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Erdogan a-t-il les moyens pour concrétiser son projet islamique et pan-Ottoman ?

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Où la surenchère verbale et les provocations militaires d’Erdogan risquent-elles de conduire ?

Que peut faire la France et l’UE pour s’y opposer ?

La France, Chypre, la Grèce et l’Italie ont lancé mercredi 26 aout l’initiative Eunomia, afin de « contribuer à la baisse des tensions en Méditerranée orientale ». Eunomia se traduira par des exercices interarmées. Le premier se tient sur trois jours, entre Chypre et Grèce, il rassemblera les quatre pays de l’initiative. La France a déployé dès lundi 24 aout trois Rafale de la 4e escadre de chasse de Saint-Dizier. La France aligne en outre la frégate La Fayette, actuellement en mission MEDOR (méditerranée orientale). Deux Rafale et le La Fayette avaient déjà participé à un exercice commun avec Chypre, il y a une quinzaine de jours. Les chasseurs s’étaient ensuite posés en Crète, en forme de soutien à la Grèce. L’Italie a déployé une frégate, Chypre des hélicoptères et un navire, et la Grèce, des F-16, des hélicoptères et une frégate. Furieux de cette initiative, Erdogan a insulté la France et son Président qu’il a jugé « en état de mort cérébrale » et le 30 aout il s’en est pris ouvertement à Athènes déclarant à propos des ressources gazières qu’il convoite illégalement :
« Le peuple grec accepte-t-il ce qui va lui arriver à cause de ses dirigeants cupides et incompétents ? Lorsqu’il s’agit de combattre nous n’hésitons pas à donner des martyrs. Ceux qui s’érigent contre nous en Méditerranée sont-ils prêts aux mêmes sacrifices ? »

Analyse des forces et faiblesses et des cartes dans la main du nouveau sultan de la Sublime Porte.
Erdogan veut retrouver le leadership spirituel et temporel que la Sublime Porte a exercé sur le pourtour méditerranéen, en Irak et sur la péninsule arabique.
Sa stratégie se déploie à plusieurs niveaux sur lesquels il est, plus ou moins, en position de force.

Au niveau spirituel, il se voit incarner le renouveau islamique que voulait promouvoir Al Banna lorsqu’il crée les Frères Musulmans en 1933 et il veut s’en servir comme levier pour reconstituer l’Empire Ottoman. La transformation de Sainte-Sophie en mosquée dans l’ancienne capitale de l’Empire byzantin constitue la preuve éclatante de son objectif islamique. Pour le mettre en œuvre, Erdogan s’appuie à l’intérieur de la Turquie sur le Parti de la justice et du développement ou AKP (en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi) qui malgré une érosion récente du aux difficultés économique reste le socle de son pouvoir.

Au niveau diplomatique, Recep Tayyip Erdogan se comporte comme le successeur des califes ottomans, agissant comme si le XXème siècle n’avait pas existé. Il développe une stratégie révisionniste, qui consiste à s’affranchir de tous les traités internationaux comme celui de Lausanne de 1923 et de ceux qui établissent le droit maritime international. Il vient de concrétiser cette stratégie près de l’île grecque de Kastellórizo, située à 3 kilomètres de la Turquie, en y envoyant prospecter un bâtiment de recherche sismique escorté par des navires de guerre. La nature grecque de cette ile a été reconnu par le traité de Lausanne de 1923 que la Turquie n’a d’ailleurs pas ratifié. Cette stratégie est habile car créant un fait accompli, il rend ainsi responsable d’escalade les grecs si ceux-ci décidaient d’employer la force pour l’obliger à se retirer de leur ZEE. A Ankara, le 13 aout, il menace « Nous disons si vous attaquez notre Oruc Reis (le bâtiment de recherche sismique), vous aurez à payer un prix très élevé ».

Au niveau militaire, il dispose une armée de terre importante presque entièrement déployée dans les zones de peuplement kurde et aux frontières de la Syrie et de l’Irak. Une bonne aviation mais une marine qui n’est pas compétitive face aux grandes marines occidentales car elle ne possède ni SNA ni porte-avion. La France seule [1], avec ses 5 SNA dont trois sont opérationnels en permanence, est capable d’envoyer par le fond la flotte turque de méditerranée orientale. Ainsi, Erdogan n’a pas les moyens maritimes de ses ambitions. Néanmoins la très grande proximité d’une vingtaine d’iles grecques de la cote turque comme Kastellorizo (3km) rend leur conquête possible par surprise sans réelle supériorité maritime alors que leur reprise demanderait aux Grecs des moyens sans commune mesure avec ceux utilisés pour les occuper.

Au niveau économique, même si récemment la Turquie cherche à diversifier ses échanges vers la Russie, l’Irak et les pays du Golfe, elle reste très vulnérable à des sanctions économiques européennes. En effet, L’Union européenne à 28 demeure le premier partenaire commercial de la Turquie avec une part de marché stable (42% en 2018 et 41% en 2019). La Turquie a exporté pour 83 Mds USD de biens vers l’UE, qui absorbe ainsi 48,5% des exportations turques (contre 50% en 2018), et a importé pour 69 Mds USD de produits en provenance de l’UE (34,2% des importations turques), soit une baisse de 14% par rapport à 2018 [2].

Quelles sont les cartes diplomatiques dans la main d’Erdogan pour mener à bien sa stratégie pan-Ottomane ?

Erdogan est conscient qu’il ne peut bénéficier de l’appui des USA dans sa stratégie de reconquête.
Ses attaques contre les Kurdes en Syrie ont été très critiquées au Sénat et au Congrès des Etats-Unis. Aussi dès le coup d’état manqué, il s’est tourné vers Poutine qui y voit une opportunité conjoncturelle pour son industrie de défense. Ainsi, le 5 avril 2018 la Turquie a acheté 4 systèmes S-400 à la Russie (contrat de 2,5Md $) plus performant que le Patriot américain. Et le 12 juillet 2019, Ankara recevait les premiers composants du système de défense russe S-400.
La réponse américaine ne se fait pas attendre. Mi-juillet 2019, les États-Unis ont annoncé la décision d’exclure la Turquie du programme de chasseur-bombardier de 5e génération F-35 Lightning II [3]. De plus, des voix se sont élevées au Congrès et au Sénat pour exclure la Turquie de l’OTAN car son achat des S-400 russe est une violation de l’embargo sur les armes [4] .
Cette stratégie de renversement d’alliance militaire à des limites car il est évident que compte tenu du rôle que joue l’église orthodoxe en Russie, Poutine n’abandonnera pas la Grèce orthodoxe en cas de crise militaire. Ses liens actuels avec Erdogan lui permettront probablement de jouer une fois de plus le médiateur pour une désescalade en méditerranée orientale.

Ne pouvant bénéficier d’un appui ni de la Russie ni des Etats-Unis pour sa stratégie révisionniste et de reconquête, Erdogan a-t-il la capacité de dissuader l’UE de réagir à une agression contre la Grèce ?
La communauté turque en Europe représente environ 6 millions de personnes dont presque la moitié en Allemagne (2 700 000) et 600 000 en France. Erdogan essaie de se servir de cette diaspora tant sur le plan religieux que politique pour dissuader les européens de toute condamnation, sanction voire réaction militaire à sa politique. Mais sa capacité à influencer la politique des Etats européens est limitée notamment parce qu’une partie de cette immigration est Kurde (1 million en Allemagne, 250 000 en France) . Par ailleurs, la communauté turque en France est bien mieux intégrée que la communauté d’origine arabe ; la preuve : la délinquance y est beaucoup moins élevée. Les accusations et les mots d’ordre prononcés par des mouvements fascistes turcs seront peu suivis par les citoyens franco-turcs. En revanche Erdogan entretient un réseau d’activistes nationalistes capables d’actions violentes comme ceux qui ont saboté les kiosques à journaux lorsque le Point avait comparé Erdogan à Hitler. Ces activistes sont manipulés par les services secrets turcs et sont capables de mener des assassinats ciblés contre les Kurdes et les Arméniens mais ils sont bien suivis par la DGSI et ne sont pas capables de dissuader le Président français d’agir. Cette diaspora n’est qu’un des facteurs qui explique la modération d’Angela Merkel vis à vis de la Turquie, les liens historiques et économiques étant d’après moi plus déterminants. En revanche, la menace d’une nouvelle vague de migrants n’est plus aussi crédible, la Bulgarie et la Grèce ayant fermé leurs frontières avec la Turquie et renforcé leurs moyens de contrôle depuis la pandémie. De plus l’UE, non sans mal a officiellement décidé le renforcement de Frontex, qui disposera d’un contingent permanent de 10.000 gardes-frontières et gardes-côtes d’ici 2027 pour assister les pays confrontés à une forte pression migratoire.

Quelles peuvent être les options militaires d’Erdogan et les ripostes possibles de l’UE et donc les objectifs stratégiques d’Erdogan?

Option 1

Il a les moyens militaires de s’emparer par surprise et par la force d’une ou de plusieurs iles grecques qui sont à seulement de 3 à 5 kms de la cote turque et probablement de les conserver car la Grèce ne disposera pas des alliés nécessaires pour les reconquérir, le prix humain étant trop élevé.
En revanche son exclusion de l’OTAN serait inévitable. Déjà depuis le coup d’état et son achat de plusieurs batteries de S-400 à la Russie, des voix s’élèvent aux USA comme celle du Senator Lindsay Graham et du député au congrès Eliot Angel et au Canada pour exclure de l’OTAN les états qui ne partagent pas les valeurs démocratiques.
La France trouverait des alliés pour bloquer le soutien qu’il fournit actuellement aux milices islamiques qui contrôlent Misrata et Tripoli et interdire tout mouvement aux navires de commerce et à la marine de guerre turque en méditerranée orientale.
Sur le plan économique je ne vois pas comment l’UE pourrait justifier les sanctions économiques contre la Russie à cause de la Crimée et ne pas sanctionner économiquement la Turquie. Cette option militaire m’apparait déraisonnable car le prix à payer serait supérieur au bénéfice tiré et Erdogan ne l’envisagerait que s’il était assuré d’une neutralité allemande et anglo-saxonne.

Option 2

Erdogan pourrait poursuivre la recherche-production illégale de gaz dans les ZEE qui, selon le traité de Lausanne et le droit maritime, appartiennent à la Grèce et à Chypre [5], faisant porter à ses deux états la responsabilité d’une escalade militaire.
Ainsi lorsque Chypre a annoncé jeudi 8 novembre 2019 avoir signé son premier accord d’exploitation de gaz, d’une valeur de 9,3 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros), avec un consortium regroupant les sociétés anglo-néerlandaise Shell, l’américaine Noble et l’israélienne Delek [6], Ankara lui a contesté le droit de faire procéder à des explorations et à de la production dans sa ZEE, arguant que les autorités chypriotes-grecques, qui contrôlent le sud de Chypre, ne peuvent exploiter les ressources naturelles de l’île, tant qu’elle n’est pas réunifiée. Mais, presque simultanément en juin 2019, la Turquie, annonçait l’envoi d’un second navire de forage pour explorer les fonds marins au nord de Chypre à la recherche de gaz naturel. Immédiatement Chypre a délivré un mandat d’arrêt pour les membres d’équipage du bateau de forage turc, le Fatih.
Dès avril 2019, le département d’Etat américain avait exprimé sa préoccupation et demandé à la Turquie de ne pas poursuivre ses projets visant à commencer des activités de forage de gaz dans la “zone économique exclusive de Chypre”.
A l’issue du sommet des sept pays d’Europe du Sud à La Valette, vendredi 14 juin 2019 , une déclaration commune a été publiée enjoignant la Turquie de « cesser ses activités illégales » dans les eaux de la zone économique exclusive (ZEE) de Chypre. « Si la Turquie ne cesse pas ses actions illégales, nous demandons à l’UE d’envisager des mesures appropriées » , ont-ils ajouté [7].
Le ministère turc des Affaires étrangères a estimé samedi que cette déclaration était « biaisée » et contraire aux lois internationales.
Enfin le 23 juillet 2020 en présence de homologue chypriote Nicos Anastasiades à l’Elysée, le Président Macron a tenu « à réaffirmer une fois de plus l’entière solidarité de la France avec Chypre et aussi avec la Grèce face à la violation par la Turquie de sa souveraineté. Il n’est pas acceptable que l’espace maritime d’un État membre de notre Union soit violé ou menacé. Ceux qui contribuent doivent être sanctionnés. »

Conclusion

La déclaration du Président Macron ouvre une nouvelle étape dans les relations de l’UE et de la France avec la Turquie : celle des sanctions.
Le premier stade des sanctions serait des sanctions économiques ciblées. Elles accentueraient les difficultés économiques de la Turquie et éroderaient la base électorale de l’AKP mais pourraient inciter Erdogan à choisir l’option militaire plutôt que de le calmer car visiblement il est condamné à une sorte de fuite en avant.
L’autre option serait évidemment l’arraisonnement des bâtiments d’exploration production turcs dans les zones économiques exclusives de la Grèce et de Chypre, pays faisant partie de l’UE.
Cette option légitime risquerait de transformer ce différend en crise militaire chaude. Néanmoins, si la diplomatie échouait, on ne voit pas comment à long terme la Grèce et Chypre pourraient accepter sans réagir cette violation de leur ZEE. Rien ne dit qu’ils ne le feront pas même sans l’appui initial diplomatique de l’UE et militaire d’au moins une grande puissance navale comme la France.

En revanche si la Turquie décidait de s’emparer par surprise d’iles grecques en espérant l’absence de réaction militaire à court terme, l’UE serait obligée d’infliger à la Turquie les mêmes sanctions qu’elle a infligé à la Russie pour son coup de force sur la Crimée ; l’exclusion de l’OTAN serait alors inévitable.
Les récentes élections en Turquie ont montré la fragilisation de la base du pouvoir d’Erdogan notamment du fait des difficultés économiques. Il ne faut pas exclure que la fuite en avant nationaliste puisse lui apparaitre une solution pour sécuriser son pouvoir.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Vice-Président de GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

[1] Le SNA à l’inverse des sous-marins classiques turcs est capable de rester en plongée tout le temps de s’y déplacer à grande vitesse ; alors qu’un sous-marin classique déchargerait ses batteries en quelques heures et devrait remonter son schnorkel pour les recharger. La furtivité d’un SNA est incomparable à celle d’un sous-marin classique. Pour mémoire, lors des manœuvres interalliées de Péan en 1998, le SNA Casabianca réussit à « couler » le porte-avions USS Dwight D. Eisenhower et le croiseur de classe Ticonderoga qui l’escortait. Lors de COMPTUEX 2015, un exercice mené par l’US Navy, le SNA Saphir a vaincu avec succès le porte-avions USS Theodore Roosevelt et son escorte, réussissant à « couler » le porte-avions américain.

[2] Le poids des trois principaux clients de la Turquie (Allemagne, Royaume-Uni et Italie, qui représentent respectivement 15,4 Mds USD, 10,9 Mds USD et 9,3 Mds USD) recule en 2019 de même que les exportations vers les Etats-Unis (8,1 Mds USD, qui demeure le 5ème client et vers l’Espagne (7,6 Mds USD) qui demeure le 6ème client de la Turquie. La part de la France (7ème client) parmi les clients de la Turquie est passée de 4,3% en 2018 à 4,5% en 2019, soit une progression constante depuis 2017. A l’inverse, les exportations vers l’Irak (4ème client) augmentent de 7,8% (9 Mds USD) de même que celles vers la Hollande (8ème client, +14,4%), vers Israël (+11,9%) qui devient le 9ème client et vers la Russie (+13,4%) qui devient le 11ème client de la Turquie. In fine, on notera que les exportations des principaux fournisseurs de la Turquie ont toutes enregistré des baisses importantes en 2019 par rapport à 2018, sauf la Russie.

[3] Ergodan au Salon international de l’aéronautique et de l’espace MAKS qui s’est tenu dans la région de Moscou du 27 août au 1er septembre 2019 se fait présenter Su-57 « Frazor », le nouveau chasseur-bombardier russe de 5e génération. D’après plusieurs agences de presse dont Associated Press le président turc a demandé à M. Poutine si cet appareil était « disponible à la vente pour des clients et Poutine a répondu oui.

[4] Le 20 aout 2020, Monsieur Cardin un haut administrateur de la commission des affaires étrangères du Sénat a envoyé une lettre au secrétaire d’État Rex Tillerson et au secrétaire au Trésor Steve Mnuchin au sujet de l’achat des S-400 par la Turquie où il indique : « La législation impose des sanctions à toute personne qui effectue une transaction importante avec les secteurs de la défense ou du renseignement de la Fédération de Russie », a déclaré M. Cardin dans la lettre. M. Cardin a également demandé à l’administration Trump d’évaluer comment l’achat turc pourrait affecter l’adhésion de la Turquie à l’OTAN et l’aide américaine à la sécurité à Ankara.

[5] L’indépendance de l’île est proclamée en 1960. En 1974 le régime des colonels au pouvoir en Grèce fomente un coup d’Etat afin d’annexer l’île. Des soldats turcs débarquent alors dans le nord. Ils créent la République Turque de Chypre du Nord (38% du territoire), reconnue uniquement par la Turquie, soumise à un embargo et trois fois plus pauvre que le sud de l’île. Les Chypriotes grecs réfugiés dans le sud sont expropriés. L’armée turque est présente dans le Nord de l’Ile.

[6] La licence d’exploitation, d’une durée de 25 ans, concerne le champ gazier Aphrodite, le premier découvert au large de l’île méditerranéenne, par la société Nobel en 2011. Ses réserves sont estimées à 113 milliards de mètres cubes de gaz.

[7] « Nous réitérons notre soutien et notre entière solidarité avec la République de Chypre dans l’exercice de ses droits souverains à explorer, exploiter et développer ses ressources naturelles dans sa zone économique exclusive, conformément au droit de l’UE et au droit international. Conformément aux conclusions précédentes du Conseil et du conseil européen, nous rappelons l’obligation incombant à la Turquie de respecter le droit international et les relations de bon voisinage. Nous exprimons notre profond regret que la Turquie n’ait pas répondu aux appels répétés de l’Union européenne condamnant la poursuite de ses activités illégales en Méditerranée orientale et dans la mer Égée et nous manifestons notre grande inquiétude au sujet de réelles ou potentielles activités de forage au sein de la zone économique exclusive de Chypre. Nous demandons à l’Union européenne de demeurer saisie de cette question et, au cas où la Turquie ne cesserait pas ses activités illégales, d’envisager les mesures appropriées, en toute solidarité avec Chypre ». Sommet des pays du sud de l’Union européenne


RELATIONS TURCO-RUSSES : ALLIANCE CONJONCTURELLE OU PACTE STRATÉGIQUE ?

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Intervention de Jean-Bernard Pinatel, Général de Brigade, lors du Colloque CIGPA sur : « La dérive panislamiste et néo-ottomane d’Erdogan, Comment l’allié occidental est-il devenu une menace globale ? »
Colloque organisé par le Centre international de géopolitique et de prospective analytique CIGPA, samedi 29 février 2020 à la Maison de la Chimie Paris.

Source : CIGPA


« Vous avez dit Printemps arabe ? »

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Ou comment une belle métaphore devient une désinformation stratégique

« Le printemps arabe » est une belle métaphore qui décrivait assez bien les révolutions tunisienne et égyptienne à leurs débuts. Mais elle a été abusivement utilisée pour présenter ce qui se passait en Libye et en Syrie, fournissant un prétexte à la France pour intervenir dans ces conflits avec le rêve de remplacer les dictateurs de ces pays par des gouvernements démocratiques alors même que l’expérience irakienne et afghane aurait dû conduire nos dirigeants à la prudence.
En rajoutant la guerre à la guerre civile dans ces deux pays, la France et les anglo-saxons ont favorisé l’émergence de l’Etat islamique et accéléré la diffusion d’un Islam radical dans tout le Sahel et en Europe.

Le 4 janvier 2011, il y a neuf ans, le jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi s’immolait par le feu en Tunisie. Par ce geste, il entendait protester contre la confiscation de sa carriole par la police. Après plusieurs jours de violence qui firent plus de 300 morts, Ben Ali quitta le pouvoir le 14 janvier 2011 pour se réfugier en Arabie Saoudite. Cet acte de protestation allait engendrer les deux plus grandes erreurs stratégiques commises depuis la chute du mur. Et ce sont deux présidents français Nicolas Sarkozy et François Hollande qui en sont les premiers responsables pour avoir écouté les sirènes humanitaires de bobos parisiens médiatiques et superficiels comme Bernard Henry Levy qui sont des ignorants de la réalité profondes des forces religieuses radicales qui agissent dans le monde musulman.

Le 25 janvier les manifestations de rues commencèrent en Egypte. Le 11 février le Président Moubarak abandonna le pouvoir. Quelques jours plus tard, une autre tentative de révolution eut lieu au Bahreïn avant d’être réprimée, dans l’indifférence médiatique générale, par l’Armée de l’Arabie Saoudite. Seuls les évènements qui se sont déroulés en Tunisie, en Egypte et au Bahreïn pouvaient, dans leurs motivations originelles, être considérés comme un « Printemps » en référence au « Printemps des peuples » de 1848 ou au Printemps de Prague. Tout ce qui s’est passé ensuite dans ces deux pays ainsi qu’au Maghreb, en Libye et au Moyen-Orient n’avait plus rien à voir avec des révolutions mues par des aspirations démocratiques.

Bien plus, appliquée à la Libye et à la Syrie cette métaphore a constitué une des grandes désinformations médiatiques de l’après-guerre froide, contribuant à justifier des interventions extérieures qui n’ont fait que rajouter la guerre à des guerres civiles aux motivations autres que démocratiques.
En effet, les manifestations de rue ne furent spontanées qu’en Tunisie, Egypte et Barheim. Elles étaient le fait de la bourgeoisie et des jeunes de la génération Facebook qui protestaient contre la prédation économique réalisée par les familles et les proches des Présidents Ben Ali et Moubarak ou par la famille royale de religion sunnite, très minoritaire au Bahreïn, pays où 80% de la population est chiite.

Mais en Tunisie et en Egypte, cette petite bourgeoisie était mal organisée et a été vite débordée par les Frères Musulmans qui, mieux structurés, ont pris en marche ces mouvements alors que leur stratégie était d’islamiser en profondeur la société avant de chercher à prendre le pouvoir par les urnes. C’est aussi la raison de leur échec total en Egypte et de leur demi-échec en Tunisie.

A Bahreïn, le deux poids deux mesures politique et médiatique dès qu’il s’agit de l’Arabie Saoudite a été total. Les manifestations qui s’y sont déroulées ont été volontairement caricaturées ou passées sous silence en France. Personne n’a appelé le roi du Bahreïn à démissionner, ni n’a encouragé les opposants bahreïniens. Au contraire, l’intervention de l’Arabie saoudite voisine fut soutenue par les Européens et les Américains. Bahreïn est pourtant dirigé par un Roi sunnite qui opprime 80 % de ses sujets qui sont chiites. Personne n’a contesté ce pouvoir assis sur une minorité religieuse, alors que cet argument a été employé à tout bout de champ en Syrie pour contester la légitimité du régime d’Assad.

En revanche en Syrie et en Libye et, il n’y a pas eu de « printemps arabe » mais deux guerres civiles.

En Syrie, avec l’appui du Qatar et de la Turquie, la guerre civile a été initiée par la branche armée des Frères Musulmans qui s’opposent depuis 40 ans par des actions terroristes au régime laïc alaouite, allié de l’URSS athée. François Hollande conseillé par des incompétents irresponsables a joué le camp des islamistes radicaux certes contre un dictateur mais sans percevoir que son régime laïc était le rempart face aux Frères Musulmans et à l’islam radical. Il a fallu l’intervention de la Russie et la résilience des minorités ethniques et confessionnelles et en premier lieu des Kurdes pour qu’un Etat islamique de s’installe pas à Damas.

En Libye c’est une répartition injuste de la manne pétrolière qui a exacerbé la rivalité traditionnelle entre les tribus de la tripolitaine et de cyrénaïques. Le rêve du Président Sarkozy de remplacer un dictateur par un gouvernement d’union nationale, cette fois-ci sous la bannière de l’ONU, sera une fois de plus déçu. Depuis 9 ans on assiste à l’affrontement d’un camp laïque et musulman modéré réunis sous le commandement d’un militaire, le général Kalifa Haftar appuyé par l’Egypte, les émirats arabes unis et par la Russie et d’un camp regroupant des islamiques radicaux et de milices d’obédiences Frères Musulmans qui tiennent la capitale et Misrata. Ce camp est soutenu de plus en plus ouvertement par Erdogan qui, en janvier 2020, va se faire donner l’autorisation d’envoyer des troupes à Tripoli par un parlement à ses ordres. C’est par cette voie contrôlée par des milices islamiques, soutenues par un membre de l’Otan, que les djihadistes du Sahel reçoivent armes et munitions et tuent nos soldats.

