dérisoire la menace iranienne.
De plus, ce n’est pas parce que l’Iran va disposer de missiles Sejil2 portant à 2000 km que ses dirigeants risquer de les utiliser offensivement. En effet, peut-on raisonnablement imaginer une seconde que les dirigeants iraniens prennent l’initiative (en première frappe) d’envoyer un missile nucléaire sur un pays membre de l’Alliance atlantique au risque de subir des représailles massives qui détruiraient leur pays et leur pouvoir ?
En réalité, la stratégie de défense de l’Iran est comparable à celle que le Général de Gaulle a bâtie, pour la France, inspirée par les théoriciens de l’arme nucléaire que furent les généraux Gallois, Poirier et Beaufre : une stratégie du faible au fort. La France s’est dotée, dans les années 60, d’un potentiel de représailles nucléaires qui rendait le coût qu’un agresseur devrait accepter de payer pour mettre en cause nos intérêts vitaux, supérieur à l’enjeu qu’il pourrait retirer de son agression. C’est ce que l’Iran, soumis aux menaces américaines et israéliennes, s’essaye à faire.
Enfin, contrairement à ce que laissent supposer ceux qui mettent en avant les diatribes du Président Ahmadinejad contre « l’État sioniste » pour dénoncer la menace iranienne, le pouvoir en Iran est partagé entre le Président et le Guide suprême, et celui d’Ahmadinejad vient d’être très affaibli par les élections législatives du 2 mars 2012. Bien plus, ce n’est pas lui qui détiendrait, si elles existaient, les clés d’un armement nucléaire.
En effet, le camp du Guide suprême de la Révolution iranienne Ali Khamenei a effectivement remporté plus de 75% des sièges au parlement. Beaucoup des membres du parti d’Ahmadinejad n’ont pas été élus, y compris sa propre sœur. Les partisans d’Ali Khamenei se sont, à l’inverse, renforcés et le pouvoir du Guide suprême s’est encore consolidé. Durant la campagne électorale, les grands dossiers comme le nucléaire, la situation économique de l’Iran ou encore les relations avec les autres pays de la région après le Printemps arabe n’ont donc pas été débattus, car ils font partie du «domaine réservé» du Guide suprême Ali Khamenei.
Alors pourquoi les américains s’acharnent-ils à présenter l’Iran comme une menace ?
La menace iranienne sert les intérêts du complexe militaro-industriel américain. Elle permet de justifier le déploiement en Europe d’un bouclier anti-missile. Ce déploiement couterait probablement plusieurs centaines de milliards d’euros, quoiqu’en dise ses promoteurs. Il permettrait d’éviter qu’une décroissance trop forte des budgets militaires américains, inévitable avec le retrait définitif d’Irak et la fin de l’intervention en Afghanistan prévue pour 2014, n’entame leur potentiel industriel de Défense.
L’Iran a privé les Américains d’une grande partie du bénéfice de la guerre d’Irak où ils ont englouti, selon les diverses estimations, entre 1000 et 3000 milliards de dollars. En effet, sous la pression [2] des milices du leader chiite radical Moktada Sadr, soutenu par l’Iran qui avait menacé « d’intensifier la résistance armée » et de « réactiver l’Armée du Mahdi », les 50 000 soldats américains que le Pentagone espérait maintenir dans plusieurs bases aériennes ont dû quitter l’Irak en décembre 2012.
L’Iran soutient les mouvements terroristes qui font peser une menace permanente sur la sécurité des Israéliens mais en aucun cas sur la survie d’Israël. L’argument le plus ridicule souvent avancé serait le risque de la fourniture par l’Iran d’armes nucléaires au Hezbollah, afin de rayer Israël de la carte sans être directement impliqué. C’est oublier que la raison première de l’acquisition de la puissance nucléaire est d’abord de sanctuariser son territoire et de protéger ses intérêts vitaux. N’oublions pas que le régime des ayatollahs se sent menacé depuis son avènement [3].
En revanche, l’Iran fait peser une menace non pas sur l’Europe mais sur le détroit d’Ormuz, artère vitale pour l’approvisionnement pétrolier des Occidentaux de la Chine et du Japon.
Mais le bouclier anti-missile ne sert à rien contre cette menace bien réelle.
En effet, la république islamique a cherché, depuis la fin de la guerre avec l’Irak, à consolider sa capacité de nuisance sur le transit maritime régional dont la fluidité répond aux intérêts stratégiques de Washington… La maîtrise des îles de la Petite Tomb, de la Grande Tomb, de Qeshm et d’Abbou Moussa fournit à l’Iran un point d’ancrage important dans sa volonté de développer une capacité de nuisance potentielle sur le transit pétrolier dans le Golfe.

Espérons que François Hollande, conseillé par son ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qui connaît parfaitement ces questions, ne se laissera pas entrainer dans le piège stratégique que Washington et les industries d’armement américaines tendent à l’Europe.
La France et l’Europe ont tout à perdre à diaboliser l’Iran. [4]
Néanmoins, tous les efforts diplomatiques pour éviter une prolifération nucléaire sont eux pleinement justifiés. Mais les menaces de frappe contre les installations nucléaires de l’Iran vont à l’encontre de cet objectif car elles renforcent en Iran le camp de ceux qui veulent disposer de l’arme nucléaire pour dissuader toute agression contre leur territoire.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Source : SIPRI.
[2] Des dizaines de milliers de ses partisans avaient défilé samedi 21 mai 2011 dans les rues de Bagdad, menaçant de reprendre la lutte armée si les forces américaines ne quittent pas le pays, comme prévu, d’ici la fin de l’année. A Bassora, c’est plus de 5 000 personnes qui ont lancé le même avertissement aux États-Unis.
[3] Saddam Hussein a agressé, en 1980, l’Iran en espérant profiter de sa désorganisation liée à l’arrivée au pouvoir de Khomeini, en 1979, et ce ne sont pas les discours de George Bush et de son entourage qui ont pu atténuer cette paranoïa.
La sécurité énergétique à long terme de l’Europe et son destin en tant que puissance économique et politique nécessitent des choix géopolitique clairs et courageux
En s’alignant systématiquement sur les positions diplomatiques et stratégiques des États-Unis, l’Europe joue contre sa sécurité énergétique et favorise un rapprochement de la Russie avec la Turquie, leur livrant ainsi les clés de son approvisionnement en gaz naturel.
L’Europe ne peut pas à la fois faire l’impasse sur le nucléaire, sur le gaz de schiste et confier les clés de son approvisionnement en gaz naturel à deux pays, la Russie et la Turquie, avec lesquels elle n’a pas établi une alliance stratégique de long terme.
Quel est l’enjeu ?
Les investissements en matière énergétique sont très lourds et demandent du temps pour se traduire par une inflexion du mix énergétique et cela malgré une quasi-stagnation entre 2000 et 2010 de la consommation primaire d’énergie de l’Europe des 27 [1].
La consommation d’énergie primaire renouvelable, malgré les incitations politiques et financières mises en œuvre dans les 27 pays de l’Union Européenne, n’est passée sur cette période que de 5,6 à 9,8% du total de la consommation d’énergie primaire de l’Europe des 27 et pour laquelle la biomasse et l’énergie hydroélectrique représentent 86% du total, ce qui signifie que les autres sources renouvelables [2], dont on parle tant, ne comptent encore que pour 1,4% dans le mix énergétique européen [3].
Le graphique ci-dessous montre que la situation de départ des pays européens est très différentiée (cliquer pour agrandir l’image) :
Cette hétérogénéité des situations rend très complexe l’élaboration d’une politique commune. Néanmoins un certain nombre de tendances se dessinent [4].
Sur les années 2000-2010, sont en régression la consommation primaire de :
- charbon et de lignite de −8,7%. Sa part dans la consommation primaire d’énergie n’est plus en 2010 que de 15,9% (8,1% pour les cinq premiers pays de l’UE);
- pétrole et produits pétroliers de −6,6%. Sa part dans la consommation primaire d’énergie n’est plus en 2010 que de 35,1% (22,9% pour les cinq premiers pays de l’UE);
- chaleur nucléaire de −3%. Sa part dans la consommation primaire d’énergie n’est plus en 2010 que 13,4% (10,2% pour les 5 premiers pays de l’UE).
Ces trois sources d’énergie primaire représentaient encore en 2010 presque les deux tiers (64,4%) du mix énergétique européen.
Les sources d’énergie en croissance dans le mix énergétique de l’Europe des 27 sont :
- les énergies renouvelables dont la part, dans le mix total, reste très faible : 9,8%;
- le gaz naturel dont la part dans le mix énergétique a cru de 12% sur la période et qui représente 25,1% en 2010 de la consommation totale d’énergie primaire des 27 pays de l’UE.
Les choix géopolitiques qui en découlent
Les réserves prouvées de pétrole, qui n’augmentent pas sur la période, n’assurent plus au monde qu’environ 30 années de consommation avec le taux actuel de récupération des huiles dans les puits. Mais elles sont très largement réparties sur terre d’où une meilleure sécurité d’approvisionnement.
Inversement, les réserves mondiales de gaz naturel prouvées se sont accrues de 25% sur la période considérée. Elles sont proches de 200 000 milliards de m³ et assurent au moins 70 ans de consommation, sans compter les gaz de schiste. Mais elles sont très inégalement réparties.
En effet, 4 pays possèdent les 2/3 des réserves en gaz naturel du monde : la Russie : 45 000 milliards de m³ (22,5%); l’Iran : 30 000 milliards de m³ (15%); le Qatar : 25 000 mds m³ (12,5%), le Turkménistan : probablement 25 000 mds de m³ (12,5%) [5]. Les autres riverains de la Caspienne, l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan, auxquels il faut ajouter l’Irak, qui a une frontière commune avec la Turquie, représentent 5% de plus, environ.
A la lumière de ces faits, il est clair qu’accompagner la régression des sources d’énergies:
- rares, comme le pétrole;
- ayant des effets néfastes sur le climat en l’état actuel des technologies et du parc installé, comme le charbon;
- ou décrétées comme risquées par une population européenne conditionnée par une « gauche écolo » ignorante, comme le nucléaire
ne pourra être réalisée à un horizon prévisible (2050) sans un accroissement important du pourcentage des énergies renouvelables et du gaz naturel dans le mix énergétique européen.
Il est alors facile de constater, sur le plan géopolitique, que le gaz naturel qui approvisionnera l’Europe transitera en majorité et obligatoirement par 2 pays : la Russie et la Turquie.
Or, au lieu de faire de la Russie un partenaire stratégique, l’Europe et, en particulier les pays de l’Est européen [6], sont tombés dans le piège de la stratégie américaine qui veut maintenir à tout prix la division de « l’Heartland » pour pouvoir assurer un condominium planétaire avec la Chine, multipliant les provocations pour maintenir avivé le nationalisme russe [7].
Les Russes et les Turcs, rejetés par l’Europe, ont compris qu’ils détenaient les clés de sa sécurité énergétique et qu’ils sont en mesure de monnayer très cher cette position. Pour ce faire, ils sont en train de mettre sur pied ensemble un partenariat stratégique dans le domaine des gazoducs.
Dès 2005, inquiétés par les crises d’approvisionnement, liées aux crises entre la Russie et l’Ukraine, cornaqués par la Commission européenne, les pays de l’Est européen, désireux de réduire leur dépendance au gaz russe et à son acheminement via l’Ukraine, ont mis un pied un projet de gazoduc, Nabucco [8], qui devait permettre d’acheminer plus de 30 milliards de mètres cube de gaz par an de l’Asie Centrale vers l’Europe, via la Turquie et sans passer par la Russie.
La Russie, via Gazprom, a lancé immédiatement un projet concurrent South Stream [9], embarquant dans cette concurrence : ENI (Italie), EDF et BASF (Allemagne [10]). La Turquie, dont pourtant la compagnie nationale BOTAS était partie prenante du projet Nabucco, a autorisé la Russie, en décembre 2009, à faire passer son gazoduc South Stream [11] dans ses eaux territoriales de la Mer Noire. La construction de ce tuyau doit commencer dès cette année.
« Nabucco était dans le coma bien avant l’accord sur South Stream », affirme Necdet Pamir, ancien directeur adjoint de la compagnie d’hydrocarbures turque TPAO. « Mais personne n’ose dire que Nabucco est mort », ajoute-t-il à l’AFP [12].
Les Européens, en refusant de prendre les seules deux décisions stratégiques qui peuvent assurer leur sécurité énergétique (favoriser l’énergie nucléaire et/ou de bâtir une alliance avec la Russie), ne détiendront plus à l’avenir les clés de leur développement économique et acceptent ainsi de remettre leur destin et celui du monde entre les mains du condominium sino-américain.
Nous aurons l’occasion d’y revenir dans d’autres articles.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Elle n’a augmenté que de 1% entre 2000 et 2010.
[2] L’éolien, le photovoltaïque, la géothermie, les pompes à chaleur, le biogaz et les biocarburants.
[3] Pour les 5 plus grands pays : l’Allemagne, Espagne, la France, l’Italie et le Royaume Uni, ce pourcentage est passé de 2,6% à 5,4%.
[4] Source des chiffres : http://epp.eurostat.ec.europa.eu.
[5] A la suite de la réévaluation du gisement de South Lolotan par Gaffney, Cline & Associates : il pourrait contenir 21,2 milliers de milliards de m³.
[6] Qui sous l’influence américaine, à l’inverse de la réconciliation franco-allemande n’ont pas encore tourné la page de la guerre froide.
[7] Consulter mon dernier livre Russie, Alliance vitale, Éditions Choiseul, 2011.
[8] Capital réparti à hauteur de 16,67% entre OMV (Autriche), MOL (Hongrie), Transgaz (Roumanie), Bulgargaz (Bulgarie), BOTAS (Turquie), RWE (Allemagne).
[9] Gasprom - 50%, ENI - 20%, EDF - 15%, BASF - 15%.
[10] Qui a mis un pied dans les deux projets.
[11] Qui doit acheminer 63 milliards de m³ par an.
[12] AFP 05/02/2012 à 15:07.
Un éclairage sur la démocratisation en Birmanie : une réponse du courant nationaliste de la junte birmane à la tentative chinoise de colonisation rampante
La Birmanie, un enjeu stratégique pour la Chine
Eu égard à sa situation géographique et à la richesse de ses ressources énergétiques, la Birmanie représente un enjeu géostratégique majeur que la Chine ne peut ignorer, ni laisser aux mains d’autres puissances, indienne ou occidentale. En effet, la Chine est dépendante de l’acheminement, par voie maritime, d’une grande partie de son énergie provenant du Moyen-Orient. Cette route maritime passe obligatoirement par les deux détroits d’Ormuz et de Malacca, facilement contrôlables par des puissances maritimes dont les États-Unis. La traversée de la Birmanie permet à la Chine de s’affranchir de la dépendance la plus contraignante : celle du détroit de Malacca. Par ailleurs, les réserves prouvées de gaz birman sont loin d’être négligeables puisqu’elles représenteraient environ 3 ans de la consommation chinoise de 2009. La construction d’infrastructures de liaisons entre la Chine et la Birmanie témoigne de la prise en compte, par la Chine, de cet enjeu stratégique. Une route carrossable est en voie d’achèvement entre la frontière chinoise et Kengtung, à l’Est de l’état Shan. Les militaires chinois ont installé une station d’écoute sur les Coco Islands, îlots birmans de l’Océan Indien. La Chine participe, en outre, à la construction de ports en eau profonde sur l’Océan Indien, préparant un débouché chinois sur cette façade. Un pipeline et un gazoduc vont respectivement relier Kunming, capitale du Yunnan, au port birman de Sittwe et à Kyaukpyu, sur l’île de Ramree [1]. Le pipeline doit transporter 400 000 barils/jour en provenance du Moyen-Orient.
Parallèlement, le gazoduc pour lequel la CNPC va investir un peu plus d’un milliard de dollars est destiné à transporter 25 milliards de m³ de gaz sur 30 ans provenant du gisement offshore birman, appelé Shwe (« or », en birman), à une trentaine de kilomètres de Sittwe, la capitale de l’état arakanais [2]. Le « Memorandum of Understanding (MOU) », signé avec PetroChina au printemps 2005, a été complété en 2008 par un MOU entre les sociétés d’exploitation et la CNPC, portant sur l’achat et le transport de gaz naturel à partir des champs A-1 et A-3 en direction de la Chine [3]. Ces oléoducs auront une longueur de 1 200 km à comparer avec les 45 km terrestres du gazoduc Yadana, réalisé par le consortium dirigé par Total.
L’importance de cette voie d’acheminement de l’énergie est si stratégique pour la Chine que l’on peut se demander si elle ne procède pas depuis une vingtaine d’années à une colonisation rampante de la zone que vont traverser les deux oléoducs. Ainsi, la province birmane de Mandalay, traditionnel bastion ethnique et culturel birman, qui se trouve sur le tracé des oléoducs est désormais quasiment « colonisée » par les nationaux chinois. Ces derniers représentent aujourd’hui 30 à 40% des habitants de la ville de Mandalay, soit presque autant que les Birmans, la ville abritant par ailleurs une importante communauté d’Indo-Birmans. Le Birman reste encore la langue principale de Mandalay, mais le mandarin y est de plus en plus parlé, notamment dans les zones commerciales comme le marché de Zegyo.
Cette présence humaine, économique est également militaire. Depuis les années 1990, avec la signature d’un contrat de vente d’armes portant sur une valeur d’un milliard de dollars US, la Chine est désormais le premier partenaire commercial du Myanmar [4]. La Chine fournit régulièrement l’armée du Myanmar en équipement militaire lourd, notamment en chars d’assaut, en véhicules blindés de transport de troupes et en pièces d’artillerie (obusiers, armes antichars et antiaériennes, etc.).
Le ressentiment birman croissant envers la Chine
Cette présence chinoise est tellement massive qu’elle génère un fort ressentiment chez les populations birmanes du Nord du pays qui perçoivent désormais la présence chinoises comme une nouvelle forme de colonisation économique [5]. En mai et juin 2010, une série d’attentats à la bombe ont visé les chantiers et les installations [6] gaziers et pétroliers chinois en Birmanie. Des observateurs soulignent par ailleurs le développement d’un sentiment d’exaspération, qualifié de phénomène de « sinophobie » par certaines sources, de plus en plus présent en Birmanie spécialement envers les dernières vagues d’émigrés dans le Nord du pays. Les populations locales observent que les activités de la communauté chinoise en Birmanie ne leur sont pas bénéfiques et se plaignent aujourd’hui de la quasi-absence d’efforts d’intégration de la part de ces nouveaux arrivants. Aux yeux de la population locale, les anciennes générations d’émigrés chinois s’intégraient beaucoup plus dans l’environnement local en pratiquant le bouddhisme et en parlant le birman, alors que la nouvelle génération semble être principalement motivée par les opportunités d’affaires et ne fait aucun effort pour s’intégrer et pour respecter les codes locaux.
Ce ressentiment s’est traduit récemment par des attaques armées contre les projets de barrages sur l’Irrawaddy destinés à alimenter en électricité la province chinoise du Yunnan et notamment envers le plus grand d’entre eux, le barrage de Myitsone qui est devenu le symbole de leur lutte identitaire pour les minorités ethniques qui peuplent ces régions. La Kachin Independence Army (KIA) et la Shan State Army ont bloqué le transport de matériel venant de Chine infligeant des revers à l’armée birmane, censée protéger les travailleurs chinois et soulevant un écho favorable dans la population birmane. A tel point que le 30 septembre 2011, le président Thein Sein annonçait au Parlement la suspension de la construction du barrage controversé de Myitsone, afin de « respecter la volonté du peuple ».
Cette décision a déclenché la colère des autorités chinoises qui ont pris l’habitude de considérer la Birmanie comme un « dominion » [7] ce qui les a conduits à sous-estimer la montée d’un courant nationaliste au sein de la junte. Un signal fort de cette lutte au sein de la junte entre un courant nationaliste et un courant inféodé à Pékin avait été fourni par la condamnation à mort, à Rangoon, en janvier 2010, de deux hauts fonctionnaires birmans, accusés d’avoir divulgué des secrets d’État. Ex-officier de l’armée, Win Naing Kyaw et son collègue, Thura Kyaw, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, auraient organisé la fuite d’informations et de photos sur le voyage de généraux du régime en Corée du Nord et en Russie en 2006 et 2008. Les documents mentionnaient l’éventuel achat d’un système de missiles guidés à Moscou et la construction de tunnels par la Corée du Nord [8]. Le fait que la Corée du Nord et la Russie soient citées dans les attendus du jugement est à cet égard significatif et destiné à adresser un message aux autorités de ces deux pays et spécialement à Moscou : « pas touche » à la Birmanie [9]. Pékin, malgré sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, ne peut accepter aucune immixtion stratégique du Kremlin dans un pays qu’elle considère comme faisant partie de sa zone d’intérêt exclusive.
Cet éclairage fait penser que l’évolution démocratique récente en Birmanie, qui a vu le retour triomphant d’Aung San Sun Kyi dans le devant de la scène politique birmane, est le résultat de la primauté du courant nationaliste au sein de l’armée et vise à permettre sa consolidation. En effet, le début de démocratisation du pays, devrait offrir aux dirigeants nationalistes birmans l’appui du peuple birman pour résister aux pressions de Pékin et pour éliminer définitivement les officiers inféodés à Pékin du haut commandement du pays.
Cette évolution démocratique et nationaliste ouvre donc des perspectives nouvelles pour les entreprises occidentales sur le marché birman. Elle démontre, à postériori, que le groupe Total a eu raison de se maintenir en Birmanie et que les ONG, qui ont confondu idéologie et réalité politique en soutenant que sa présence confortait la dictature, se sont une nouvelle fois fourvoyées dans des combats inutiles pour les valeurs qu’elles prétendent défendre et pénalisants pour les entreprises occidentales.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Qui se situe à une cinquantaine de km au Sud du Port de Sittwe.
[2] Une division administrative d l’Etat birman.
[3] C’est Un consortium international dirigé par Daewoo International qui devrait investir 5,6 milliards de dollars pour développer les champs gaziers birmans pour le compte de la China National Petroleum Corporation (CNPC). La répartition au sein du consortium est la suivante : Daewoo International (51%), India’s Oil and Natural Gas Corp With (17%), Myanmar Oil&Gas Enterprise With (15 %), India’s GAIL With (8.5%) et Korea Gas Corp (8.5%).
[4] La Chine est la seule grande puissance exportatrice d’armes à ne pas avoir signé d’accord multilatéral, définissant des critères – respect des droits humains, entre autres – de délivrance des autorisations d’exporter. Nombre des entreprises impliquées dans le commerce des armes dépendent de l’Armée populaire de Libération (APL) et de la police d’État chinoises.
[7] Au sens britannique, un dominion britannique signifie qu’un territoire peut s’occuper lui-même de ses finances, de sa politique intérieure (à part quelques « règles éthiques de base » imposées par l’entité dominante) et de son commerce (ici aussi à l’exception des exigences de la métropole). Toutefois ce territoire ne peut gérer sa politique internationale. Il a droit à une force armée se rapportant en dernier lieu à l’entité dominante, donc, par exemple, l’armée canadienne était partie intégrante de l’armée britannique jusqu’en 1917.
[9] La Corée du Nord, qui vit sous la totale dépendance économique de Pékin, essaie aussi de son coté de faire preuve d’une relative indépendance sur le plan militaire, comme l’ont montré en 2009 les tests de missiles. Ces essais ont d’ailleurs rendu furieux les dirigeants chinois qui n’avaient pas été prévenus par Pyongyang. Tous les responsables politiques et les généraux en charge des relations avec la Corée ont été mutés séance tenante. Par ailleurs, malgré sa dépendance vis-à-vis des hydrocarbures russes.
Pas de repentance pour la guerre d’Algérie !
Le Journal du dimanche, 18 mars 2012

Juste après la signature des accords d’Evian, j’avais écrit dans un petit cahier qui me servait de journal : « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais », allusion aux paroles de Gambetta, après la perte de l’Alsace-Lorraine. Cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, je repense aux quatorze mois de ma mission là-bas. En décembre 1960, à 21 ans, j’ai rejoint le 7éme RTA [régiment des tirailleurs algérien] à Batna, dans les Aurès, avec le grade de sous-lieutenant. Je faisais partie, à Saint-Cyr, de la promotion Maréchal Bugeaud, du nom de celui qui avait défait l’émir Abd-el-Kader et permis la colonisation de l’Algérie, la dernière promotion à partir se battre là-bas. J’avais été très influencé par le discours ambiant sur le devoir sacré de défendre les départements français d’Algérie, au même titre que l’Alsace-Lorraine en 1870. Dans les Aurès, je dirigeais une section de tirailleurs algériens, composée d’Arabes et de Berbères. En douze mois de combat, mon régiment n’a subit qu’une seule désertion, malgré les appels incessants des fellaghas à nos hommes pour rejoindre la rébellion. La torture ? Je ne l’ai jamais vue pratiquer dans mon régiment. Je savais qu’elle avait été utilisée pendant la bataille d’Alger par les parachutistes, mais la responsabilité en revient aux dirigeants politiques qui avaient envoyé des soldats faire du travail de police auquel ils n’étaient pas préparés. Je ne sais pas ce que j’aurais fait à leur place, face aux attentats aveugles. Aujourd’hui, je continue de croire que rien ne la justifie. Je n’ai pas eu non plus l’occasion de faire des prisonniers, car nos adversaires se battaient jusqu’au bout, avec un courage qui forçait le respect.
Grâce au colonel Ahmed Rafa, qui est devenu le premier général d’origine maghrébine, nous avons pu ramené tous nos hommes avec leurs familles en France. J’ai combattu sans haine en Algérie. Avec la conviction que nous défendions une certaine civilisation dans une guerre révolutionnaire soutenue par les Soviétiques. J’étais hospitalisé en France après avoir été grièvement blessé au cours d’un accrochage, lorsque j’ai appris le putsch des généraux. Je l’ai bien accueilli, même si je me suis vite rendu compte qu’il s’agissait d’une action désespérée.
Cinquante ans après, je sais que la décision de décoloniser était la bonne
Après la signature des accords d’Evian, je pensais que nous avions gagné la guerre et que de Gaulle nous avait trahi. Analyse sommaire et viscérale. Cinquante ans après, je sais que la décision de décoloniser était la bonne. Épouvantablement mal gérée, il en résulte un énorme gâchis. Faut-il pour autant s’excuser auprès des Algériens ? Il ne faut jamais juger l’Histoire et ceux qui l’ont écrite, avec les idées d’aujourd’hui et sans prendre en compte le contexte de l’époque. Ce n’est pas en se repentant en permanence que l’on prépare l’avenir. A mon sens, les jeunes Algériens préféreraient davantage de visas et de liberté que nos excuses, mais tant que la génération de la guerre sera au pouvoir à l’Alger, nous ne pourrons pas œuvrer sereinement ensemble pour demain.
Poutine a été réélu et c’est un bien pour la Russie et pour les Russes
La plupart des journalistes et de nos intellectuels en chaise longue passent leur temps à dénigrer Poutine parce qu’il porte en lui un péché originel et est marqué, pour eux, d’une trace indélébile : il a fait partie du KGB. Ils oublient tout simplement qu’à l’époque soviétique c’était l’élite intellectuelle de la nation, qui était choisie et dirigée d’office vers ce service de sécurité. Par leur attitude de dénigrement systématique, la plupart des commentateurs français se comportent comme des commissaires politiques défendant une position idéologique qui déforme la réalité et ne prend pas en compte la dimension historique.
Certes, en Russie, le bourrage d’urnes existe encore, les experts estiment qu’il intervient encore aujourd’hui pour environ 10% des votes mais il était systématique dans les années 90. La volonté de faire disparaître ce fléau existe, l’installation des webcams en témoigne. Évidemment, il y a encore un niveau de corruption intolérable en Russie. Mais rappelons-nous elle existait massivement aux États-Unis, avant la seconde guerre mondiale, le film « Les incorruptibles » nous le rappelle. Elle sévit toujours marginalement en France et aux États-Unis; les Chinois n’ont pas choisi Chicago au hasard comme plage de débarquement pour investir aux États-Unis [1]. Mais la possibilité de manifester sans répression sanglante est désormais une réalité en Russie. Certes, la censure s’exerce encore dans les médias audiovisuels mais une presse écrite indépendante du pouvoir se développe. Les réseaux sociaux s’étendent rapidement, même s’ils sont surveillés. Oui, le chemin vers une démocratie exemplaire est encore long mais les progrès sont indéniables.
La prise en compte de la dimension historique et un peu de retour sur notre propre histoire devraient pourtant conduire nos éternels donneurs de leçon à plus de modestie.
Il a fallu à la démocratie française plus de deux siècles pour être ce qu’elle est aujourd’hui, la démocratie russe a tout juste 20 ans.
Le parcours que nous avons traversé en deux siècles sur le chemin démocratique a été pour le moins chaotique : trois révolutions, deux empereurs, un général arrivé au pouvoir il y a peine 60 ans, grâce à un putsch de parachutistes. La liberté de la presse, elle n’existe réellement en France que depuis 30 ans. La censure à la télévision sévissait encore dans les années 70. En 1980 les véhicules « gonios » de la police tournaient dans Paris pour repérer et arrêter les premiers journalistes FM. Ne parlons pas du bourrage des urnes qui n’a pas totalement été éradiqué en France : Tiberi dans le 5ème arrondissement de Paris, Martine Aubry élue face à Ségolène Royal à la tête du PS grâce aux tripatouillages de la Fédération des Bouches du Rhône.
La popularité de Poutine reste incontestable. Pour la grande majorité des Russes, Poutine a mis fin aux deux maux qui leur rendaient la vie impossible dans les années 90 et que tous ceux qui ont vécu ces années-là, au milieu d’eux, gardent en mémoire : l’insécurité et le défaut de paiement par l’État des salaires et des retraites. J’ai connu à cette époque des Russes qui allaient tous les jours au travail bien qu’ils n’aient pas été payés depuis six mois. J’ai parlé à des officiers retraités, vétérans de la seconde guerre mondiale, qui n’avaient plus rien pour vivre et qui vendaient leur argenterie ou leurs meubles sur l’Arbat [2], pour nourrir leurs enfants.
Comment Poutine a-t-il réussi le tour de force de rétablir l’ordre et les finances de l’État en moins de 10 ans ?
Il a mis en place un taux d’imposition très bas, proche de 10%, pour tous les citoyens et pour toutes les entreprises et il a fait des exemples pour ceux qui refusaient de s’y soumettre. Il a aussi nationalisé, de fait, le secteur énergétique alors que des prédateurs comme Abramovitch, le trésorier d’Eltsine, ou Khodorkovski, encensé par nos médias, se l’était approprié tout en devenant les rois de l’évasion fiscale et de la fuite des capitaux à l’étranger. Grâce à ces mesures, l’État russe, aidé par le renchérissement des prix du gaz et du pétrole, a pu ainsi payer les arriérés, augmenter les fonctionnaires et revaloriser les retraites.
Mais en réussissant cela, il a fait davantage : il a rendu sa dignité au peuple russe. J’ai vu en 1991, un de mes collaborateurs russe du groupe Bull, avec qui je voyageais dans ce pays, pleurer de honte parce qu’il constatait que les plus belles femmes de Moscou étaient prêtes à vendre leur corps pour un seul dollar [3].
Le graphique ci-dessous, publié par la Banque mondiale, montre le chemin parcouru en matière de pouvoir d’achat depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir : une multiplication par 4 en 10 ans, certes avec de grandes inégalités, mais tout le monde en a quand même profité. Il suffit d’en parler au Groupe Auchan que j’ai aidé, en 2002, à ouvrir son premier hypermarché à Moscou [4].

Bien sûr, aujourd’hui, ceux qui ont acquis en 10 ans, grâce à Poutine, un pouvoir d’achat de classe moyenne veulent plus de liberté et la fin des rackets de toutes sortes et c’est normal.
Mais quand, comme moi on a séjourné fréquemment en Russie depuis février 1990, on mesure le chemin parcouru. Le meilleur service que l’on peut rendre au peuple russe et à la Russie ce n’est pas de passer son temps à publier des critiques agressives. C’est de rester exigeant, mais depondérer son jugement en introduisant la dimension historique, c’est-à-dire en se rappelant d’où vient ce pays et le chemin parcouru en moins de 20 ans sur le long trajet qui mène à une démocratie accomplie.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Lire à ce sujet l’excellent livre de Jean-Michel Quatrepoint, « Mourir pour le Yuan », François Bourin Editeur, pages 123 à 130.
[2] La rue piétonnière la plus célèbre de Moscou.
[3] Consulter à ce sujet mon livre « Russie, Alliance vitale », Éditions Choiseul, 2011, pages 119 et 120.
[4] 10 ans plus tard AUCHAN Russie c’est 48 hypermarchés et 68 supermarchés Atak.
Témoignage : 19 mars 2012, anniversaire des 50 ans de la fin de la guerre d’Algérie
Je fais partie de ceux qui ont choisi de faire carrière dans l’Armée car, dans ma famille, j’entendais parler du devoir sacré de défendre l’Algérie, départements français, comme ce fut le cas pour l’Alsace et la Lorraine, après la guerre de 1870. J’ai été reçu au concours de Saint-Cyr en juillet 1958 et je fais partie de la dernière promotion, Maréchal Bugeaud, qui a combattu en Algérie.

En décembre 1960, à 21 ans, avec le grade de Sous-lieutenant, j’ai rejoint à Batna dans les Aurès, le 7éme Régiment de tirailleurs algériens, commandé par le colonel Rafa qui deviendra le premier général français, originaire du Maghreb. J’ai commandé une section de tirailleurs algériens composée d’engagés arabes et berbères (Kabyles et Chaouis). J’ai été blessé le 23 février 1961 à 9h30, au sommet au Djebel Rafaa, à 2000 mètres d’altitude, au cours d’un accrochage dans la neige qui a duré toute la journée et où j’ai perdu deux hommes ainsi que 7 blessés sur les 25 tirailleurs de ma section. Grâce à l’appui de l’aviation, nous avons mis hors de combat plus de 40 rebelles et récupéré un armement important ce qui me valu une citation à l’ordre de l’Armée et d’être décoré dans les ruines romaines du forum de Timgad [1] par le colonel Rafa. Évacué avec mes blessés vers 23 heures, je fus opéré à l’Hôpital de Batna puis évacué sur Constantine et, enfin, sur Paris, à l’hôpital des Armées de Bégin. Revenu en juin, sans prendre ma permission de convalescence, je fus impliqué avec ma section dans deux autres combats qui me valurent une autre citation. Je quittais l’Algérie en février 1962 pour suivre l’école d’application à Saint-Maixent, les fantassins de ma promotion ayant été affectés dans leurs unités presque directement après la sortie de Saint-Cyr à l’issue d’un cours stage de combat au camp des Garrigues et à Philippeville.
Quels sont aujourd’hui mes souvenirs et mes sentiments sur ces 14 mois qui ont marqué ma vie

Mes tirailleurs comme les fellaghas étaient des hommes fiers et courageux. Alors que j’étais blessé ainsi que mon chef de pièce FM qui était avec moi le seul européen et que nous faisions face à un adversaire six fois supérieur en nombre qui ne cessait de les encourager à déserter, ils sont restés fidèles et ont combattu toute la journée à mes cotés, exécutant mes ordres de ne pas gaspiller les munitions et repoussant deux assauts de nos adversaires qui sont arrivés jusqu’au corps à corps. Mon second tué le fut d’ailleurs lorsqu’il voulu récupérer une arme d’un adversaire abattu à deux mètres seulement de nos positions.
Tous les accrochages auxquels j’ai participé ont eu lieu dans les régions les plus reculés et les plus hostiles des Aurès que ne foulèrent jamais les légions romaines qui assuraient la protection des plaines de Lambese et de Kenchela, grenier à blé de Rome. Sur le plan militaire, la guerre était donc gagnée en 1962, même si elle impactait négativement le développement de l’économie française et le niveau de vie des Français de métropole.
La population des Aurès que nous rencontrions au cours de nos opérations était, à l’image de ces magnifiques montagnes, d’une beauté et d’une dignité qui inspirait le respect.
Les Aurès que ce soit les montagnes ou les plaines et les remarquables ruines romaines qu’elles contiennent ont un potentiel remarquable de développement d’un tourisme culturel de qualité. Au fond des vallées encaissées on trouve des hameaux qui sont de véritables paradis terrestres avec des jardins couverts de multitudes de fruits et légumes.
Même si je comprends le désespoir de tous les Français qui vivaient en Algérie depuis plus de cent ans, devant les décisions prises par De Gaulle, je regrette profondément les actes désespérés que furent le push des généraux et l’OAS. Ils n’ont pas permis une décolonisation apaisée de ce pays qui aurait épargné des souffrances inutiles à ses habitants avec lesquels nous avons tant d’histoire commune.
J’espère que l’arrivée prochaine au pouvoir en Algérie d’une génération de dirigeants, qui ne pourront plus fonder leur légitimité sur la guerre, permettra à nos deux pays, pour le bonheur de leurs habitants, de développer les relations de respect et d’amitié qui auraient du toujours exister.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Dans un site montagneux d’une grande beauté, au nord du massif de l’Aurès, à 480 km au sud-est d’Alger, et à 110 km au sud de Constantine, Timgad offre l’exemple achevé d’une colonie militaire romaine créée ex nihilo. La Colonia Marciana Traiana Thamugadi fut fondée en l’an 100 de notre ère par Trajan, probablement pour servir de campement à la 3ème Légion Auguste qui, par la suite, fut cantonnée à Lambèse. Timgad s’agrandit hors des remparts et des édifices publics majeurs sont construits dans les quartiers neufs : capitole, temples, marchés, thermes comme l’arc de Trajan, les portes Est, et Ouest et les 14 thermes identifiés jusqu’à ce jour. Les maisons brillent par leur somptueux décor de mosaïque destiné à pallier l’absence de marbres précieux.
Une provocation de plus envers la Russie :
la Géorgie dans l’OTAN ?
Le président géorgien Mikheïl Saakachvili [1] a effectué, le 30 janvier 2012, sa première visite officielle à Washington. L’ordre du jour comprenait le prochain sommet de l’OTAN à Chicago, où la Géorgie espère enfin obtenir une « feuille de route » pour entrer dans l’Alliance atlantique, en s’appuyant sur sa participation dans la coalition internationale en Afghanistan où 1600 soldats géorgiens sont présents sur le terrain, constituant le plus gros contingent des pays non membres de l’OTAN.