Ces erreurs stratégiques ont eu des conséquences tragiques pour les populations de ces pays mais aussi pour l’Europe qui a subi une vague d’immigration massive avec les conséquences sécuritaires et politiques que l’on connait. Pour la France la décennie 2020 risque d’être pire si nous n’arrivons pas à éviter que les islamistes radicaux prennent le pouvoir dans ce G5 sahélien où vivent 93 millions d’habitants francophones.

Comment pourrons-nous alors empêcher l’immigration massive qui en résulterait ?

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Vice-Président de GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

Source : ATLANTICO


Opération Barkhane : la France financièrement à la peine au Sahel

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La France va rendre hommage lundi aux treize soldats français qui ont trouvé la mort dans un double accident d’hélicoptères au Mali. Emmanuel Macron prononcera leur éloge funèbre lors de la cérémonie aux Invalides.

Atlantico.fr : Au vu des événements qui se sont déroulés au Mali (13 soldats français ont trouvé la mort), la situation semble de plus en plus tendue dans cette zone. Certains partis politiques, comme LFI, en profitent pour appeler à une discussion « pour envisager les voies de sortie » de l’opération lancée en 2014.

Quelle est la situation au Mali (tant sur le plan militaire que géopolitique) ? Le niveau de menace pour les forces françaises a-t-il augmenté ?

Jean-Bernard Pinatel : La situation au Mali doit être examinée non seulement au niveau des cinq pays du G5 Sahel mais aussi au regard des 4 pays riverains de la méditerranée et en particulier de la Lybie et de la Tunisie.

La zone d’opération Barkane couvre cinq pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina, Niger et Tchad) où vivent 93 millions d’habitants sur 5 000 000 de km2, près de 8 fois la superficie de la France.

Une chronologie sommaire est en effet nécessaire pour comprendre la situation actuelle :

• Aout 2011 mort de Kadhafi

• Novembre 2011 le gouvernement s’inquiète du pillage des arsenaux libyens et du retour dans leur pays des militaires originaires du Sahel qui servaient dans l’armée libyenne avec un armement considérable. On parle notamment de 5000 SAM7 disparus.

• 2012 tout le Nord du Mali est en rébellion ; les villes de Tombouctou et de Gao sont aux mains de plusieurs organisations islamistes AQMI et le MUJAO dont les chefs ne sont pas originaires du Mali et qui cohabitent plus ou moins avec les indépendantistes Touaregs du massif des ifhogas

• Le 12 janvier2013 début de l’opération Serval face à la menace des rebelles qui après avoir pris Konna menacent Bamako.

Depuis le 18 janvier 2013 je ne cesse d’écrire que le retour à la stabilité du Mali ne pourra être obtenue seulement par une option militaire ; que notre objectif doit se limiter à casser les katibas et à ramener les bandes à de petits groupes qui seront incapables de contrôler durablement une ville ; que pour faire monter en puissance l’armée malienne comme celle du Burkina et qu’elles soient capables de conduire seules des actions offensives vers le nord, il faudra reconstruise presque complétement le corps des officiers qui a démontré en 2011 sa lâcheté et sa corruption ; qu’il est essentiel de mettre en place une solution d’autonomie pour l’AZAWAD qui ressemble à celle que les espagnols ont consenti aux Basques afin de dissocier les Touaregs des bandes d’islamistes dont l’encadrement est souvent étranger ou qui a servi de longues années en Libye.

Au final l’opération Barkane est un succès car cet engagement limité a permis de garantir un niveau de sécurité acceptable et elle fournit les délais nécessaires à la reconstruction des armées de ces pays. Dans ce domaine on est à peine au milieu du gué. Elle permet aussi, tant bien que mal, de préserver une activité économique minimale notamment grâce à l’exploitation de leurs richesses minières. Cet objectif est atteint avec un surcout financier limité pour notre budget militaire de l’ordre de 1,5 milliard d’€ (moins de 5% de nos dépenses militaires) si on prend en compte l’usure accélérée des matériels. Et aussi avec des pertes humaines très limitées même si elles sont toujours très douloureuses.

Cela dit l’objectif de muscler les forces de ces pays pour leur permettre de mener des actions offensives contre les rebelles du Nord sera un travail de longue haleine. Certains pensent même que c’est illusoire. Le Tchad a connu une stabilité relative à partir du moment où se sont les Toubous ou les Goranes qui ont pris le pouvoir à N’Djamena car les nomades du désert ont un ADN de guerrier ce qui n’est pas le cas des populations sédentaires du Sud.

Enfin sur un plan géographique plus large tant que les milices islamiques continueront de contrôler Misrata en Libye et une partie de Tripoli, Erdogan pourra continuer à ravitailler en armes et en munitions les islamistes du Sahel.

L’armée française peut-elle continuer à combattre dans les conditions actuelles ? En a-t-elle les moyens ? Est-ce qu’une opération européenne par exemple serait plus efficace ?

Jean-Bernard Pinatel : L’armée française a les moyens d’empêcher la reconstitution de katibas qui pourraient à nouveau contrôler durablement une ville et des villages dans ces pays. Elle tire de cette mission un bénéfice considérable en capacité opérationnelle car une armée qui ne se bat pas ne vaut rien. Quant aux européens, ils nous aident logistiquement et prennent en compte des actions de formation et notre Ministre des armées se bat quotidiennement pour leur faire accroître cet effort. Mais tant que l’Allemagne ne changera pas sa Constitution, elle ne pourra pas engager ses forces dans des opérations militaires. Quant à l’Italie elle a des intérêts considérables en Libye et joue un jeu qui va dans le sens de ses propres intérêts et pas nécessairement dans celui d’une stabilisation de la Libye.

Quelles seraient les conséquences d’un retrait du Mali ?

Jean-Bernard Pinatel : Les conséquences seraient des vagues d’immigration vers la France. Je rappelle que 93 millions de personnes vivent dans ces 5 pays, beaucoup ont des parents qui vivent et travaillent France. Stabiliser la situation sécuritaire et aider ces pays dans leur développement est la seule option sérieuse.

Certains observateurs estiment que la France défend non seulement des intérêts politiques mais aussi économiques au Sahel, notamment sur les questions liées à l’uranium. Est-ce crédible ?

Jean-Bernard Pinatel : Non, l’uranium est une ressource abondante et bien répartie sur l’ensemble de la planète : 44 % des réserves se trouvent dans les pays de l’OCDE – l’Australie est le premier producteur -, 22 % dans les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et 34 % dans le reste du monde. Nous ne sommes absolument pas dépendants du Niger.

Ces opérations sont certes nécessaires mais lorsqu’elle déploie ses forces armées, la France est souvent accusée de néocolonialisme. Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Jean-Bernard Pinatel : La France est au Sahel à la demande express et en coordination permanente avec les gouvernements légaux. Pour mémoire l’or du Burkina et du Mali est presque exclusivement exploité par des compagnies qui sont canadiennes, australiennes, turques, russes, etc.. Et pas françaises !

On n’empêchera pas les islamo-gauchistes, compagnons de route de l’Islam radical, de reprendre la chanson du néocolonialisme.

Source : ATLANTICO


L’armement russe est il en passe de devenir le meilleur au monde ?

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Après l’incident en Mer Blanche dans lequel un essai de missile a provoqué la mort de 5 ingénieurs russes, Vladimir Poutine a expliqué vouloir investir plus de moyens dans l’armement. Son but, à terme, est de mettre au point un missile extrêmement puissant et capable de survoler n’importe quelle zone.

Avec Jean-Bernard Pinatel, Cyrille Bret

Atlantico : Selon vous, est-ce réaliste ? Comment la Russie, aux vues de son budget lié à l’armement, peut-elle mettre au point une telle arme ?

Jean-Bernard Pinatel : Avant de répondre précisément à votre question il est essentiel de replacer la Russie à sa place réelle parmi les grandes puissances et de tordre le coup à la désinformation permanente des Etats-Unis et de l’OTAN qui n’ont pour but que d’une part, faire peur aux européens pour éviter une alliance de l’Europe avec la Russie qui contesterait la suprématie mondiale des Etats-Unis, et d’autre part, de justifier vis-à-vis de l’opinion publique américaine le montant faramineux que Washington consacre à la défense.

Si on compare les facteurs utilisés par les géopoliticiens pour classer les puissances entre elles, on constate que la Russie et la première puissance mondiale par la superficie de son territoire 17,2 millions de km2, 25 fois la superficie de la France et de ses territoires outre-mer. Elle est aussi la première puissance par le nombre des ogives nucléaires déclarées qui sont des armes de dissuasion et qui n’ont jamais été utilisées offensivement depuis 1945.

Mais sur les autres facteurs, la Russie se situe au 10èmerang des puissances comparées dans le tableau ci-dessous pour son PIB. Son PIB n’atteint pas les 60% du PIB français et seulement 8% de celui des Etats-Unis. Elle dépense pour sa défense un peu moins que la France alors qu’elle possède un territoire 25 fois plus étendu que le nôtre. Comme le nôtre, le budget de la défense de la Russie n’est que le dixième du budget militaire des Etats-Unis. Le budget des 17 agences de renseignement américaines est largement supérieur à la totalité du budget de la défense de la Russie. La Russie est donc essentiellement une puissance régionale. Elle n’a pas les moyens pour intervenir militairement dans le monde entier comme des Etats-Unis. Son budget est essentiellement défensif avec une capacité de projection du même ordre que celle de la France, 4000 hommes aux approches de son territoire (distance Damas-Moscou =2500km)

La Russie est une puissance spatiale et aéronautique capable de développer des missiles ou des avions aussi performants que ceux des Etats-Unis ou de l’Europe car elle possède des ingénieurs de très grande qualité. Il faut se rappeler qu’elle a été capable de mettre un homme en orbite avant les Etats-Unis.

Elle est donc tout à fait capable de moderniser les lanceurs qu’elle possède déjà et, à certaines périodes de la guerre froide, les MIGs ont surclassé les avions américains. Donc si Poutne met l’effort sur sa dissuasion nucléaire au détriment de ses forces classiques, il peut le faire.

Cyrille Bret : La déclaration de Vladimir Poutine s’inscrit dans le sillage du vaste programme de modernisation des forces armées qu’il a lancé lorsqu’il était Premier ministre en 2009. Au vu des lacunes de ses forces armées durant la Guerre de Géorgie, la Russie a lancé un plan de remontée en puissance de ses armées, de son complexe militaro-industriel et de ses capacités opérationnelles. Le budget fédéral a été fortement mis à contribution pour porter les effectifs graduellement à 800 000 hommes sous les drapeaux et pour moderniser tous les armements.

Dans le domaine des missiles, la Fédération de Russie dispose d’une excellence technologique démontrée. Le dernier salon MAKS 2019 en août à Moscou a insisté sur les capacités de projections de force. Plusieurs nouveaux concepts sont mis sur la table comme celui d’un missile de croisière à propulsion nucléaire (encore très loin d’être réalisé) ou celui (bien plus réaliste) de missiles hypersoniques. La Russie a assurément les capacités technologiques et financières pour se lancer dans un nouveau programme ambitieux en matière de missiles. Mais, comme toutes les puissances militaires, elles n’a pas de ressources budgétaires illimitées : elle doit choisir entre différents projets. Elle ne pourra pas financer la modernisation des tanks, celle de la marine qui est particulièrement nécessaire ni tous les projets en même temps.

L’armement russe est-il en passe de devenir le meilleur du monde ? Y a-t-il un risque de perte de supériorité militaire occidentale ?

Jean-Bernard Pinatel : Non en aucune façon. La Russie à une marine que les forces occidentales sont capables de balayer de la surface du globe en une journée (SNLE exclus évidemment). Elle a des avions performants mais numériquement ils représentent moins du dixième des avions comparables que peuvent aligner les puissances occidentales. Ses forces terrestres sont réparties sur l’ensemble de son territoire et si la Russie décidait de les regrouper face à l’Europe nous en serions avertis bien avant qu’elles ne s’engagent. La Russie a comme la France, la capacité de projeter et de soutenir 4000 à 5000 hommes à 3000à 4000Km. Pas plus.

Cyrille Bret : Si on mesure cette excellence selon l’offre et la demande, le complexe militaro-industriel russe dispose d’atouts évidents. Les systèmes de défense anti-aériennes du groupe public Almaz Antey sont plébiscités sur les marchés : ainsi, Viking, S300 et S400 intéressent de nombreux pays qui ne veulent pas ou ne peuvent pas se procurer des PATRIOT américains ou des systèmes européens. La Turquie, l’Inde et l’Arabie Saoudite ont même souhaité acquérir ces équipements. De même, en matière de chasseurs ou de tanks, l’excellence russe est reconnue sur les marchés. Toutefois, en matière navale, la restructuration du groupe OSK ne doit pas masquer les faibles capacités exportatrices russes.

Face aux Occidentaux, d’autres facteurs jouent que l’excellence commerciale et technologique. Ainsi, les armements russes ne travaillent pas en coalition alors que l’Occident est, lui, structuré par de grandes coalitions régionales (OTAN, ASEAN). C’est plutôt la montée en puissance quantitative et qualitative de la Chine qui préoccupe les Etats-Unis.

Si perte il y a, comment l’Occident peut-il remédier à cette infériorité ? Par plus d’armement ?

Jean-Bernard Pinatel : La seule faiblesse de l’occident réside dans l’attitude des Etats-Unis. Ils ne se comportent pas comme des alliés. Ils décident uniquement et unilatéralement en fonction de ce qu’ils évaluent comme leurs intérêts, comme par exemple les Kurdes de Syrie ou le rapatriement des djihadistes emprisonnés en Syrie. De plus, l’Europe est divisée sur les intérêts à défendre et sur les stratégies et les moyens à mettre en œuvre lorsqu’elle arrive rarement à s’entendre sur un objectif à atteindre. Elle n’est en aucun cas inférieure à la Russie dans les moyens matériels qu’elle possède et quelle peut mettre en œuvre.

Cyrille Bret : Plusieurs hypothèses sont à examiner. La première est celle d’une course aux armements en Europe pour contrer la Russie. Cette course n’est aujourd’hui pas engagée. Rares sont les pays membres de l’OTAN qui consentent un effort de défense important comme la Pologne, le Royaume-Uni, l’Estonie … ou la France. La deuxième hypothèse est celle d’une relance de la R&D. Celle-ci est en cours notamment en France et en Europe par le Fonds de défense européen. Quant à la troisième hypothèse, c’est celle qui tient à la refondation de l’OTAN au sommet de Londres les 3 et 4 décembre prochains. Aujourd’hui, la supériorité militaire des Etats-Unis et de l’OTAN est contestée mais n’est pas véritablement entamée par la modernisation des forces armées russes. En revanche, faute d’un sursaut stratégique européen, l’écart risque de se creuser.

Source : ATLANTICO


Les juteux trafics d’or de l’Etat Islamique en Afrique

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Des groupes terroristes armés d’Al Qaida et de l’Etat Islamique prennent de plus en plus pour cibles les mines d’or en Afrique, comme au Burkina Faso par exemple.

Atlantico : Pouvez-vous nous expliquer les modalités de ces attaques ? Pourquoi ciblent-ils des pays tels que le Burkina Faso ?

Jean-Bernard Pinatel : Le Burkina Faso fait partie des cinq pays (le G5 Sahel) qui subissent les agressions des terroristes islamiques depuis l’élimination de Kadhafi et l’appropriation de ses immenses arsenaux par les djihadistes, démontrant une fois de plus l’incapacité des occidentaux, dont la France, à gérer les après-guerres à cause de notre volonté d’imposer par la force des armes la démocratie dans des pays qui ne sont prêts ni historiquement ni culturellement pour la mettre en œuvre. C’est le cas depuis 2001 en Afghanistan, depuis 2003 en Irak et depuis 2011 en Lybie et en Syrie. L’intervention française au Mali a évité qu’AQMI et le MUJAO ne s’emparent de la capitale Bamako et a chassé leurs katibas des villes du Nord, Gao et Tombouctou notamment. L’opération Barkane, qui a suivi avec comme fer de lance les 4000 hommes de l’armée française, arrive à éviter que ces terroristes islamiques se regroupent en grandes formations et s’emparent des grandes villes. Mais Barkane ne peut éviter que des petits groupes armés commettent des exactions contre les biens et les personnes sur cette zone d’opération immense. En effet ces 5 pays (Mauritanie, Mali, Burkina, Niger et Tchad) où vivent 93 millions d’habitants représentent une superficie de 5 000 000 de km2 près de 8 fois la superficie de la France. Les forces armées locales, en dehors de celles du Tchad, ne sont pas capables d’actions offensives et ne peuvent qu’assurer une relative sécurité dans les villes.

Ainsi, au Burkina Faso, la situation sécuritaire s’aggrave jour après jour. Un bilan officiel, du 4 avril 2015 au 16 juin 2019, recense 283 attaques terroristes qui ont fait 524 morts et 308 blessés. Le premier semestre 2019, à lui seul, est responsable de près de 50% de ce tragique bilan. La situation sécuritaire est telle dans les provinces du Nord et de l’Est que les commerçants de Ouagadougou refusent de transporter les marchandises vers elles et que les habitants de ces régions doivent les chercher à leurs risques et périls ou en payant une taxe aux groupes djihadistes qui contrôlent les axes. L’armée du Burkina Faso n’a pas les moyens d’assurer la sécurité dans les deux provinces du Sahel et de l’Est et ne sort plus de ses cantonnements dans les provinces du Nord, de la Boucle de Mouhoun, des hauts-Bassins et du centre-Est. Les hôtels de la capitale sont vides et les expatriés ont évacué leurs familles. De leur côté, les terroristes n’ont pas de mal à recruter car les soldes qu’ils offrent sont supérieures à celles que reçoivent les militaires burkinabé.

Il existe une dizaine d’entreprises étrangères spécialisées dans l’extraction d’or au Burkina Faso. Vont-elles devoir quitter le pays ? Le gouvernement burkinabé peut-il les protéger ?

Jean-Bernard Pinatel : Non car ces entreprises étrangères font partie de grands groupes qui sont très habitués à travailler dans des zones à risque et à sécuriser leur site de production et l’acheminement de leur production.

Le risque est pour les équipes de prospection qui travaillent en amont et recherchent les filons. C’est pourquoi, malgré la menace terroriste et aussi bizarre qu’il puisse paraitre, la production d’or n’a fait qu’augmenter depuis 2015 jusqu’en 2018 (derniers chiffres connus) pour atteindre les 40 tonnes en 2018 . Il est trop tôt pour savoir si la situation sécuritaire en 2019 aura un impact sur la production. A noter que cette production contribue à environ 20% du PIB et à 70% des recettes d’exportation.

La dizaine de grands groupes miniers qui ont des filiales aurifères au Burkina Faso produisent probablement plus de 90% de la production malienne officielle. Plusieurs centaines de petites entreprises disposant d’un permis d’orpaillage produisent le reste de la production comptabilisée, tandis que la production de milliers d’orpailleurs clandestins échappe à tout contrôle. Les chiffres de l‘or produit par cet orpaillage illégal sont fantaisistes (1 à 20 tonnes) car ils échappent au contrôle du gouvernement burkinabé y compris l’or racketté par les djhadistes.

Les grandes exploitations minières qui appartiennent à des groupes anglais, australiens, canadiens, russes, turcs… et dans lesquelles l’Etat possède 10% du capital de leur filiale locale se sont organisés. Leur site de production est sécurisé et la production d’or est évacuée par hélicoptère vers l’aéroport de Ouagadougou. Certains de ces groupes payeraient une taxe aux groupes djihadistes pour ne pas être inquiétés. Le rôle des « security officers » employés par ces groupes est essentiel pour évaluer la menace, garder le contact avec les autorités sécuritaires mais aussi négocier avec les groupes terroristes et éventuellement même acheter leur protection, comme l’avait fait le groupe Lafarge en Syrie.

Quant aux milliers de petites sociétés et d’orpailleurs familiaux, ils achètent leur sécurité en donnant une partie de l’or qu’ils produisent aux groupes djihadistes qui, bien entendu, ne font qu’en prélever qu’une partie car ils n’ont aucune envie de prendre en charge la production elle-même qui demande un savoir-faire ni d’accepter de travailler dans des conditions inhumaines.

Où transite l’or accumulé par ces groupes armés ? D’autres pays voisins peuvent-ils être gangrenés par ces attaques ?

Jean-Bernard Pinatel : Pour les grands groupes miniers, leur production est transportée hors du du site de production, évacuée du Burkina Faso et commercialisée par leur filière respective.

Pour les orpailleurs, ils fondent les poussières et pépites récupérées dans de petits lingots comprenant des impuretés (ils « lingotent ») et vont les vendre à Ouagadougou où leur teneur en carat est évaluée par des commerçants qui les rétribuent en conséquence puis se chargent de la vente et du transport à l’international.

Pour les groupes djihadistes, ils évacuent l’or payé pour leur sécurité par les orpailleurs via des intermédiaires et des complicités vers Dubai où il est raffiné et vendu en Inde et en Chine. Le Mali est aussi un pays aurifère et sa production est environ le double de celle du Burkina. Les sites de production ont à faire face de la même façon au risque terroriste.

Source : ATLANTICO


USA-Chine des budgets militaires en forte croissance, pourquoi faire ?

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ATLANTICO : Alors que le budget militaire américain pour 2020 est estimé à 718 milliards de dollars et qu’il reste supérieur à celui des autres pays de la planète réunis, la supériorité militaire américaine semble incontestable. Pour autant, la Chine augmente de manière impressionnante son budget de défense et se place comme potentiellement compétitive de l’hégémonie américaine sur le long-terme. La toute-puissance américaine pourrait-elle être contestée en cas de conflit ouvert ? Quelles seraient les doctrines respectives des Etats-Unis et de la Chine ?

Général Jean-Bernard PINATEL : Je vais répondre simultanément à ces deux questions car elles sont intimement liées.

Un budget militaire s’évalue en fonction des objectifs politiques qui le sous-tend.

Pour les Etats-Unis l’objectif est clair. Ils veulent conserver la suprématie mondiale qu’ils ont acquise à la chute de l’URSS. On doit néanmoins se poser une question. Est-ce que ce montant de 718 milliards de dollars est nécessaire ? N’est-il pas, en partie, le résultat de l’influence qu’exerce le complexe militaro-industriel sur démocratie américaine et dont le Président Eisenhower avait déjà dénoncé le risque en avril 1953 à la fin de son second mandat?

En effet quand on lit la propagande récurrente sur la menace militaire Russe alimentée par les publications d’organisations financées par ce budget, comment ne pas penser que l’Etat amplifie sciemment les menaces pour justifier les sommes extravagantes qu’il prélève dans les poches des américains.
L’exemple de la désinformation sur les armes de destruction massive soi-disant possédées par Saddam Hussein pour justifier l’agression contre l’Irak y incite fortement.

Un autre fait permet de crédibiliser cette hypothèse : le budget des 17 agences de renseignement américaines est supérieur au total du budget militaire russe qui est du même ordre de grandeur que celui de la France : environ le dixième du budget des Etats-Unis !

La motivation chinoise pour accroître son budget militaire est d’une toute autre nature.

La Chine est, en effet, dans une position de vulnérabilité croissante par rapport au risque que représente pour elle la puissance maritime des Etats-Unis et la propension de Washington à décréter unilatéralement un embargo sur le pétrole et à le faire respecter comme cela se passe actuellement avec le Venezuela et l’Iran.

En effet, malgré ses efforts, la dépendance énergétique nette de la Chine est de l’ordre de 15% en croissance constante avec une vulnérabilité particulière vis à vis du pétrole puisque les deux tiers du pétrole consommé en Chine sont aujourd’hui importés. Et 85% de ces importations transitent par la mer, avec un tonnage en croissance rapide comme le montrent le graphique et la liste des pays fournisseurs.


Cliquer sur l’image pour plus de détails.

Ces chiffres expliquent la crainte dans laquelle vivent les dirigeants chinois vis-à-vis des Etats-Unis. Une fermeture du détroit d’Ormuz ou du détroit de Malacca plongerait l’économie et la société chinoises dans une crise profonde. Dans ce contexte de vulnérabilité, on assiste à une double évolution des dépenses militaires chinoises. D’une part elles augmentent fortement. La Chine a annoncé le 5 mars 2019 une croissance de 7,5% de son budget de défense le portant à 1,19 trillions de yuan soit 177,6 milliards de dollars. D’autre part, et c’est une évolution qui a commencée à la chute de l’URSS, la part de la marine s’accroit fortement.

ATLANTICO : Bien qu’une guerre ouverte entre Etats-Unis et Chine semble hautement improbable, certains scénarios comme une possible invasion de Taïwan pourraient-ils dégénérer en réelle escalade ?