Cette intégration de la Géorgie, patrie de Staline, dans l’OTAN serait considérée par la Russie comme une provocation supplémentaire des occidentaux, inféodés aux intérêts américains. L’intégration est, en effet, ardemment et ouvertement souhaitée par les géopoliticiens américains. Ces conseillers, que l’on retrouve aussi bien dans les camps conservateurs que démocrates, considèrent, en effet, que le maintien en l’état de la division de l’Heartland est un impératif stratégique car il assure la suprématie des États-Unis, leader du Rimland [2].
Face à cette perspective, la France doit user de son influence nouvelle dans l’Alliance et dans l’OTAN pour s’opposer de toutes ses forces à la perspective d’une entrée de la Géorgie dans l’Alliance atlantique.
Mikheïl Saakachvili est très affaibli en Géorgie. Il essaie par cette visite de redorer son blason, au moment où il est très critiqué au sein même de son parti. En effet, face à une opposition grandissante que plusieurs coups politiques et médiatiques ratés ont renforcé, le nouveau maire de Tbilissi, Guigui Ougoulava, 35 ans, apparaît à beaucoup des responsables du parti au pouvoir comme le seul capable de leur éviter une défaite aux élections présidentielles de 2013.
De son coté, par cette invitation, Obama démontre qu’à Washington les considérations géopolitiques pèsent toujours plus lourd que les idéaux démocratiques.
7 ans de pouvoir de Saakachvili en Géorgie ou une espérance démocratique déçue
7 ans après son élection triomphale à la Présidence de la République, Saakachvili, qui avait été nommé en 1997 « homme de l’année » par un panel de journalistes et de tenants des Droits de l’homme, est devenu en 2012 un Président prêt à tout pour se maintenir au pouvoir.
Cette opposition et les tensions intérieures en Géorgie ont grandi avec les derniers coups de poker manqués qu’il a tentés notamment pour réaliser l’un de ses objectifs prioritaires : obtenir le retour des provinces perdues, créant à cet effet, un ministère de la réintégration, dès son accession au pouvoir en 2004.
Ses deux premiers coups de poker avaient pourtant été des succès mais ils lui ont fait perdre toute mesure. En mai 2004, par un mélange d’action psychologique et de pression militaire, il était parvenu à chasser du pouvoir d’Adjarie le président Abachidze qui avait proclamé l’indépendance. En 2007, il avait obtenu la fermeture de la base russe de Batoumi que Moscou avait finalement acceptée en gage de la normalisation des rapports entre les deux pays.
Dès lors, l’Abkhazie et l’Ossétie étaient devenus ses prochains objectifs.
Mais les Ossètes ne sont les Abkhazes. Le peuple Ossète se sent, depuis plusieurs siècles, plus proches des Russes [3] que des Géorgiens. Déjà en 1991 la Géorgie avait essayé, sans succès, de s’emparer de Tskhinvali, capitale de l’Ossétie du Sud. Moscou, en réponse aux objectifs de réintégration de Saakahvili, avait, depuis 2004, fourni un passeport russe à tous les Ossètes du Sud ce qui en faisait de fait des citoyens russes, la Russie ne reconnaissant pas la double nationalité.
Dans la nuit du 7 au 8 août 2008, après plusieurs jours d’accrochages frontaliers entre séparatistes ossètes et armée régulière géorgienne, conforté par la tenue un mois plus tôt de manœuvres conjointes avec les forces américaines sur sol et la présence d’instructeurs américains dans son armée, Saakachvili [4] lançait les troupes géorgiennes à l’assaut de l’Ossétie du Sud causant plus de 150 victimes sud-ossètes, ainsi que des morts et des blessés dans les forces de maintien de la paix de la CEI, à prépondérance russe. S’appuyant sur le droit de protéger les ressortissants russes, la riposte de Moscou fut rapide et brutale. L’armée géorgienne fut mise en déroute après 4 jours de combat et la route de Tlibissi était ouverte. Le président Sarkozy, qui présidait l’Union européenne, obtenait un arrêt des combats et un retrait des forces russes mais, en contrepartie, la Russie s’estima désormais en droit de reconnaitre et de protéger l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkazie.
En décembre 2009, dans la ville géorgienne de Koutaïssi, Saakachvili décidait de dynamiter un monument russe, dédié à la mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale. Pour couper court aux critiques au sein même de son gouvernement et de la Russie, il prenait, dans la précipitation d’avancer, cette destruction de trois jours. Mal préparée, l’explosion provoquait la mort accidentelle d’une fillette de sept ans et de sa mère.
Autre coup de poker manqué, l’opposition géorgienne découvrait, le samedi 13 mars 2010, qu’elle était vendue aux Russes. En effet, ce soir-là, une des principales chaînes de télévision du pays, Imedi (Espoir), considérée comme la voix du pouvoir, annonçait que l’armée russe venait d’envahir la Géorgie, que le président Mikhaïl Saakachvili avait été assassiné et que les leaders de l’opposition s’inclinaient devant Moscou. Il fallait être à l’écoute avant 20 heures pour savoir que ce n’était qu’une fiction. Un vent de panique s’emparait d’une partie de la population : les réseaux téléphoniques étaient saturés. Une station-service était même dévalisée à Gori… Ce qui devait être un coup médiatique pour discréditer l’opposition se retourna contre Saakachvili. Du patriarche de l’église orthodoxe, à des figures de la société civile, les critiques furent nombreuses. Les diplomates occidentaux fustigèrent Imedi. John Bass, ambassadeur américain, dénonça l’irresponsabilité de la chaine, d’autant que l’émission contenait une déclaration truquée de Barack Obama. Le ministère des Affaires étrangères russe qualifia d’« irresponsable et immorale » cette « provocation » « qui n’aurait pas pu être préparée sans le concours des autorités ».
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Aujourd’hui, dans la Géorgie de Saakachvili, l’opposition, taxée d’être inféodée à Moscou, est durement réprimée. Ainsi, le 26 mai 2011, la dispersion de la manifestation de l’opposition où la police a tiré et tué plusieurs manifestants, tandis que 46 autres furent portés disparus, selon les médias géorgiens. Cette répression fut condamnée dès le lendemain par le porte-parole du département d’ État à Washington Mark Toner : « Nous sommes au courant des actions de protestation en Géorgie. Nous considérons qu’il faut respecter la liberté de réunion pacifique et d’expression des citoyens en Géorgie tout comme dans n’importe quel autre pays. Nous invitons le gouvernement géorgien à enquêter sur les incidents de ces derniers jours qui ont fait plusieurs morts ».
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Saakachvili, qui a fait ses études universitaires aux États-Unis dans les années 1990, a été nommé en octobre 2000 ministre de la Justice du gouvernement du Président Chevardnadze ; fonction dont il démissionne 11 mois plus tard en dénonçant la corruption de plusieurs membres du gouvernement. Il fonde alors un parti d’opposition le Mouvement national démocrate. Les élections législatives de novembre 2003 sont qualifiées de trucage grossier par les observateurs internationaux. Des manifestations politiques massives ont lieu alors à Tbilissi. Après 2 semaines de tensions, le 21 novembre 2003, Saakachvili force les portes du Parlement géorgien à la tête des manifestants et chasse du pouvoir le président Chevardnadze. Après une courte campagne présidentielle financée par la fondation Soros, il est élu président en janvier 2004, à 36 ans.
[2] Consulter mon livre Russie, alliance vitale, pages 77 à 86.
[3] Le 25 septembre 1750, le peuple ossète envoya une ambassade à Saint Petersburg, auprès de l’impératrice Elisabeth Pétrovna, à laquelle ils déclarèrent que « le peuple ossète tout entier souhaite devenir sujet de la couronne russe ». Les cinq ambassadeurs ossète et l’archimandrite Pakhomi prièrent l’impératrice d’autoriser les Ossètes à descendre de la montagne. L’autorisation étant accordée, les Ossètes s’établirent dans les plaines du Caucase du Nord.
Aujourd’hui, bien que séparé par les montagnes, les Nord-Ossètes (qui vivent à l’intérieur des frontières russes) et les Sud-Ossètes (qui vivent en territoire géorgien) ont gardé des liens très forts avec leurs parents, communiquant étroitement, se rendant de fréquentes visites, se rencontrant lors de la célébration de nombreux mariages.
[4] Du 15 au 25 juillet 2008, en Géorgie s’était tenu sous commandement américain l’exercice «Immediate Response 2008 (IR-08)» combinant des forces américaines (US Army et US Marine Corps), de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan, de l’Arménie et de l’Ukraine. Cet exercice semble avoir considérablement accru la confiance du président Saakachvili dans ses forces armées. À la fin de l’exercice, 117 militaires américains (appartenant aux US Marine Corps) étaient présents au sein des troupes géorgiennes en tant qu’instructeurs. Dans ce contexte de tension avec l’Ossétie du Sud, l’exercice «Immediate Response 2008», qui comportait l’engagement des forces américaines en Géorgie, pouvait être interprété par les Géorgiens et les Russes comme un engagement moral des États-Unis, voire de l’OTAN, à soutenir Saakachvili, ce que ce dernier a pris à tort pour argent comptant, les Occidentaux n’étant pas en mesure de s’opposer sur le terrain à un engagement des forces russes.
Algérie
Le décès du général Lamari marque le début de la fin d’une période de 20 ans de pouvoir dominée par les militaires qui ont conduit la répression contre le terrorisme islamique. Est-ce pour autant le début d’une transition vers un pouvoir politique plus équilibré ?
Le général de corps d’armée Mohamed Lamari, une des figures prédominante de l’aile dite « éradicatrice » de l’armée algérienne contre le terrorisme islamiste, est décédé d’un arrêt cardiaque, lundi 13 février 2012, à l’âge de 73 ans, à Biskra où il s’était retiré. Il a été inhumé, mercredi 15 févier, au cimetière de Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger, en présence de presque tous les hauts responsables politiques et militaires.
Étaient notamment présents :
- le ministre délégué à la Défense nationale Abdelmalek Guenaïzia [1];
- le chef d’état-major Gaïd Salah [2];
- le général Mohamed Touati [3];
- même l’invisible général Mohamed Médiene, dit « Toufik » était là [4];
- ainsi que les généraux à la retraite Khaled Nezzar et Abdelhamid Djouadi ont tenu à accompagner Mohamed Lamari à sa dernière demeure.
Mohamed Lamari était reconnaissable à sa carrure imposante de deuxième ligne. Cet ancien officier de l’armée française avait rejoint les rangs de l’armée de libération algérienne et été formé également, après l’indépendance de l’Algérie, à l’académie militaire de Moscou. Il faisait partie des généraux « janviéristes », qui avaient pris la décision d’interrompre le processus électoral, en janvier 1992, pour barrer la route du pouvoir au FIS (Front islamique du salut), qui venait de rafler la majorité des sièges au premier tour des premières élections législatives pluralistes en Algérie. Avant d’être nommé, en 1993, à la tête de l’état-major de l’armée algérienne, au moment où l’Algérie venait de basculer dans la violence islamo-terroriste, le général Mohamed Lamari était passé par différents grades de la hiérarchie militaire. Résolument engagé dans la lutte anti-terroriste, il avait créé une force anti-terroriste d’élite, forte de 15.000 hommes, pour traquer les maquis islamistes. En 2004, le général Lamari avait démissionné de son poste à l’état-major de l’armée, peu après l’élection du président Abdelaziz Bouteflika pour un deuxième mandat, officiellement pour « des raisons de santé ». La démission de ce partisan de ce que la presse algérienne appelait « le tout sécuritaire » avait été perçue alors comme une prise de distance par rapport à la politique de main tendue à l’égard des islamistes de la part du président Bouteflika, favorable à une solution politique.
Sa disparition, comme le retrait prochain annoncé de la vie politique du président Bouteflika, marque-t-elle le début d’une transition politique vers un régime plus démocratique ? La création de la commission Bensalah [5], en mai 2011, par le président Bouteflika, afin de rassembler les propositions des différentes sensibilités politiques et des personnalités nationales pour lui proposer les évolutions souhaitables en matière de loi constitutionnelle et d’élections, est interprétée comme un premier pas dans ce sens. La nomination de Mohamed Touati conforte l’idée que c’est le modèle turc, avant l’accession d’Erdogan, qui semble souhaité par les généraux et auquel Bouteflika, à bout de souffle, aurait consenti. Cela devrait se traduire par un partage plus équitable du pouvoir politique entre les différentes tendances politiques algériennes, un maintien de l’Armée comme garant de la constitution, une normalisation des rapports avec le Maroc, une ouverture sélective de la frontière algéro-marocaine, attendue par tous les habitants de l’Oranais, et la poursuite de la croissance du niveau de vie des Algériens qui a, sous le régime actuel, doublé ces dix dernières années.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] : Abdelmalek Guenaïzia né en 1937 est un vieux compagnon de Khaled Nezzar, il était avec lui à l’école des enfants de troupe. Il a occupé différentes fonctions dans l’armée : directeur central du matériel au ministère de la Défense, commandant des forces aériennes et chef d’état-major de l’armée avant de se « découvrir » une vocation de diplomate en 1990. Il occupera le poste d’ambassadeur d’Algérie en Suisse, durant près de dix ans. Nommé par Abdelaziz Bouteflika, lundi 2 mai 2005, au poste de ministre délégué auprès du ministère de la Défense nationale, il coiffe les nouveaux nommés aux postes de responsabilités militaires, après le départ du poste de chef d’état-major de l’ANP, du Général de CA Mohamed Lamari.
[2] Gaïd Salah, né en 1936, coopté par le général Lamari. Après un long passage à la tête du Commandement des forces terrestres, il a été une des pierres angulaires de la stratégie antiterroriste à l’époque où le général Lamari dirigeait la section antiterroriste.
[3] Mohamed Touati est né en 1936 en Kabylie, région d’Azzefoun. C’est un homme lettré, surnommé « el -Mokh » ou le cerveau. Il intègre l’école militaire des enfants de troupe. A l’indépendance, il est chef d’état major de la gendarmerie nationale puis chef d’état major de la troisième région militaire sous le commandement d’un autre ancien sous officier de l’armée française, Khaled Nezzar. Il devient, en 1989, directeur des opérations à l’état-major puis, en 1991, conseiller du ministre de la Défense nationale. Khaled Nezzar et, enfin, conseiller du chef d’état major de Mohamed Lamari. Il prend une part active dans la destitution du président Chadli Bendjedid (janvier 1992), l’arrêt du processus démocratique et l’interdiction du Front islamique du salut (FIS). Paradoxalement, c’est aussi la figure de proue de la CDN (Commission de dialogue national), mise en place par le HCE pour définir les modalités d’une transition politique avec la participation du FIS interdit. C’est lui qui, avec le général de corps d’armée Mohamed Lamari et le général Abdelmadjid Taright, aujourd’hui à la retraite, a défini l’alternative politique à l’islamisme et a appuyé la politique de « concorde civile » qui a permis de neutraliser quelque 6000 islamistes armés depuis son entrée en vigueur, en 1999. Mohamed Touati est le partisan d’un islamisme modéré, intégré dans le jeu du pouvoir, il défend l’idée d’un « rôle à la turque » pour l’ANP. Dans son esprit comme dans l’idée d’autres chefs militaires, il s’agit pour elle d’être « le garant de la constitution ». Chef du Conseil de sécurité à la présidence de la République, un poste crée spécialement pour lui par son ami Larbi Belkheir, il démissionne de toutes ses responsabilités en août 2005. Son retour aux affaires en 2011, après des années d’anonymat, a chamboulé les rapports de force au sein du régime. Bouteflika s’est retrouvé dans l’obligation de le rappeler lors du printemps arabe pour sauver un système politique à bout de souffle. En effet, considéré comme une des éminences grises de l’armée algérienne, le général major Mohamed Touati n’a jamais été un allié pour Bouteflika. Bien au contraire, dès les premières années de son règne, Bouteflika a tout fait pour écarter cet homme, considéré comme une tête pensante du « clan des généraux », afin de marquer la fin d’une époque. A travers la nomination surprise du général Mohamed Touati comme conseiller à la présidence et membre de la commission Bensalah, le président algérien a tendu une main amicale au « clan militaire » avec lequel il cherche désormais à conclure la paix.
[4] Chef du département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), le service de renseignement algérien. Il est né en 1939, dans la wilaya de Bordj Bou Arréridj et étudie à l’école du KGB, après l’indépendance de l’Algérie. En 1986, il devient le chef du département Défense et Sécurité, avant de prendre la tête du DRS en 1990. En 1993, il est promu général de division et, en juillet 2006, général de corps d’armée. Sa position inamovible à la tête du DRS en fait un personnage extrêmement craint qui semble détenir le pouvoir réel en Algérie.
[5] Le président du Conseil de la nation et numéro 2 dans la République algérienne, selon la Constitution actuelle.
Où va l’Irak ?
- 16 janvier 2013 : Irak. L’aggravation des rivalités entre dirigeants et entre communautés;
- 06 avril 2012 : Irak. À l’heure d’une conférence nationale, les rivalités intercommunautaires.
Alors que les observateurs ont les yeux braqués sur la Syrie, chez son grand voisin, l’Irak, se déroule une lutte sanglante pour le pouvoir qui fait mensuellement, mais de façon moins médiatique, au moins autant de morts et de blessés.
En effet, le retrait total des troupes américaines d’Irak qui s’est achevé en décembre 2011 a créé un vide politique et sécuritaire que le Premier ministre Al Maliki accentue par une politique autocratique et communautariste visant à concentrer tout le pouvoir entre ses mains et à en écarter définitivement les Sunnites. Cette politique est menée avec continuité depuis 2009 où Maliki avait réussi à interdire à plus de 500 candidats sunnites de se présenter aux élections législatives, sous prétexte de leur passé bassiste.
Les élections du 7 mars 2010 où la liste irakienne (Irakia) était arrivée de justesse en tête des élections législatives avec 91 députés contre 89 à son parti de « l’Etat de droit » l’ont conduit à radicaliser cette politique. Pour garder le pouvoir, il a du faire alliance avec «l’Alliance nationale irakienne» (ANI), arrivée troisième aux élections et qui regroupe les principaux partis chiites, dont le courant sadriste et le Conseil suprême islamique en Irak (CSII). Il est désormais prisonnier de son aile extrémiste soutenue par l’Iran et notamment de Moktada Sadr, revenu d’Iran après un exil auto imposé de quatre ans. [1] Cette influence iranienne s’est manifestée le samedi 21 mai 2011 quand des dizaines de milliers de partisans de Moktada Sadr ont ainsi défilé dans les rues de Bagdad, menaçant « d’intensifier la résistance armée » et de « réactiver l’Armée du Mahdi », si les troupes américaines restaient en Irak après le 31 décembre 2011.
Cette ligne s’est à nouveau concrétisée en janvier 2012 par la grave crise politique qu’il a initié en signant un mandat d’arrêt contre le vice-président sunnite de la république, Tarek Al Hachimi, qui est l’un des dirigeants de la « liste Irakienne », et, également, en demandant au parlement de voter une motion de censure contre le vice-Premier ministre, sunnite, Saleh Al Mutlag qui est aussi un dirigeant important de cette même Liste Irakienne [2]. Du coup, la « liste Irakienne » qui ne dispose plus aujourd’hui au parlement que de 83 députés [3] et au gouvernement de 9 ministres a déclaré qu’elle boycotterait les travaux du parlement.
La crise politique actuelle souligne l’importance actuelle des kurdes dans le processus politique en Irak. Le vice-président Tarek Al Hachimi a trouvé un refuge, au Kurdistan, qui a décidé de le soutenir et refusé de l’extrader vers Bagdad. Cela a poussé l’un des dirigeants du « bloc de l’Etat de droit » d’Al Maliki de déclarer que le président de la république kurde, Jalal Al Talabani, soutenait le terrorisme. Cette déclaration a entrainé le retrait des députés kurdes du parlement qui ont refusé d’y revenir tant que ce dirigeant n’aura pas présenté des excuses [5].
Dans le même temps Al Maliki a essayé de se débarrasser du chef d’état-major de l’armée irakienne, Babekir Zebarî, qui est d’origine kurde, dans une tentative visant à faire pression sur les dirigeants kurdes et les pousser à changer d’avis et de positions vis-à-vis de sa formation politique. Notons que les deux ministères de la Défense et de l’Intérieur, qui étaient promis à un sunnite et à un kurde, ne sont toujours pas pourvus depuis un an.
Cette ligne visant à éliminer les Sunnites du pouvoir en Irak s’est à nouveau manifestée sur le dossier ouvert par le gouvernorat de Salah ad-Din qui réclame son autonomie par rapport au gouvernement central. Confronté à cette revendication, le premier ministre Nouri Al Maliki a récemment fait une déclaration sur les zones litigieuses et sur la nécessité de refonder un nouveau fédéralisme. Refusant tout référendum visant à créer une province autonome, le plan d’Al Maliki prévoit un transfert de souveraineté de certaines zones turkmènes de Salah ad-Din à Kirkuk et des zones chiites à Bagdad. Si ce projet voyait le jour, les objectifs de certains dirigeants kurdes relatifs à la constitution d’une province autonome kurde et d’un mini-Irak allant de Bassora à Samara seraient réalisés. La part des Sunnites serait très réduite par rapport à leur nombre et à leur présence géographique dans des régions comme Mosul et Kirkuk. Ce scénario serait suicidaire pour l’Irak car rien ne permet de penser que les Sunnites se laisseront rayer de la carte politique sans une farouche résistance qui d’ors et déjà remet en cause les efforts de normalisation sécuritaire enregistré en 2010-2011.
Ces provocations répétées d’Al Maliki contre la minorité sunnite se traduisent chaque fois par des flambées d’attentats visant les chiites dans les zones où les Sunnites sont implantés, ce qui entraine une augmentation du nombre d’attentats, très inégalement répartis dans le pays, avec des zones très exposées et d’autres plus calmes.
D’une manière générale on peut dire qu’aujourd’hui le Kurdistan et la Région de Bassora, Meysan sont calmes et que la sécurité y est assurée. En revanche, en janvier 2012, les 255 attentats qui ont fait plus de 300 morts [5] se sont concentrés très majoritairement à Bagdad, suivi par Diyala, Mossoul, Al Anbar et Salal ad-Din où les violences avaient explosé durant les deux derniers mois de 2011 après que le gouvernorat de Salah ad-Din ait déclaré ses velléités d’autonomie.
Il y a fort à parier que seul un pouvoir militaire sera capable de maintenir l’unité du de l’Irak et de gouverner sans parti pris communautariste. Les printemps démocratiques arabes rêvés et soutenus par les occidentaux se heurtent à la réalité des cultures, des religions et des traditions. Une fois de plus, on constate, en Irak comme précédemment au Liban et aujourd’hui en Egypte, que la stabilité et la sécurité d’un pays exigent une culture et des valeurs communes ce que les partisans du communautarisme en France ou ailleurs ne veulent pas entendre. Mais les faits sont têtus.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Iran avec lequel il effectue des va et vient constants et où il poursuit ses études théologiques.
[2] Nouri Al Maliki a accusé Al Hachimi d’être impliqué dans des actes perpétrés par des escadrons de la mort visant des hommes politiques irakiens pendant la période 2006-2008. Dans une escalade inhabituelle, la télévision publique irakienne a montré des aveux de l’un des gardes du corps d’Al Hachimi, seulement 48 heures après l’arrestation de ce garde.
[3] Un député Bachar Hamid al-Agaydi à été tué dans un attentat à Mossoul et 8 autres soumis à des menaces ont fait dissidence.
[4] Il promet périodiquement la tenue d’une conférence nationale de réconciliation mais n’en fixe ni la date ni le lieu. Ce n’est pas faute pour la liste Iraqya de donner des gages de bonne volonté puisque fin janvier 2012, Mme Damaloudji, porte parole du groupe a annoncé la décision du groupe Iraqiya de retourner au Parlement pour contribuer au succès de la conférence nationale proposée par le président irakien Jalal Talabani», a expliqué sa porte-parole . Plusieurs hauts responsables politiques irakiens avaient plaidé ces dernières semaines pour un geste d’Iraqiya en ce sens, a-t-elle rappelé. «Les députés vont participer au vote du budget et d’une loi d’amnistie» pour des personnes en détention provisoire, « pour tenter de régler la question de AL Hachémi et d’empêcher le limogeage du vice-président Saleh Moutlak ».
Rafale : Comment la France a réussi à remporter l’appel d’offres du marché indien
Une source gouvernementale indienne a annoncé ce mardi que l’Inde a décidé d’acquérir 126 avions Rafale, offrant à Dassault à la fois un colossal appel d’offres estimé à 12 milliards de dollar (un peu plus de 9 milliards d’euros), et son premier succès à l’exportation pour cet appareil.
Toute décision de cet ordre est un choix éminemment stratégique dans lequel, outre les capacités opérationnelles, le prix et les transferts de technologie, les considérations géopolitiques et géostratégiques sont déterminantes.
Pour mémoire, le think tank Carnegie Endowment for International Peace estimait, en juin dernier, que les considérations techniques seraient déterminantes. Mais, la décision indienne prend certainement en compte les évolutions passées et à venir des rapports de force et des alliances régionales qu’il convient d’expliciter.
La stabilité de la zone Afghanistan-Pakistan (AFGPA) intéresse, outre le Pakistan, trois grands acteurs, les États-Unis et, dans son sillage, les occidentaux qui participent à l’effort de guerre, la Chine et l’Inde.
ll faut aussi toujours se rappeler que, dans le conflit qui oppose l’Inde au Pakistan, l’Afghanistan fournit la profondeur stratégique que recherchent les militaires pakistanais face à l’Inde. [1]
Dans la perspective d’un désengagement des forces occidentales d’Afghanistan, les États-Unis ont besoin de l’appui pakistanais pour que le retrait des forces de la coalition ne se traduise pas par un effondrement du pouvoir afghan qu’ils ont mis en place à Kaboul. En position de force, les Pakistanais ont demandé aux Américains, qui ont accepté, de contrebattre l’influence de l’Inde dans l’entourage du Président afghan qui n’était pas insensible à leurs avances, tout simplement pour éviter un face à face avec le puissant voisin pakistanais après le désengagement occidental.
De son coté, la Chine qui avait fait de sa neutralité dans le conflit indo-pakistanais un élément intangible de sa politique a, depuis 2009, infléchi sa position, choisissant de finaliser un partenariat stratégique avec le Pakistan, ébauché depuis le milieu des années 2000. Un double impératif stratégique a guidé la décision chinoise: la sécurisation de ses voies d’approvisionnement en pétrole et en gaz, en bâtissant une voie terrestre d’acheminement via les ports pakistanais de la Mer d’Oman, [2] et aussi, à moyen terme, à partir de l’Iran [3], sans oublier la lutte «contre les trois» [4], fléaux qui menacent le Xinjiang chinois. En effet, en 2009, Al-Qaïda, qui avait longtemps épargné la Chine, a appelé les Ouïghours du Xinjiang au Jihad (guerre sainte) contre la Chine, par la voix d’un de ses responsables, Abu Yahia Al-Libi.
Ce partenariat stratégique s’est rapidement concrétisé par l’achat de 36 chasseurs polyvalents J-10 chinois, la vente de deux centrales nucléaires et, surtout, par un abandon de la ligne de neutralité chinoise dans le conflit indo-pakistanais.
Les autorités politiques indiennes ont bien perçues d’une part la situation nouvelle créée par le retrait américain d’Irak et demain d’Afghanistan, mais aussi par la fin de la neutralité chinoise dans le conflit qui les opposent au Pakistan.
Prenant acte de cette évolution, l’Inde a commencé à en faire payer le prix aux Américains en écartant, à la surprise générale, avant le round final, le F16 américain pour équiper son armée de l’Air, et en choisissant, dans sa «short list», « l’Eurofighter européen » et le « Rafale français ».
Les capacités opérationnelles du Rafale, démontrées avec brio par nos aviateurs dans l’intervention libyenne, a certainement contribué à faire peser la balance au profit du Rafale.
Enfin, ce succès est à mettre au crédit du Président et de son gouvernement qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour convaincre les autorités indiennes.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] La largeur du territoire Pakistanais face à l’Inde est comprise entre 250 et 500km.
[2] Ce qui lui permet d’éviter le détroit de Malacca.
[3] Ce qui lui permettrait d’éviter aussi le détroit d’Ormuz.
[4] Terrorisme, extrémisme, séparatisme.
Autres sources : Atlantico
Afghanistan : faut-il modifier le calendrier de retrait de nos soldats ?
Que doit-on en penser ?
Sur le plan politique, on peut être d’accord ou pas d’accord sur le bienfondé de notre présence qui peut s’analyser en considérant les objectifs politiques que nous poursuivons rapporté au coût économique et humain de l’engagement. En cette période électorale, où les démagogues s’en donnent à cœur joie, je laisse à chacun le soin d’évaluer les conséquences pour nos intérêts dans le monde, notamment en termes de crédibilité, si la France laissait tomber ses alliés parce que 4 soldats sont morts au champ d’honneur.
Sur un plan militaire, l’analyse doit être faite en prenant en compte le coût humain de l’intervention en le comparant au retour d’expérience que nos armées en tirent en termes de capacités opérationnelles et de définition des besoins en matériels.
Sur un plan strictement militaire, le bénéfice l’emporte nettement sur le prix humain à payer.
Pourquoi ?
Le coût humain de cette présence est relativement faible, même si la mort d’un soldat est toujours une mort de trop. En effet, nous avons enregistré, en 90 mois de présence, des pertes très faibles comparées à celle subies lors de la guerre d’Algérie, pour une durée égale [1]. En effet, entre novembre 1954 et juillet 1962, 24 614 militaires ont été tués en Algérie soit 273 militaires tués par mois contre moins d’un par mois en Afghanistan (82 soldats tués en 90 mois entre aout août 2004 – janvier 2012).
Face à ce coût humain relativement peu élevé, le bénéfice en termes de défense et de sécurité nationale est considérable. En effet, une armée qui n’est pas confrontée à la dure réalité du combat, perd ses valeurs militaires, sa capacité opérationnelle s’étiole et la formation de ses chefs et de ses hommes reste théorique, tandis que dans les choix en matière d’équipement [2], les impératifs économiques (plan de charge des industries de défense) s’imposent aux impératifs opérationnels.
En outre, l’Armée française se retirera d’Afghanistan avec une expérience considérable face à la menace que nous allons rencontrer hors de nos frontières et probablement sur notre territoire national dans les années à venir. Cette menace est multiforme car elle met en jeu des forces qui poursuivent des objectifs religieux, ou politiques ou mafieux et qui s’associent tactiquement ou stratégiquement pour les atteindre. Ainsi, en Afghanistan, il s’agit pour les chefs talibans d’instaurer un ordre « islamique et vertueux » pour remplacer l’ordre « païen et corrompu », mis en place par les forces occidentales. Néanmoins, les Talibans ne représentent qu’une minorité des combattants (environ 15%). Lorsqu’ils étaient au pouvoir, ils punissaient de mort les trafiquants d’opium. Aujourd’hui, confrontés à la nécessité de financer leur guerre, ils sont devenus, comme les FARC en Colombie, les compagnons de route des producteurs et des trafiquants de pavot dont la culture est bien souvent une question de survie pour l’agriculteur afghan, en l’absence de développement économique et de culture de substitution. Les intérêts des trafiquants qui bénéficient de ce désordre sont aujourd’hui proches de ceux des terroristes qui ont besoin de cet argent pour mener leur combat. Notons au passage que chaque année 300 Français meurent d’overdose de cocaïne [3] provenant à plus de 90% d’Afghanistan à comparer avec ceux qui perdent leur vie au champ d’honneur.
Enfin, nous sommes en Afghanistan dans le cadre de l’OTAN, structure qui préfigure, je le souhaite, le cadre d’une défense européenne, organisation que nous devons européaniser au maximum. Alors que la politique de la chaise vide, pratiquée depuis le retrait en 1966 de l’organisation militaire, n’avait servi à rien et n’a surtout pas permis de faire avancer la défense européenne, nous nous confrontons quotidiennement aux autres armées européennes et nous exerçons une influence par notre présence, nos résultats et la qualité de nos soldats. Abandonner la coalition parce que nous avons eu 4 morts enverrait à nos alliés et à nos adversaires un signal dont nous subirions longtemps les conséquences négatives pour nos intérêts partout dans le monde.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Algérie, novembre 1954 – avril 1962; Afghanistan, août 2004 – janvier 2012.
[2] Il serait trop long de raconter ici tout ce qui a manqué en 2004 aux premiers contingents envoyés en Afghanistan.
Autres sources : Atlantico
L’enjeu de la vente du Rafale
et le voyage de François Fillon
Le premier ministre qui part aujourd’hui au Brésil est un spécialiste des problèmes de Défense, expertise qu’il a acquise à ses débuts politiques au sein du cabinet de Joël le Theule, qui fut ministre de la Défense, d’octobre à décembre 1980 [1].
Quel est l’enjeu de la vente du Rafale au Brésil et en Inde où il est en compétition avec l’Eurofighter ?
Situons d’abord le Rafale parmi ses concurrents actuels ou en devenir. Il appartient à la génération 4++ ou 4,5 des avions de combat, mise en service au début du XXIème siècle. Les avions de cette génération sont supérieurs en performances à la quatrième génération (celle des mirages 2000, du Tornado et des F-14, F-15, F-16) et ont des capacités proches de celles de la cinquième génération en devenir et dont le fleuron sera le F-35 américain. Interfaces homme-machine, informatisation presque totale, conçus pour les opérations en réseau, ils ont des caractéristiques destinées à réduire leur signature radar, sont presque tous multi rôles et multi missions, par tout temps, de jour comme de nuit. Les Sukhoi SU-33 et SU-35, le F-18 Super Hornet, l’Eurofighter-Typhoon, et le Rafale répondent à ces spécifications, les deux derniers appareils étant les plus proches de la cinquième génération.
A la différence du Rafale construit par Dassault Aviation, l’Eurofighter Typhoon est un avion produit en coopération par 4 pays européens [2]. Charles Hernu et François Mitterrand décidèrent de se retirer de ce programme en août 1985 pour construire le Rafale pour plusieurs raisons : opérationnelle, nous aurions été obligés de faire des compromis en matière de spécifications (notamment sur les caractéristiques multi rôles [3] souhaitées par l’État-Major français); économiques, les dépenses pour un projet national profiteraient majoritairement au savoir-faire et à l’économie française; financière, contrairement à la théorie économique, l’expérience des années 70 montrait que les programmes en coopération ne permettaient pas de faire des économies substantielles.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
En 2011, le National Audit Office britannique estime que les 160 Eurofighter Typhoon commandés par la Royal Air force couteront 24 milliards d’euros en coût d’acquisition [4], soit 150 millions d’euros c’est-à-dire un coût unitaire d’acquisition proche de celui du Rafale (142,3 millions d’euros) selon la Cour des comptes française [5]. On en tire la conclusion que l’allongement de la série à 635 appareils, permis par la coopération auxquels s’ajoutent appareils commandés par l’Arabie Saoudite et l’Autriche, compense presque l’augmentation du coût lié à la coopération. En plus, il faut noter qu’il n’y a pas de version navale prévue pour l’Eurofighter. Les Anglais devront ajouter à cette facture 7 milliards d’euros pour acheter 50 Lockheed Martin F-35 Lightning II (coût unitaire 100 millions de livres) qui équiperont leur futur porte-avions de la classe Queen Elizabeth vers 2020, auxquels il convient d’ajouter les coûts supplémentaires générés par la formation et le soutien de deux types d’appareils issus de deux constructeurs différents. Enfin, Rafale est un avion 100% français, l’argent dépensé à été injecté majoritairement dans l’économie française et à soutenu toute la compétence technologique et l’emploi dans notre pays.
25 ans plus tard on peut, donc, considérer que la décision prise en 1985 a été la bonne sur les plans militaires, industriels et économiques.
Cette décision a néanmoins un inconvénient majeur : elle ne prépare pas l’avenir. Nos partenaires ont appris à se passer de nous et dans une coopération future nous ne pourrions pas exiger pour France les mêmes avantages en termes de maîtrise d’œuvre et de retombées économiques qu’en 1985.
On comprend alors l’enjeu actuel de l’exportation : préparer l’avenir.
Ce serait une erreur grave de ne viser qu’un résultat de plus à l’exportation.
Il est impératif d’inscrire la recherche de marchés extérieurs dans l’ambition de créer, sous leadership français, un partenariat stratégique avec le Brésil, l’Inde et la Russie [6] liant la vente du Rafale et les transferts de technologies associés, réclamés par les acheteurs, à l’engagement de construire ensemble son successeur.
C’est la voie la plus séduisante pour conserver dans notre pays la maîtrise d’œuvre de la prochaine génération d’avion de combat et les retombées qui y sont liées.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Qui décède d’un malaise cardiaque le 14 décembre 1980.
[2] C’est en décembre 1983 que des entretiens en vue de définir un avion multi-rôles européen ont débuté entre les états-majors français, allemand, italien, espagnol et britannique. Après le retrait français, les autres pays se partagent le budget du programme à raison de 33% pour l’Allemagne, 33% pour le Royaume-Uni, 21% pour l’Italie et 13% pour l’Espagne.
[3] Défense aérienne, attaque au sol et aviation embarquée.
[4] Et un cout total jusqu’à son retrait du service de 43,6 milliards d’euros.
[5] Eurofighter Typhoon – Wikipédia
[6] Dans les années 90, Sukhoï a proposé à Dassault Aviation de concevoir un avion de combat de cinquième génération.
La crise de l’euro et la Défense
Après le marché unique, l’euro, la convergence économique, progresser vers l’Europe de la défense de l’Atlantique à l’Oural
La crise de l’euro montre, une fois de plus, que, en temps de crise, les intérêts géopolitiques s’imposent face à tous les autres.
Les puissances maritimes qui ont dominé le Rimland [1] ont toujours basé leur puissance sur le commerce international et la finance. Cette loi géopolitique a été vérifiée de multiples fois dans le passé : après Venise, les Hollandais, les Portugais, les Espagnols, la Grande-Bretagne, c’est aujourd’hui au tour des États-Unis et de leur vassal britannique. L’attitude de David Cameron au sommet de Bruxelles démontre que les Anglais ne sont pas prêts à renoncer à ces piliers de leur puissance déclinante. Londres a refusé le nouveau traité européen qui lui lierait les mains dans le domaine financier et choisit toujours l’alliance américaine à la solidarité européenne. Ce cavalier seul britannique était prévisible si l’on se rappelle que, pour rééquiper son Armée de l’Air [2], Londres avait choisi de participer à la recherche-développement du programme du F-35 américain à hauteur de 3 milliards de dollars au détriment d’un projet européen, Eurofighter ou du Rafale.