Général Jean-Bernard PINATEL :Il ne peut y avoir que des crises locales et, le plus souvent, par puissances interposées entre deux puissances nucléaires. En effet, à l’ère nucléaire, le bénéfice espéré d’une agression est bien inférieur au risque d’escalade nucléaire qui peut résulter d’une confrontation directe. L’Inde et le Pakistan s’affrontent depuis leur indépendance. Tant que ces deux puissances n’étaient pas nucléaires, elles se sont opposées directement dans trois guerres qui ont fait des dizaines de milliers de morts. Depuis la fin des années 80, devenues puissances nucléaires, il n’y a eu que des affrontements limités et par milices interposées.
La Chine sait très bien que si elle décidait par un coup de force militaire de s’emparer de Taiwan, elle ne pourrait pas le faire par surprise du fait de la concentration de forces que cela impliquerait. Même si elle réussissait et que les Etats-Unis évitaient de riposter directement, le bénéfice de cette action serait largement moins grand que les dommages que pourraient lui faire subir une riposte indirecte américaine.

En effet, pour longtemps encore, la marine américaine est en capacité d’interdire toutes les importations maritimes de pétrole de la Chine et de stopper une grande partie de ses exportations qui s’effectuent par mer et ainsi de plonger le pays dans une crise économique profonde qui mettrait en cause la survie du régime actuel. La Chine, malgré l’augmentation impressionnante de sa flotte, ne peut espérer réussir à briser un blocus américain avant au moins deux décennies car le gap de puissance entre leurs forces aéronavales ne se mesure pas en termes de tonnage mais de capacités opérationnelles et il reste aujourd’hui considérable.

Des experts américains cités dans l’article de The Atlantic, lesquels affirment qu’une défaite américaine est envisageable face à la Chine dans les cinq ans à venir et que le pays représente la plus grande menace pour les Etats-Unis.

L’auteur de cette déclaration devant de comité sécurité de l’Aspe Institute est l’amiral Philip Davidson qui est le commandant des forces américaines dans le Pacifique (USPACOM).

Il n’est donc que le chef que d’un des six commandements des Etats-Unis. Son propos est donc limité à sa zone de responsabilité et il n’envisage en aucun cas l’hypothèse d’une confrontation totale et mondiale entre la Chine et les Etats-Unis.

Il ne traite que du rapport des forces en présence dans sa zone de responsabilité, le Pacifique. Et il le fait pour moi avec une phrase ambiguë « China’s capabilities don’t outnumber America’s in the region for now, it’s possible they could overtake the United States’ within the next five years ». En effet, le début de sa phrase que l’on peut traduire par « Les capacités de la Chine ne sont pas plus nombreuses que celles de l’Amérique dans la région pour l’instant » fait penser qu’il parle plutôt du nombre de bateaux, d’avions ou de forces terrestres que de leurs réelles capacités opérationnelles.

A l’opposé la grande majorité des forces aéronavales chinoises est déployée dans la mer de chine, le golfe du Bengale jusqu’à Djibouti pour assurer la sécurité de ses approvisionnements.

Aussi il est tout à fait possible que l’amiral Davidson ait raison et que, dans cinq ans, le nombre de bâtiments ou d’avions chinois déployés dans sa zone de responsabilité ( USPACOM) puisse dépasser (« overtake ») le nombre des avions et bâtiments américains. Mais en termes de capacités à mener une bataille aéronavale les américains disposent d’une expérience que n’ont pas les chinois et ils conserveront probablement pour une ou deux décennies encore des capacités opérationnelles bien supérieures.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017


La guerre économique de Trump

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Avec l’Iran et le Venezuela, Trump manie le chaud et le froid. Il passe en six mois du risque de guerre à la négociation. Il est trop facile de considérer le Président des Etats-Unis comme un bonimenteur. En effet, il se déroule, derrière le brouillard des déclarations, une guerre économique féroce dont nous subissons nous aussi les effets : elle a été l’élément déclencheur de la crise des gilets jaunes dont, bien entendu, les causes sont plus diverses et plus anciennes.

Alors pourquoi cette stratégie de tension avec le Venezuela et l’Iran ?

Selon différentes évaluations, le Venezuela est aujourd’hui le pays qui aurait des réserves prouvées de brut du même ordre, voire supérieures, à celles de l’Arabie Saoudite tandis que l’Iran se situe au quatrième rang mondial pour le pétrole brut et au premier rang pour le gaz naturel.

En dehors des néoconservateurs et du complexe militaro-industriel, l’opinion américaine ne veut plus voir ses boys tués à l’extérieur à cause du pétrole alors même qu’avec le pétrole et le gaz de schiste extraits du sol américain les Etats-Unis deviennent auto-suffisants, voire exportateurs.

Le problème est que, malgré les efforts extraordinaires de productivité réalisés par l’industrie d’exploration-production américaine, le pétrole de schiste n’est compétitif que si les prix du brut restent supérieurs à 60$ le baril. En effet, cette industrie a investi à perte pendant une dizaine d’années pour réussir le tour de force extraordinaire d’abaisser son seuil de compétitivité de 80$ le baril aux alentours de 40$ le baril pour les nouveaux projets. Mais il faut rajouter le poids de la dette contractée. En effet pour réaliser les investissements nécessaires, la dizaine de milliers de petits et plus gros entrepreneurs qui se sont lancés dans ce nouvel eldorado ont souscrit des emprunts auprès des multiples petites banques locales américaines. Celles–ci ont titrisé immédiatement ces emprunts qui se sont disséminés dans l’ensemble du secteur bancaire américain. Les taux d’intérêts et le remboursement de cette dette viennent donc s’ajouter aux frais de forage et d’exploitation actuels. Même si l’on manque d’études systématiques, la majorité des analystes avancent la nécessité d’avoir un baril de brut au-dessus de 60 dollars pour que ces dettes puissent être remboursées et que l’on n’assiste pas à une nouvelle crise semblable à celle des subprimes.

On comprend mieux alors les prédictions catastrophiques qui se sont multipliées quand le prix du brut est passé de 122$ en janvier 2014 à 36$ en janvier 2016, menaçant ainsi toute l’industrie de l’extraction du pétrole de schiste aux Etats-Unis et par contrecoup tout le système bancaire américain.

La guerre économique

Heureusement, l’option choisie par Trump, le business man, n’a pas été celle de Bush junior qui, selon plusieurs auteurs américains, considèrent que la guerre en Irak a été « Blood for no Oil »

Pour Greg-Palast1, par exemple, la motivation première des conseillers de Bush était machiavélique : stopper la production de brut irakien pour maintenir les cours du brut aux alentours de 100$ et permettre ainsi de rentabiliser les investissements faits dans le pétrole et le gaz de schiste. « The invasion was not about « blood for oil », but something far more sinister: blood for no oil. War to keep supply tight and send prices skyward. Oil men, whether James Baker or George Bush or Dick Cheney, are not in the business of producing oil. They are in the business of producing profits ».

Trump, pour l’instant, s’est contenté de l’effet des sanctions économiques contre le Venezuela et l’Iran.

Le 28 janvier 2019, l’administration Trump a interdit aux compagnies américaines d’acheter du pétrole vénézuélien tant qu’un nouveau gouvernement formé par l’opposant Juan Guaido, qui s’est auto-proclamé président, ne sera pas en mesure de recevoir les recettes. Les exportations vénézuéliennes de brut et de carburant ont depuis chuté de 1,7 millions à 920.000 barils par jour.

De même, les sanctions américaines contre l’Iran ont fait baisser les exportations iraniennes de 1,5 millions de barils par jour (bpj) entre 2018 et 20192. Les expéditions sont en moyenne de 1,0 à 1,1 million de barils par jour (bpj) depuis mars 2019 (selon les données de Refinitiv Eikon et de trois sociétés qui suivent les exportations iraniennes), alors qu’elles représentaient au moins 2,5 millions de bpj en avril 2018, un mois avant la dénonciation par les Etats-Unis de l’accord international de 2015 sur le programme nucléaire iranien et le retour à des sanctions américaines visant l’Iran.

Les décisions de guerre économique prises par Trump ont ainsi privé le marché de l’ordre de 2,5 millions de barils jour. L’effet s’est vite fait sentir sur le marché comme le montre le graphique précédent puisque le cours de baril de brut oscille aujourd’hui autour d’un point d’équilibre de 60$.

Une inconnue majeure demeure : combien de temps cet effet durera-t-il et maintiendra-t-il une tension sur le marché du brut ? Suffisamment de temps espérons-le pour que les dettes contractées soient remboursées et que les Etats-Unis ne se trouvent pas devant ce dilemme catastrophique d’accepter une crise financière qui peut contaminer le monde entier ou refaire une guerre « for no oil » qui menacerait la Paix du Monde.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017


Libération des otages français : pourquoi la France risque de rester seule et longtemps au Sahel

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L’intervention héroïque mais coûteuse de l’armée française pour libérer des otages dans le Sahel semble montrer une forme d’enlisement du conflit.

Atlantico : Si l’intervention au Mali voulue par François Hollande était une bonne idée, l’intervention héroïque mais coûteuse de l’armée française pour libérer des otages dans le Sahel semble montrer une forme d’enlisement dans ce conflit. Quel est l’état de la situation globale de l’intervention française ? Sommes-nous sur ce théâtre d’opération pour encore longtemps ?

Général (2s) Jean-Bernard Pinatel : La mort héroïque du maître Cédric de Pierrepont et du maître Alain Bertoncello, officiers mariniers des forces spéciale, lors de l’assaut qui a permis la libération des deux otages français et de deux autres otages étrangers n’a que peu de rapports avec la situation générale du conflit. Elle est un épisode douloureux de l’imprudence irresponsable de deux « touristes » qui sont allés dans une zone totalement déconseillée par l’ambassade de France. Le Burkina fait en effet partie des cinq pays de la zone d’opérations Barkane qui comprend aussi le Sénégal, le Mali, le Niger et le Tchad.

Dans la guerre révolutionnaire que nous mènent les djihadistes, plus ou moins inféodés à l’Islam radical et à l’Etat islamique, l’intervention française qui a débuté en janvier 2013 a ramené la situation du stade 5 du processus révolutionnaire [1] – la conquête imminente de la capitale Bamako – au stade 2-3 du terrorisme urbain et à celui de petites bandes éparpillées sur cet immense territoire. Elles sont certes capables de coups de forces ponctuels mais incapables de tenir un objectif plus longtemps que quelques heures avant d’en être délogées par l’intervention de nos forces armées. Néanmoins, nous sommes sur ce théâtre d’opérations pour très longtemps car je ne crois pas que les forces des pays du G5 Sahel, à part celles du Tchad, même bien entraînées et bien équipées, soient capables de faire face aux djihadistes sans notre aide opérationnelle.

Dans une zone difficile à contrôler, la France peut sembler seule. Qu’en est-il ? Sur qui peut-elle compter aujourd’hui ?

La France n’est pas seule mais c’est elle qui supporte le poids le plus lourd car c’est elle qui a le plus d’intérêts stratégiques à sécuriser et à développer cette zone d’Afrique francophone où vivent 93 millions d’habitants, autant de migrants potentiels si la situation se détériorait encore plus. Sur le plan opérationnel,la France ne dispose que d’un soutien limité américain en matière de renseignement et de forces spéciales dans le cadre de leur lutte mondiale contre le terrorisme. Les Etats-Unis interviennent aussi dans la formation des armées locales. Il y a également quelques coopérants militaires européens orientés vers la formation des forces locales. Le principal effort européen est en matière de développement économique puisque les pays regroupés au sein de l’Alliance Sahel [2] financeront plus de 600 projets dans la zone, pour un montant total de 9 milliards d’euros. La France fait partie à cet effort, puisque l’Agence française de développement financera plus de 1,6 milliards d’euros de projets – soit une hausse de 40% de son action en faveur du Sahel sur la période 2018-2022.

Cependant il faut souligner que l’effort militaire pour la France reste supportable puisque le surcoût de l’opération Barkane est inférieur à 2 milliards d’euros en prenant en compte l’usure prématurée de nos matériels soit moins de 5% du budget militaire de la France. En contrepartie notre armée en retire un bénéfice considérable en formation de ses personnels et en retour d’expérience qui contribuent à maintenir sa capacité opérationnelle à un des plus hauts niveaux mondiauxcar une armée qui ne se bat pas perd de sa valeur.

Quels sont les prochains objectifs de l’armée dans cette zone dans les mois qui vont suivre ?

Les objectifs de l’armée sont « être et durer » en reprenant la devise du régiment du Général Bigeard. En effet, l’amélioration de la situation dépend surtout de facteurs non militaires, comme la gouvernance dans les pays du Sahel et en particulier au Mali où la situation ne se stabilisera que si Bamako consent à faire évoluer le statut de l’Azawad, car les Touaregs et les Peuls refuseront toujours de se soumettre aux noirs du Sud. Et aussi de l’évolution politique et sécuritaire dans deux pays limitrophes du théâtre d’opérations : la Libye et l’Algérie.

En Libye [3] si l’offensive du général Haftar aboutissait à éradiquer les milices islamiques qui contrôlent Tripoli et Misrata, la source libyenne des armes et des munitions des djihadistes du Sahel se tarirait. Là encore cette issue favorable ne peut résulter que d’une négociation globale entre les pays qui soutiennent les deux camps. D’un côté l’Italie [4], la Turquie et le Qatar qui appuient les Frères Musulmans dont les milices contrôlent la ville de Misrata et, de facto, contribuent à maintenir à Tripoli le pouvoir fictif du chef du Gouvernement d’Union Nationale Fayez Serraj soutenu par l’ONU et des milices salafistes. De l’autre côté, l’Egypte, l’Arabie Saoudite, la Russie, les Emirats Arabes Unis et en sous-main la France qui a un intérêt stratégique vital à voir se mettre en place à Tripoli un pouvoir capable de stopper tous les trafics en provenance de Libye vers le Sahel. De même, la façon dont l’Algérie réussira à gérer la succession de Bouteflika peut avoir une influence positive ou négative sur la situation au Sahel.

[1] Analysée par le Colonel Lacheroy et que nous avons appris à Saint Cyr :
Stade 1 d’une période de paix apparente mais d’intense propagande, de pression;
Stade 2 : une phase de terrorisme;
Stade 3 : une guérilla avec obligatoirement le contrôle et la complicité des populations;
Stade 4 : la mise en place d’une organisation politico-administrative clandestine et de la formation de troupes régulières;
Stade 5 : le soulèvement général et la conquête du pouvoir.

[2] En juillet 2017, la France, l’Allemagne et l’Union Européenne ont annoncé le lancement de l’Alliance Sahel. Ils ont rapidement été rejoints par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et le Programme des Nations Unies pour le développement. Plus récemment, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, le Luxembourg, le Danemark et les Pays-Bas ont annoncé leur adhésion.

[3] Lire mon analyse : Libye : les conditions d’une sortie de crise.

[4] L’Italie outre son passé colonial a des intérêts économiques considérables en tripolitaine ou ENI, sa compagnie nationale pétrolière, possède la majorité de ses actifs.

Source : ATLANTICO


Libye : les conditions d’une sortie de crise

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La Libye est aujourd’hui le lieu d’affrontement des objectifs et des actions des organisations se revendiquant d’un islam radical, des principaux acteurs régionaux (Turquie, Egypte, Arabie saoudite, Emirats Arabes Unis) et de grandes puissances, en premier lieu l’Italie, la France et depuis 2017 la Russie. Les forces du Général Haftar sont aux portes de Tripoli mais semblent incapables de s’emparer rapidement de la capitale. Pourquoi ? Est-ce que la Libye est en mesure de mettre fin à 8 ans de guerre civile que les interventions extérieures rendent encore plus cruelle ? Quel jeu joue la France ? Quels sont nos intérêts stratégiques dans ce pays ?

Cette analyse ne prétend pas apporter une réponse à une situation géopolitique bien plus complexe que celle qui a prévalu en Syrie mais seulement à décrire les facteurs qui la déterminent.

En effet, l’intervention occidentale, si elle a débarrassé le pays d’un dictateur sanguinaire, a détruit en même temps tout le système de pouvoir de Kadhafi qu’elle a été incapable de remplacer par un Etat reposant sur la réalité de la société libyenne. Les occidentaux ont plaqué un système démocratique qui n’a aucune légitimité populaire parce qu’il est incompatible avec l’état actuel de la société libyenne comme en témoigne le taux participation de la population aux différentes élections : il a toujours été inférieur à 15-20 % du corps électoral.

L’enjeu libyen

D’une superficie trois fois plus étendue que la France, la Libye possède une population 10 fois inférieure (de l’ordre de 6 millions d’habitants). Ses habitants sont potentiellement les plus riches d’Afrique puisque le pays recèle des réserves prouvées de pétrole de l’ordre de 50 milliards de barils, ce qui le classe au 8ème rang mondial juste derrière la Russie. Trois pays ont des intérêts très importants dans l’exploration et la production du pétrole libyen : l’Italie avec ENI, La France avec Total et depuis 2018, la Russie avec Rosnef. Mais les dirigeants et les services secrets italiens considèrent la Libye comme leur chasse gardée compte tenu de leur histoire commune, de la proximité des côtes italiennes qui en fait une route pour les migrants et de leurs intérêts pétroliers [1]. Ils ont, à cet effet et de longue date, partie liée avec Misrata et les Frères Musulmans. Leurs milices protègent les installations d’ENI et sont intervenus en 2017 pour libérer deux ressortissants italiens prisonniers de Daech dans la région de Sabrata. Lorsque les milices de Misrata sont allées combattre Daech à Syrte, les italiens ont déployé un hôpital militaire à Misrata et les grands blessés ont été soignés dans les hôpitaux italiens. Cette imbrication d’ENI, des services secrets italiens et des milices des Frères Musulmans de Misrata est telle que la British Petroleum vient de vendre à ENI la moitié de ses parts dans un gisement proche de Syrte, déclarant par la bouche de son directeur général, Bob Dudley : »Nous pensons qu’une étroite collaboration avec ENI et la Libye nous permettra de relancer l’exploration dans ces zones prometteuses ». Pragmatisme tout britannique…

Au final il serait probablement plus facile pour la France de s’entendre avec les Russes sur le dossier libyen qu’avec nos voisins italiens. En effet, Rosneft avec laquelle Total coopère notamment en Russie, a signé en 2017 avec la compagnie nationale libyenne du pétrole (NOC) un accord de coopération pour des investissements dans le secteur des hydrocarbures. De son coté, en février 2018, la compagnie française Total a annoncé l’acquisition, pour un montant de 450 millions de dollars, de la compagnie libyenne Marathon Oil Libya Limited. Cette dernière détient une participation de 16,33 % dans les concessions de Waha [2].

Outre l’intérêt économique, la France a un intérêt vital concernant sa sécurité en Libye. En effet, la France est confrontée à l’intérieur et à l’extérieur de son territoire aux actions terroristes de l’islam radical [3]. Depuis le début de la décennie, ces djihadistes qui se voient comme des soldats de Dieu ont tué sur le sol national 260 français, en ont blessé mille autres, et à l’extérieur de nos frontières 25 soldats sont morts, et plus de 200 ont été gravement blessés en les combattant. Ces djihadistes qui commettent la majorité de leurs actions en Asie centrale et au Moyen-Orient sont aujourd’hui en pleine expansion en Asie et au Sahel où ils menacent 93 millions d’habitants francophones qui peuplent les 5 pays riverains de la bande sahélienne : le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. La guerre contre Kadhafi a malheureusement ouvert les portes du Sud libyen qui est devenue la voie par laquelle sont acheminées armes et munitions pillées dans les dépôts de Kadhafi, prises dans des combats entre milices ou fournies par la Turquie et le Qatar via le port de Misrata, tenu par des milices affiliées aux Frères Musulmans.

Que pouvons-nous faire ?

L’absence de société civile et d’Etat [4]

Avant 2011, la culture tribale était le fondement du système social, culturel et économique libyen. La Libye, c’était 250 tribus très hiérarchisées entre elles, sans idée de Nation mais avec de fortes identités régionales : Est (Benghazi) Ouest (Tripoli) Sud (Fezzan) extrême-Sud (Tibesti). Le pétrole découvert en 1959 [5] fit de la Libye le pays le plus riche par habitant du monde. En 1967, la Libye comptait 1 500 000 habitants, dont 500 000 nomades. Sur une population active de 250 000 travailleurs, on ne comptait guère plus de 2 500 personnes titulaires d’une formation supérieure et aucune femme n’était alphabétisée. En 1969 Kadhafi prit le pouvoir et, pendant 42 ans (deux générations), les libyens vécurent dans une société fermée sur elle-même, subventionnée par un Etat providence et en Révolution Culturelle permanente. Kadhafi a totalement fermé son pays aux influences extérieures occidentales « tous les étrangers sont des espions ». L’éducation se faisait uniquement en arabe et la tradition était patriarcale et militaire. On ne demandait aux élèves et aux étudiants en uniforme que d’apprendre par-cœur et de restituer le « livre Vert » pour être diplômés. Alors que la population devenait de plus en plus urbanisée dans des villes très modernes, la Culture officielle était la « Badiya » (la culture Bédouine) célébrant la pureté du désert contre la ville, lieu du diable et de la corruption, ce que symbolisait la tente dans laquelle Kadhafi dormait, même à l’étranger.

Kadhafi a ainsi créé une société totalement hiérarchisée où chacun avait sa place précise suivant ses origines. Chacun appartenait à une famille dépendante d’un clan et le clan d’une tribu. Chaque tribu dépendait elle-même d’une tribu supérieure, et chaque libyen devait le respect à quiconque se situait plus haut que lui. Les relations de dominations tribales furent renforcées par l’argent du pétrole qui permettait l’achat de tous les équipements de la modernité et du bien-être. Le chef (Rais) avait le pouvoir et l’argent. Obéir aux anciens de la tribu était profitable car c’est eux qui recevaient l’argent du Rais et qui le redistribuaient. Avant 2011, les villes libyennes ressemblaient aux plus modernes des villes occidentales mais elles étaient dirigées par des municipalités contrôlées par la tribu dominante, à l’exception de Tripoli qui dépendait directement du Rais. Aujourd’hui ce pouvoir des « chibanis » est contesté dans les grandes villes de la côte méditerranéenne par les chefs des milices, mais reste important à l’intérieur du pays et dans les petites localités.

Un système imposé par l’ONU sans aucune réelle légitimité

L’ONU a imposé ex-nihilo un système constitutionnel et électif à des gens et à des communautés qui n’en ont jamais eu ni la connaissance ni la tradition. Les représentants ONU (UNSMIL) ont plaqué une organisation démocratique sans se soucier un seul instant de savoir si les libyens arriveraient à parcourir en quelques années, les siècles qu’il a fallu à l’Occident pour construire l’Etat de Droit.

Les diverses élections ont réuni moins de 20% des électeurs potentiels et ont élu des représentants dont beaucoup étaient discrédités par leur passé. On a abouti à un capharnaüm de 3 gouvernements en cinq ans, tous « légalement » élus mais qui refusent de céder la place au suivant, 2 parlements, des duplications de ministres de l’Ouest (Tripoli) à l’Est (Benghazi).

Trois villes veulent diriger le pays

Les observateurs mettent souvent en avant l’opposition de la tripolitaine et de la cyrénaïque entre Tripoli, la capitale (1,2 Millions d’habitants) et Benghazi (700 000 habitants) mais ils oublient la troisième ville du pays, Misrata (500 000 habitants) dont l’engagement ou la neutralité est la clé du succès pour l’une ou l’autre partie. Ville riche car elle avait reçu du Rais le monopole des importations. Les Misratis sont à part, hors du cadre traditionnel des tribus Libyennes. La ville est l’héritière d’une influence turque préservée par les circassiens qui ont une longue tradition guerrière : la garde personnelle du roi de Jordanie est composée de circassiens. Cette communauté turcophone est arrivée à partir de la deuxième partie du XIXème siècle après son expulsion du Caucase par le Tsar de Russie. 2 millions vivent en Turquie, d’autres se sont installés en Syrie, Liban, Israël et Egypte. Ils font partie de l’ère culturelle turcophone dont Erdogan se sert pour renforcer son influence sur les pays arabes. Les affaires à Misrata sont un quasi-monopole des hommes d’affaire turcs. Un port avec un quai à containers de 800 m, inauguré en 2014, et un grand aéroport en voie d’élargissement où bateaux et avions déchargent des armes pour les milices islamistes. Erdogan pèse de toute son influence dans les décisions et les actions des misratis.