L’implication d’Obama et l’intérêt qu’il témoigne dans la crise de l’euro est purement égoïste et conforme aux intérêts américains. Washington presse les européens de sauver l’euro dans le seul but d’éviter une crise mondiale qui, comme en 2008, se traduirait par une contraction très forte des échanges internationaux et les pénaliserait encore plus que nous. N’oublions pas que la puissance des États-Unis et le niveau de vie des Américains ont été bâtis, en grande partie, sur le commerce international : achat de produits de consommation à bon marché à l’extérieur de leurs frontières, notamment en Chine, ce qui maintient une pression sur les prix aux États-Unis et bénéficie de ce fait aux consommateurs américains dont il dope le pouvoir d’achat. A cela s’ajoute une dette d’état considérable résultant en grande majorité de leurs dépenses militaires destinées à maintenir le contrôle des espaces maritimes et de leur approvisionnement en énergie et matières premières, un déficit commercial abyssal et le maintien d’un dollar faible. Ce cercle vertueux pour les Américains et vicieux pour nous ne peut se pérenniser qu’à deux conditions : une croissance des échanges internationaux et une dette américaine financée par leurs partenaires commerciaux et aujourd’hui, au premier chef, par la Chine.
La crise de l’euro aura eu comme effet bénéfique d’obliger l’Europe continentale à s’unir un peu plus : après la création d’un espace commercial, le marché unique et d’une monnaie, l’euro, voici la convergence économique en marche. Pourquoi alors ne pas franchir un pas de plus dans le domaine de la Défense. La France et l’Allemagne doivent y réfléchir ensemble. Sur le plan des industries de défense, la réussite d’EADS a ouvert magistralement la voie alors que les déboires prévisibles du Rafale à l’exportation rendent impératif d’aller encore plus loin sur ce chemin.
La France, une fois encore, a montré le cap à suivre en prenant le risque de vendre le Mistral à la Russie. C’est aussi l’option la meilleure pour Dassault [3] et la pérennisation d’une capacité de développement d’un avion de combat de 5ème génération [4] en Europe.
Philippe Migault, rédacteur en chef de la lettre de l’IRIS[5], les analyse avec lucidité :
- «Rejoindre le programme F-35 et mettre nos compétences et nos finances au service du Pentagone et de l’industrie de défense américaine (..);
- adosser Dassault Aviation à EADS pour développer un appareil européen. Cela revient à clairement donner le leadership du groupe à la France. Berlin refuserait, sans doute;
- s’allier aux Suédois de Saabs, voire constituer un pôle avion de combat avec eux au sein d’EADS. Inutile de décrire la partie de meccano-politico-industriel : l’échec sanctionne les projets dont les protagonistes sont pléthore et les leaders mal définis;
- pourquoi ne pas commencer à réfléchir à l’option russe ? Absurde ? Non. Dans les années 90, Sukhoï a proposé à Dassault Aviation de concevoir un avion de combat de cinquième génération. L’avionneur au Trèfle, encore très optimiste sur le Rafale, avait décliné l’offre. Peut-être faudrait-il y repenser. Parce qu’au-delà des avions, il ne reste que deux industries de défense en Europe capables de produire toute la gamme des armements, la russe et la française. Sans leur alliance, il n’y aura pas de réelle autonomie stratégique européenne.»
Cette alliance stratégique avec la Russie ne se fera pas en un jour mais, à long terme, elle est aussi vitale pour l’Europe que la résolution de la crise de l’euro car, qu’on l’approuve ou non, personne n’a trouvé jusqu’ici une autre recette que l’impératif de défense pour financer massivement des programmes de long terme en recherche-développement, condition essentielle du maintien d’une base industrielle compétitive et clé d’un retour à la croissance économique.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Concept élaboré par le Britannique Halford Mackinder (1861-1947), fondateur de la géopolitique.
Le « Rimland » comprend la ceinture périphérique qui entoure le cœur continental de la masse terrestre eurasiatique ou « Heartland ». Les territoires du « Rimland » vont de l’Europe occidentale au Japon en passant par le Proche et le Moyen-Orient, L’Inde, la Birmanie, la péninsule indochinoise, l’Indonésie, les Philippines, la Corée et le Japon. Le Rimland ceinture ainsi l’espace Europe de l’Est et russo-sibérien et chinois à L’Ouest, au Sud et à l’Est.
[2] Le Royaume-Uni est aussi le seul pays européen à s’être engagé fermement avant même que le processus de sélection soit terminé (BAE faisait partie de l’équipe Lockheed Martin). Cet engagement initial de plus de deux milliards de dollars dans la phase DDS (10% selon les prévisions optimistes de 2001) est complété par un autre investissement, à hauteur de 880 millions, destiné à fournir l’infrastructure nécessaire pour mettre le F-35 Lightning II (JSF) en service, et portant notamment sur l’intégration du système d’armes, la formation, les simulateurs et la réduction du bruit + un coût d’acquisition de 5 milliards de dollars environ pour 50 avions.
[3] Dont la famille au travers du « groupe industriel Marcel Dassault » possède 50,55%, EADS 46,32%, le reste, soit 3,13%, étant du domaine public.
[4] La première génération (1945-1955) correspond à des appareils à réaction subsoniques, sans radar de bord, armés de mitrailleuses et de bombes à gravitation. Ce sont par exemple les MiG 15 et 17, le F-86 Sabre, l’Ouragan;
La deuxième génération (1955-1960) est caractérisée par la vitesse supersonique, une aérodynamique, une motorisation et des matériaux plus performants, des radars embarqués et l’introduction de nouvelles armes, telles que les missiles air-air. On peut citer comme exemples les MiG 19 et 21, les F-104, F-105, F-106, le Mirage III et le Draken (Suède);
La troisième génération (1960-1970) est caractérisée par une plus grande manœuvrabilité, des capacités multi rôles (air-air et air-sol). Les moteurs plus puissants, les équipements de bord et les systèmes d’armes sont plus avancés avec un début d’intégration : MiG 23 et 25 et le Sukhoi SU-15, les F-4 et F-5, le Jaguar, le Mirage F1 et le Super Etandard;
La quatrième génération (1970-1990) est la plus répandue aujourd’hui. L’intégration des systèmes est la règle (radars, communications, armes), ce sont des appareils multirôles capables d’effectuer différentes missions au cours d’une même sortie. Ces avions sont, pour la plupart, en cours de modernisation. Parmi les nouveautés ajoutées, on peut noter le GPS, des systèmes de vision nocturne, de nouveaux systèmes de navigation, de guidage laser pour le ciblage, des casques pour pilote « interactifs » (meilleure vision, affichage d’informations). Ce sont par exemple les MiG 29 et 31, Sukhoi SU-27, F-14, F-15, F-16 et F-18, AV8 Harrier, Tornado, Mirage 2000 et Viggen;
La génération 4.5 est apparue les toutes dernières années du XXe siècle. Les avions sont supérieurs en performances à la quatrième génération et ont des capacités proches de celles de la cinquième génération. L’intégration des systèmes inclut dorénavant la composante humaine à travers des interfaces homme-machine, l’informatisation est presque totale, et ce sont des systèmes conçus pour les opérations en réseau. Ils ont des caractéristiques relevant de la furtivité, que ce soit au niveau des matériaux ou de la conception destinée à réduire leur signature radar. Ces appareils sont presque tous multirôles et multimissions, par tout temps, de jour comme de nuit : on peut citer les Sukhoi SU-33 et SU-35, le F-18 Super Hornet, l’Eurofighter Typhoon, et le Rafale. Ces deux dernier appareils sont très proches de la cinquième génération;
La cinquième génération se caractérise par une combinaison entre systèmes : furtivité, composante humaine et l’intégration réseau global C4ISTAR. Ce sont de véritables centrales informatiques, capables de combats air-air, d’attaque au sol, de défense antimissile tactique, de suppression des défenses aériennes, de frappe en profondeur, de commandement et contrôle de drones ou d’essaims de drones. La puissance de feu est polyvalente, la vitesse et la manœuvrabilité sont accrues. Les autorités militaires américaines classent le F-22 Raptor et le F-35 Lightning II JSF dans cette catégorie.
[5] Institut des relations internationales et stratégiques : www.iris-france.org
Une intervention en Syrie de l’OTAN ?
Pour quels intérêts de la France ?
Le Canard enchaîné de mercredi 23 novembre, sous la plume de Claude Angeli, toujours aussi bien renseigné, annonce que des officiers du renseignement français ont été envoyés au Nord du Liban et en Turquie avec pour mission de constituer les premiers contingents de l’Armée syrienne libre grâce aux déserteurs ayant fui la Syrie. « Plusieurs membres du Service action de la DGSE et le Commandement des opérations spéciales (COS) sont déjà prêts en Turquie, s’ils en reçoivent l’ordre, à former ces déserteurs à la guérilla urbaine », affirme l’hebdomadaire. C’est une « intervention limitée préparée par l’OTAN » qui est en projet. « Aide à la rébellion civile et militaire, présentation d’une résolution à l’Assemblée générale de l’ONU, trafics d’armes aux frontières de la Syrie, contacts nécessaires avec Washington via l’OTAN… autant de sujets en discussion entre Paris, Londres et Ankara », indique le « Canard ».
Que doit-on en penser sur un plan géopolitique ?
Remarquons en préalable qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que des agents Français de la DGSE soient au contact des rebelles syriens en Turquie et au Liban. C’est le rôle des services secrets de se renseigner et d’aider, si la décision politique en est prise, d’aider une rébellion. De plus, la France a toujours exercé un rôle particulier au Levant. A la fin de la seconde guerre mondiale qui a connu la fin de l’empire ottoman, allié de l’Allemagne, le 25 avril 1920, la Société des Nations attribua à la France un mandat de protectorat sur la Syrie et le Liban. Il devait permettre officiellement aux États du monde arabe d’accéder à l’indépendance et à la souveraineté. En septembre-octobre 1920, s’appuyant sur les communautés ethniques et religieuses afin de diviser pour régner, le général Gouraud, haut-commissaire de la République, créa 6 états :
- le Grand Liban, en majorité des chrétiens, ainsi que de villes côtières conformément aux souhaits émis par les maronites;
- l’État d’Alep, centré sur la ville d’Alep et de sa région;
- l’État de Damas. Il comprend la ville de Damas et sa région;
- un territoire autonome alaouite, directement placé sous autorité française;
- l’État du Djébel el-Druze est institué, avec Soueïda comme capitale.
En juin 1922, un premier regroupement a lieu avec la réunification des États de Damas, d’Alep et de Lattaquié en une fédération syrienne avec Homs comme capitale, située au centre stratégique du nouvel État.
Pour la France soutenir un corridor humanitaire est une position diplomatique incontournable vis-à-vis des peuples arabes. Comment, en effet, justifier que l’on est intervenu en Libye pour protéger les populations et que l’on ne fait rien pour elles en Syrie.
Mais c’est, à mon avis, le maximum qu’il faut faire.
Pourquoi ?
Parce que nos intérêts sont fondamentalement différents de ceux de la Turquie en Syrie. La Turquie est en pointe en Syrie à cause du problème Kurde et de son ambition qui vise à rétablir son influence dans le monde arabe. En effet, le risque pour la Turquie est que se créée en Syrie comme en Irak une situation de faiblesse du pouvoir central et qu’un autre Kurdistan autonome se mette en place le long de ses frontières couvrant le Nord d’Alep à la frontière irakienne où résident 1,5 à 2 millions de Kurdes qui sont des alliés objectif de Damas comme le sont toutes les minorités face au risque d’une prise de pouvoir de la majorité sunnite et de sa faction extrémiste religieuse, les frères musulmans.
Si cette situation se réalisait, la Turquie craint que les 15 millions de Kurdes de Turquie, qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone, cherchent à disposer de la même liberté. Cette perspective est inimaginable pour la Turquie qui est prête à la réprimer comme dans le passé dans le sang [1].
Par ailleurs, la Turquie d’Erdogan, déjà omniprésente en Irak, veut rétablir son influence sur le monde arabe. On l’a vu lors de l’intervention franco-britannique en Libye. La Turquie en juillet 2011, alors que le rapport de force entre les rebelles et des forces fidèles à Kadhafi n’évoluait pas, a tenté de se positionner en médiateur entre les deux parties, jouant son propre jeu dans une coalition dont pourtant elle faisait partie.
Le monde aura un jour à se pencher sur le problème du peuple Kurde. N’insultons pas l’avenir en laissant l’OTAN faire sienne les intérêts et les objectifs de la Turquie en Syrie.
En effet, le Kurdistan historique, zone de peuplement kurde, s’étend sur environ 520 000 km², la superficie de la France. La majeure partie du Kurdistan est située en Turquie et borde au Nord toute la frontière syrienne, irakienne et le Nord-ouest de la frontière iranienne. C’est une région montagneuse qui s’élève d’Ouest en Est depuis une altitude de 1000 m à des sommets supérieurs à 3000 mètres. Les Kurdes seraient 25 à 35 millions, répartis majoritairement entre ces quatre États : environ 15 à 17 millions en Turquie (20 à 25% de la population turque), 6 à 8 millions en Iran (#10%), 2 à 3 millions en Irak (#10%), 1 à 2 millions en Syrie (10%) et plusieurs dizaines de milliers disséminés en Arménie, en Géorgie, en Azerbaïdjan, au Turkménistan, en Kirghizie et au Kazakhstan. En outre, on estime que 700 000 Kurdes sont réfugiés en Europe.
Enfin, la situation intérieure syrienne est très différente de celle de la Libye. En Syrie vivaient en paix jusqu’à aujourd’hui de nombreuses communautés religieuses qui représentent 30 à 35% [2] de la population face à 65 à 70% de sunnites au sein desquels existe la minorité extrémiste des frères musulmans. Le pouvoir syrien bénéficie ainsi du soutien de ces minorités qui craignent l’arrivée au pouvoir de la majorité sunnite.
Le risque est de remplacer un pouvoir qui protège ces minorités par un pouvoir qui les opprime.
C’est ce que craignent les Russes pour la communauté orthodoxe. Par ailleurs, la Russie est historiquement en compétition avec la Turquie dans cette partie du Monde. La Russie et l’ancien empire Ottoman, directement ou dans le cadre d’une coalition, se sont faits en 4 siècles 12 fois la guerre durant un total de 60 ans. Il n’existe pas d’autres exemples ou deux belligérants peuvent afficher un tel « palmarès ». [3]
La Russie s’opposera avec fermeté à toute résolution du conseil de sécurité qui entrebâillerait la porte à une intervention militaire en Syrie. Pour toutes ces raisons la France ne doit pas aller au-delà d’un discours humanitaire et s’opposer à toute action de l’Otan en Syrie initiée par les turcs soutenus comme toujours par les américains. [4]
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] A partir de 1984 une guerre civile eut lieu en Turquie qui a fait 37 000 morts (pour la plupart kurdes) et abouti à la destruction de 3 000 villages kurdes dans « le Sud-est de la Turquie » et produit entre 500 000 et 2,5 millions de réfugiés internes.
[2] 2,5 millions alaouites, 2 millions de chrétiens dont la moitié d’orthodoxes, 1,5 millions de kurdes, 500 000 druzes sur 20 millions d’habitants.
[3] Guerres russo-turque de 1568-1570, de 1676-1681, 1686-1700, 1710-1711, 1735-1739 ou « guerre austro-russe contre la Turquie », 1806-1812, 1828-1829, de 1853-1856 ou guerre de Crimée, de 1768-1774, de1877-1878. Il faut y ajouter la guerre russo-turque de 1914-1917 dans le cadre de la Première Guerre mondiale et la guerre soviéto-turque de 1917-1918 dans le cadre de la Guerre civile russe.
[4] Lire à ce sujet mon livre Russie, Alliance vitale, éditions de Choiseul, 2011, pages 100 à 107.
La vraie menace nucléaire iranienne
Les déclarations les plus fantaisistes concernant la menace nucléaire iranienne se multiplient depuis quelque jours. Elles génèrent une inquiétude réelle pour un public non averti comme en témoigne les messages sur les médias sociaux. Mais personne ne décrypte les vrais enjeux stratégiques qui se cachent derrière cette prolifération de commentaires.
Lutter contre la prolifération du nucléaire militaire est d’un intérêt stratégique pour les pays démocratiques qui possèdent des forces nucléaires car chaque fois qu’un nouveau pays accède à l’arme nucléaire, il sanctuarise son territoire. Si Kadhafi avait eu l’arme nucléaire, il aurait pu écraser la rébellion de Benghazi. Ni BHL, ni le Président Sarkozy n’auraient pu convaincre les Français et l’ONU d’assumer le risque d’une intervention militaire.
Si l’Iran acquiert l’arme nucléaire, plus aucun dirigeant politique occidental n’acceptera le risque de se lancer dans une « ingérence humanitaire » de type libyen et il n’y aura aucune chance pour que l’ONU la cautionne.
Mais il est faux de dire que l’accès à l’arme nucléaire par l’Iran constituera une menace directe contre Israël ou un pays arabe. Les dirigeants iraniens, aussi extrémistes soient-ils, ne sont pas fous. Ils peuvent en brandir la menace, ils ne l’utiliseront pas car ils légitimeraient, aux yeux de l’opinion mondiale, une riposte nucléaire qui anéantirait leur pouvoir. C’est ce qu’il faut comprendre dans les déclarations ambigües de Shimon Pérès.[1]
Il est encore plus faux de vouloir faire croire, comme les Américains s’efforcent de le faire, que cette menace justifie le déploiement d’un système de défense anti-missile en Europe et au Moyen-Orient. Tous les spécialistes savent qu’il serait incapable de garantir une interception à 100%, seule capacité pouvant justifier une telle dépense. Il est essentiel de réaffirmer que seule la certitude de représailles nucléaires massives contre son territoire peut dissuader un agresseur potentiel d’utiliser en premier cette arme de destruction massive.
Je reproche aux hommes politiques occidentaux, soit de ne pas faire le travail d’étude et de réflexion stratégique suffisant, ce qui les condamne à reproduire le langage que leur soufflent les lobbies militaro-industriels qui ont su se rendre indispensables au sein des appareils politiques, soit de n’être pas sincères vis-à-vis de leurs électeurs pour des raisons d’intérêts partisans.
Il est évident que les dirigeants iraniens actuels se sentent menacés par ce qui s’est passé en Libye. Leur légitimité est fragile comme l’ont montré les manifestations massives contestant les résultats de l’élection présidentielle de juin 2009 qui a reconduit au pouvoir, pour quatre ans, Mahmoud Ahmadinejad, le président de la République sortant. Qu’ils poussent les feux pour se doter de l’arme nucléaire est vraisemblable. C’est vrai que lorsqu’ils l’auront, toute intervention militaire pour soutenir une révolution comme en Libye deviendra politiquement impossible. Il est également vrai que cela leur permettrait de peser encore davantage et en toute impunité sur la scène politique irakienne dont l’Armée, dissoute en 2003 par la bêtise stratégique américaine, ne sera pas avant 2020 [2] en mesure d’assurer l’étanchéité des frontières de l’Irak.