Les rapports de force sur le terrain

Le Général Haftar [6] a rallié à sa cause les trois quarts du pays. Il a regroupé sous sa bannière des éléments de l’armée régulière libyenne, dont les forces de l’armée de l’air. Un grand nombre de conseils municipaux de l’Est – dont celui de Benghazi – se sont ralliés à sa cause, tout comme la Chambre des représentants de Tobrouk. Khalifa Haftar a mené durant l’année 2016 une offensive pour chasser définitivement les islamistes de Benghazi. Sa progression vers Tripoli s’est faite plus par des négociations avec les communautés libyennes qui se trouvent sur son chemin. Certaines villes et tribus se sont ralliées à Haftar par déception devant l’impuissance du gouvernement basé à Tripoli. D’autres l’ont fait pour obtenir un avantage contre leurs rivaux locaux. Il a rallié aussi des milices salafistes « quiétistes »financées par l’Arabie saoudite qui s’opposent aux milices ralliées à Daech et à celles des Frères Musulmans. Le général Haftar a négocié sans succès pendant près de deux ans (2017-2018) avec les dirigeants de Misrata avant de se résoudre à commencer la bataille pour Tripoli qu’il n’a aucune chance d’emporter sans un accord avec Misrata et donc avec Erdogan. Le chef de l’ANL bénéficie du soutien financier, logistique, médiatique et politique de l’Egypte, de l’Arabie saoudite et des émirats qui ne veulent pas laisser la Libye sous le contrôle du chef du Gouvernement d’Union Nationale Fayez Serraj que soutient l’ONU mais qui n’existe qu’avec l’appui des milices islamistes radicales et des milices des Frères Musulmans de Misrata, soutenues par Turquie et le Qatar. Le général Haftar semble avoir pris sa décision de marcher sur la capitale après sa récente rencontre à Riyad avec le Roi Salman Ben Abdulaziz et son Prince héritier et Ministre de la Défense Mohammad Ben Salman Ben Abdulaziz. Haftar est également en contact avec le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. MBS, MBZ et Sissi soutiennent Haftar pour son hostilité assumée à l’encontre des Frères Musulmans que soutient le Qatar surtout, mais aussi la Turquie.

La Russie est un acteur récent en Libye. Pour des raisons liées à la sécurité de la Russie (Poutine veut pourchasser partout les islamistes radicaux) mais aussi au travers de ses liens régionaux, en particulier avec l’Egypte qui datent de près de 70 ans. M. Poutine apprécie visiblement le profil militaire du Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Mais Moscou tente de tisser des liens autour de la Libye avec d’autres pays, notamment ceux qui peuvent influencer les belligérants sur le terrain, qu’il s’agisse de l’Algérie, de la Tunisie ou de monarchies du Golfe comme les Émirats Arabes Unis ou l’Arabie saoudite. Enfin selon les analystes russes, c’est pour Poutine un dossier qui lui permet de dialoguer avec les Etats-Unis et les européens, voire de coopérer avec eux. Au final la sortie de crise passera nécessairement par un deal entre Erdogan et Poutine. Mais sera-t-il suffisant ? Rien n’est moins sûr.

Quant aux Etats-Unis ils restent discrets car ils ne veulent pas avoir à choisir entre la Turquie et le camp Egypte, Arabie Saoudite.

Quelles conclusions provisoires pouvons-nous tirer de cette analyse ?

1. Aucun des acteurs étudiés n’a intérêt à ce que la situation se prolonge sauf les milices islamiques radicales.
2. Sur le terrain, Haftar est incapable de conquérir Tripoli si Misrata ne s’engage pas à ses côtés ou fait preuve d’une neutralité bienveillante.
3. La solution ONU a plus que démontré son inadaptation à la situation libyenne et doit être abandonnée sous sa forme actuelle.
4. La Russie, l’Italie, la Turquie et la France détiennent les clés de la solution libyenne.
5. Une sortie de crise passe nécessairement par des accords à trouver entre ces quatre pays.
6. Elle passe par la prise de pouvoir du général Haftar mais elle ne peut être que partagée et organisée par une forme constitutionnelle à inventer.
7. La sortie de crise est aussi liée à des accords entre acteurs extérieurs :

  • La France et l’Italie doivent trouver un accord sur le pétrole et les migrants et une fois encore l’arrogance de notre donneur de leçons national en constitue probablement l’obstacle majeur.
  • La Russie et la Turquie doivent rechercher un terrain d’entente pour qu’Erdogan cesse son soutien aux Misratis. Quelle en serait la monnaie d’échange ? Les Kurdes ? Les intérêts économiques et stratégiques ? Ils sont très importants : la Turquie, membre de l’OTAN n’a-t-elle pas décidé d’acheter des missiles sol–air russes S-400 ?
  • L’Egypte, l’Arabie Saoudite et la France peuvent exiger du Qatar qu’il stoppe son soutien aux milices radicales. Encore faut-il qu’il existe une volonté politique en France et pour cela que nous n’ayons pas atteint un stade où de trop nombreux de nos dirigeants seraient corrompus par l’argent qatari.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

[1] Avant la crise de 2011 33% de la production pétrolière libyenne prenait la direction de l’Italie.

[2] Ce deal se traduit par la mise à disposition pour Total de plus de 500 millions de barils équivalent pétrole (bep) de réserves et ressources, ainsi d’une quote-part de production immédiate de 50 000 bep/j. Le groupe français aura également accès à un potentiel d’exploration important sur la zone des concessions réparties sur plus de 53 000 km2 dans le bassin prolifique de Syrte.

[3] Nos dirigeants se refusent à mieux caractériser les courants de l’islam sunnite qui prônent le djihad armé pour imposer des Etats islamiques dont la seule source de droit sera la charia (le Coran et la Tradition inscrite dans les hadhits). Ces islamistes sont tous issus du courant hanbalite, un des quatre courants du sunnisme, et se nomment le wahhabisme, le salafisme djihadiste et les Frères Musulmans. Tous ces courants gangrènent l’Islam par la prédication qui s’effectue dans les mosquées et les réseaux sociaux.

[4] Je me réfère dans cette partie à une étude que m’a adressé Marc Le Brize : « les libyens, les connaitre pour bâtir le Paix ».

[5] Dans les années 50 la France s’est intéressée à une possible annexion du Sud et de son pétrole prévu dans la continuité du Sahara algérien.

[6] Que je connais bien. Il a été fait prisonnier par les tchadiens d’Hassan Djamous lors de la prise d’Ouaddi Doum et « acheté » aux tchadiens par la CIA avec le Mig 25 capturé au sol lors de l’assaut de la base aérienne libyenne.


Le califat autoproclamé de l’OEI a été éliminé, annoncent les Forces démocratiques syriennes

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« La guerre n’est pas terminée »

L’organisation État islamique a perdu son dernier bastion syrien à Baghouz, ont annoncé, samedi, les Forces démocratiques syriennes, déclarant leur victoire définitive sur le groupe jihadiste.

L’analyse du général Jean-Bernard Pinatel, expert en géostratégie

Source : FRANCE 24


Acte XIX des Gilets jaunes : pourquoi le choix du gouvernement de communiquer sur le rôle de l’armée est catastrophique

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La décision de déployer des unités de la force Sentinelle pour protéger des lieux qui pourraient faire l’objet d’attaques par les extrémistes est une décision symbolique forte.

Avec Jean-Bernard PINATEL

Atlantico : N’y a-t-il pas au départ une erreur de communication à l’origine de l’imbroglio autour de la participation de forces armées au dispositif de la journée de samedi ?

Jean-Bernard Pinatel : La décision de déployer des unités de la force Sentinelle pour protéger des lieux qui pourraient faire l’objet d’attaques par les extrémistes (Black Blocs, anarchistes, etc.) est une décision qui a une portée symbolique forte et comme toute décision de cette importance elle doit être évaluée sur la forme, sur le fond et sur son opportunité.

Sur la forme, cette décision a fait l’objet d’une annonce par le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux à la sortie du Conseil des Ministres: « La mission Sentinelle sera mobilisée de manière « renforcée » samedi dans le cadre des manifestations des « gilets jaunes » afin de protéger des bâtiments officiels et autres « points fixes » », a-t-il dit.

Cette décision marque une escalade symbolique très forte du gouvernement dans le maintien de l’ordre. Aussi Il est très étonnant qu’elle ait été faite à la presse de façon si brève par le porte-parole du gouvernement à l’issue du conseil des Ministres et sans en préciser les modalités. Immédiatement les supputations les plus extrêmes ont circulé dans les médias et les médias sociaux. Cette annonce aurait dû être réalisée conjointement lors d’une conférence de presse par le Premier Ministre et le chef d’Etat-Major des armées. Cela aurait évité les déclarations plus ou moins contradictoires des porte-paroles civils et militaires qui ont réagi à chaud sans visiblement avoir des éléments de langage communs sur la nature et les modalités de cet engagement dans le cadre d’une opération de maintien de l’ordre.

On entend tout et son contraire depuis l’annonce par le gouvernement du déploiement de militaires lors de la manifestation des Gilets jaunes. Quel est le cadre précis de la mission confiée à l’armée ce samedi ?

Sur le fond, les armées françaises ne font plus de maintien de l’ordre depuis en 1921 date de création de la gendarmerie mobile qui constituent les forces de deuxième catégorie. Le dispositif sentinelle fait partie du dispositif anti-terroriste et sa mission est une protection des points sensibles par des éléments fixes et mobiles. Dire que cela ne change rien à leur mission comme l’a affirmé le Général gouverneur de Paris est en partie faux. Car une mission se définit certes par un effet à produire mais aussi par un contexte dans lequel on doit la remplir et surtout par la nature de l’ennemi auquel on va être confronté. Si l’effet à produire : défendre des points sensibles est le même, la situation est profondément différente. On est plus dans un contexte anti-terroriste comme devant la pyramide du Louvre où, en février 2017,des parachutistes de la 3ème compagnie du 1er RCP ont été attaqués par un terroriste égyptien au cri de l’ « Allah Akbar » qu’ils ont blessé et maitrisé mais dans le cadre d’un maintien de l’ordre. Et surtout l’ennemi auquel risquent d’avoir à faire les soldats n’est pas le même. Dans une opération anti-terroriste ils sont face à des ennemis qui sont là pour tuer. Demain ils seront face à des anarchistes en majorité français qui sont là pour les harceler et piller.

Interrogé ce matin sur France Info, le gouverneur militaire de Paris, le général Bruno Leray, a évoqué les consignes qu’il a reçu dans le cadre du déploiement de militaires ce samedi au cours de la manifestation. Il a évoqué la procédure évoquant la possibilité d' »aller jusqu’à ouvrir le feu ». Cette déclaration vous semble-t-elle surprenante ?

Votre question m’amène à discuter de l’opportunité de cette décision. Pour cette mission les militaires n’ont pas les protections et les armes non létales des gendarmes mobiles. S’ils sont confrontés à des jets de pavés ou de cocktails Molotov, ils n’ont que leurs armes de guerre pour se défendre. Après les sommations d’usage ils n’auront d’autre choix que de tirer. A mon avis ce qui s’est passé samedi dernier ne justifie pas l’engagement de l’armée. Les forces de l’ordre n’ont pas pu empêcher le saccage des Champs Elysées parce que des ordres leur avaient été donnés pour limiter l’emploi des armes non létales qu’elles ont en dotation et peut-être aussi à cause d’une stratégie opérationnelle inadaptée. Mais en prenant cette décision le Président de la République joue un coup de poker. Si les extrémistes sont dissuadés de s’en prendre à l’armée et n’attaquent aucun des points sensibles qu’elle protège, cela permettra de libérer des forces de 2ème catégorie pour contrôler les manifestants. Dans le cas contraire on peut tout craindre et tout dépendra de l’entrainement, de la discipline et du sang-froid des chefs des unités qui seront attaqués.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

Source : ATLANTICO


Algérie : 4 scénarios de sortie de crise

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La jeunesse algérienne, en manifestant pacifiquement en masse dans les grandes villes d’Algérie, a obtenu que le Président algérien renonce se présenter. Mais ce premier recul a été utilisé par le clan au pouvoir comme un prétexte pour reporter les élections présidentielles prévues le 18 avril afin qu’une conférence nationale modifie la Constitution. En effet, le clan qui entoure Said Bouteflika, rêve depuis toujours d’une succession à la cubaine, et l’ajournement des élections présidentielles était la première marche vers cette confiscation du pouvoir.

Si le camp présidentiel - Front de libération nationale (FLN), parti du président Abdelaziz Bouteflika ou Rassemblement national démocratique (RND), son principal allié ont estimé immédiatement que les propositions faites répondaient «aux aspirations du peuple», l’opposition, marginalisée par la contestation populaire, les a rejetées. Le parti islamiste, le Mouvement de la société pour la paix (MSP) a dénoncé un essai «de contourner la volonté des Algériens», tandis que le Parti des Travailleurs (PT) a estimé que «la prolongation du quatrième mandat» traduisait «une volonté de travestir la volonté de l’écrasante majorité du peuple». L’Avant-garde des Libertés, parti d’Ali Benflis, ancien Premier ministre de M. Bouteflika passé à l’opposition, y voit une de «ces dernières manœuvres désespérées. Ali Benflis, est un des rares opposants à disposer d’une notoriété nationale [1]. Il s’est insurgé contre «une violation manifeste de la constitution». « Le peuple algérien qui, après avoir refusé l’idée extravagante d’un cinquième mandat, puis l’idée non moins extravagante d’un cinquième mandat abrégé, se voit mis devant le fait accompli d’une prorogation illégitime et inconstitutionnelle du mandat présidentiel en cours ».

Quant à la contestation populaire issue de l’historique journée du 22 février, elle n’a pas été dupe de la manœuvre du pouvoir et n’est pas prête à se démobiliser. Dès cette annonce, les étudiants se sont mobilisés dans toute l’Algérie, notamment à Constantine, troisième ville du pays, où près d’un millier d’entre eux a défilé avec des enseignants. Des assemblées générales se sont immédiatement réunies sur plusieurs campus. Vendredi dernier 15 mars, la mobilisation était aussi forte que les semaines précédentes et une fois encore ces manifestations se sont déroulées sans incidents majeurs. Les observateurs ne notent aucun indice d’un essoufflement du mouvement mais les slogans changent. Les étudiants ont répété à l’envie: «On a demandé des élections sans Bouteflika, ils nous ont mis Bouteflika sans les élections.» ; « Pas de prolongement du 4e mandat, partez »; « Ni Bedoui ni Saïd, la transition sera sans vous » « LA 2ème République est en téléchargement. Elle est à 70% ; « On ne veut pas d’une mise à jour du système, mais son formatage ».

Face à la détermination des manifestants, le clan Bouteflika semble désemparé et enregistre des défections, notamment celles de plusieurs députés du FLN qui ont démissionné. De plus, le président algérien a perdu la semaine dernière le soutien des trois principales associations d’anciens combattants de la guerre d’indépendance. Mercredi 6 mars, l’Organisation nationale des Moudjahidines [2] a dénoncé dans un communiqué, des institutions qui ne sont “pas à la hauteur des aspirations du peuple” ; le même jour l’association des anciens du MALG [3] a retiré son soutien au Président et a stigmatisé les “manœuvres” pour “perpétuer un système qui a atteint des limites et risque de mener le pays aux plus graves périls”. Le lendemain un communiqué de l’Organisation nationale des Enfants de Chouhada [4] a apporté son soutien “au mouvement populaire contre le cinquième mandat”.

Les milieux d’affaires eux-mêmes se divisent. “Les premières fissures, écrit Le Figaro, ont commencé à apparaître dans les milieux d’affaires, au Forum des chefs d’entreprise (FCE), ce puissant syndicat patronal dirigé par Ali Haddad”, réputé proche du clan Bouteflika. “Plusieurs démissions de figures importantes de l’organisation ont été suivies d’un communiqué signé par onze chefs d’entreprise expliquant que le FCE originel ne peut rester sourd à l’expression populaire à laquelle il adhère complètement”, poursuit le journal français.

Enfin le général Ahmed Gaïd Salah a souligné le 6 mars, les “liens nobles et sincères” de l’armée avec le peuple précisant que les forces armées sont “résolument engagées à garantir” la sécurité de l’élection présidentielle, afin de permettre aux Algériens de voter “dans un climat de sérénité, de quiétude et de stabilité” sans, à aucun moment de son discours, citer le Président.

Aussi au surlendemain de la journée du 15 mars où les manifestants ont rejeté massivement ce qu’ils perçoivent comme une manœuvre du pouvoir, quatre scénarios de sortie de crise sont envisageables et doivent être évalués.

1. Une transition à la cubaine

Le Président pourrait déléguer ses pouvoirs à son frère Saïd comme l’a fait Fidel Castro. Saïd s’engagerait à organiser des élections présidentielles avant l’été ; les manifestations s’essouffleraient, le Général d’Ahmed Gaid Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’Etat-Major de l’ALN partant à la retraite en mai 2019 serait remplacé par un fidèle du clan Saïd. Quelques manifestations avec débordements pourraient être organisées par le pouvoir et réprimées ; l’état d’urgence serait décrété et les élections repoussées sine die. A mon avis ce scénario de la dernière chance pour le clan Bouteflika est aujourd’hui dépassé.

2. Un scénario syrien

SI le clan persistait à vouloir organiser une transition à la cubaine, il est fort probable que le peuple algérien n’accepterait pas une confiscation du pouvoir, même provisoire. Les manifestations jusqu’ici pacifiques pourraient dégénérer notamment du fait des islamistes qui sont restés jusqu’ici étrangement silencieux. Certains d’entre eux, infiltrés parmi les manifestants pourraient ouvrir le feu sur les forces de l’ordre qui riposteraient faisant un nombre importants de morts et de blessés. l’Algérie dont 50% de la population n’a pas connue « les années de braise » s’enfoncerait pas à pas dans une nouvelle guerre civile. Ce scénario, compte tenu des défections des principales organisations d’anciens combattants qui ont connu ces années sombres, m’apparait possible mais peu probable

3. Un scénario égyptien

Les manifestations s’amplifieraient devant l’obstination du clan au pouvoir, le Général d’Ahmed Gaid Salah prendrait provisoirement le pouvoir en assurant que l’armée n’est intervenue que pour permettre me retour vers le processus prévu par la Constitution. Il s’engagerait à permettre des élections présidentielles libres avant la fin de l’année. Compte tenu des liens étroits qui existent entre l’armée égyptienne et l’armée algérienne, ce scénario présente une probabilité non négligeable surtout si les manifestations dégénéraient.

4. Un scénario constitutionnel

Les défections s’accélèrent dans le clan Bouteflika ; les replâtrages comme le remplacement du premier ministre Ahmed Ouyahia par Noureddine Bedoui, intime d’un autre frère du Président, Abderrahim Bouteflika, la désignation du chef de la diplomatie Ramtane Lamamra comme vice-premier ministre ont été clairement rejetés par les manifestants. De même, Lakhdar Brahimi, 85 ans choisi pour piloter la « conférence nationale indépendante, a renoncé dès le 13 mars.
Finalement sans issue et ne pouvant plus compter sur le soutien de l’armée, le clan Boutelflika se résoudrait au moins provisoirement à appliquer la Constitution ce qui lui permet de gagner du temps.
En effet, la Constitution algérienne prévoit qu’à la mort du chef de l’Etat ou en cas d’empêchement [5], le président [6] du « Conseil de la nation » assume la charge de Chef de l’Etat pour une durée de quatre-vingt-dix (90) jours au maximum, au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées.

Pour en arriver là, le processus prévu par la Constitution est complexe et conduit à repousser les élections au mieux fin juin 2019. En effet, L’article 102 de la Constitution algérienne 2016 prévoit que lorsque le Président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement. Le Parlement siégeant en chambres réunies déclare l’état d’empêchement du Président de la République, à la majorité des deux tiers (2/3) et charge de l’intérim du Chef de l’Etat, pour une période maximale de quarante-cinq (45) jours, le Président du Conseil de la Nation. En cas de continuation de l’empêchement à l’expiration du délai de quarante-cinq (45) jours, il est procédé à une déclaration de vacance par démission de plein droit, selon la procédure visée aux alinéas ci-dessus et selon les dispositions des alinéas suivants du présent article.
Ce scénario est probablement la dernière voie qui permet au clan de gagner du temps pour espérer se donner les moyens de revenir au scénario 1, notamment en remplaçant le Général Gaid Salah qui doit partir à la retraite en Mai 2019 par un fidèle prêt à tout.

L’Algérie vit des moments historiques. Et s’il y a un conseil à donner à notre Président et à ses ministres c’est de se taire. Car la première intervention du chef de l’Etat après le renoncement de Bouteflika a été perçue en Algérie comme le soutien au processus rejeté massivement par les manifestations du 15 mars et ce n’est pas cela qui permettra à la France de préserver ses intérêts dans ce pays si proche.

[1] Il avait obtenu 12,3 % des voix aux élections présidentielles de 2014.

[2] ONM, qui regroupe les anciens combattants de la guerre d’indépendance.

[3] Service de renseignement de l’Armée nationale de Libération durant la guerre d’indépendance.

[4] Combattants de la guerre d’indépendance tués au combat.

[5] Constitution algérienne 2016 Art 102 Lorsque le Président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement. Le Parlement siégeant en chambres réunies déclare l’état d’empêchement du Président de la République, à la majorité des deux tiers (2/3) et charge de l’intérim du Chef de l’Etat, pour une période maximale de quarante-cinq (45) jours, le Président du Conseil de la Nation. En cas de continuation de l’empêchement à l’expiration du délai de quarante-cinq (45) jours, il est procédé à une déclaration de vacance par démission de plein droit, selon la procédure visée aux alinéas ci-dessus et selon les dispositions des alinéas suivants du présent article.

[6] Le président actuel du Conseil de la nation est Abdelkader Bensalah qui est en poste depuis 2002 et a été réélu le 9 janvier 2013.


La planète est-elle plus instable que jamais maintenant qu’il n’y a plus de gendarme du monde évident ?

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Les tensions persistantes entre l’Inde et le Pakistan surviennent au moment où Donald Trump rencontre Kim Jong-un au Vietnam tandis que Jared Kuschner - gendre du Président américain - entame une tournée au Moyen Orient afin de défendre son plan de pacification par l’investissement.

Avec Jean-Bernard Pinatel

Atlantico: Faut-il en conclure que la situation géopolitique devient dès lors plus instable sans le concours des Etats-Unis, qui semblent avoir redéfini leur rôle de « gendarme du monde »?

Jean-Bernard Pinatel : La période 1945-1990 a certainement été une période d’une stabilité supérieure à celle qui a suivie l’effondrement de l’URSS car ces années ont été celles du bipolarisme dans lequel les deux principales puissances mondiales étaient à la fois adversaires et partenaires. Adversaires d’abord sur le plan idéologique et dans des guerres limitées où ils s’affrontaient par puissance régionale interposée. L’exemple type est en la guerre du Vietnam où les avions américains ont eu à affronter dans les airs les Mig19 soviétiques pilotés par les Nord-vietnamiens et qui s’est terminée en 1975 par la chute de Saigon. Mais aussi, partenaire pour éviter une escalade nucléaire aux extrêmes qui aurait conduit avec certitude à leur destruction réciproque. C’est pourquoi les deux superpuissances, après la crise des fusées de Cuba, entamèrent des négociations sur la limitation et la réduction des armes nucléaires. Ces négociations, qui se poursuivirent après 1990, aboutirent à plusieurs traités qui avaient pour but de maintenir une dissuasion réciproque, mais au plus bas niveau, et d’éviter des ruptures d’équilibre dangereuses comme celle de la crise des SS20 entre 1979 et 1983 [1] (qui aboutit au traité d’interdiction des missiles de moyenne portée duquel Trump vient de se retirer sous de fallacieux prétextes). Ce monde divisé en deux camps a connu une période de grande stabilité sous l’ombre terrifiante des arsenaux nucléaires des deux supergrands.


Avec l’effondrement de l’URSS en 1990-92, la seule superpuissance mondiale sont les Etats-Unis. Ils auraient effectivement pu être les « gendarmes du monde » si la mission de « forces de l’ordre » des gendarmes avait été prise au pied de la lettre par les Etats-Unis pour promouvoir un monde ouvert et en Paix. Au lieu de cela, notamment à partir de 2001, les Etats-Unis se sont comportés comme des pyromanes sous l’influence des néoconservateurs.

En Asie centrale, après le retrait des troupes soviétiques, deux chefs de guerre avaient les forces et le prestige pour diriger l’Afghanistan. Ahmad Shah Massoud, appelé le commandant Massoud et Gulbuddin Hekmatyar. Initialement associé dans le mouvement de la jeunesse musulmane, ces deux chefs de guerre se séparèrent et s’opposèrent après le soulèvement raté de 1975, initié par leur mouvement. La « Société islamique » se scinda alors. Les islamistes les plus modérés se rassemblèrent autour de Massoud, au sein du « Jamaat-e Islami » ; les éléments islamistes les plus radicaux fondèrent le « Hezb-e Islami » avec Gulbuddin Hekmatyar à leur tête.

Durant toute la lutte contre les soviétiques puis contre le régime pro-russe de Kaboul c’est Hekmatyar, le plus radical, qui reçut la grande majorité de l’aide américaine, conformément à la doctrine Casey. Et en favorisant l’Islam radical, ils finiront pas provoquer l’effondrement du régime de Kaboul, certes pro-russe mais laïc, qui fut remplacé par le régime islamique radical des Talibans. Ces derniers donnèrent asile à Ben Laden et favorisèrent le développement d’Al-Qaida.

Après le 11 septembre 2001, les néoconservateurs convainquirent Bush d’attaquer l’Irak sous le fallacieux prétexte que Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive. Et une fois encore au lieu d’un dictateur laïc, certes peu fréquentable, les Etats-Unis déstabilisèrent totalement les structures étatiques de ce pays et facilitèrent l’éclosion de l’Etat islamique.

Ces interventions occidentales, selon les tactiques américaines, ont causé des destructions massives aux infrastructures et des pertes civiles directes et indirectes dans ces pays, probablement de l’ordre de deux millions de personnes [2]. Le Colonel Legrier dans son retour d’expérience d’Irak écrit [3] « La question qui se pose est de savoir si la libération d’une région ne peut se faire qu’au prix de la destruction de ses infrastructures (hôpitaux, lieux de culte, routes, ponts, habitations, etc.). C’est là, l’approche assumée sans complexe, hier et aujourd’hui, par les Américains ; ce n’est pas la nôtre ».

C’est ce que résume parfaitement cette caricature

En Europe, contrairement aux promesses orales du secrétaire d’État américain James Baker faites à Gorbatchev [4], une fois le Pacte de Varsovie dissous, les Etats-Unis n’ont cessé de vouloir étendre l’OTAN jusqu’aux frontières de la Fédération de Russie, déstabilisant les régimes qui s’y opposaient comme celui du premier Ministre slovaque Méciar qui voulait que son pays rentre dans l’Union Européenne mais pas dans l’OTAN [5]. Les Etats-Unis ont financé, à caisses de dollars ouvertes, les partis d’opposition et la Slovaquie finit par rejoindre l’OTAN en 2004. La déstabilisation de l’Ukraine et la réaction russe en Crimée aboutit à la réinstauration d’une guerre froide entre l’Europe et la Fédération de Russie, offrant aux Etats-Unis leur objectif stratégique essentiel : éviter la création d’une Eurasie qui contesterait leur domination mondiale. Mais en poursuivant leur intérêt stratégique, les Etats-Unis le font au détriment du rôle qu’on leur attribue trop complaisamment de gardien de l’ordre mondial.

Le Président Trump durant sa campagne présidentielle n’a cessé de souligner le coût/efficacité négatif pour les Etats-Unis de ces interventions dans le monde et en particulier en Asie centrale et au Moyen-Orient, alors que la Chine apparait à terme comme la seule grande puissance mondiale capable de leur contester leur suprématie mondiale. Malgré les réticences de son administration, le Président Trump essaie, autant que faire se peut, de rester fidèle à son analyse et de tenir ses promesses électorales.

Quelles sont les conséquences régionales de cette apparente modification stratégique américaine, entre grandes et moins grandes puissances ?

Jean-Bernard Pinatel : Si le désengagement américain militaire se confirme, c’est clairement la Russie qui en bénéficiera au Moyen-Orient. Grâce à sa diplomatie et sa connaissance pointue du monde musulman et persan, Moscou est capable de parler à tout le monde et de maintenir un savant équilibre entre l’Iran, la Turquie, l’Arabie Saoudite, l’Egypte et aussi Israël et a su apparaitre, aux yeux des dirigeants de cette région, comme le seul grand qui tient ses engagements. Cela dit, les Etats-Unis resteront très présents du fait de leur poids économique et financier, de leurs livraisons d’armes et de la coopération militaire que cela implique dans le Golfe persique, en Irak et avec Israël. Quant à la Chine, elle avance ses pions en Afghanistan, au Pakistan et en Iran qui sont les pays les plus proches de ses frontières et riches en matières premières et en sources d’énergie. Quant à la France, sa stratégie de suivisme des Etats-Unis ne lui permet de recueillir que quelques miettes et elle a perdu, à cause de sa malheureuse politique syrienne, tout poids réel dans cette région du monde.

Dans le cas asiatique, qui présente la particularité de voir apparaître une puissance – La Chine- qui pourrait être la principale rivale des Etats-Unis, Washington n’aurait-il pas tendance à s’engager plus avant ?

Jean-Bernard Pinatel : Les Etats-Unis ne peuvent que constater, sans pouvoir s’y opposer directement, la montée en puissance de la Chine et notamment le contrôle de facto qu’elle a établi sur la mer de Chine, mer peu profonde (profondeur moyenne de l’ordre de 300 mètres) et dans laquelle ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins sont très vulnérables durant leur trajet vers les détroits qu’ils ont à franchir [6]pour gagner les eaux profondes du Pacifique. La stratégie des Etats-Unis est dictée par la géopolitique. Puissance maritime, les Etats-Unis cherchent à endiguer l’expansion chinoise vers ses voisins. Au Nord le Japon, la Corée du Sud et Taïwan que Trump ne veut pas reconnaitre comme appartenant à la grande Chine sans que Pékin en paye le prix [7]. Au Sud en soutenant le Vietnam qui s’affronte avec Pékin sur le contrôle des iles Paracels. Il est significatif que la rencontre Trump-Kim se situe à Hanoi [8] et aussi l’Indonésie, les Philippines et la Malaisie au Sud où les diplomaties des deux rivaux s’affrontent.

Pour ma part, je pense que le risque majeur pour les Etats-Unis reste la création d’une Eurasie sous l’égide de Pékin via les nouvelles routes de la soie. Le seul pays qui est capable de mettre à mal ce projet est la Fédération de Russie qui tout en collaborant avec la Chine s’en méfie viscéralement. C’est pour cela que je pense, qu’à plus ou moins long terme, on assistera à une volte-face américaine vis-à-vis de la Russie et nous payerons le prix de les avoir suivis dans la voie des sanctions économiques qui pénalisent notre économie mais pas la leur.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

Source : ATLANTICO

Date de publication : 28/02/2019

[1] Qui aboutit au traité d’interdiction des missiles de moyenne portée duquel Trump vient de se retirer sous de fallacieux prétextes.

[2] Lire l’étude réalisée par des médecins légiste anglosaxons et téléchargeables en ligne Body Count.

[3] Dans un article que la Ministre des Armées a fait retirer de la Revue de Défense Nationale de février 2019. Quand on est un bon vassal on ne critique pas la manière de se comporter de son suzerain.

[4] 9 février 1990 au Kremlin.

[5] J’allais tous les 15 jours à cette époque à Bratislava.

[6] Entre le Japon et Okinawa et entre Okinawa et Taiwan où une multitude d’iles et ilots japonais rend ce franchissement discret pratiquement impossible.

[7] Il l’a reproché à Obama durant la campagne présidentielle d’avoir fait ce cadeau à Pékin sans contreparties.

[8] Le résultat maximum de ses conversations auquel on peut s’attendre n’est pas une dénucléarisation de la Corée mais son engagement à détruire les missiles capables de menacer les Etats-Unis.


« Les pays arabes sur la route de Damas : une leçon de réalisme à méditer »

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L’acte 3 du conflit syrien se joue en ce début d’année 2019 ; l’analyse d’Alexis Feertchak:

Deux événements ont marqué le mois de décembre et un troisième marquera le mois de janvier : fin 2018, nous avons assisté à la réouverture de l’ambassade des Emirats arabes unis (EAU) à Damas ainsi qu’à la visite du président soudanais Omar al-Bachir. Début 2019, se tiendra à Beyrouth un sommet économique de la Ligue arabe : la Syrie, qui n’en est plus membre, n’est pas invitée, mais son retour au sein de cette instance arabe sera à l’agenda de cette réunion, au moins officieusement.

Ces trois événements sonnent comme la conclusion de l’acte II de la guerre en Syrie autant que comme les prémisses d’un acte III. Précisons : de 2011 à 2015, l’acte I couvre cette période de déstabilisation du gouvernement syrien par une rébellion dont la puissance découlait avant tout du soutien de puissances sunnites (Turquie, Arabie Saoudite, Qatar), d’Israël et des pays occidentaux, à commencer par le premier d’entre eux, les Etats-Unis. Mais suivant les lois de la guerre contre-insurrectionnelle, le gouvernement syrien décida de se retirer dans les zones urbaines qui lui étaient acquises, abandonnant aux rebelles les villes les plus hostiles ainsi que les campagnes, dont la sécurisation aurait nécessité de disperser les troupes d’une armée réduite en nombre car expurgée de ses éléments les moins fiables. Pendant ce premier acte, Damas comptait sur le pourrissement de la situation dans les zones rebelles.

L’intervention russe en septembre 2015 ouvrit l’acte II : avec ses puissants alliés russe et iranien, le régime passa à l’offensive et regagna les territoires les plus stratégiques du pays – Alep au Nord fin 2016, mais aussi Deir Ezzor à l’Est fin 2017 et Deraa au Sud en 2018 – même s’il lui manque encore la province d’Idleb sous domination turque et la zone à l’est de l’Euphrate dominée par la coalition internationale et les Kurdes syriens. Cet acte II ne fut pas seulement militaire, mais aussi diplomatique : les avancées sur le terrain servirent à la Russie d’effet de levier politique pour changer les rapports de force régionaux. Le point de bascule fut la Turquie, principal soutien de la rébellion depuis 2011, qui se rapprocha de Moscou autant que de Téhéran, au grand dam de Washington. Persuadé que les Américains avaient voulu sa peau à l’été 2016 lors du coup d’Etat manqué, Erdogan, qui rêve de grandeur ottomane, ne supporta guère que les Etats-Unis s’appuient sur les Kurdes syriens, base arrière du PKK, pour tenter de contrer l’Iran en Syrie. Par un effet boomerang, la stratégie syrienne de Washington se trouva être parfaitement contre-productive : au lieu d’isoler la République islamique et ses mollahs, elle leur permit de former un trio Ankara-Moscou-Téhéran, qui passe également par Doha, le Qatar, principal centre des Frères musulmans avec Ankara, cherchant ainsi à sortir du blocus que lui impose avec peu de succès l’Arabie Saoudite. La formation de cet axe a une particularité notable : il s’appuie sur les seuls vieux Etats de la région, cœur des anciens empires : l’Empire russe, l’Empire perse, l’Empire ottoman.

Pour les pays arabes de la région bien plus que pour nous qui avons peine à sortir de nos œillères idéologiques, il est apparu clairement au fur-et-à-mesure des scènes de cet acte II qu’il ne servait à rien de rejouer la partition de l’acte I. Quel intérêt la Jordanie avait-elle à soutenir les rebelles du Front du Sud, incapables de réellement mettre en danger Damas ? Quel intérêt le Liban avait-il à observer le chaos s’étendre à ses frontières ? Quel intérêt l’Egypte, confrontée au terrorisme islamique, avait-elle à appuyer la déstabilisation du régime politique syrien qui fut longtemps son plus fidèle allié et avec lequel elle partage une forme de nationalisme laïc autant qu’une forme de démocratie autoritaire ? Quel intérêt les pays du Golfe avaient-il à jouer la surenchère verbale alors qu’ayant perdu sur le terrain militaire autant que politique, leur influence en Syrie risquait de se réduire à néant ? Questions rhétoriques. A Beyrouth, au Caire ou à Amman, la réponse est évidente : aucun pays arabe n’a intérêt à prolonger cette guerre.

Le scénario d’un acte III semble donc écrit, au moins dans les grands traits : les pays arabes vont prendre le chemin de Damas pour que celui-ci ne devienne pas une autoroute irano-turque administrée par les Russes. Les prémisses sont déjà là : en octobre, la Jordanie a réouvert sa frontière avec la Syrie, le Liban travaillant par ailleurs au retour des réfugiés syriens. La réouverture de l’ambassade des EAU, fermée en 2012, est une nouvelle étape dans ce processus de retour des pays arabes sur le théâtre syrien. Le Bahreïn a d’ores-et-déjà annoncé qu’il allait suivre. La stratégie des Etats pétroliers du Golfe est la suivante : le seul moyen pour eux de regagner de l’influence à Damas est de participer au financement de la reconstruction de la Syrie. Les EAU, qui ont accueilli les fortunes de nombreux Syriens en exil, ouvrent la voie, mais d’autres suivront. Même l’Arabie Saoudite se rapproche aujourd’hui de Moscou, affaiblie par l’affaire Khashoggi dans laquelle la Turquie a joué d’une main de maître en forçant le Congrès américain à réprimander leur allié saoudien. Un coup terrible pour Riyad alors que les Etats-Unis doutent de plus en plus de leur alliance stratégique avec l’Arabie Saoudite. Du pétrole ? Les Américains en ont à profusion. Une puissance régionale capable de concurrencer l’Iran ? L’Etat saoudien est faible, son armée plus faible encore, comme le montre la guerre au Yémen. Seul Israël peut en réalité prétendre à ce statut au Levant. Le prince héritier, MBS, – et surtout son père qui ne lâche pas l’affaire malgré son grand âge et apprécie le contrepoids obligeamment fourni par Vladimir Poutine à l’envahissante amitié américaine – ont compris que la survie même de leur dynastie est en jeu : ils auront besoin de coopérer avec Moscou (et Pékin…) pour faire monter les enchères et pousser Washington à les soutenir davantage.

La visite d’Omar al-Bachir est aussi un signal important : historiquement, le Soudan était anti-saoudien et pro-iranien. Dans les années 1990, le président soudanais rêvait que Khartoum soit la rivale islamiste sunnite de Riyad et s’appuya pour cela sur Téhéran, mettant en application le vieux principe selon lequel « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Après les attentats du World Trade Center, craignant d’être la cible de Washington, le Soudan fit volte-face et se rapprocha de Washington, donc de l’Arabie Saoudite. Khartoum participa ainsi à la coalition saoudienne au Yémen contre les rebelles Houthis soutenus par Téhéran. Mais le tournant est seulement partiel car Omar al-Bachir se rapproche aujourd’hui de Moscou. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, le président soudanais voit la Russie comme la meilleure assurance-vie qu’il peut posséder pour se prémunir d’un éventuel changement de régime. D’où les rumeurs régulières concernant l’ouverture d’une base militaire russe au Soudan (alors que les puissances du monde entier se concentrent à Djibouti) ou la vente de matériels militaires comme des systèmes anti-aériens/anti-missiles S-300 ou des chasseurs Su-30SM. L’avenir le dira, mais une constatation : Moscou a tout intérêt à se servir de Khartoum comme point d’appui dans sa stratégie d’influence en Afrique, notamment en Centrafrique. La visite du président soudanais à Damas est un signe de ce tournant. Car la route de Moscou passe par Damas…

Le scénario de cet acte III sera au cœur des discussions de la Ligue arabe, dont le sommet se tiendra à Beyrouth en janvier. Au Moyen-Orient, les raisonnements « droit-de-l’hommistes » ne convainquent plus personne depuis longtemps. On préfère des actions cohérentes sur le long terme, des objectifs réalistes, des moyens limités mais bien ciblés à de grandes déclarations de principe, à des retournements d’alliance prévisibles – les Kurdes en savent quelque chose – et à des moyens titanesques qui ne font que tomber dans un puits sans fond. Jusqu’au discours de Dominique de Villepin à l’ONU en 2003, le Quai d’Orsay a appliqué avec constance cette diplomatie réaliste que l’on résumait alors souvent par la formule « la politique arabe de la France ». Pour l’ancienne puissance mandataire en Syrie et au Liban, il fallait avec subtilité tenter d’amoindrir la balourdise américaine… Mais les trois derniers quinquennats – en comptant celui d’Emmanuel Macron – sont marqués par un atlantisme béat, un moralisme hors sol et une absence cruelle de réalisme. Ce scénario en trois actes n’était certes pas écrit à l’avance car l’histoire n’est jamais prédictible, mais certains éléments tenant de la géographie, de la culture, du politique pouvaient être pris en compte dès le début du conflit. Il n’en a rien été. Aujourd’hui, sur la route de Damas, les pays arabes auraient besoin du discours d’apaisement de la France, mais Paris a oublié son bâton de pèlerin. Se coulant dans le sillage des Etats-Unis depuis tant d’années, la France ne sait plus comment marcher, pétrifiée par un président américain qui prend sans états d’âme le contre-pied de ses prédécesseurs.

Alexis Feertchak

Membre fondateur de Geopragma

Journaliste


Pour retrouver une crédibilité diplomatique, il faut une ligne et des positions claires

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Je partage l’analyse de Caroline Galactéros et notamment cette phrase :

« Nous devons donc profiter du changement de pied américain pour parler immédiatement et sérieusement avec Moscou, engager une coopération sécuritaire concrète avec la Russie dans la région, et revenir dans le processus diplomatique avant qu’on ne nous ferme définitivement la porte au nez ».

Oui, en effet, seul Moscou mais aussi Téhéran peuvent nous permettre de nous réinsérer dans le jeu. Mais ce ne sera pas le cas tant que notre diplomatie ne sera pas totalement claire sur l’accord sur le nucléaire iranien. En effet, les Iraniens n’accepterons pas d’en changer une seule virgule. Or, la visite de Le Drian à Téhéran visait à leur demander de le faire. C’est ce qui a valu à Macron d’être surnommé, dans ce pays, l’essuie-glace (un coup à gauche, un coup à droite). Nous sous-estimons la résilience de l’Iran et de son régime car toutes les menaces américaines au lieu de le déstabiliser le renforce.

Pour retrouver une crédibilité diplomatique il faut une ligne et des positions claires sur tous les grands dossiers et cela ne peut être fait que si la France, après s’être totalement vassalisée sous Hollande aux USA, arrête de vouloir ménager la chèvre et le choux sous Macron et adopte une politique étrangère fondée sur des principes intangibles du droit international :

  • la non intervention dans les affaires intérieurs d’un Etat ;
  • le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes par référendum et supprime définitivement le droit d’ingérence humanitaire prôné par Kouchner qui a abouti aux désastres libyens et syriens, a favorisé le développement de l’Etat islamique et a mis en danger la sécurité des Français.

Source : FIGARO VOX

Date de publication : 28 décembre 2018


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017


Retour d’une semaine à Moscou consacrée à la publication en Russie de mon dernier livre

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Quand on rentre en France d’un voyage de plusieurs jours en Russie où l’on a rencontré plusieurs amis russes, on est obligé de se poser la question suivante : à l’orée de son quatrième et dernier mandat comment peut-on expliquer que, malgré les sanctions occidentales, la popularité de Poutine reste aussi élevée alors qu’en France celle du Président Macron est aussi basse ?

Alors que le débat sur l’exemplarité du chef n’existe pas en Russie car c’est une évidence même, pêle-mêle et suivant mes interlocuteurs, russes, franco-russe ou français travaillant en Russie, les réponses diffèrent. Mais la réponse qui vient au premier rang est la suivante: il a redressé l’économie du pays et multiplié par quatre le pouvoir d’achat moyen des Russes. Et de me citer plusieurs chiffres que j’ai vérifiés [1] :

  • en 1998, quand Poutine est arrivé au pouvoir, le PIB par habitant était d’environ 6000 dollars par an contre 24 000 en France. En 2017 il était d’environ 25000 dollars soit une multiplication par 4 alors que dans le même temps celui des français n’était même pas multiplié par deux (1,7) ;
  • mais au delà de ce qui touche directement les ménages mes interlocuteurs ont souligné à l’envie d’autres chiffres jamais présenté dans les médias occidentaux et qui devraient faire pâlir d’envie les dirigeants français :
  • le taux de chômage est de l’ordre de 5% ;
  • la dette des ménages est de 30% du revenu disponible (contre 115% en France) ;
  • la balance commerciale russe depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir a toujours été positive. De faiblement négative en 1998 elle restée en moyenne positive de 50 Milliards de dollars avec un pic à 100 milliards en 2011 (elle est évidemment très liée au prix de l’énergie) ;
  • les exportations de biens et services qui étaient de l’ordre de 200 milliards de dollars constants (base 2005) en 1998 seront de l’ordre de 540 milliards de dollars en 2018.

Les sanctions occidentales ont conduit à une réorientation de l’économie très rapide vers l’Asie. Que ce soit dans les grands hôtels, sur la place rouge, au Bolchoï ou dans les musées, les Chinois et les Asiatiques sont partout. L’exemple qui m’a été plusieurs fois cité est que l’embargo, décrété par l’Occident en 2014 sur plusieurs produits (fruits, légumes, produits laitiers, viandes) a plus nuit à la France qu’à la Russie. Il a favorisé l’essor de l’agriculture russe. Pour eux la Russie bénéficie de surcroît du changement climatique En quelques années, la Russie est redevenue un très grand producteur blé. Elle a doublé sa production en cinq ans pour atteindre son record historique en 2017 avec 84 Millions de tonnes. L’ambition russe est d’atteindre en 2020 120 Mt. Par ailleurs, sa proximité avec des zones très importatrices comme le Moyen-Orient, l’Algérie et l’Asie est un facteur de compétitivité. Contrairement à beaucoup de pays dans le monde, le secteur occupe une part plus importante dans l’économie du pays qu’il y a quinze ans. Pour la première fois, les exportations agricoles ont rapporté davantage… que les ventes d’armes, soit environ 15 milliards de dollars.

Un autre facteur soude le peuple russe autour de lui et est le plus souvent souligné par les commentateurs : Poutine a redonné la fierté au peuple russe. La façon dont il gère la crise ukrainienne et ramené la Crimée dans le giron russe en fait partie. Pour les Russes, la Crimée est russe depuis le XVIIIième siècle, suite au traité de Paix de « Küçük Kaynarca » avec l’empire ottoman. Devenue russe le 19 avril 1783, en droit international la Crimée est restée russe depuis. Son rattachement par simple décret par Nikita Khrouchtchev, lui-même ukrainien, à la République soviétique d’Ukraine n’a aucune valeur en droit international et est même en contradiction avec les accords de Yalta.

Un autre point d’étonnement, ce sont beaucoup plus les succès de la diplomatie russe au Moyen-Orient que sa réussite militaire en Syrie qui ont été mis en avant par mes interlocuteurs car ils sont pour eux un contrepoint saisissant de la diplomatie contre productive des tweets du Président américain qui varient selon son humeur du moment. Ainsi L’accord Poutine-Salmane visant à limiter la production de pétrole et à faire remonter les cours du pétrole autour de 80$ le baril a été salué par tous mes interlocuteurs alors même que la Russie n’a fait aucune concession sur son soutien à la Syrie ou à l’Iran. L’aide à la Syrie et les succès opérationnels remarquables d’un faible contingent militaire russe (5000 hommes et 40 avions) n’ont été mentionnés que lorsque j’ai posé la question. On est bien loin à Moscou de l’hystérie militariste russe décrite complaisamment par certains les médias occidentaux et promue par l’OTAN.

Citant aussi le risque islamique qui était l’objet de mon voyage, mes interlocuteurs m’ont répondu que si nos dirigeants politiques étaient moins complaisants et laxistes, les risques seraient limités. Et de me citer la politique d’immigration russe. Elle accueille chaque année plus de 400 000 étrangers qui n’ont qu’un seul choix : s’intégrer ou partir !

Enfin quand on aborde le futur on perçoit une inquiétude réelle pour l’après 2024. Tous mes interlocuteurs sont persuadés que Poutine se retirera et fera comme Eltsine : il mettra en place celui qu’il estime le plus apte pour diriger la Russie quelques temps avant la fin de son mandat. Quand on les presse de questions sur leur pronostic quant à son successeur, ils conviennent que c’est trop tôt pour le dire mais avancent trois critères qui conditionneront son choix : premièrement son successeur devra avoir l’aval des services de sécurité et de l’armée, indispensables pour sa capacité à assurer sa propre sécurité, ensuite il devra être apprécié des milieux avec lesquels Poutine gère et décide les orientations économiques du pays et, enfin, Poutine choisira quelqu’un en mesure de poursuive sa politique étrangère. Aujourd’hui mes interlocuteurs ne voient personne qui remplit ces trois conditions si plusieurs remplissent deux d’entre elles.

En conclusion, un Président soutenu par les trois quart des Russes contre moins d’un quart en France, une économie plus forte et plus diversifiée qu’il n’y parait, un Président et une politique étrangère permettent à la Russie d’occuper une place sur la scène internationale supérieure à la réalité de sa puissance économique et militaire.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

[1] Statistiques OCDE, Banque Mondiale et FMI.


L’Algérie face à la disparition prochaine d’Abdelaziz Bouteflika

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Processus démocratique ou succession à la cubaine ?

Alors que la disparition d’Abdelaziz Bouteflika, 81 ans, atteint d’un cancer du poumon en phase terminale et maintenu artificiellement en vie selon l’ancien directeur général de la DGSE [1] peut être annoncée à chaque jour qui passe, la question de la transition politique en Algérie se pose avec une acuité particulière. L’affrontement entre les clans qui se partagent aujourd’hui le pouvoir, et qui est commencé depuis 2015, débouchera-t-il sur une succession à la cubaine qui ne peut être envisagé qu’avec le soutien de l’armée ? Ou bien le processus démocratique prévu dans la Constitution pourra-t-il être respecté ? Ou bien encore va-t-on assister à la déstabilisation de ce pays, sous la pression de la moitié des 41 millions algériens qui ont aujourd’hui moins de 20 ans et qui n’ont pas connu la guerre civile des années 90. S’opposeraient à cette succession à la cubaine que l’on voit se dessiner aujourd’hui en descendant dans la rue ?

Dans cette hypothèse, devons-nous craindre une augmentation de la pression migratoire vers la France où le nombre de Français ayant un lien direct avec l’Algérie avoisine déjà les sept millions?