Mais, de grâce, arrêtons de dire que l’arme nucléaire iranienne constitue une menace directe contre Israël ou les pays arabes. Bien plus, si l’Iran nucléaire se lançait dans une intervention extérieure ouverte déguisée comme l’a tenté le Pakistan au Cachemire [3], cela n’empêcherait pas une réaction classique des forces arabes soutenue par les occidentaux pour les reconduire à leurs frontières mais pas pour les poursuivre jusqu’à Téhéran. L’arme nucléaire ne sert qu’à dissuader une menace contre les intérêts vitaux, c’est-à-dire la survie même du pays qui la possède en tant qu’Etat et nation souveraine et indépendante. Tous ceux, hommes politiques ou experts, qui prétendent le contraire agitent des chiffons rouges, soit par ignorance, soit pour conforter des intérêts partisans.
Si nous voulons contribuer à faire éclore en Iran un pouvoir plus démocratique que la jeunesse iranienne éduquée appelle de ses vœux, ce n’est pas en diabolisant leur pays comme le font les conservateurs américains mais en ciblant très précisément nos critiques et nos sanctions contre Mahmoud Ahmadinejad et ceux qui le soutiennent.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Les israéliens possèdent au moins 200 armes nucléaires, même s’ils ne l’ont jamais confirmé.
[2] Elle est incapable aujourd’hui d’assurer la défense aux frontières aériennes, terrestres et maritimes. La force de l’air irakienne n’a ni avions de combat ni bombardier ni même un radar moderne pour surveiller les frontières de l’Irak longues de 3500 km avec les six Etats voisins. D’après un document du ministère irakien de la défense, l’armée irakienne ne sera prête à assumer ses missions qu’en 2020. Ce qui a été confirmé par le chef d’état-major de l’armée irakienne, Babekir Zibari.
[3] En mai 1999, des « combattants islamiques » s’infiltrent par la montagne à 5 000 m d’altitude au Cachemire et s’installent sur les hauteurs de Kargil, dans le haut, pour contrôler la route stratégique Srinagar-Leh. Même s’il est probable qu’ils aient reçu l’appui des services pakistanais et de soldats pakistanais habillés en civil, officiellement les forces classiques de l’armée pakistanaise n’ont pas été engagées contre l’armée indienne. Les Pakistanais avaient bien compris que la neutralisation entre puissances nucléaires ne les autorisait à affronter les Indiens que par le biais de conflits de basse intensité dans lesquels les enjeux vitaux des deux parties ne sont pas menacés et où le risque d’escalade est très limité. L’Inde a pu engager, courant juin, des forces conventionnelles suffisantes pour repousser les assaillants alors que le Pakistan ne pouvait pas contre-attaquer avec des forces classiques et entrer ouvertement en territoire indien, de peur de transformer le conflit en affrontement conventionnel de grande ampleur avec tous les risques d’escalade vers un conflit nucléaire. Les pertes indiennes se sont limitées à environ 500 morts, ce qui situe bien le niveau d’intensité de cette crise.
Face aux risques des missiles sol-air libyens disparus des arsenaux de Kadhafi, quelles parades ?
La disparition en nombre de missiles sol-air dans les arsenaux de Kadhafi inquiète les responsables occidentaux. Alain Juppé aurait cité le chiffre de 10 000 systèmes sol-air. De son côté, le général Mohamed Adia, chargé de l’armement au sein du ministère de la Défense du Conseil national de transition (CNT), évalue à environ 5 000 le nombre de missiles SAM-7 qui sont toujours manquants dans les arsenaux libyens.
La porte-parole du département d’Etat américain, Mme Victoria Nuland, a indiqué vendredi 7 octobre que neuf équipes américano-libyennes travaillent actuellement en Libye pour sécuriser les dépôts d’armes et tenter de récupérer les armes pillées dans le sillage des soulèvements populaires dans ce pays. Elle a aussi fait état de la disparition d’importants lots de missiles sophistiqués parmi lesquels des missiles à tête chercheuse thermiques SA-24.
Quels sont les risques pour le transport aérien si ces disparitions se confirment ?
Pour répondre de façon réaliste à cette question, il faut limiter le risque aux missiles sol-air SAM-7 et SA-24 portatifs qui ont été livrés par les russes aux autorités libyennes parce qu’ils peuvent être exfiltrés facilement du territoire libyen puis être utilisés par des combattants non spécialement formés à cet effet et ne disposant pas des matériels et des compétences nécessaires pour assurer la maintenance électroniques de systèmes sophistiqués.
La menace du SA-24 apparaît au premier abord la plus grave, s’il se confirme qu’il ne s’agit pas uniquement de missiles de rechange sans leur système de lancement. La portée du SA-24 est, en effet, de l’ordre de 6000 mètres d’altitude alors que les dernières versions du SAM-7 ne dépassent pas les 3500 mètres d’altitude. Par ailleurs, le système d’autoguidage du SA-24 est beaucoup plus sophistiqué et bien plus difficile à décevoir. Heureusement cette menace est à nuancer. En effet, dès mars 2011, un haut responsable de la société russe « KBM Machine-building design bureau », tout en confirmant que son entreprise avait fourni aux forces gouvernementales libyennes des SA-24 Grinch, a précisé qu’ils étaient montés sur camions et ne pouvaient pas être utilisés en systèmes portatifs car cela nécessiterait des systèmes de mise à feu séparés qui n’ont pas été fournis à la Libye. S’il s’avère qu’un ou plusieurs camions équipés ont pu s’exfiltrer, cette menace sera à prendre en compte bien que ces systèmes seront plus facilement repérables et plus difficiles à maintenir en état de tir que des systèmes portables.
On saura probablement assez rapidement s’il faudra toujours craindre cette menace car leur nombre était limité à quelques dizaines, alors que perdurera longtemps la menace des SAM-7 qui étaient stockés par milliers.
La menace des SAM-7 pour les avions de transport et les parades envisageables
Sont d’ores et déjà exclus du champ de cette menace les avions de la compagnie aérienne israélienne El-Al, les avions des chefs d’Etat et tous les avions et hélicoptères de transport militaires qui sont équipés de contre-mesures.
Les versions les plus modernes de SAM-7 peuvent engager des avions volant jusqu’à 3500- 4000 mètres d’altitude ce qui exclut les avions commerciaux civils en transit qui volent à environ 10 000 mètres d’altitude. En revanche, ils constituent une menace à prendre en compte pour les avions décollant ou atterrissant dans les aéroports.
Quelles ont les parades utilisées avec succès dans les pays à risque comme en Irak ou en Afghanistan ?
La portée horizontale des SAM-7 étant de l’ordre de 4 km, il s’agit de définir un périmètre de sécurité de cet ordre de grandeur autour des aéroports menacés et de le surveiller par des moyens électroniques et des patrouilles. Mais cette protection est trop lourde à réaliser 24 heures sur 24. Il faut donc concentrer les arrivées et les départs sur les aéroports menacés dans une courte période de 2 ou 3 heures par jour. Les procédures d’approches doivent être aussi modifiées. La perte d’altitude depuis 4000 mètres s’effectue par une descente et une montée en spirale ou très raide et au-dessus de la zone sécurisée. Enfin, des dispositifs contre les autodirecteurs infra-rouge des SAM-7 peut être montés sur des avions civils que l’on spécialisera pour la desserte des aérodromes à risques. Le système le plus efficace et le moins susceptible de causer des dommages aux abords des aéroports est d’envoyer, sur l’autodirecteur du missile, un faisceau infrarouge plus puissant que la signature de l’avion à protéger. En effet les dispositifs à base de fusées ou de torchse risquent de causer des incendies dans les zones habitées qui généralement entourent les aéroports.
Si ces disparitions se confirment, c’est ce type de mesures qu’il va falloir envisager de mettre en place dans la bande sahélienne.
Libye :
malgré l’implication française,
la course aux contrats n’est pas gagnée
Nicolas Sarkozy et David Cameron se sont rendus en Libye ce jeudi, 15 Septembre 2011. L’après-Kadhafi a déjà commencé. Chaque pays occidental aiguise ses arguments en vue de la reconstruction économique du pays.
Le voyage réussi du Président Nicolas Sarkozy et du Premier ministre britannique David Cameron en Libye vise, bien entendu, à tirer les bénéfices politiques et économiques de la décision courageuse qu’ils ont su prendre d’intervenir à temps en Libye et de poursuivre cette intervention malgré les voix de tous les cassandres qui, trois mois à peine après le début de l’intervention, critiquaient déjà le risque d’enlisement.
La date de ce voyage, que les responsables de la sécurité trouvaient largement prématurée, s’explique par la tournée que le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan va entamer lundi prochain dans les pays du printemps arabe (Égypte, Tunisie et Libye). Les chefs des gouvernements français et britanniques ne pouvaient le laisser être le premier à fouler le sol libyen alors que la Turquie n’a cessé, durant les trois premiers mois de l’intervention, de trainer les pieds dans l’OTAN et de se poser en médiateur entre les insurgés et Kadhafi, faisant le pari que la rébellion n’arriverait pas à s’imposer au-delà de la cyrénaïque. Ce voyage de M. Erdogan s’inscrit aussi dans la stratégie du Premier ministre turc qui essaie de rétablir l’influence de l’empire ottoman sur le monde musulman en proposant un modèle de démocratie religieuse et qui se voit en leader naturel de la méditerranée du Sud et de l’Est, leadership que la diplomatie française revendique aussi. Le reversement d’alliance avec Israël et la tension qu’il entretien à propos de Gaza concourt aussi à cet objectif.
Sur le sol libyen, le Président Sarkozy a tenu à répondre à tous ceux qui n’ont vu dans la décision d’intervention des motivations économiques à odeur de pétrole. La France est intervenue parce que c’était juste et dans le seul but d’empêcher un dictateur de réprimer dans le sang une révolution naissante.
En effet, il est fort probable qu’en dehors du secteur stratégique de la Défense, les contrats qui seront attribués, y compris dans le secteur pétrolier, le seront « au mieux disant » comme c’est aujourd’hui le cas en Irak. Le jeu sera donc très ouvert pour participer à la reconstruction économique de la Libye et il ne faudra pas s’étonner de voir des sociétés, portant les couleurs de pays qui se sont abstenus d’aider les révoltés libyens, empocher d’importants contrats.
En revanche, il est aussi fort probable que la Libye fera appel à la France et à la Grande-Bretagne pour reconstruire, entrainer et équiper son armée et sa police. Les autorités libyennes choisiront des entreprises dont l’État français est un actionnaire de référence [1] pour plusieurs raisons.
Le coût n’a jamais été le seul facteur qui est pris en compte dans la décision de choisir un matériel d’armement. L’opinion des futurs cadres de l’armée libyenne qui ont pu mesurer l’efficacité de nos matériels pèsera dans ce choix. Pour les décideurs politiques libyens, la France est désormais un allié sur lequel on peut compter et s’équiper des matériels d’armement français sera de nature à conforter cette alliance.
Il est donc très important que les industriels d’armement français ne se présentent pas en ordre dispersé à Tripoli lorsque le moment sera venu. Il est aussi essentiel que l’État, qui est présent dans le capital de toutes ces sociétés d’armement, organise gère et soutienne ce mouvement afin que l’on ne revoie pas en Libye les « guéguerres » entre industriels français qui finalement profitent aux anglo-saxons comme cela s’est passé trop souvent dans le Golfe Persique.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Autres sources : Atlantico
[1] Dassault qui fabrique le rafale, EADS, BAE Systems, Finmeccanica qui composent le consortium Eurofighter, Eurocopter qui produit les Tigres et les Gazelles, EADS qui fournit les Hot et les Milan, GIAT industries qui fabrique les Leclerc et les véhicules blindés, etc.
« L’Europe est en pleine hésitation »
La France et la Russie, comme bien d’autres pays européens, doivent s’unir pour faire face à la concurrence économique des États-Unis et de la Chine, affirme Jean-Pierre Thomas.

La France est l’un des premiers et plus anciens partenaires économiques et politiques de la Russie en Europe et dans le monde. Le président français Nicolas Sarkozy s’est non seulement posé en médiateur entre la Russie et la Géorgie, mais grâce à des relations amicales entretenues avec Dmitri Medvedev, il a pu assurer la conclusion du plus gros contrat militaire encore jamais réalisé par la Russie avec un pays étranger, soit l’achat de quatre hélicoptères Mistral pour une valeur de 1,2 milliards d’euros.
Ces dernières années, les entreprises privées françaises ont également intensifié leurs activités en Russie : elles y construisent des routes, des aéroports, des avions et des hélicoptères, et développent des stations balnéaires. Et quant à savoir pourquoi, malgré les scandales et problèmes liés au climat d’investissement, la France vise à accroître sa présence au sein de l’économie russe, Jean-Pierre Thomas a volontiers répondu aux interrogations des journalistes du quotidien économique Vedomosti.
Natalia Kostenko, Polina Khimchiachvili, Vedomosti
Source : La Russie d’aujourd’hui
Quels premiers enseignements peut-on tirer de la crise libyenne, alors que la fin du régime de Kadhafi est proche ?
La gestion de la crise libyenne a été un révélateur extrêmement riche d’enseignements géopolitiques.
Sur un plan politique
Les États-Unis d’Obama confrontés à une crise économique et financière et à des opérations de désengagement difficiles à gérer d’Irak (planifié pour fin 2011) et d’Afghanistan (planifié pour fin 2013) ont laissé le leadership des opérations militaires en Libye aux européens, alors que la coalition utilisait la structure de commandement militaire de l’Otan qu’ils se sont efforcés de diriger sans partage jusqu’à présent.
La crise a confirmé que l’Europe de la Défense n’existait pas. Comme l’a souligné Robert Gates [1] avec raison, seuls 6 pays européens sur 27 (Belgique, Danemark, France, Italie, Norvège et Royaume-Uni) ont participé aux frappes aériennes en Libye. Gates a attribué cette absence de soutien à une insuffisance de capacités militaires : «Franchement, bon nombre de ces alliés restent à l’écart, non pas parce qu’ils ne veulent pas participer, mais simplement parce qu’ils ne peuvent pas. Les moyens militaires ne sont tout simplement pas là», a déploré M. Gates.
Alors que les avancées économiques et financières sont, le plus souvent, le fait du couple franco-allemand, sur le plan militaire c’est l’alliance franco-britannique qui a été le moteur de cette intervention et ce sont les avions et hélicoptères de ces deux pays qui ont réalisé plus de 80% des missions.
La Turquie, qui initialement à tout fait pour freiner la dynamique franco-britannique et apparaître comme l’initiateur d’une solution de compromis en Libye entre le clan Kadhafi et le CNT, n’a pu imposer ses vues du fait du désengagement américain. Sa place dans l’OTAN doit être réexaminée dès lors qu’il apparaît aujourd’hui clairement que les dirigeants turcs ont réussi à détricoter progressivement le legs laïc d’Atatürk et mis en place une démocratie islamique, incompatible avec une intégration dans l’Europe dont, d’ailleurs, ils ne veulent plus.
L’existence d’un espace méditerranéen partageant les mêmes valeurs de démocratie, de développement économique et de règlement des différends par la négociation n’est plus une utopie mais devient un objectif soumis au règlement du conflit israélo-palestinien et à la question syrienne pour lesquels les solutions sont loin d’être évidentes et demanderont une implication accrue des européens.
Sur un plan militaire et opérationnel
La stratégie d’attrition [2] du potentiel militaire libyen planifié par l’OTAN a été l’élément déterminant du succès des insurgés.
Le rôle des forces spéciales infiltrées en Libye pour désigner les objectifs, la valeur opérationnelle des équipages, les règles d’engagement très strictes mises en place ont permis de réaliser cette destruction progressive du potentiel militaire de Kadhafi, avec des dégâts collatéraux très limités par rapport à ceux résultant des engagements américains en Irak et en Afghanistan.
Enfin, et c’est à mettre au crédit de l’ensemble des forces engagées et de la qualité des équipements mis en œuvre, 5 mois d’opérations quotidiennes ont été réalisées sans aucune perte du coté de nos forces, alors que plus de 2000 cibles militaires libyenne ont été détruites.
Sur un plan médiatique
Internet et les réseaux sociaux ont été des sources essentielles pour combattre la propagande du clan Kadhafi et ont permis de compenser le faible nombre d’envoyés spéciaux du côté insurgés sauf au cours de ces derniers jours.
Il faut rendre hommage aux envoyés spéciaux à Tripoli d’avoir toujours su garder de la distance par rapport aux opérations de relations publiques organisées par le régime.
Une fois de plus, il s’est avéré que les temps médiatique et politique et le temps militaire n’étaient pas les mêmes. Les grands médias nationaux ont trop souvent relayé, sans faire preuve d’esprit critique, les propos de leaders politiques en campagne électorale qui, au lieu de s’intéresser à la réalité de la chose militaire comme cela aurait dû être leur devoir de représentants du peuple, n’ont cessé de parler « d’enlisement libyen » et de prédire que la Libye serait le Vietnam ou l’Irak du Président français.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Déclaration du 10 juin 2011.
[2] Terme militaire pour désigner une stratégie de destruction progressive des moyens ennemis qui demande du temps.
Le succès de l’insurrection libyenne
appuyée par la Coalition est proche
…mais le sort de Kadhafi est loin d’être réglé.
Le bilan des objectifs militaires détruits en 4 mois par l’OTAN (15 avril-15 aout 2011) est considérable.
Il correspond probablement au deux tiers des matériels opérationnels des forces de Kadhafi : 200 chars, 500 véhicules transport de troupe armés et en partie blindés, 300 canons ou lance-roquettes multiples, 300 sites anti-aériens canons ou missiles, 500 dépôts de munitions ou de facilités logistiques, 100 postes de commandement et de contrôle [1].
Ce bilan permet de penser que Kadhafi ne dispose plus d’unités de combat organisées et capables de reprendre l’offensive, sauf de façon limitée à Tripoli.
Les prochaines opérations des insurgés et de l’OTAN se concentreront logiquement sur l’axe Misrata, Zlitan, Al-KHums de façon à faire peser la même menace sur l’Est de Tripoli que celle qui existe à partir des villes récemment libérées à l’Ouest à partir d’Az Zawiyah et au Sud à partir de Bir al-Ghanam et de Garyan. En outre, le volume des matériels détruits au Sud et à l’Ouest de Tripoli donne à penser que l’Etat-Major de Kadhafi a sous-estimé la menace berbère du djebel Nefousa car moins de forces y étaient positionnées comparé à celles qui barraient les routes venant de l’Est, ce qui explique en partie la plus rapide progression des insurgés du Djebel Nefousa.
La libération de la majeure partie de la Libye est donc proche. Cela ne veut pas dire que c’est la fin de Kadhafi car plusieurs scénarios sont envisageables.
Kadhafi résiste à Tripoli. Cette option est la moins probable car Tripoli compte beaucoup d’opposants et compte tenu de la proximité des forces insurgées, une partie de la population peut se soulever et faire basculer la situation très rapidement. Kadhafi sait qu’il peut être pris au piège ce qui serait pour lui l’assurance d’être jugé ou tué.