Une transition à la cubaine préparée méthodiquement pas le clan Bouteflika

La Constitution algérienne prévoit qu’à la mort du chef de l’Etat ou en cas d’empêchement [2], le président du « Conseil de la nation » assume la charge de Chef de l’Etat pour une durée de quatre-vingt-dix (90) jours au maximum, au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées. Le président actuel du Conseil de la nation est Abdelkader Bensalah qui est en poste depuis 2002 et a été réélu le 9 janvier 2013.

Il est notoire à Alger que deux forces ont commencé à se battre: le clan présidentiel, animé par le frère du chef de l’Etat, Saïd Bouteflika d’une part, et l’Etat-major militaire, avec à sa tête le vice-ministre de la Défense depuis 2013, Ahmed Gaïd Salah qui soutiendrait le processus constitutionnel, d’autre part. Ces deux clans s’étaient pourtant alliés en 2015 pour écarter le général Mohamed Mediène, dit « Toufik », le puissant chef du DRS (services secrets algériens), considéré comme le véritable maitre de l’Algérie depuis un quart de siècle et placé la DRS sous le contrôle le Département de Surveillance et de Sécurité (DSS) avec à sa tête Athmane Tartag. On dit à Alger qu’il soutient la candidature de Said Bouteflika à la fonction de chef de l’Etat. Mais jusqu’à quel point ? A quelles conditions ?

Depuis lors ces deux clans cherchent à placer leurs fidèles à la tête des rouages essentiels du pays.

Dans cette lutte, le clan Bouteflika avait essayé, jusqu’ici sans succès, d’ôter au chef d’Etat-Major de l’armée de terre les moyens de renseignement opérationnel et les forces spéciales. Ainsi, il avait échoué en 2017 à mettre à la retraite le Général Lakhdar Tirèche, qui dirige sous la tutelle d’Ahmed Gaïd Salah [3], la Direction centrale de sécurité de l’armée (DCSA) et à le remplacer par un homme du Président. Il semble avoir atteint son but en aout 2018 en nommant à la tête de la DCSA le général Belmiloud Othmane, alias Kamel Kanich qui dirigeait jusque-là le Centre principal militaire d’investigation (CPMI). De plus trois des généraux commandants les 1ère, 2ème et 4ème régions militaires viennent d’être remplacés en aout 2018. Ces limogeages visent à affaiblir le pouvoir du Général Ahmed Gaïd Salah. Bien heureux celui qui peut certifier de leur efficacité !

Le départ à la retraite au printemps 2019 du Général de corps d’armée Ahmed Gaid-Salah aurait été décidé par Saïd Bouteflika qui voudrait le remplacer par le général-major Saïd Bey, qui vient de quitter le commandement de la 2ème région militaire à Oran. Tous ces mouvements font penser aux observateurs algériens que Saïd Bouteflika a gagné et qu’une succession à la cubaine avec l’appui de l’armée est l’hypothèse la plus probable.

Ahmed Gaïd Salah, garant de la sécurité du pays ?

Pour d’autres analystes, Ahmed Gaïd Salah Salah [4], 77ans, un Chaoui des Aurès, serait le garant du processus démocratique, voire, en cas de troubles, comme un Président de transition. Ce qui est clair en revanche, c’est que depuis sa nomination en 2013, ce général n’a cessé d’étendre son influence et notamment le champ d’intervention de la Direction centrale de la sécurité des armées (DCSA), qui tend à devenir un véritable DRS bis. Il fait régulièrement le tour des grandes régions militaires pour resserrer ses liens avec les six chefs des régions militaires, qui tiennent dans leurs mains l’ordre public en cas de troubles ou de terrorisme. Or la majorité les observateurs s’accordent à penser que ces généraux sont fidèles à leur chef, le général Gaïd Salah, ce qui expliquerait les trois changements récents à la tête de trois régions militaires décidés par le clan Bouteflika.

Plusieurs faits font penser que le Général Gaïd Salah ne souhaite pas prendre le pouvoir mais qu’il s’opposerait à une succession à la cubaine, notamment parce que les deux principaux candidats à la succession d’Abdelaziz, autres que son frère Saïd, sont comme lui originaire des Aurès.

Les candidats potentiels

Dans l’hypothèse où le processus constitutionnel se déroulerait et qu’une situation exceptionnelle ne s’opposerait pas à la tenue des élections présidentielles, trois candidats semblent se détacher.

Le premier, Said Bouteflika, universitaire de formation, est né le 1er janvier 1958 à Oujda (Maroc) [5]. Elevé par Abdelaziz, il constitue sa garde rapprochée et se prépare à lui succéder. Il est soutenu par tous ceux qui profitent du système et qui n’ont pas envie de le voir évoluer mais il est détesté par la rue algérienne. Ses chances pour être élu dans une élection qui ne serait pas truquée ne sont pas évidentes.

Deux autres candidats semblent être en bonne position pour l’emporter

Le premier Ali Benflis est né le 8 septembre 1944 à Batna. C’est un ancien ministre de la Justice, il a été chef du gouvernement de 2000 à 2003. Il a été candidat aux élections présidentielles de 2014 où il a obtenu 12,3% des voix. Ali Benflis est le président du parti Talaie El Houriat qu’il a créé en 2015. Son âge est à la fois un atout et un handicap en fonction du taux de participation et notamment de celle des jeunes qui boudent traditionnellement les urnes.

Le second des challengers est Abdelaziz Belaïd [6], 55 ans. Il est né le 1963 au cœur des Aurès à Merouana (anciennement Corneille). Candidat aux élections présidentielles de 2014. Il a obtenu 3% des voix devançant tous les autres candidats vieux routiers de la politique algérienne. Son atout est sa jeunesse, son handicap son peu d’expérience de la vie politique.

L’atout de la réduction du déficit commercial sous l’effet de la hausse de l’énergie

L’économie de l’Algérie se résume en un mot : la Sonatrach. Les hydrocarbures représentent, en effet, l’essentiel des exportations (94,5%) en s’établissant en 2017 à 29,47 mds$ contre 25,64 mds$ sur la même période de 2016, soit une hausse de 3,8 mds$, correspondant à une augmentation de près de 15%. Les exportations ont ainsi connu les 11 premiers mois de 2017 une hausse de 14%, en s’établissant à 31,2 milliards de dollars contre 27,2 mds$ durant la même période de 2016. En conséquence, le déficit de la balance commerciale de l’Algérie, étroitement corrélé aux cours du brut a reculé en 2017 à 11,19 milliards de dollars contre un déficit de 17,06 milliards de dollars en 2016, soit une baisse de 5,87 milliards de dollars correspondant à un recul de 34,4%.

Avec une dette publique autour de 20% du PIB (France 100%), l’évolution à la hausse du cours du brut devrait donner dans les prochaines années, s’il le souhaite, les marges de manœuvre nécessaires à l’Etat pour distribuer du pouvoir d’achat et éviter, comme lors du « printemps arabe », d’avoir à faire face à un soulèvement général [7].

En conclusion

Au-delà des personnalités de Saïd Bouteflika, d’Ali Benflis et d’Abdelaziz Belaïd, deux régions voire deux cultures s’opposent celui des arabes oranais contre les « chaouis », berbères, des Aurès de la région de Batna. La disparition dans les prochaines semaines d’Abdelaziz Bouteflika, en cours de mandat, devrait faire entrer l’Algérie dans un processus prévu par la Constitution qui conduit à l’organisation d’une élection présidentielle au maximum 90 jours après sa disparition sous l’autorité du président du « Conseil de la nation » qui assume durant cette période la charge de Chef de l’Etat.

La constitution ne permet pas une succession à la cubaine où Saïd prendrait la place de son frère sans se soumettre au vote populaire. Mais que le clan au pouvoir tente de s’y maintenir en violant la Constitution est probable. Il est aussi probable que dans ce cas la rue se soulèverait et que le général Gaïd Salah ferait tout ce qu’il peut pour maintenir le calme dans le pays et permettre des élections libres. Nous ne pouvons que souhaiter l’occurrence de ce scénario plutôt positif qui éloignerait les risques d’une guerre civile et d’une pression migratoire accrue sur notre territoire.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

[1] Geopolis.
[2] Constitution algérienne 2016 Art 102 Lorsque le Président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement. Le Parlement siégeant en chambres réunies déclare l’état d’empêchement du Président de la République, à la majorité des deux tiers (2/3) et charge de l’intérim du Chef de l’Etat, pour une période maximale de quarante-cinq (45) jours, le Président du Conseil de la Nation.
[3] Né en 1940 à Aïn Yagout dans la Wilaya de Batna en Algérie dans l’Aurès (région berbère amazigh majoritairement chaouie), Salah est maquisard à l’âge de 17ans, il est également diplômé de l’Académie militaire d’artillerie Vystrel (URSS).
[4] Son père Ahmed meurt alors qu’il a un an ; il est donc élevé par sa mère sous la tutelle de son frère Abdelaziz, et par là de Houari Boumédiène qui prend le pouvoir par un coup d’État en 1965. Il est élève au collège Saint-Joseph des Frères des écoles chrétiennes à El-Biar (Alger), puis au lycée tenu par les jésuites. Il arrive à Paris en 1983 afin de préparer un doctorat en informatique. Il est titulaire d’un doctorat de 3ème cycle de l’université Pierre-et-Marie-Curie (Paris VI) sur la reconnaissance des formes, domaine dans lequel il soutient sa thèse.
[5] Il est titulaire d’un doctorat de médecine et d’une licence en droit. En 1986, il adhère au FLN et devient le plus jeune membre du comité central. Député de 1997 à 2007, il est élu secrétaire général de l’Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA). Suite à de nombreux désaccords avec la direction du FLN, il quitte le parti pour fonder le Front El Moustakbal; Le FM s’engage à une action politique dans le respect de la constitution et des lois de la république algérienne.
[6] En 2012 les réserves de change de l’Algérie étaient d’environ 200 milliards de dollars avec une dette publique inférieure à 9% du PIB ce qui a permis au gouvernement de s’acheter comme en Arabie Saoudite une pause civile en distribuant massivement de subventions.


Le totalitarisme islamique

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L’islam radical est une déviance totalitaire du courant sunnite le plus traditionnel : le courant hanbalite

L’aveuglement et la lâcheté des citoyens et des dirigeants des démocraties occidentales ont permis à Hitler de confisquer par la violence un pouvoir acquis démocratiquement et d’engager l’humanité dans la guerre mondiale la plus sanglante de l’histoire, entrainant la mort de 65 millions d’hommes et de femmes et le génocide du peuple juif. Hitler voulait installer un ordre nouveau, le nazisme, dans le monde entier Pourtant dans « Mein Kampf » tout été écrit pour celui qui voulait voir.

Moins d’un siècle plus tard une menace totalitaire est à nouveau devant nos yeux. Il suffit de de lire ce qui est écrit par Al Banna et ses successeurs pour comprendre ce qui nous attend et tous ceux qui minimisent cette menace font la politique de l’autruche et s’en rendent complice.

L’Islam radical a remplacé le totalitarisme nazi et veut, comme lui, installer sur la terre un nouvel ordre mondial.

Au XXème siècle, quelques années après qu’Hitler ait écrit « Mein Kampf », Al Banna a théorisé les fondements théologiques et la stratégie de cette révolution islamique radicale et politique. Et, pour la mettre en œuvre, il a mis sur pied une organisation inspirée des partis fascistes européens.

Al-Qaïda, l’Etat islamique et les Frères Musulmans constituent les diverses manifestations du salafisme qui considère que le Coran et la tradition doivent être les seules sources du droit. Ils prônent tous un retour aux pratiques en vigueur dans la communauté musulmane à l’époque du prophète Mahomet et de ses premiers disciples — connus comme les « pieux ancêtres » (al-Salaf al-Ṣāliḥ ). L’idéologie religieuse et le but sont communs aux islamistes radicaux même si la stratégie et les moyens diffèrent.

Dans une première étape, au nom d’Allah, Ils veulent imposer à la communauté musulmane, par la prédication et la violence, le mode de vie et les pratiques archaïques qui existaient au temps de l’Hégire dans la péninsule arabique. Puis après avoir radicalisé les 1400 millions de musulmans dans le monde, ils visent à établir partout des Etats islamiques où la seule source de droit sera la Charia.

L’apport d’Hassan Al-Banna est celle d’un religieux et d’un enseignant. Il s’est efforcé d’extraire du Coran et de son interprétation par le courant hanbalite, le plus traditionnaliste, le corpus le mieux adapté pour répondre aux défis culturels, technologiques et économiques posés par l’Occident. Son texte fondateur est « la lettre des enseignements » qui explicite les « dix piliers » que tout musulman, et en particulier tout membre des Frères Musulmans, est tenu de suivre [1]. Le premier pilier expose les vingt principes qui délimitent la compréhension du message islamique. Le premier de ces principes est fondateur de la pensée des Frères Musulmans et s’oppose d’emblée au principe de la séparation de l’église et de l’Etat et au principe de laïcité. Il affirme la nature globale de l’islam avec l’argument irréfutable que le prophète Mahomet était à la fois un guide spirituel et un chef d’Etat.

Les neuf autres piliers « explicitent l’importance du travail, du combat (djihad), du sacrifice, de l’obéissance, de la persévérance, de la fidélité à la cause et du dévouement à Dieu, de la fraternité et de la confiance. »[2] Ainsi, s’il fut d’abord un prédicateur qui se donnait pour mission de réveiller les consciences et de revivifier la foi, Al-Banna voulait être aussi un acteur politique et social. Car pour lui, l’Islam est une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie. Il s’est donc attaché à mettre sur pied des organisations efficaces qui permettaient d’assurer la transmission du message mais aussi de le concrétiser au quotidien dans la vie sociétale. Les croyants devaient être les moteurs de l’organisation politique et sociale.

De ce fait, confronté dans sa vie quotidienne à l’impérialisme britannique, Al-Banna a cherché, à la différence des imans wahhabites, à établir et à recommander un consensus le plus large possible entre tous les courants de l’Islam. Car c’était, pour lui, la condition indispensable pour résister à la colonisation des esprits par la culture occidentale et son impérialisme économique et militaire. Son message enjoignait les Frères de mener de front deux combats : un effort personnel pour interpréter le message d’Allah au travers de l’étude du Coran et pour échapper ainsi à la tyrannie des avis émis par les écoles juridiques coraniques qui divisent le monde musulman et sont exploitées par l’Occident ; et aussi un engagement politique et social pour inscrire le message d’Allah dans l’organisation et la vie de la cité en vue de l’établissement d’un Etat islamique guidé par la charia.

Un des piliers de son épitre concerne le jihad. Il affirme d’abord que le jihad est une obligation pour tout musulman et notamment pour les Frères Musulmans. Y manquer est un péché capital. Le combat qu’il veut mener est l’islamisation de la société mondiale en sept étapes. Il prône de commencer par le bas, l’individu, la famille, la société, le gouvernement, les pays musulmans voisins, les anciennes terres conquises par l’islam, de Poitiers à l’Indus, et enfin le reste du monde. « Celui qui meurt sans avoir fait campagne et sans avoir eu l’intention de partir en campagne meurt d’une mort des temps du paganisme. ». « Le premier degré de la guerre sainte consiste à expulser le mal de son propre cœur ; le degré le plus élevé, c’est la lutte armée pour la cause de Dieu. Les degrés intermédiaires sont le combat par la parole, par la plume, par la main et par la parole de vérité que l’on adresse aux autorités injustes. Notre mouvement d’apostolat ne peut vivre que par le combat. A la mesure du caractère sublime de notre apostolat [da’wa] et de l’étendue des horizons qu’il embrassera seront la grandeur du combat que nous mènerons pour lui, l’élévation du prix qu’il faudra payer pour le soutenir et la grandeur de la récompense pour ceux qui auront bien travaillé. Menez combat pour Dieu comme il le mérite » (Coran XXII, 78). Par cela tu sauras le sens de notre devise que tu dois toujours garder « La guerre sainte est notre voie » […] Au stade de l’exécution, le mouvement consiste en une guerre sainte sans merci, en un labeur ininterrompu pour parvenir à notre objectif ; c’est une épreuve que seuls peuvent supporter les véridiques et, à ce stade, la perfection de l’obéissance seule peut garantir le succès » [3].

Al Banna voulait imposer le « Tamkine » mondial, que l’on peut traduire par la prise du pouvoir politique et sa possession, en sept étapes : éduquer l’individu musulman, puis la famille musulmane ; ensuite organiser le peuple musulman ; installer le gouvernement musulman en Egypte ; étendre le gouvernement musulman au monde musulman ; permettre à la bannière d’Allah de flotter sur toutes les contrées occidentales qui avaient connues le bonheur de l’islam ; proclamer notre appel à l’islam dans le monde entier.

Les étapes de cette prise de pouvoir et de sa possession ont été regroupéess en quatre étapes par ses successeurs : présentation de l’Islam, sélection des Frères, affrontement et spécialisation, domination et Tamkine. Elle est incarnée par les 4 derniers doigts de la main avec le pouce replié [4] qui signifie « je suis prêt à réaliser les 4 étapes du Tamkine avec vaillance ou par la violence ». C’est devenu le signe de reconnaissance des Frères Musulmans.

Le 23 aout 2013, Recep Tayyip Erdogan a fait le signe de la R4bia devant la mosquée Al Aqsa d’Ankara. Depuis cette date, il fait régulièrement ce signe de ralliement.

Cette conquête peut se faire par la guerre civile dans les pays où la communauté musulmane est majoritaire comme en Syrie et en Irak ou par le recours aux urnes dans les démocraties en organisant un vote musulman pour y conquérir le pouvoir. Puis comme le réalise sous nos yeux en Turquie le Frère Musulman Erdogan, une fois au pouvoir, établir un Etat islamique irréversible en brisant pas à pas les contre-pouvoirs qui sont les garants de l’Etat de droit.

Mais pour Al Banna cette prise de pouvoir par la violence ou par les élections ne peut être réalisée sans une organisation qui encadre strictement la population. Ce qui est clair, et leur histoire de 1935 à nos jours va le démontrer tant au Moyen-Orient, au Maghreb qu’en Europe, les Frères Musulmans se sont organisés comme tous les partis révolutionnaires à but totalitaire en trois cercles : les sympathisants, les militants et les dirigeants auxquels est directement rattachée une branche armée secrète [5]. Passer du cercle des sympathisants au cercle des militants puis des dirigeants s’effectue au terme d’un processus de sélection sévère et qui s’exerce en continu par l’enseignement, le suivi de tous les instants, l’analyse du discours et des comportements de ceux qui ont été détectés comme ayant le potentiel pour passer d’un cercle à l’autre.

Un livre, récemment publié par Mohamed Louisi, [6] décrit avec précision le parcours qu’on lui a fait suivre jusqu’à qu’il en perçoive le caractère totalitaire et les objectifs politiques éloignés du simple prosélytisme religieux.

La croissance de l’organisation d’Al-Banna fut rapide : en 1929 on comptait 4 sections, 15 en 1932 et 300 en 1938. Elle ressemblait à beaucoup d’organisations politiques à but totalitaire. Aujourd’hui en Europe on compte 250 puissantes organisations qui regroupent des milliers d’associations et 7 millions d’adeptes et qui disposent d’un budget de plusieurs milliards d‘euros.

Banna s’est visiblement inspiré des partis fascistes de l’époque. Au sommet se trouve le guide, assisté d’une quinzaine de membres choisis par lui et qui constituent le Bureau Général de l’Orientation avec une assemblée consultative générale de 100 à 150 membres. Les décisions dans ces deux organismes se prenent à l’unanimité. « Tout désaccord important se solde par une soumission aveugle (à la manière de l’obéissance de certaines congrégations religieuses catholiques) soit par la sécession ou l’exclusion (sécession des activistes tentés par l’action violente en 1938-1939, exclusion d’un des fondateur qui reproche à Banna son favoritisme familial en 1947 » [7]. Vient ensuite une organisation verticale, géographique très hiérarchisée : district (manatiq), branches (shu’ab), familles (usar) et une organisation des activités techniques (sections : propagande, travail, famille, étudiants, liaison avec le monde musulman, entrainement physique, presse, etc. Et comités : trésorerie, politique, droit, Fatwa, etc.)

Un serment d’obédience fut entériné au troisième congrès de la confrérie en mars 1935. Il comportait cinq paragraphes qui commençaient par « je crois » à la manière de la profession de foi catholique. Les paragraphes 2,3 et 4 du crédo fixaient le comportement que devait avoir un frère dans la vie sociale. Le paragraphe 1 avait trait à la foi et le 5 à l’action. Le paragraphe 1 était ainsi libellé : « Je crois que tout est sous l’ordre de Dieu ; que Muhammad est le sceau de toute prophétie adressée à tous les hommes, que la Rétribution [8] est une réalité, que le Coran est le Livre de Dieu, que l’Islam est une Loi complète pour diriger cette vie et l’autre ». Le paragraphe 5 était ainsi écrit : « Je crois que le musulman a le devoir de faire revivre l’Islam par la renaissance de ses différents peuples, par le retour de sa législation propre, et que la bannière de l’Islam doit couvrir le genre humain et que chaque musulman a pour mission d’éduquer le monde selon les principes de l’Islam. Et je promets de combattre pour accomplir cette mission tant que je vivrai et de sacrifier pour cela tout ce que je possède. » [9]

Les systèmes politiques comme la Chine et la Russie dans lesquels leurs dirigeants exercent le pouvoir sur une longue période, sont mieux armés pour percevoir le danger de l’Islam radical, pour en percevoir la progression dans la communauté musulmane et pour mettre en place des stratégies de long terme pour lui barrer la route notamment en s’alliant avec la partie de la communauté musulmane qui refuse cet Islam politique [10]. En revanche? les démocraties laïques, focalisées sur le court terme par de fréquentes élections, sont désarmées car elles ont tendance à nier le caractère religieux de cette violence et elles sont incapables de percevoir les effets à long terme de l’action révolutionnaire entreprise par les tenants de l’Islam radical.

Car il s’agit bien d’une guerre révolutionnaire que mène au reste du monde l’islam radical avec toute l’étendue de la panoplie de moyens d’action vieux comme le monde.

Il y a d’abord les actions terroristes qui en France depuis 15 ans ont coûté la vie à 260 civils et ont blessé plus ou moins gravement près de 1000 autres et causé la mort de plus de 150 soldats français et en ont blessé plus de 500, dont beaucoup sont handicapés à vie. Au niveau mondial le nombre de morts par attentat a été multiplié par 9 entre 2000 et 2014 où il s’élevait à 35000 et à plus de 100 000 blessés. [11]

Aucun des dirigeants des Frère Musulmans n’a condamné ces actes terroristes même s’ils ont toujours nié en être les auteurs ou les complices. Car ils considèrent que ces violences les aident, leur permettant d’apparaître aux yeux des autorités comme des organisations non violentes avec lesquelles on peut parler. Néanmoins comme l’affirme la conclusion d’une enquête menée en commun par les MI5 et MI6 britanniques, demandée en 2014 par David Cameron: « Parts of the Muslim Brotherhood have a highly ambiguous relationship with violent extremism. Both as an ideology and as a network it has been a rite of passage for some individuals and groups who have gone on to engage in violence and terrorism”. [12]

Cette violence terroriste vise, dans les pays à majorité musulmane, à déstabiliser les structures étatiques. La déstabilisation de la Syrie a été organisée et conduite à l’origine par les Frères Musulmans syriens en guerre ouverte contre régime alaouite qualifié d’apostat depuis son alliance avec l’URSS communiste et athée dans les années 70. Ils ont été soutenus pour des raisons géopolitiques et idéologiques par une alliance hétéroclite comprenant l’Arabie saoudite, le Qatar, Israël, la Turquie les Etats-Unis et la France, ces deux derniers pays voulant croire que les rebelles visaient l’instauration d’un régime démocratique.
Cette déstabilisation en Syrie s’est accompagnée d’une vaste opération de désinformation. Elle a réussi à faire croire en Occident à un printemps arabe syrien face à un dictateur sanguinaire. Cette déstabilisation des structures étatiques a aussi été conduite avec succès en Libye, en Irak et en Syrie avec l’appui des occidentaux qui rêvaient d’établir dans ces pays des régimes démocratiques sans se rendre compte qu’ils étaient de facto les « compagnons de route » des islamistes radicaux. Leur réaction tardive en Irak et l’intervention Russe en Syrie a toutefois permis d’éviter l’instauration d’Etats islamiques à Bagdad et à Damas.

Cette action révolutionnaire dans des pays où la majorité de la population est musulmane, vise à implanter des bases qui sont autant de laboratoires et de centres de formation des cadres des Etats islamiques avant de s’emparer par la force de tout le pays.

Nous en avons connu des exemples en Afghanistan, en Irak, en Syrie et encore aujourd’hui en Libye où la région de Misrata est tenue par des milices affiliées aux Frères Musulmans, armées et soutenues par la Turquie d’Erdogan. C’est aussi ce qui s’est passé entre 2010-2011 dans le Nord Mali de Tombouctou, Gao à la frontière algérienne et libyenne jusqu’à l’intervention française avec l’opération Serval en janvier 2013 qui a stoppé les colonnes d’AQMI et du MUJAO qui s’étaient ouvert la route vers Bamako.

C’est aussi le cas en France, dans certains quartiers de nos grandes villes où la loi de la République ne s’applique plus et qui sont devenus des laboratoires des Frères Musulmans qui savent par la dissimulation obtenir la complicité des édiles locaux qui achètent la paix sociale ou le vote musulman en fermant les yeux sur leurs pratiques contraires aux lois de la République. Ainsi nos dirigeants savent sans, pour autant, réagir qu’à Marseille par exemple, les Frères Musulmans payent 170 euros par mois les femmes musulmanes pour qu’elles portent dans la rue le voile intégral et ils payent les rares contraventions qui leurs sont infligées.

Actuellement, estimée par Pew Research Center, la population française venant de pays musulmans serait de 5,7 millions d’habitants venant de pays musulmans soit 8,8% de la population française.

Une projection effectuée jusqu’en 2150 fournit les chiffres suivants:

• selon le premier scénario : 8,6 millions, soit 12,7% de la population française;
• dans le scénario médian, ils atteindraient 12,6 millions, soit 17,4% de la population;
• dans l’hypothèse de la poursuite d’une forte immigration, ils atteindraient 13,2 millions, soit 18% de la population française.

Ces scénarios prennent en compte le fait que c’est en France que le taux de fécondité de la population d’origine musulmane est le plus élevé d’Europe : 2,9 enfants par femme musulmane (contre 2,6 pour les femmes musulmanes en Europe).

Mais les chiffres les plus inquiétants concernent les naissances. L’Insee a publié des chiffres sur l’origine des naissances en France. En 2016 sur 783 640 naissances, 102 340 avaient un des deux parents né en dehors de l’Union européenne à 28, et 58 375 les deux parents. Soit 160 715 dont au moins un des parents étaient nés hors d’Europe ; c’est-à-dire 20,5 %, un enfant sur 5 ! En 1998 la même proportion était de 11,5 % : un sur 9.

On mesure l’accélération et l’ampleur de l’évolution et le risque de guerre civile si on ne stoppe pas rapidement la progression de l’Islam radical dans la communauté musulmane.

Certes et je m’en félicite beaucoup de musulmans français respectent les lois de la République. Mais en tolérant la prise de contrôle des mosquées par les imams salafistes, nos dirigeants acceptent que l’Islam radical gangrène peu à peu cette population et organise un vote musulman qui peut dans quelques années représenter une force suffisante pour prendre le pouvoir par les urnes. Les attentats et les 1000 agressions violentes quotidiennes (non crapuleuses et non sexuelles) qui ont lieu en France créent un sentiment d’inquiétude dans la population. Le nombre de français qui rendent sur les réseaux sociaux l’Islam responsable s’accroit chaque jour. Le risque est qu’une partie grandissante des français confonde Islam et Islam radical et contribue par des réactions inappropriées à jeter dans les bras des Frères Musulmans la majorité de la communauté musulmane qui n’aspire qu’à vivre en bon citoyen en France et en Europe.

Il est encore temps de renverser l’islamisation radicale des musulmans français à condition que nos dirigeants politiques s’engagent sans faiblesse à stopper cette prédication radicale et à rétablir l’Etat de droit dans les 1000 quartiers où il est contesté et remplacé par la loi des trafiquants plus ou moins alliés au islamistes radicaux, comme l’on dévoilé les enquêtes suites aux attentats de 2015.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Secrétaire Général du Think Tank GEOPRAGMA
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

[1] Brigitte Maréchal, les frères musulmans en Europe, PUF, octobre 2009, page 81.
[2] Brigitte Maréchal, op.cit, page 81.
[3] Hassan al-Bannâ, » Lettre des enseignements », 1943 ; traduction de .G. Delanoe, Cahiers de linguistique, d’orientalisme et de slavistique, n°1 et 2,1974, pp.55-83.
[4] R’bia signifie Ready four Bia. Bia est une déesse grecque Bia (en grec ancien Βία / Bía) personnifiant la Force, la Vaillance, la Valeur ou la Violence.
[5] Le FLN en Algérie, ETA au Pays Basque ou l’IRA en Irlande étaient organisés dela même façon.
[6] Mohamed Louizi, pourquoi j’ai quitté les Frères Musulmans, Michalon, 2016.
[7] Olivier Carré et Michel Seurat op.cit. p 23.
[8] Il faut croire que le croyant aura à rendre des comptes pour ses actes et obtiendra sa Rétribution.
[9] Dans le numéro 9 de l’hebdomadaire Al-Ikhwam al-muslimûm, 1933.
[10] Le succès de l’intervention Russe dans la deuxième guerre de Tchétchénie s’explique de cette façon. Lire Russie, alliance vitale, Choiseul, pages 126 et 127.
[11] Global Terrorism index, 2015, Institute for Economics&Peace.
[12] Ce rapport était si critique de la tolérance britannique à l’égard de cette organisation que le Premier Ministre a refusé de publier ce rapport qui lui a été remis en décembre 2015. David Cameron a seulement présenté une synthèse des principales conclusions https://www.thejc.com/news/uk-news/government-report-warns-muslim-brotherhood-is-rite-of-passage-for-terror-1.64091 By Marcus Dysch, December 22, 2015.


Nous resterons une armée de temps de paix

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Le chef d’Etat-Major français, le général François Lecointre, déplore les effets des dernières réformes

« Je saisirai chaque occasion de réduire l’empreinte en opérations dès lors qu’elle ne se justifie pas. » Le chef d’état-major des armées françaises, le général François Lecointre, a pour mission de réformer des forces « éreintées », et il veut d’abord tordre le coup à un préjugé : « Je ne supporte pas qu’on dise que les armées s’entretiennent en opérations pour le plaisir de payer des indemnités de service en campagne à leurs soldats ou pour justifier leur existence. Dès que je pourrai, je diminuerai », a-t-il indiqué, jeudi 6 septembre, devant l’Association des journalistes de défense.

Un an après avoir pris ses fonctions dans « les conditions délicates » de la démission de son prédécesseur, Pierre de Villiers, le général rend publiques ses orientations stratégiques. La révision – « modulation », dit-il – des opérations extérieures en fait partie.

« Les dépendances croisées ne nous permettent plus de choisir nos combats. Nous avons de moins en moins le choix de nos engagements », avait indiqué le général, en juillet. Mais le but est de « retrouver des marges de manœuvre permettant de faire face à d’éventuels engagements nouveaux – car – nos armées atteignent déjà les limites de leurs capacités avec 30 000 hommes en situation opérationnelle, ce qui n’est pourtant pas un niveau historiquement élevé », a-t-il rappelé devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, où il a été auditionné, en juillet – le compte rendu a été publié le 4 septembre.

Budget annuel de 50 milliards

« Aujourd’hui, la masse de nos armées est plus réduite que jamais, et cela n’aura pas changé en 2025 ». La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit d’atteindre un budget annuel de 50 milliards d’euros courants. « Certes, à l’issue de la programmation militaire qui s’ouvre, notre armée ne sera plus éreintée, sous-équipée, sous-dotée, et sous-entraînée comme aujourd’hui, explique-t-il. Mais elle restera une armée de temps de paix. Reste à savoir si elle sera alors capable d’être engagée sur plusieurs théâtres dans des conflits peut-être plus violents, et en tout cas très différents de ceux d’aujourd’hui. »

L’année qui vient sera ainsi celle « d’un changement important pour l’opération « Chammal », qui mobilise un millier d’hommes en Irak et en Syrie. Pour l’heure, les armées « se tiennent prêtes à conduire des frappes en Syrie parce que le président – Emmanuel Macron – a maintenu cet ordre si jamais l’arme chimique venait à nouveau à être employée » par le régime de Bachar Al-Assad lors de la bataille d’Idlib, le dernier bastion rebelle du pays.

Jusqu’à la « fin du califat, physique, de Daech, prévue à la fin de l’automne, nous continuerons d’être actifs ». Membres de la coalition internationale menée par les Etats-Unis, les Français conduisent des missions aériennes depuis la Jordanie, ainsi que des actions d’appui au sol des forces kurdes dans le nord syrien, des opérations d’artillerie à la frontière de l’Irak et, en bilatéral, des formations auprès de l’armée de Bagdad.

« La difficulté est le tempo »

A la fin de l’année, la question de la fermeture de la base française projetée en Jordanie se posera. Tout comme celle du maintien des missions de formation qui pourraient être transférées à l’OTAN si le gouvernement irakien retient cette proposition des Occidentaux. En outre, les Etats-Unis pourraient
conserver une force antiterroriste sur l’ensemble de la région « avec quelques partenaires aptes et volontaires », et la France devra se prononcer sur une éventuelle participation. « On verra. Les redéploiements sont soumis aux décisions du président de la République et tiennent compte de la situation sur zone. »

Au Sahel (4 500 militaires) de la même façon, « la France doit rassurer ses partenaires en les assurant de sa présence à long terme », dit le général Lecointre, mais « l’opération prendra des formes différentes au gré de la montée en puissance des acteurs locaux ». A la frontière du Niger et du Mali, où se concentraient les groupes armés, les opérations ont porté leurs fruits, assure-t-il, mais la situation se dégrade au centre du Mali et au nord du Burkina Faso.

« Mon souci est d’arriver à faire monter en puissance des actions de développement économique et humanitaire, et j’ai du mal à le faire, admet le général. La difficulté est le tempo des uns et des autres. Nous faisons des efforts pour planifier le plus longtemps possible à l’avance nos opérations, le partager avec l’Agence française de développement et le ministère des affaires étrangères pour faire en sorte que leurs projets arrivent à maturité quand nous aurons produit du résultat. »

L’Etat-Major compte sur ses partenaires européens, d’abord les Allemands. A Paris, devant les patrons du Medef, le 28 août, note-t-il, le vice-chancelier, Olaf Scholz, a parlé de défense européenne pendant la moitié de son discours.

« Nous avons une vraie opportunité pour que nos différences de culture s’amoindrissent et pour développer des capacités d’intervention, estime le général Lecointre. Les Allemands sont très attachés à la défense collective, et, avec des Etats-Unis qui penchent pour des relations bilatérales avec les Européens, nous avons intérêt à réaffirmer la force de l’alliance de l’OTAN. »

« Singularité militaire »

Mais si les forces françaises font « la preuve de leur excellence opérationnelle », selon lui, celle-ci a trouvé ses limites. Les réformes des dix dernières années ont « progressivement affaibli les armées par l’adoption de modes d’organisation et de fonctionnements civils faite sous contrainte forte de la revue générale des politiques publiques », affirme le général Lecointre. En 2011, les nouvelles bases de défense ont privé le commandement de la responsabilité de ses soutiens logistiques et de ses équipements. « Cela nous a fait perdre la cohérence du commandement, l’autonomie et la capacité à durer en cas de crise. Il ne s’agit pas de développer une nostalgie pour un ordre ancien, mais de réaffirmer les principes qui fondent depuis toujours l’efficacité des armées », précise le chef d’état-major.

Il évoque la défaite de Sedan, en 1870, pour « corriger les excès » de cette organisation. C’est d’un vieux document, fondamental, qu’il a parlé au chef de l’Etat : le rapport Léon Bouchard, qui avait réorganisé les armées après le désastre. La République avait alors concédé que les généraux devaient avoir une autorité suffisante sur les directeurs de services pour réussir, créant des corps d’armée permanents avec leurs troupes et leurs matériels.

Le général Lecointre veut redonner des prérogatives à tous les échelons de la hiérarchie et réaffirmer « la singularité militaire » parmi les administrations de l’Etat. Les soldats devront en effet être bichonnés car l’année 2019 sera pour eux celle de tous les dangers, avec le lancement simultané du logiciel de la paie succédant au désastreux Louvois, d’une nouvelle politique de rémunération, du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu et de la réforme des retraites.

Nathalie Guibert

Source : Le Monde


La loi de programmation militaire (2019-2025)

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Inscrit dans le marbre des choix stratégiques essentiels, planifie une remontée en puissance de nos forces mais ne balaye pas toutes les craintes sur l’avenir de notre Défense.

La LPM va être adoptée par le Parlement le 27 juin, à l’Assemblée nationale, et le 28 juin, au Sénat, à l’issue de la commission mixte paritaire (CMP), dont la première réunion a eu lieu mardi 19 juin.

Elle marque « une inversion de tendance historique », s’était réjoui le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Jean-Pierre Bosser lors de son audition à l’Assemblée nationale en février dernier. Et de préciser que la France est « désormais sur une trajectoire de remontée en puissance ». Cette LPM prévoit une croissance de 1,7 milliards par an jusqu’à 2022 puis de 3 milliards jusqu’en 2025 pour porter à cette date l’effort de défense à 2% du PIB.

Saluons à sa juste mesure cet effort que la nation, sous l’autorité du Président de la République, va s’engager à faire. Cela dit, il n’est pas interdit de se poser quelques questions sur les choix stratégiques effectués et donc sur l’emploi de ces sommes. Et en particulier, sur ce que cache cette accélération de l’effort à partir de 2022 ?

Cette augmentation est rendue indispensable par le renouvellement des composantes de notre dissuasion nucléaire dont les crédits annuellement alloués passeront de 3,9 milliards d’euros en 2017 à 6 milliards d’euros en 2025 et ce pour une durée initiale de 10 ans, soit 65% de plus par an par rapport aux sommes dépensées lors de précédente LPM (2014-2019).

La volonté d’augmenter de façon considérable le budget de la défense vient donc, en très grande partie, du choix politique de maintenir une dissuasion nucléaire crédible comme clé de voûte de la stratégie militaire de la France, ce qui constitue pour moi un impératif indiscutable. Il s’agit donc de préparer le renouvellement des vecteurs et des armes compte tenu de leur obsolescence naturelle (le Triomphant mis en service en 1997 aura 33 ans en 2030) et des progrès technologiques, notamment en matière de détection sous-marine, de défense anti-missiles, etc.

Néanmoins, il est nécessaire d’expliquer clairement aux Français pourquoi, dans le contexte stratégique actuel et prévisible à moyen terme, on a décidé de renouveler presque à l’identique [1] le format qui existait du temps où les divisions soviétiques étaient déployées à deux étapes du tour de France de nos frontières. En effet, cette décision nous conduit à consacrer la grande majorité de l’augmentation des crédits militaires prévus entre 2018 et 2030 au renouvellement des moyens de la dissuasion nucléaire, d’où plusieurs questions légitimes :

1) le maintien de la composante aérienne de la dissuasion est-il indispensable ?

2) De même le maintien en permanence d’un SNLE en patrouille est-il justifié ?

Si l’effort de 3 milliards supplémentaires par an est effectivement réalisé à partir de 2023, les décisions prises pour la dissuasion nucléaire n’entraineront aucune incidence négative sur la modernisation des équipements de nos forces classiques, sur la formation des personnels, le maintien en condition des matériels et la condition militaire. Mais comment ne pas entendre les craintes légitimes fondées sur l’expérience récente. En effet, passer d’un accroissement annuel de 1,7 à 3 milliards à partir de 2022 constitue un effort budgétaire considérable. Et le précédent de la révision de 2015, où François Hollande avait lui aussi repoussé l’effort en fin de période, peut donner à réfléchir. En effet on a vu ce qu’il en est advenu en 2018 de l’augmentation supplémentaire des 1 milliard d’euros prévus lors de la révision de 2015 : 850 millions de crédits d’équipement ont été supprimés….

Par ailleurs, sur le plan doctrinal, maintenir une composante aérienne à la dissuasion nucléaire n’affaiblit-il pas la dissuasion elle-même car cela ne prouve-il-pas que l’on n’est plus sûr à l’avenir de pouvoir assurer l’ « indétectabilité » des SNLE [2]? En outre, la composante aérienne est-elle une assurance suffisante en cas de défaillance de la composante sous-marine, notamment en termes de portée et de capacité de pénétration [3] ? Toutes ces questions ont été légitimement posées lors des débats en commission. Une seule chose est sure : elles expliquent le coût qui est programmé pour mener les recherches nécessaires au maintien de la crédibilité de notre dissuasion nucléaire. Mais personne, chez nous comme chez nos adversaires potentiels, n’est capable de leur apporter une réponse définitive. Ce sont ces incertitudes qui constituent pour le général Lucien Poirier l’essence même de la dissuasion. [4]

Au final, si la dissuasion nucléaire reste la clé de voute de notre défense, elle ne doit pas nous faire oublier que les menaces auxquelles nous aurons à faire face dans un avenir prévisible rendront plus que jamais nécessaire la disponibilité de forces classiques bien équipées, bien entrainées et composées de soldats motivés. Car la nation reconnaitra leurs sacrifices en se souciant particulièrement de la condition militaire.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

[1] A l’exception de la composante terrestre, les Hades, qui ont été démantelés en 1997.

[2] Le Point.

[3] Même si nos aviateurs viennent brillamment de démontrer qu’ils sont capables de frapper sans opposition à 6000km de leurs bases ce qui est suffisant pour Moscou, Téhéran ou New-York mais insuffisant pour Pékin.

[4] Dissuasion et Puissance moyenne », RDN, mars 1972, p.363.


Objectifs et originalité du programme spatial chinois

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S’assurer une autonomie stratégique complète dans le domaine spatial, percer sur le marché des lancements commerciaux et exploiter les ressources énergétiques et minières du système solaire constituent les trois objectifs principaux de l’effort spatial chinois.

La Chine a rattrapé presque tout son retard dans le domaine aérospatial en mettant l’accent, dans un premier temps, sur le secteur militaire ce qui lui permet désormais de disposer des moyens d’une force nucléaire globale et crédible, capable de dissuader toute agression contre ses intérêts vitaux.

Le livre blanc 2017-2022 fixe les objectifs à court terme de la Chine dans l’espace et jette les bases de à moyen et long terme de l’exploitation des ressources minières de la lune, de mars et du système solaire.

L’objectif à court terme, 2022, est de disposer d’une autonomie stratégique complète en matière de guidage, d’observation et de télécommunication.

Ainsi, ce Livre blanc prévoit un renforcement du système de positionnement et de navigation « Beidou », l’équivalent chinois du Galileo européen et du GPS américain, de façon à l’étendre au-delà de l’Asie et lui donner une capacité mondiale avec 35 satellites en orbite à l’horizon 2025. Il prévoit aussi le développement de l’autonomie chinoise dans les domaines de l’observation de la Terre, de la surveillance de l’espace, de son infrastructure spatiale et des débris orbitaux ainsi que de sa capacité à collecter et à traiter des données satellitaires. Elle souhaite, comme l’ESA, moins dépendre du Space Surveillance Sytem américain (Norad) et va accroitre ses capacités de surveillance avec la construction de nouvelles installations au sol.

A moyen terme, l’exploration des planètes et de l’ensemble des objets orbitaux par la Chine est envisagée dans un but économique. Sans l’afficher aussi clairement, le programme spatial chinois vise à découvrir et à exploiter de nouvelles ressources énergétiques et minières. C’est pourquoi, à la différence des occidentaux qui se sont fixés Mars comme objectif, la Chine concentre ses efforts pour découvrir et exploiter les ressources minières lunaires. En effet, la Lune abriterait un gaz rare sur Terre, l’hélium-3, qui est le carburant idéal pour la fusion nucléaire [1]. On retrouve aussi ici l’impératif stratégique chinois réduire sa dépendance énergétique.

La Chine a ainsi programmé cette exploration lunaire en trois phases :

La phase 1 a commencé en 2007 et a eu pour objectif d’envoyer une sonde orbitale autour de la lune [2], afin de cartographier et modéliser en trois dimensions certaines régions de la Lune pour y repérer la distribution de l’Hélium-3. Au total, 1,37 téraoctet de données ont été transférées à la Terre au cours de cette mission [3].

La Phase 2 a commencé le 13 décembre 2013 par le lancement, à bord du nouveau lanceur lourd « Longue Marche 5 », d’un rover afin de le poser sur la lune avec des outils de mesure [4] scientifique pour analyser le sol lunaire.

La Phase 3 est programmée pour 2019 et a pour but de ramener des échantillons sur terre. Cette mission baptisée Chang’e 5 comporte un atterrisseur capable de collecter jusqu’à 2 kg d’échantillons lunaires et un engin capable de redécoller du sol lunaire et de les ramener sur la Terre.

En 2020, comme les Américains avec Mars 2020 et les Européens avec ExoMars 2020, la Chine enverra un rover se poser sur Mars, première étape d’un programme qui se terminera par une mission de retour d’échantillons martiens dans le courant de la décennie 2030. Enfin, elle montre un intérêt pour les astéroïdes et Jupiter qui seront probablement deux destinations au programme du prochain Livre blanc.

On perçoit ici une des spécificités du programme chinois : son option, dans le but économique d’exploitation des ressources du système solaire, de concentrer ses efforts sur l’utilisation de robots plutôt que sur l’envoi d’hommes dans l’espace, même si elle en a démontré les capacités [5]. En effet, le lancement de futures missions habitées à destination de la Lune n’est envisagé que lorsqu’elle s’estimera capable de les effectuer sans aucun risque pour les astronautes et si la découverte et l’exploitation des ressources lunaires le rend indispensable.

Enfin, la Chine souhaite évidemment se faire une place sur le marché des lancements commerciaux tout en sécurisant son accès à l’espace, quelle que soit la charge utile à lancer et l’orbite visée. Pour ce faire, la Chine veut se doter de trois nouveaux lanceurs, dont le « Longue Marche 5 » déjà en cours de développement. Ce lanceur lourd sera capable de placer 25 tonnes de charge utile en orbite basse ou 14 tonnes en orbite de transfert géostationnaire. Il pourra donc lancer les modules de la future station spatiale chinoise dont un des premiers éléments précurseurs est déjà en orbite, station spatiale que la Chine a décidé d’ouvrir à tous ses partenaires [6]. Le « Longue Marche 6 », sera un système de transport spatial à déploiement rapide capable de lancer 1 tonne de charge utile en orbite héliosynchrone à une altitude de 700 km. Le « Longue Marche 7 » sera conçu pour lancer 5,5 tonnes sur une orbite héliosynchrone à une altitude de 700 km.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

[1] D’après certains scientifiques, il se trouve en quantité suffisante pour alimenter la Terre en énergie pendant des siècles… pour peu qu’on soit capable de l’extraire et de l’utiliser. Près de 100.000 tonnes seraient présentes sur la Lune à une profondeur moyenne de 5 à 6 mètres. La Lune : réserve d’énergie nucléaire.

[2] La sonde Chang’e 1 la été lancée le 24 octobre 2007, depuis le Centre spatial de Xichang.

[3] Programme chinois d’exploration lunaire.

[4] Le 13 décembre 2013, Chang’e 3 a déposé un astromobile (rover) baptisé Yutu (lapin de jade) au nord-ouest de Mare Imbrium. L’événement réunissait plusieurs premières dans le programme spatial chinois : atterrissage en douceur sur un autre corps céleste, premier robot mobile et mise en œuvre d’un générateur thermoélectrique à radioisotope. L’atterriseur et le rover emportaient plusieurs instruments notamment un télescope fonctionnant dans l’ultraviolet. La mission était prévue durer trois mois pour le rover, un an pour l’atterrisseur. Mais, un peu plus d’un mois après l’atterrissage, Yutu a cessé d’émettre pour des raisons ou non révélées par l’agence spatiale chinoise, après avoir parcouru une distance de 114 m.

[5] En 2003, elle est devenue la troisième nation au monde capable d’envoyer un homme dans l’espace.

[6] La Chine affiche sa volonté de coopérer avec d’autres pays. Depuis 2011, quelque 43 accords de coopération et partenariat ont été signés avec 29 pays, agences spatiales et organismes internationaux, dont la France et l’Agence spatiale européenne (ESA).


L’Irak après les élections législatives de Mai 2018. Un avenir démocratique incertain ?

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L’avenir démocratique de l’Irak apparait incertain car ce pays, qui a été profondément déstructuré par la guerre et l’occupation américaines, ne dispose pas d’institutions adaptées aux défis qu’il doit relever. La constitution démocratique imposée par Washington a eu surtout pour effet pervers de répandre la corruption dans tous les rouages politiques du pays et a instillé une désaffection profonde dans la population vis-à-vis de la classe politique, même après la victoire contre l’Etat islamique comme en témoigne la faible participation, la victoire de Moqtada Sadr et la défaite électorale de la liste « la victoire » conduite par le premier ministre.
Après la reprise de l’ensemble des villes contrôlées par Daech alors que la situation sécuritaire est loin d’être totalement sous contrôle, les élections législatives de mai 2018, le dépouillement et la proclamation des résultats se sont déroulés dans un pays meurtri par la guerre où règne un climat de tensions intercommunautaires au Kurdistan et dans les six provinces anciennement occupées par l’organisation terroriste et une profonde désaffection pour la classe politique accusée de corruption. Dans ce climat délétère seulement 44,5 % des électeurs admissibles ont voté, contre 60 % aux élections précédentes. Dans la capitale Bagdad, le taux de participation se montait à tout juste 30%.