Kadhafi peut vouloir poursuivre la lutte avec l’appui de sa tribu et des terroristes de l’AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique) qui sont présents dans la région de Sebha, fief de la tribu de Guededfa dont il est issu. Les récents succès des insurgés ont pratiquement encerclé Tripoli mais un axe de fuite vers le Sud-Est par la route Tarhunah –Bani Waled semble pour l’instant ouvert. Elle devrait lui permettre, encore pour quelque temps, de rejoindre Sebha par la route.
Kadhafi quitte la Libye pour un exil africain. Ce scénario est à terme le plus probable mais il peut n’être joué que dans plusieurs mois car Kadhafi peut penser qu’il disposera à Sebha de meilleures cartes qu’à Tripoli pour négocier son départ ou le faire avec ou sans accord de la coalition.
En France, ce succès devra être mis au crédit du Président de la République. Grâce à sa décision courageuse et à l’action exemplaire de nos forces armées, la France retrouvera aux yeux des dirigeants arabes du Maroc à la Syrie son rôle de leader et de protecteur d’un espace méditerranéen démocratique dont les richesses devront à l’avenir profiter plus aux peuples qu’aux dictateurs.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Bilan obtenu en compilant les compte rendus quotidiens de l’OTAN.
Afghanistan :
l’irresponsabilité de Martine Aubry
Au lendemain de la mort d’un 74ème soldat français en Afghanistan, Martine Aubry a affirmé qu’il fallait un changement de stratégie et un retrait plus rapide des troupes. Un discours démagogique ?
« Il faut un retrait militaire rapide d’Afghanistan », a déclaré Madame Aubry à l’occasion de la mort, ce dimanche, 14 août 2011, du 74ème soldat français sur ce théâtre d’opérations où nos forces sont engagées depuis dix ans, utilisant une émotion légitime pour formuler une proposition démagogique et contraire à la sécurité des Français.
Faut-il lui rappeler que François Mitterrand, auquel tous les candidats socialistes font référence, avait eu une attitude autrement plus responsable après la tragédie du Drakkar au Liban où 58 parachutistes avaient trouvé la mort le 23 octobre 1983 ? Dans une déclaration à son retour du Liban, où il s’était rendu au lendemain du drame, François Mitterrand réaffirmait notre engagement en ces termes: « A tous, je dis qu’un pays est grand par sa force d’âme, sa résolution comme par les amitiés et le respect qui les méritent. La France reste et restera fidèle à son histoire et à ses engagements ».
Je voudrais une fois de plus rappeler certaines évidences que les candidats à la présidence de la République ne doivent pas oublier et dont Nicolas Sarkozy a compris toute l’importance durant son premier mandat.
Combattre Al-Qaïda en Afghanistan oblige cette organisation à concentrer ses efforts sur le théâtre AfPak (Afghanistan et Pakistan) au lieu de disposer de tous ses moyens pour nous attaquer sur notre sol. Si par un retrait rapide de nos troupes nous laissons l’Afghanistan redevenir un sanctuaire d’Al-Qaïda nous lui fournissons une base pour entrainer et fanatiser ses combattants. Cela équivaut à accepter à nouveau des morts et des blessés civils en France.
Par ailleurs, l’emploi des forces armées sur des théâtres d’opérations extérieurs reste au XXIe siècle un outil d’autant plus indispensable pour la politique étrangère et pour la sécurité d’un État que les menaces auxquelles nous avons à faire face sont diffuses et dépassent nos frontières.
Rester en Afghanistan : une nécessité pour l’armée française
En outre, une armée qui n’est pas engagée dans des opérations se fonctionnarise et perd de sa valeur opérationnelle. Les chefs qui accèdent aux plus hauts postes sont choisis pour leurs qualités de gestionnaires et non plus sur leur aptitude à commander au combat. En effet, la capacité opérationnelle des forces armées est le résultat de multiples retours d’expérience à tous les niveaux qui ne s’acquièrent qu’en opération. Je suis toutefois conscient que mes propos peuvent choquer les familles des morts et des blessés.
Mais une armée, pour remplir pleinement les missions que lui confient la nation, doit être engagée dans des combats, ce qui entraine nécessairement des morts et des blessés. Ces engagements sont indispensables pour forger jour après jour la force morale des soldats et adapter les modes d’action et les équipements à la réalité du champ de bataille. Refuser cette évidence c’est dépenser beaucoup d’argent pour la Défense sans être assuré de l’efficacité de cet investissement.
Enfin, je ne peux passer sous silence le tribut que payent chaque année les jeunes français qui consomment de la drogue provenant d’Afghanistan, conséquence de l’absence dans ce pays d’un gouvernement responsable et non corrompu, et d’un développement économique qui éradique la pauvreté. Ceux qui prônent un retrait rapide d’Afghanistan font, sans le dire, subir à nos compatriotes la pérennisation des conséquences de la drogue qui y est produite et qui engendre près de 300 morts par an en France.
Comme je l’ai écrit dans un précédent article, le désengagement d’Afghanistan est une manœuvre complexe et délicate qui demande du temps et qui ne doit pas être soumise à une quelconque démagogie électoraliste, en France comme aux États-Unis.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Autres sources : Atlantico
Le vrai hommage à nos soldats sera de regarder la situation de l’Afghanistan en face
La semaine passée, le Président de la République a rendu hommage aux sept soldats morts récemment en Afghanistan. Alors que le retrait des troupes françaises est prévu à l’horizon 2014 et pour que ces soldats ne soient pas morts pour rien, le désengagement doit être accompagné d’une reconstruction politique et étatique du pays avec l’ensemble des acteurs internationaux ainsi que les Talibans. Explications.
Il faut d’abord affirmer que la présence de nos forces dans ce pays depuis 2001 a contribué à éviter des attentats meurtriers en France car la nouvelle forme de guerre à laquelle nous sommes confrontés ignore les frontières.
En 1976, dans « la guerre civile mondiale [1] » je décrivais ainsi la nouvelle forme de guerre à laquelle nous devrions faire face à l’avenir : « à y regarder d’un peu près, le concept d’une guerre civile mondiale cerne assez étroitement la réalité. Il transpose, à l’échelle de la planète désormais ressentie comme un monde fini, l’idée du combat fratricide que se livrent les citoyens d’un même Etat. Et il est bien exact que le système international actuel est le premier à avoir une vocation mondiale, sans échappatoires possibles à ses blocages et à ses conflits. Il implique une guerre sans front, qui déborde les frontières et dépasse les militaires, pour défendre des enjeux vitaux dans un processus qui peut aller jusqu’à la mort.… A force de détournements d’avions et d’actes terroristes, les Palestiniens ont essayé d’impliquer le monde entier dans leur cause, et le monde dans leur ensemble est de venu leur champ de tir. »
En allant combattre en Afghanistan les talibans, qui permettaient à Al Qaïda de disposer d’un sanctuaire pour entrainer et fanatiser ses combattants, nous les avons obligés à se battre sur place, nous leur avons causé des pertes importantes et nous avons réduit ainsi le risque d’attentats sur notre sol. C’est un fait incontestable : aucun attentat majeur n’a eu lieu depuis lors aux États-Unis ou en France malgré une menace toujours présente qui a réclamé, parallèlement à l’action hors de nos frontières, une vigilance constante sur notre sol de nos services spécialisés (DCRI en particulier) et de l’ensemble de la population.
J’affirme que la sécurité dont nous avons profité sur notre territoire depuis 2001 est en partie due au combat qu’ont mené nos soldats à Kaboul.
Ainsi, réussir cette manœuvre suppose de trouver un accord avec toutes les parties prenantes internes et externes de ce conflit
Pour que demain les éternels contempteurs de toute action militaire ne puissent prétendre « qu’ils sont morts pour rien » et pour écarter durablement le risque terroriste venant d’Afghanistan, il est impératif de réussir cette manœuvre de désengagement militaire. Elle doit comprendre une dimension politique et diplomatique qui est essentielle à son succès. Les militaires pakistanais, qui exercent en sous-main le pouvoir effectif dans ce pays, considèrent que l’Afghanistan doit leur offrir la profondeur stratégique qui leur fait défaut face à l’Inde. Ils veulent donc à Kaboul un régime ami qui rejette toutes les ouvertures indiennes de coopération économique ou militaire.
L’Iran où vivent deux millions de Baloutches, a accueilli sur son sol depuis l’invasion de l’URSS, 3 millions de réfugiés Afghans et compte achever le bouclage de ses frontières avec le Pakistan et l’Afghanistan au plus tard en 2015 pour stopper l’infiltration de groupes armés et le trafic de drogue [2], l’Iran a, en effet, entrepris depuis les années 90 la construction d’un mur de 1800 km le long de ces frontières.
La Chine, qui a passé récemment un accord stratégique [3] avec Islamabad, voit dans le Pakistan un pays qui lui permettra de s’affranchir du détroit d’Ormuz pourson approvisionnement pétrolier et gazier et dans l’Afghanistan une source de matières premières [4].
Les talibans afghans seront, d’une manière ou d’une autre, partie prenante du devenir de l’Afghanistan
La Russie, confrontée encore plus que nous au terrorisme islamique, a un intérêt majeur à ce qu’un régime fort, non contrôlé par les islamistes, perdure à Kaboul. Dès janvier 2009, le représentant russe auprès de l’OTAN, Dmitri Rogozine, déclarait [5] que la Russie était prête à reconstruire en Afghanistan les 142 ouvrages industriels que l’URSS avait édifiés. Elle dispose aussi dans les anciens pays de l’empire soviétique de forces et de points d’appui essentiels pour favoriser la stabilisation afghane.
En effet, la Russie reste de fait la puissance tutélaire du Tadjikistan [6], avec la présence de la 201ème division de fusiliers motorisés (l’une des plus importantes sur un territoire étranger avec 5 000 hommes) et le site d’observation de l’espace « Okno » près de Nourek. Le président d’Ouzbékistan [7], Islom Karinov leur a cédé la base aérienne de Ghissar, situé à l’Ouest de la capitale Douchanbé. D’ores et déjà, les forces spéciales russes coopèrent avec les forces de sécurité de l’Ouzbékistan pour faire face aux menaces du parti clandestin Hizb ut-Tahrir (le Parti de libération islamique) qui a étendu son influence sur les pays limitrophes de l’Ouzbékistan et de la Russie.
Pour la seconde année, en août 2010, le président Dmitri Medvedev a tenu une réunion avec les présidents du Tadjikistan, de l’Afghanistan et du Pakistan à Sotchi pour discuter de la coopération sur les questions régionales. Les entretiens ont abordé notamment la lutte contre le terrorisme, l’extrémisme et le trafic de drogue ainsi que la reconstruction de l’Afghanistan.
C’est à l’Europe qu’il revient de réunir cette vaste conférence internationale et de mettre autour d’une table toutes ces parties prenantes car les américains n’en veulent pas. Ils ne souhaitent pas, en effet, se lier les mains par des accords internationaux et ne veulent pas siéger à la même table que l’Iran et probablement que la Russie dont pourtant dépendent une partie de stabilité future de l’Etat Afghan.
Le sacrifice de nos soldats constitue une ardente obligation pour le Président de la République. Il lui commande de tout tenter pour réussir ce désengagement, au risque de déplaire à notre allié américain.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Autres sources : Atlantico
[1] « La guerre civile mondiale », co-écrit avec Jacqueline Grapin, Calmann-Lévy, 1976.
[2] Les autorités iraniennes ont saisi, entre mars 2010 et mars 2011, quelque 420 tonnes de drogues, représentant 80% de l’opium et 40% de l’héroïne saisis dans le monde, selon des chiffres officiels.
[3] Lire l’article : « La Chine derrière la mort de Ben Laden ».
[4] Ainsi, en avril 2009, l’entreprise d’État China Metallurgical Construction Corporation a payé 3,5 milliards de dollars – plus du double de la somme escomptée – pour acquérir la mine de cuivre d’Aynak, à 50 km au sud de Kaboul, dans la province du Logar contrôlée par les Talibans.
[5] RIA Novosti, M. Fomichev, 27 janvier 2010.
[6] Les Tadjiks représentent 25% de la population afghane.
[7] Les Ouzbeks représentent 6% de la population afghane.
Réussir le désengagement en Afghanistan pour que nos soldats ne soient pas morts pour rien
Il faut d’abord affirmer que la présence de nos forces dans ce pays depuis 2001 a contribué à éviter des attentats meurtriers en France car la nouvelle forme de guerre à laquelle nous sommes confrontés ignore les frontières.
En 1976, dans « La guerre civile mondiale » [1] je décrivais ainsi la nouvelle forme de guerre à laquelle nous devrions faire face à l’avenir : « à y regarder d’un peu près, le concept d’une guerre civile mondiale cerne assez étroitement la réalité. Il transpose, à l’échelle de la planète désormais ressentie comme un monde fini, l’idée du combat fratricide que se livrent les citoyens d’un même État. Et il est bien exact que le système international actuel est le premier à avoir une vocation mondiale, sans échappatoires possibles à ses blocages et à ses conflits. Il implique une guerre sans front, qui déborde les frontières et dépasse les militaires, pour défendre des enjeux vitaux dans un processus qui peut aller jusqu’à la mort. …A force de détournements d’avions et d’actes terroristes, les Palestiniens ont essayé d’impliquer le monde entier dans leur cause, et le monde dans leur ensemble est de venu leur champ de tir. »
En allant combattre en Afghanistan, les Talibans – qui permettaient à Al Qaïda de disposer d’un sanctuaire pour entrainer et fanatiser ses combattants – nous les avons obligés à se battre sur place, nous leur avons causé des pertes importantes et nous avons réduit ainsi le risque d’attentats sur notre sol. C’est un fait incontestable : aucun attentat majeur n’a eu lieu depuis lors aux États-Unis ou en France malgré une menace toujours présente qui a réclamé, parallèlement à l’action hors de nos frontières, une vigilance constante sur notre sol de nos services spécialisés (DCRI en particulier) et de l’ensemble de la population.
J’affirme que la sécurité dont nous avons profité sur notre territoire depuis 2001 est en partie due au combat qu’ont mené nos soldats à Kaboul.
Pour que demain les éternels contempteurs de toute action militaire ne puissent prétendre « qu’ils sont morts pour rien » et pour écarter durablement le risque terroriste venant d’Afghanistan, il est impératif de réussir cette manœuvre de désengagement militaire. Elle doit comprendre une dimension politique et diplomatique qui est essentielle à son succès. L’objectif durant cette période est de continuer à réduire au maximum les extrémistes « internationalistes » d’Al Qaïda et de les dissocier des talibans afghans qui ont des objectifs majoritairement « nationaux » et qui seront, d’une manière ou d’une autre, partie prenante du devenir de l’Afghanistan.
Ainsi, réussir cette manœuvre suppose donc de trouver un accord avec toutes les parties prenantes internes et externes de ce conflit. Doivent donc être intégrés dans ce processus d’une part les pays qui ont une frontière commune avec l’Afghanistan : le Pakistan, la Chine, l’Iran et les anciens pays de l’empire soviétique que sont le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan et d’autre part les grandes puissances qui ont un intérêt à ce que ce désengagement ne permette pas aux islamistes radicaux de se renforcer, au premier chef la Russie et les grands pays occidentaux qui ont envoyé des troupes sur place.
Le Pakistan est, en effet, le premier intéressé par le devenir de l’Afghanistan. Les militaires pakistanais, qui exercent en sous-main le pouvoir effectif dans ce pays, considèrent que l’Afghanistan doit leur offrir la profondeur stratégique qui leur fait défaut face à l’Inde. Ils veulent donc à Kaboul un régime ami qui rejette toutes les ouvertures indiennes de coopération économique ou militaire.
L’Iran où vivent 2 millions de Baloutches, a accueilli sur son sol depuis l’invasion de l’URSS, 3 millions de réfugiés Afghans et compte achever le bouclage de ses frontières avec le Pakistan et l’Afghanistan au plus tard en 2015 pour stopper l’infiltration de groupes armés et le trafic de drogue [2], l’Iran a, en effet, entrepris depuis les années 90 la construction d’un mur de 1800 km le long de ces frontières.
La Chine, qui a passé récemment un accord stratégique [3] avec Islamabad, voit dans le Pakistan un pays qui lui permettra de s’affranchir du détroit d’Ormuz pour son approvisionnement pétrolier et gazier et dans l’Afghanistan une source de matières premières [4].
La Russie, confrontée encore plus que nous au terrorisme islamique, a un intérêt majeur à ce qu’un régime fort, non contrôlé par les islamistes, perdure à Kaboul. Dès janvier 2009, le représentant russe auprès de l’OTAN, Dmitri Rogozine [5], déclarait que la Russie était prête à reconstruire en Afghanistan les 142 ouvrages industriels que l’URSS avait édifiés. Elle dispose aussi dans les anciens pays de l’empire soviétique de forces et de points d’appui essentiels pour favoriser la stabilisation afghane.
En effet, la Russie reste de fait la puissance tutélaire du Tadjikistan [6], avec la présence de la 201e division de fusiliers motorisés (l’une des plus importantes sur un territoire étranger avec 5 000 hommes) et le site d’observation de l’espace « Okno » près de Nourek. Le président d’Ouzbékistan [7], Islom Karinov leur a cédé la base aérienne de Ghissar, situé à l’Ouest de la capitale Douchanbé. . D’ores et déjà, les forces spéciales russes coopèrent avec les forces de sécurité de l’Ouzbékistan pour faire face aux menaces du parti clandestin Hizb ut-Tahrir (le Parti de libération islamique) qui a étendu son influence sur les pays limitrophes de l’Ouzbékistan et de la Russie.
Pour la seconde année, en août 2010, le président Dmitri Medvedev a tenu une réunion avec les présidents du Tadjikistan, de l’Afghanistan et du Pakistan à Sotchi pour discuter de la coopération sur les questions régionales. Les entretiens ont abordé notamment la lutte contre le terrorisme, l’extrémisme et le trafic de drogue ainsi que la reconstruction de l’Afghanistan.
C’est à l’Europe qu’il revient de réunir cette vaste conférence internationale et de mettre autour d’une table toutes ces parties prenantes car les américains n’en veulent pas. Ils ne souhaitent pas, en effet, se lier les mains par des accords internationaux et ne veulent pas siéger à la même table que l’Iran et probablement que la Russie dont pourtant dépendent une partie de stabilité future de l’Etat Afghan.
Le sacrifice de nos soldats constitue une ardente obligation pour le Président de la République. Il lui commande de tout tenter pour réussir ce désengagement, au risque de déplaire à notre allié américain.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] « La guerre civile mondiale », co-écrit avec Jacqueline Grapin, Calmann-Lévy, 1976.
[2] Les autorités iraniennes ont saisi, entre mars 2010 et mars 2011, quelque 420 tonnes de drogues, représentant 80% de l’opium et 40% de l’héroïne saisis dans le monde, selon des chiffres officiels.
[3] Lire l’article : « La Chine derrière la mort de Ben Laden ».
[4] Ainsi, en avril 2009, l’entreprise d’État China Metallurgical Construction Corporation a payé 3,5 milliards de dollars – plus du double de la somme escomptée – pour acquérir la mine de cuivre d’Aynak, à 50 km au sud de Kaboul, dans la province du Logar contrôlée par les Talibans.
[5] RIA Novosti, M. Fomichev, 27 janvier 2010.
[6] Les Tadjiks représentent 25 % de la population afghane.
[7] Les Ouzbeks représentent 6 % de la population afghane.
La mission du Général Irastorza : pourquoi ? pourquoi faire ? quelles mesures pour mieux protéger nos soldats ?
Pourquoi une telle mission ?
Si l’on se réfère aux déclarations des autorités militaires françaises, cet attentat marque une évolution dans les modes d’actions des Talibans qui ont eu recours à un mode opératoire de leur fraction extrémiste, lié à Al Qaida. Les tactiques de guérilla qu’ils utilisaient contre nos forces, harcèlement, embuscades, n’ont pas empêché nos soldats de sécuriser les deux zones qui leurs étaient confiées, d’y mener des actions destinées à impliquer la population dans les actions de développement et de sécurité et de créer ainsi les conditions pour transférer, petit à petit, les responsabilités de la sécurité aux forces afghanes.
Cet attentat est perçu comme un aveu d’impuissance militaire des Talibans et, pour nos forces, implique d’ajouter à nos actions de contre-guérilla, un mode d’action d’anti-terrorisme.
Que va faire sur place le Général Irastorza ?
Selon moi, il va sur place pour faire trois choses :
- vérifier que ce diagnostic est le bon;
- évaluer que les mesures immédiatement prises après l’attentat par les militaires sur place sont pertinentes et suffisantes;
- étudier avec les responsables militaires locaux des mesures de sureté et de protection nouvelles qui doivent répondre au double objectif :
- mieux protéger nos soldats;
- ne pas mettre en cause leur mission, à savoir gagner le cœur de la population.
Quels sont ces mesures ?
Elles sont de deux types, défensives et offensives :
Défensives : elles sont du même type que celles que nous connaissons dans nos aéroports : contrôle strict et fouille de toute personne devant avoir accès à des lieux ou des locaux qui peuvent être un objectifs : rassemblement de notables ou de population, par exemple;
Offensives : renseignement sur les groupes locaux qui projettent des attentats de type Kamikaze, infiltration et neutralisation avant action; c’est ce que réalise en France la DCRI.
Il ne faut pas s’attendre, à la suite de cette mission, à ce que le détail de ce qui sera fait soit communiqué. Il ne peut être question de dévoiler à nos adversaires les mesures prises.
Que faisons-nous en Afghanistan et pourquoi ne pas accélérer notre retrait ?
Il ne faut pas oublier que la présence de nos forces comme de celles de la Coalition est liée au fait que les Talibans [1] ont accepté la présence de Ben Laden et des camps d’entrainement d’Al Qaida, leur permettant ainsi de mener des actions terroristes dans le monde entier dont la plus spectaculaire fut celle du 11 septembre 2001 à New York.
Tout l’enjeu pour les puissances occidentales mais aussi pour la Russie et pour la Chine, qui subissent aussi sur leur sol ces actes terroristes, est de liquider cette minorité extrémiste. Cela ne peut se faire qu’avec l’appui du Pakistan dont les militaires semblent avoir compris que cette minorité leur causait plus de soucis qu’ils n’en tiraient de bénéfices. Le lâchage de Ben Laden et de plusieurs autres responsables d’Al Qaida qu’ils abritaient sur leur territoire en est la preuve. C’est tout l’enjeu de la transition en cours qui ne réussira qu’avec l’appui d’Islamabad.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] dont la très grande majorité n’a pour objectif que la prise du pouvoir à Kaboul et y imposer un système islamiste radical.
La France paye à Bagdad
son activisme dans le dossier iranien
Jean-Bernard PINATEL - Président de LP Conseil et de Tiger Corporate Security – Fondée en 2009 avec deux associés, un Français, d’origine irakienne, et un Irakien, résidant à Bagdad, cette société réalise des études de sûreté générale, d’intelligence économique et mène des missions de protection et d’intermédiation.
Un convoi de l’ambassade de France à Bagdad a été visé, lundi matin, le 20 juin 2011, à 08h17, par un attentat terroriste à la voiture piégée dans le quartier d’El Masbah, au sud de Bagdad, non loin de la résidence de l’ambassadeur de France à Bagdad, faisant sept blessés irakiens dont quatre gardes irakiens de l’ambassade. Les trois autres sont des passants qui se trouvaient là par hasard. Aucun membre du personnel diplomatique français ni du personnel français de sécurité n’a été touché, d’après le porte-parole de l’ambassade. L’attentat a eu lieu sur le trajet habituel emprunté par les convois de l’ambassade entre la résidence de l’ambassadeur et les bâtiments de l’ambassade. C’est le second attentat de ce genre dont l’ambassade est victime en trois semaines. Le premier attentat a eu lieu également sur le même trajet.
Le mode d’action choisi et le quartier de Bagdad où il s’est déroulé fait penser que la main de l’Iran est derrière cet attentat.
Quels messages sont-ils ainsi lancés par les iraniens vers les responsables politiques français ? Deux dossiers irritent fortement les iraniens.
La France a toujours suivi voire précédé inutilement la position américaine de diabolisation de l’Iran sur le dossier nucléaire alors que tout laisse à penser qu’il s’agit, une fois de plus, d’une désinformation du lobby militaro-industriel américain [1].
Bien plus, la veille de l’attentat, elle a accueilli le 19 juin à Villepinte, le rassemblement européen de plusieurs dizaines de milliers d’exilés et opposants iraniens. Cette manifestation aurait notamment réuni autour de Maryam Radjavi, présidente élue de la Résistance iranienne, plusieurs personnalités américaines très en pointe sur la dénonciation du régime iranien comme Rudy Giuliani, ancien maire de New York et candidat à la présidence des États-Unis (2008),Tom Ridge, premier secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis (2003-2005) ou Bob Filner, membre du congrès et Président du Comité de la Chambre sur les affaires des anciens combattants depuis 2007. Tous les orateurs ont dénoncé avec vigueur la répression menée par le régime iranien notamment contre la principale organisation d’opposition irakienne, celle des Moudjahiddines du Peuple.
Autant il est légitime de fustiger le régime autoritaire du Président Mahmoud Ahmadinejad, autant il est contreproductif de suivre les États-Unis dans la dénonciation d’une menace inexistante. Par ailleurs, il serait utile que des leaders politiques français expriment leur souhait d’un retrait total des forces américaines d’Irak, selon le calendrier prévu (décembre 2011). Une évolution de la position française sur le dossier nucléaire iranien et une affirmation du souhait de voir l’Irak retrouver en décembre sa pleine souveraineté seraient de nature à tarir une source inutile de risques contre nos ressortissants en Irak.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Lire mon précédent article du 10 juin 2011 : « L’arme nucléaire de l’Iran : une autre désinformation américaine qui se dégonfle ».
La France ouvre la voie à une alliance stratégique de l’Europe avec la Russie
La France ouvre la voie à une alliance stratégique de l’Europe avec la Russie en vendant deux bâtiments de Projection et de Commandement (BPC) de type Mistral à la Russie. Cette vente s’est conclue le 17 juin à Saint-Pétersbourg, pour un montant de 1,2 milliards d’euros. Elle amplifie, de façon spectaculaire, la coopération française et européenne avec la Russie dans les domaines aéronautique et spatial [1], deux secteurs considérés comme stratégiques car les technologies qu’ils mobilisent sont duales (civiles et militaires).
Ces deux bâtiments seront fabriqués en France. La Russie pourra commander ultérieurement d’autres navires qui seront alors produits dans ses arsenaux.
Le BPC Mistral est un concept nouveau et original car il combine trois capacités : porte-hélicoptère, bâtiment porte engins amphibies et poste de commandement et d’appui logistique.
Porte-hélicoptère, le Mistral peut transporter 16 hélicoptères de type NH 90 (pour le transport de troupes et de matériels) et des Tigres (pour l’appui des troupes au sol). Les appareils sont abrités dans un vaste hangar de 1800 m² desservi par deux ascenseurs. D’une capacité de 13 tonnes, ces élévateurs sont situés à l’arrière du bâtiment et derrière l’îlot. Le pont d’envol (5200 m²) permet la mise en œuvre simultanée de 6 hélicoptères et l’appontage d’hélicoptère de 30 tonnes.
C’est également un navire amphibie, équipé d’un radier de 57,5 mètres de long, 15,4 mètres de large et 8,2 mètres de haut, il est conçu pour accueillir des engins sur coussins d’air et des chalands de transport de matériel (CTM) classiques. Le radier communique directement avec un hangar à véhicules de 2650 m² sur deux ponts pouvant stocker 70 engins dont 13 chars Leclerc. Des ateliers adjacents permettent l’entretien des blindés et camions dont l’embarquement s’effectue par une porte rampe latérale et une porte rampe radier.
C’est, enfin, un poste de commandement interarmées et interallié. A cet effet, le Mistral dispose sous le pont d’envol d’un vaste PC modulaire de 850 m². Ce local rend possible la conduite d’une opération interarmées, nationale ou multinationale. Un réseau de communication intégré permet aux États-majors de gérer au mieux le flux d’informations.
Cette décision confirme que le Président de la République a évolué dans sa réflexion stratégique. Il a pris conscience que les intérêts de l’Europe ne coïncidaient pas toujours avec ceux des États-Unis. [2] Il est passé outre les réserves émises par les États-Unis dont l’intérêt géostratégique permanent est de maintenir divisés les trois grands acteurs qui dominent l’Eurasie : l’Union européenne, la Russie et la Chine.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] La France entretient des relations avec la Russie dans le domaine aérospatial depuis 1966. La coopération franco-russe dans le spatial se développe dans le cadre de l’accord intergouvernemental du 26 novembre 1996.
Lire à ce sujet : La coopération franco-russe en matière de recherche et développement technologique et industriel.
[2] La vente de deux porte-hélicoptères de type Mistral à la Russie constitue une menace pour les intérêts des États-Unis dans la région, a déclaré vendredi la républicaine Ileana Ros-Lehtinen, présidente du comité des affaires étrangères au Congrès.
Robert Gates
met les pieds dans le plat de l’OTAN
Et les commentateurs en tirent des conclusions erronées concernant les opérations en Libye
Le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, de George Bush et maintenu par Obama qui quitte ses fonctions à la fin de mois de juin. En guise de testament politique il a dit avec force, vendredi 10 juin, ce que les américains pensent de leurs alliés européens.
Il les a mis en garde contre « une alliance à deux vitesses », résultat du manque d’investissements militaires et de volonté politique.
Prenant en exemple le cas libyen, Gates a souligné avec raison que seulement 8 des 28 pays de l’OTAN - Belgique, Canada, Danemark, États-Unis, France, Italie, Norvège et Royaume-Uni - participent aux frappes aériennes en Libye. La moitié des États membres de l’Alliance atlantique n’apportent aucune contribution. Gates attribue cet absence de soutien à une insuffisance de capacités militaires : « Franchement, bon nombre de ces alliés restent à l’écart, non pas parce qu’ils ne veulent pas participer, mais simplement parce qu’ils ne peuvent pas. Les moyens militaires ne sont tout simplement pas là », a déploré M. Gates.
Il n’épargne pas pour autant ceux qui agissent : « onze semaines seulement après le début de l’opération, certains alliés commencent à manquer de munitions et exigent, une fois de plus, que les États-Unis compensent la différence ».
Cette vigoureuse mise en garde a conduit de nombreux commentateurs à faire plusieurs confusions qu’il importe de rectifier.
La première est sur la nature même de l’OTAN. L’OTAN n’est qu’une structure de commandement qui possède peu de moyens en propre. [1] C’est moins de 10 000 hommes et un budget de 2 Milliards de dollars. [2] En comparaison le budget militaire de la France est de 66 milliards de dollars. Ce sont les États membres de l’Alliance qui décident souverainement de leurs budgets militaires et qui mettent à disposition de l’OTAN des contingents plus ou moins importants, en fonction des opérations décidées au niveau du conseil de l’Atlantique Nord qui regroupe les représentants des chefs d’États membres de l’Alliance, sous la direction du secrétaire général de l’OTAN. Robert Gates a ainsi déploré que l’OTAN, « l’alliance militaire la plus puissante de l’histoire », qui peut revendiquer deux millions de personnes en uniforme, ait dû « lutter, parfois désespérément, (avec ses États membres) pour maintenir un déploiement de 25.000 à 45.000 soldats », en Afghanistan.
La seconde confusion a été d’en tirer comme conséquence que l’OTAN n’a pas les moyens d’une victoire en Libye, car elle n’a pas la capacité de durer. Cette conclusion hâtive fait fi des plusieurs faits importants.
Le premier fait est la décision prise par l’OTAN et annoncée récemment par son Secrétaire Général le norvégien Anders Fogh Rasmussen de prolonger de 90 jours la mission en Libye, tandis que le chef des opérations pour la Libye, le général canadien Charles Bouchard, a estimé cette semaine que la mission de l’OTAN pouvait être accomplie sans avoir recours à des troupes au sol.
Le second fait est d’ordre diplomatique. De plus en plus de pays ont reconnu ces derniers jours le Conseil national de transition (CNT) de Benghazi. Ils vont être probablement suivis dans les prochains jours par la Tunisie et l’Algérie où Alain Juppé s’est rendu cette semaine, ce qui terminera l’isolement géographique de Kadhafi et donc ses possibilités de ravitaillement terrestre.
Enfin, et c’est un fait indiscutable, le temps joue contre Kadhafi. Pourquoi ? Car plus le temps passe, plus ses moyens militaires subissent une attrition quotidienne importante. Si on en croit les communiqués de l’OTAN en 7 jours, du 9 au 15 juin, ce sont 21 chars, 10 véhicules de combat, 17 canons ou lance missile sol-sol et 18 lance missile ou canon anti-aérien qui ont été détruits. Plus le temps passe, plus les défections dans le camp de Kadhafi se multiplient. Plus le temps passe, plus les forces des insurgés se renforcent, s’organisent et acquièrent une expérience du combat. Les avancées de ces derniers jours en sont la preuve sur le terrain.
Il ne faut donc pas être sorti de Polytechnique pour comprendre que les jours de Kadhafi sont comptés, malgré la volonté farouche et la capacité de résistance de son clan.
La chute inéluctable de Kadhafi, qui interviendra probablement au cours de l’été, laissera néanmoins sans réponses les graves lacunes européennes en matière de Défense pointées du doigt par Robert Gates.
Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
[1] Essentiellement la Force aéroportée de détection lointaine de l’OTAN (NATO Airborne Early Warning and Control Force) de 3 000 personnes civils et militaires comprenant 17 AWACS Boeing E-3 Sentry et 3 Boeing 707, basés sur la base aérienne en Allemagne et la Heavy Airlift Wing (HAW) créée en 2009, pour le transport aérien stratégique qui dispose de trois McDonnell Douglas C-17 Globemaster III sur la base aérienne de Pápa, en Hongrie.
[2] 6 pays financent à 80% ce budget (chiffres de 2007) approximativement : États-Unis 26%, Allemagne 20%, France 13%, Royaume Uni 11%, Italie 8%.
L’Iran accroit sa pression pour obtenir un retrait total des forces américaines d’Irak
Le 27 février 2009, dans un discours sur la base de Marines de Camp Lejeune, en Caroline du Nord (Sud-Est), Barack Obama avait annoncé que les derniers soldats américains quitteraient l’Irak avant la fin décembre 2011. Aujourd’hui, il reste en Irak un peu moins de 50 000 militaires américains, répartis dans une dizaine de bases.
A Bagdad, les ministres de l’Intérieur et de la Défense du gouvernement Maliki ne sont toujours pas nommés, l’Intérieur devant revenir à un chiite et la Défense à un sunnite.
Mais le premier ministre, Nouri Al Maliki, a refusé jusqu’à présent les candidats pressentis souhaitant la nomination de responsables sans envergure à ces postes essentiels pour la sécurité, afin de conserver tout le pouvoir entre ses mains. Un ancien officier sunnite qui était considéré comme favori pour occuper le poste de ministre de la Défense a fait l’objet d’un attentat par stick-bombe sous sa voiture et est gravement blessé.
C’est dans ce contexte que surviennent des déclarations contradictoires de responsables américains sur le respect du calendrier annoncé de retrait total des forces américaines.
L’Iran de son côté refuse de voir perdurer des bases américaines à ses frontières et accentue la pression, via les milices de Moktada Sadr, pour que le calendrier annoncé soit respecté.
Ainsi le mois dernier, Moktada Sadr a menacé « d’intensifier la résistance armée » et de « réactiver l’Armée du Mahdi » si les troupes américaines restaient en Irak après le 31 décembre prochain. Des dizaines de milliers de ses partisans ont ainsi défilé le 21 mai dans les rues de Bagdad, menaçant de reprendre la lutte armée si les forces américaines ne quittent pas le pays, comme prévu. A Bassora, c’est plus de 5.000 personnes qui ont lancé le même avertissement aux États-Unis.
Sur le terrain, l’Iran, par l’intermédiaire de milices à sa solde, accentue la pression contre les bases américaines.
Cinq roquettes Katiouchas ont été tirées à l’aube du 6 juin contre l’immense base américaine de Camp Victory, à l’Ouest de Bagdad, tuant 5 soldats américains.
Au Sud, l’aérodrome de Bassora, où est située une autre base américaine, a été visé en mai par trois attaques de missiles Katiouchas tandis que les convois américains ont subi deux attaques à l’engin explosif. Trois militaires américains auraient été blessés au cours de ces attaques.
Alors que la sécurité continue à s’améliorer globalement en Irak depuis 2009, le non-respect du calendrier annoncé risquerait de replonger le pays dans la guerre civile.
OTAN en Libye
La stratégie d’attrition du potentiel libyen
Bilan entre le 15 avril et le 27 Mai
Conscient que l’on ne gagne pas une guerre avec de seules frappes aériennes, la stratégie de l’OTAN est révélée par le bilan des cibles visées par ses frappes. En effet, en compilant les communiqués diffusés quotidiennement par l’OTAN entre le 15 avril et le 27 mai et publiés sur son site [1], on constate que sur 839 tirs effectués, les dépôts de munitions ont été visés 315 fois et les postes de commandement et de contrôle 60 fois, essentiellement à Tripoli (26) et à Sirte (17).
Quant au potentiel de combat libyen, 73 chars et 71 canons ou lance-roquettes ont été détruits dont la moitié à Misratah (respectivement 29 et 28), à Zintan (13 et 13) et à Brega (10 et 13).

Ainsi il apparaît clairement que l’OTAN a choisi de priver les forces du Colonel Kadhafi de munitions et de moyen de commandement et ne s’est attaqué aux forces de combat (blindés et lance-roquettes multiples ou canons), objectifs très fugitifs, que lorsque la situation sur le terrain l’exigeait comme à Misratah et à Zintan, où se trouvait le deuxième échelon des forces libyennes, et à Brega pour protéger la ville de Aydabiya.
La Libye étant soumise à un blocus maritime et à un embargo militaire, dès que les insurgés, entrainés et armés, reprendront l’offensive, ils ne trouveront plus, face à eux, des forces capables de mener des combats de haute intensité, faute de munitions.
Cette stratégie a aussi l’avantage de limiter les pertes de la population civile, les dépôts de munitions se trouvant dans des endroits relativement isolés et de minimiser les risques de méprises entre amis et ennemis.
A l’occasion du 70ème anniversaire du régiment d’aviation « Normandie-Niemen » qui verra mon livre 