Les enseignements des élections législatives irakiennes

Les résultats définitifs des élections ont déjoué les pronostics de la plupart des observateurs.
Ils confirment d’une part la victoire de Moqtada Sahr et de Hadi Al-Amera et la défaite de l’actuel premier ministre Haïder Al-Abadi que presque tous les observateurs donnaient largement gagnant, ainsi que le recul du parti de l’ancien premier ministre Al-Maliki, le maintien de la coalition nationale de Lyad Allawi et l’apparition sur la scène politique irakienne du mouvement Ammar Al—Hakim.
Au-delà des partis, ces élections font apparaître la défiance des irakiens, qui ont voté, envers les mouvements perçus comme trop inféodés à Téhéran ou à Washington. Elles reflètent aussi le refus des partis perçus comme trop « religieux ».
En conclusion, un désir de souveraineté nationale, de lutte contre la corruption et un état moins sous influence religieuse, ont été exprimés par ceux qui se sont déplacés aux urnes.

Parti Tête de liste Résultats définitifs nombre de députés Positionnement
Alliance Sa’aroom « En marche » Moqtada Sadr 54 Nationaliste, libéré de inféodation complète à la religion, comme en témoigne son alliance avec les communistes
Alliance Al-Fath « La Conquête » Hadi Al-Amera 47 Proche de l’Iran, liste dans laquelle figure les chefs des milices shiites pro Iran
Alliance Al-Nasr « La Victoire » Haïder Al-Anbadi 42 Liste dirigée par le Premier Ministre que les commentateurs donnaient largement en tête
Coalition de l’Etat de droit Nouri-Al-Maliki 26 Liste shiite conservatrice, proche de l’Iran
Parti Démocratique Kurde Massoud Barzani 25 Autonomie du Kurdistan
Coalition Alwatenia « Nationale » Iyad Allawi 21 Pour un Etat irakien laïque, respectueux des croyances de chacun
« Alhikma », National Trend, « Mouvement National de la sagesse » Ammar Al-Hakim 19 Parti national non religieux
Union Patriotique Kurde The deceased Jala Talabani 18 Autonomie du Kurdistan, proche de l’Iran
Divers petits partis eu quotas pour minorités 77
TOTAL 329

Les scénarios actuellement évoqués et discutés à Bagdad

1) Un gouvernement purement shiite comprenant « En Marche », « la Victoire », « la Conquête » et « l’Etat de droit » peu probable mais prôné par ses partisans sous le slogan « la maison shiite » du décédé Ahmed Al-Chalabi.

2) Un gouvernement national conduit par « En Marche » intégrant « La victoire », la « coalition nationale », le « parti démocratique Kurde » et les minorités mais excluant « la conquête » et « l’Etat de droit ». Ce gouvernement se tenant à égale distance de l’Iran et des Etats-Unis ne plait ni à Téhéran ni à Washington.

3) Un gouvernement de rassemblement plus proche de Téhéran que de Washington. Il exclurait « En Marche » et regrouperait les forces shiites proches ou loyales à l’Iran « la conquête », « la victoire », « l’Etat de droit », « la sagesse » avec les sunnites et les kurdes compatibles « la coalition nationale » et le « l’Union Patriotique Kurde ». Ce gouvernement, qui ne recevrait pas l’appui de Washington, témoignerait de l’influence de l’Iran sur la vie politique irakienne.

4) Un gouvernement sous la direction actuelle du premier ministre qui recevrait l’assentiment de Téhéran et de Washington mais qui ne serait pas accepté par la majorité des forces politiques comme sa défaite aux élections le montre.

Ces différentes hypothèses témoignent de la complexité de la situation politique irakienne. Le gouvernement qui sera formé (l’on s’accorde à penser que le gouvernement ne sera pas formé avant octobre) permettra de mesurer l’influence réelle de l’Iran, de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis sur la vie politique irakienne.

L’évolution de la situation sécuritaire peut influer dans un sens ou dans un autre sur la composition du gouvernement.

La situation sécuritaire reste très dégradée au Nord d’un parallèle passant par Bagdad, tout déplacement terrestre devant s’effectuer sous haute protection.

• Au Kurdistan

Tout le monde accuse tout le monde d’avoir truqué les élections, créant une spirale d’attaques et de ripostes qui risque de transformer la crise politique en crise sécuritaire.

Ainsi dans la cité de Sulaymānīyah, le mouvement du changement (Gorran), Alliance pour la démocratie et la Justice, Union islamique du Kurdistan et le groupe islamique accusent les deux grands partis UPK et PDK d’avoir manipulé les résultats durant le dépouillement.

On n’en resta pas au niveau des accusations : ainsi le PC du « mouvement pour le changement » attaqué à l’arme lourde a accusé l’UPK. De même des hommes armés non identifiés ont attaqué le PC de l’ « Alliance pour la démocratie et la justice » , dirigé par l’ancien premier ministre du gouvernement régional du Kurdistan Barham Salih.

• Gouvernorat de Kirkuk

Depuis la reprise de Kirkuk occupé par l’IE par les Pasdarans, de fortes tensions se manifestaient entre la communauté kurde et les communautés arabes et turkmènes. Elles se sont accrues avec le dépouillement car les urnes électorales ont été transportées pour raison de sécurité et ont été ouvertes à Bagdad, chaque camp accusant l’autre de manipulation des résultats.

• Gouvernorats de Diyala, Nineveh and Salah Al-Deen

Les villes de ces provinces ont un niveau de destruction des bâtiments très élevé, conséquence des combats menés contre Daech. La situation sécuritaire reste très dégradée du fait de la cohabitation de population de confessions sunnite et chiite et des accrochages entre les milices shiites et sunnites

• Gouvernorat de Bagdad

Du fait de la multiplicité des centres de pouvoir qui possèdent de l’argent, des armes et de l’indiscipline des groupes armés qui les soutiennent, la sécurité décline sous le fait des assassinats politiques, des vols à main armée et des IED qui font craindre des infiltrations de terroristes de l’Etat islamique.

• Autres gouvernorats

Alors que la situation sécuritaire s’améliore dans le gouvernorat d’Al-Anbar la crainte d’incursion de Daech reste élevée. Pour les autres provinces la situation sécuritaire reste pénalisée par un niveau de criminalité très élevé.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017


Hypothèses et conséquences stratégiques des premières estimations concernant les élections législatives irakiennes

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Les premières estimations des élections législatives irakiennes, si elles sont confirmées lors de la publication des résultats définitifs annoncée pour dimanche ou lundi, sont un désaveu pour la plupart des commentateurs qui ont formulé des prévisions erronées sur ces résultats parce qu’ils ont mal pris en compte le poids respectif des facteurs qui déterminent le jeu politique irakien.

Les faits

Ces élections doivent permettre d’élire 329 députés à la proportionnelle et avec des quotas permettant aux minorités d’être représentées. Ce qui signifie qu’il faut qu’un parti ou une alliance dispose au moins de 165 députés pour pouvoir prétendre à désigner le premier ministre et à exercer le pouvoir.

Résultats provisoires [1]

Parti Tête de liste Estimation du nombre de députés Positionnement
Alliance « En marche » Moqtada Al Sadr 55 Nationaliste, libéral, comme en témoigne son alliance avec les communistes
Alliance la Victoire Haïder Al-Anbadi 51 Liste dirigée par le Premier Ministre que les commentateurs donnaient largement en tête
Alliance de la Conquête Hadi Al-Amera 50 Proche de l’Iran, liste dans laquelle figure les chefs des milices shiites pro Iran
Coalition de l’Etat de droit Nouri-Al-Maliki 25 Liste shiite conservatrice proche de l’Iran
Parti Démocratique Kurde Massoud Barzani 24 Autonomie du Kurdistan
Coalition Nationale Iyad Allawi 21 Pour un Etat irakien laïque, respectueux des croyances de chacun
Union Patriotique Kurde Kosrat Rasul Al 15 Autonomie du Kurdistan, proche de l’Iran
Divers petits partis eu quotas pour minorités Kosrat Rasul Al 88 Autonomie du Kurdistan, proche de l’Iran
TOTAL 329

Ces premiers résultats tendent à démontrer que les irakiens qui sont allés voter (participation d’environ 45%) se considèrent comme une nation arabe, plus laïque que religieuse et donc moins sous influence iranienne que ce que les observateurs occidentaux évaluaient. Ceux qui dans leurs commentaires ont comparé l’Irak au Liban, où l’influence iranienne domine la vie politique, se sont trompés. Bien que l’Iran soit intervenu via les milices shiites iraniennes pour barrer la route de Bagdad à Daech puis pour les aider à reconquérir le pays occupé en payant le prix du sang de 2000 martyrs [2], la méfiance d’une partie du peuple irakien envers les Perses semble plus forte que la solidarité religieuse où les liens tissés dans les combats contre l’Etat islamique.

La preuve en est : la liste qui a obtenu le plus de députés est celle de Moqtada al-Sadr qui ne faisait pas mystère avant le scrutin d’être prêt à s’allier avec tout le monde sauf avec « l’Alliance de la conquête » et le parti d’Al Maliki, jugés par lui trop proches de l’Iran. Ce positionnement confirme le nationalisme de ce leader shiite qu’il avait démontré en juin 2011 en organisant de grandes manifestations dans toutes les grandes villes du pays contre les américains quand ils occupaient l’Irak et dont il exigeait le départ complet. Bien que dignitaire shiite, son nationalisme arabe le pousse à se rapprocher de l’Arabie Saoudite dont il cautionne la politique du nouveau Roi qui essaie de s’éloigner des pratiques moyenâgeuses des wahhabites qui, rappelons-le, dès le premier Califat des Saoud sont allés détruire les tombeaux et les mausolées shiites à Bassora, Karbala et Nadjad [3].

Si on respectait la stricte logique électorale et le positionnement des partis il faudrait s’attendre à une alliance regroupant « En Marche », « l’Alliance la victoire » du premier Ministre Haider Al-Abadi (qui ne restera pas premier ministre si les résultats définitifs confirment la deuxième position de sa liste), « la Coalition Nationale » Iyad Allawi et « le parti démocratique turc (PDK) » de Barzani. Il restera à rallier au moins une vingtaine de députés en provenance des 88 députés des petits partis ou représentants de minorités, ce qui ne devrait pas poser de problème. Les difficultés commenceront lorsqu’il s’agira de nommer le Premier Ministre et les ministres de l’intérieur et de la Défense qui doivent être, selon la constitution, sunnite et kurde si le Premier ministre est shiite.

Mais on ne peut écarter d’emblée une autre hypothèse car Badgad bruisse des pressions de l’Iran pour isoler Moqtada al-Sadr, « vendu » aux saoudiens. Téhéran pousserait à une alliance des trois partis « Alliance la victoire », « Alliance la conquête », « Coalition de l’Etat de droit » et l’UPK. Dans ce cas le Premier Ministre actuel pourrait être reconduit, ce qui ne serait finalement pas pour déplaire aux anglo-saxons qui ont tissé des liens étroits avec lui.

Sur le plan régional et international

Les résultats de cette élection sont dans les urnes une défaite pour les religieux qui dirigent l’Iran car ils sont obligés de constater que, malgré leur intervention qui a sauvé Bagdad et les 2000 martyrs morts dans les combats contre l’Etat islamique, la partie de la population irakienne qui est allée voter et qui est la plus âgée se méfie toujours de son puissant voisin. Plusieurs irakiens m’ont dit : « ce qui comparent notre situation à celle du Liban [4] se trompent nous avons 5000 ans d’histoire derrière nous » ou encore « nous sommes une nation arabe, nous faisons partie du monde arabe et pour la majorité d’entre nous ne souhaitons pas vivre dans un Etat islamique ».

Mais ce qui est inscrit dans la logique des urnes n’est pas ce qui finalement pourrait s’imposer à Bagdad. Dans cette deuxième hypothèse, qui n’est pas la plus probable, l’Iran sauverait provisoirement ses acquis et disposerait encore d’une influence importante à Bagdad pour limiter autant que possible les prétentions américaines à s’implanter massivement et durablement en Irak.

Dans la première hypothèse ce serait une victoire pour l’Arabie Saoudite et son nouveau Roi Mohammed Ben Salmane avec lequel Moqtada al-Sadr a établi des liens personnels. Sa volonté de changer rapidement les pratiques moyenâgeuses, que ses prédécesseurs avaient maintenues dans son pays, séduit les irakiens même s’ils pensent qu’un risque d’attentat venant de l’intérieur du royaume pèse sur lui car il bouscule trop vite les fondements de la croyance et des pratiques wahhabites qui restent encrées chez de nombreux imams saoudiens. Ce serait également une victoire pour les Etats-Unis et pour Trump qui avait vertement reproché à Obama d’avoir dépensé, entre 2003 et 2011, 3000 milliards en Irak et d’en être reparti sans le pétrole. La menace de voir l’Irak, dont 60% de la population est shiite, rejoindre une alliance shiite s’éloignerait.

Cela dit, dans les deux hypothèses, les négociations pour maintenir des bases américaines en Irak ne seront pas une formalité mais la corruption, qui reste un mal endémique en Irak et dont les américains ont abondamment usé sous les mandats d’A-Maliki, devrait leur permettre d’obtenir la majorité des voix nécessaires au Parlement pour ratifier ce traité.

En conclusion et sous réserve d’une improbable surprise à l’annonce des résultats définitifs, l’éclatement de l’Irak qui avait envisagé été sous Obama en trois entités confessionnelles et ethniques n’est plus d’actualité. Dans l’hypothèse la plus logique, la nouvelle équipe au pouvoir devrait conduire l’Irak sur une voie dans laquelle la corruption ne serait plus la seule clé des affaires notamment parce que Moqtada al-Sadr est riche et que l’argent ne dirige pas sa vie.

De leur côté, les dirigeants iraniens devront assumer cet échec confessionnel et prendre en compte dans leur politique le fait que des bases américaines seront à nouveau implantées à proximité de leurs frontières ce qui devrait, à moins de fuite en avant, les amener à plus de retenue dans leur soutien au Hezbollah.

Néanmoins, dans la première hypothèse, il ne faudrait pas que Netanyahou en déduise que les amis des amis sont ses amis. Les irakiens restent très solidaires des palestiniens et ce qui s’est passé récemment à Gaza a été condamné unanimement par le peuple et une grand partie de la classe politique.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Secrétaire Général de GEOPRAGMA

Auteur de :

[1] Le terme de « libéral » dont est affublé en Irak Moqtada al-Sadr signifie dans l’esprit des irakiens qu’il prend la liberté de s’allier avec les communistes alors qu’il est un dirigeant religieux qui condamne l’athéïsme.

[2] J’emploie ici le terme utilisé en Irak et en Iran car la guerre contre l’Etat Islamique était une « guerre sainte » qui faisait l’objet d’une Fatah du grand Ayatollah Ali Husseini al-Sistani.

[3] Lire Jean-Bernard Pinatel, « Histoire de l’Islam radical », éditions Lavauzelle, 2017, pages 26 à 29.

[4] Les shiites libanais essentiellement regroupés au Sud du Litani ont été depuis les années 70 sous la pression d’Israël qui considère que cette partie du Liban lui appartient ou tout au moins qu’il doit la contrôler pour protéger ses territoires du Nord des palestiniens de l’OLP de Yasser Arafat. C’est cette pression constante qui a justifié la mise en place de la FINUL. Après la guerre de 1982, initiée par Israël pour s’emparer du Sud du Litani et qui s’est traduit par une quasi-défaite de l’armée israélienne (670 morts autant que durant la guerre des six jours) a conduit à la création du Hezbollah qui est soutenu par l’Iran et dont la capacité opérationnelle a été démontrée et renforcée par la guerre en Syrie.


Pourquoi la France ne doit pas s’associer aux frappes en Syrie

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Voilà pourquoi la France ne doit pas frapper la Syrie. Macron en débutant dans les relations internationales est sur le point de tomber dans le piège que lui tendent les anglo-saxons pour l’empêcher d’acquérir le leadership européen qu’il revendique. Il avait réussi son début de mandat sur le plan international (la visite de Trump et de Poutine et son déplacement en Chine) et à se poser en leader du vieux monde. S’il tombe dans le piège syrien, son mandat ne servira pas la place de la France dans le monde.

Docteur en science politique et colonel au sein de la réserve opérationnelle des Armées, Caroline Galactéros est présidente du think tank Geopragma. Auteur du blog Bouger Les Lignes, elle a notamment publié Guerre, Technologie et société (éd. Nuvis, 2014)

La messe semble dite et une atmosphère de veillée d’armes plane sur Paris, tandis que le jeune prince d’Arabie Saoudite quitte la capitale et que notre président est en étroit dialogue avec son homologue américain. La France pourrait, en coordination avec Washington, frapper de manière imminente les forces du régime syrien en représailles d’une nouvelle attaque chimique imputée de manière «très probable» mais en amont de toute enquête, aux forces de l’abominable tyran Assad soutenu par les non moins affreux régimes russe et iranien.

Il faudrait agir vite, se montrer ferme, intraitable, juste! Il s’agirait là d’un «devoir moral»! On a bien entendu et lu. Le discours moralisateur sur la sauvegarde des civils innocents, pourtant inaudible après sept ans de guerre et de déstabilisation de la Syrie, est toujours le même. C’est là le comble du cynisme en relations internationales, que nous pratiquons pourtant sans états d’âme depuis des décennies. Pendant ce temps, la guerre silencieuse du Yémen continue. Ces civils-là n’existent pas, ne comptent pas.

Mais certaines images de guerre et de civils otages d’une sauvagerie généralisée irritent plus que d’autres nos consciences lasses d’Européens déshabitués de la violence et gonflés d’une prétention à connaître, dire et faire le Bien. Soit.

Mais agir contre qui? Qui faut-il punir? Le régime de «l’animal Assad», comme l’a appelé Trump? L’Iran? La Russie? Vraiment? Et si ce trio noir que l’on désigne exclusivement depuis des mois à la vindicte populaire internationale n’était qu’un leurre, proposé à notre indignation sélective pour ne pas réfléchir à nos propres incohérences?

Quel serait l’intérêt de la Russie de laisser perpétrer une telle attaque ?

Personne ne se demande pourquoi cette nouvelle attaque chimique arrive maintenant, au moment même où la Ghouta orientale repasse sous contrôle gouvernemental syrien et parachève sa reconquête territoriale, face à des groupuscules rebelles rivaux globalement en déroute et plus que jamais prêts à se vendre au plus offrant pour survivre et espérer compter? Personne ne s’autorise à douter un instant, quand le ministre russe des affaires étrangères rapporte que les observateurs du Croissant rouge syrien envoyés sur place n’ont rien vu ressemblant à une attaque? Serguei Lavrov ment-il carrément au Conseil de Sécurité des Nations unies ou bien faut-il penser que Moscou ne contrôle pas tout ce qui se fait au plan militaire sur le théâtre? Ou que des éléments de l’armée syrienne elle-même agiraient en électrons libres ou auraient été «retournés»? À qui profite le crime? C’est cette vieille question, mais toujours pertinente, qui paraît désormais indécente.

Quel serait pourtant l’intérêt de la Russie de laisser perpétrer une telle attaque, alors que, ne nous en déplaise, bien davantage que notre «Coalition internationale», elle cherche la paix, l’organise pragmatiquement, et est la seule depuis sept ans à engranger quelques résultats qui évidemment contreviennent à nos intérêts et à ceux de nos alliés régionaux?

On semble aussi avoir totalement oublié une donnée fondamentale du conflit: les malheureux civils de la Ghouta, comme ceux des ultimes portions du territoire syrien encore aux mains des «rebelles» djihadistes ou de Daech, sont des boucliers humains, peut-être même, en l’espèce, sacrifiés par ces mêmes apprentis démocrates suppôts d’al-Qaïda et consorts pour entraîner l’Occident dans une guerre ouverte avec Moscou et Téhéran.

Car si l’on quitte le microscope pour la longue-vue, il est permis de décrire à partir de cette dernière séquence syrienne un contexte stratégique global infiniment préoccupant pour l’Europe, et singulièrement pour la France, qui risque de prendre les avant-postes d’une guerre qui n’est pas la sienne, dont elle fera les frais et qui neutralisera durablement l’ambition présidentielle affirmée de prendre le leadership politique et moral de l’Union européenne. Nos amis allemands ou italiens sont d’ailleurs moins cynico-idéalistes, mais plus prosaïques que nous. Ils avancent prudemment, vont et viennent entre Beyrouth et Damas pour pousser leurs pions en cette phase douloureuse et recueilleront les fruits de notre marginalisation radicale quand la reconstruction syrienne arrivera.

La guerre en Syrie a été gagnée militairement par l’armée gouvernementale. Militairement, mais pas politiquement

La ficelle est si grosse et la pelote si bien déroulée depuis des mois qu’on ne la voit plus en effet. On punit la Russie. On la punit d’être la Russie, déjà, et d’avoir réussi son retour sur la scène mondiale. On la punit de vouloir la paix en Syrie et de chercher à la mettre en musique politiquement à Astana ou à Sotchi. On la punit d’avoir sauvé Damas et son régime diabolisé du dépècement qu’on leur promettait et qui s’est fracassé sur la résilience populaire et gouvernementale syrienne et a déjoué partiellement au moins la confessionnalisation des affrontements politiques et sociaux que l’Occident encourage, sans en comprendre le danger insigne pour ses propres sociétés, et notamment en Europe.

La guerre en Syrie a été gagnée militairement par l’armée gouvernementale. Militairement, mais pas politiquement. Cette victoire sur le terrain au prix d’une guerre brutale (comme toutes les guerres, même celles menées depuis les airs et qui n’ont de chirurgicales que le nom), nous est proprement insupportable car cela nous force à faire la paix, ce que nul ne veut mis à part… Moscou. Ah, Moscou! L’impudent Vladimir Poutine trop bien réélu qui nous nargue avec sa coupe du monde, où des millions de gens vont découvrir un visage de la Russie qui ne les terrifiera pas.

Et puis derrière Moscou, on vise évidemment Téhéran, dont Israël, en pleine idylle officielle avec le centre mondial du salafisme – l’Arabie saoudite – qui a toutefois opportunément décidé de faire peau neuve, ne peut tolérer l’émergence régionale, tant le niveau sociétal, culturel, technologique et commercial de ce pays lui fait de l’ombre bien au-delà de la seule crainte d’un (dés)équilibre stratégique modifié par sa nucléarisation ultime.

Bref, nous sommes en train de tomber dans un vaste piège qui se joue sur plusieurs fronts, et de nous ruer, en croyant ainsi exister, sur le premier os qu’on nous jette. De ce point de vue, l’affaire Skripal pourrait bien n’avoir été que le hors-d’œuvre de la séquence actuelle. Elle a posé le premier étage d’une repolarisation politique et sécuritaire de l’Europe autour de Londres, et surtout sous la bannière de l’OTAN. Car c’est là l’ultime manœuvre: remettre au garde-à-vous les Européens qui, depuis l’arrivée de Donald Trump et le Brexit, s’étaient pris à rêver d’une autonomie européenne en matière de politique et de défense… Péril suprême pour le leadership américain sur le Vieux Continent, heureusement contrebalancé par les rodomontades de quelques nouveaux européens qui refusent leur arasement identitaire et mettent à mal tout projet d’affranchissement sécuritaire collectif. Le Secrétaire américain à la défense, le général Mattis, a d’ailleurs été très clair: les Européens doivent en effet consacrer 2 % de leur PIB à la défense, mais pour acheter des armes américaines et demeurer dans l’orbite otanienne évidemment, l’Alliance constituant le cadre naturel et nécessaire de la défense de l’Europe. Fermez le ban!

Nous sommes en train de tomber dans un vaste piège qui se joue sur plusieurs fronts

Nous sommes donc en train d’être clairement repris en main par l’OTAN, mais on ne s’en rend pas compte car on nous vend la nécessité d’une solidarité sans failles, donc manichéenne, face à une «offensive russe» pour diviser l’Europe (comme si nous n’étions pas assez grands pour nous diviser nous-mêmes) et dominer le Levant. C’était probablement l’objet de l’affaire Skripal comme de la présente montée au front sur la Syrie. La volte-face aujourd’hui même d’Angela Merkel sur le projet Northstream-2 ne fait qu’amplifier cette polarisation. Moscou est poussé à se crisper donc à s’isoler par tous les moyens. Par les sanctions, par les vrais faux empoisonnements d’espions en plein Londres et jusqu’à cette décision allemande qui ne peut que durcir la position russe en Syrie et assurer la montée des tensions, le Kremlin n’ayant plus d’autre alternative que de jouer le tracé Qatari qui passe par la Syrie… Redoutable manœuvre anglo-américaine donc, à laquelle Paris et Berlin semblent ne voir que du feu.

Il faut donc s’y résoudre: l’Amérique d’Obama a vécu. Celle de Trump et de ceux – néoconservateurs de toutes obédiences – qui l’environnent très fermement désormais, a radicalement changé de posture. Certes le président américain annonce son souhait de quitter la Syrie, mais il avoue pouvoir changer d’avis si l’Arabie saoudite payait le coût de cette présence! On ne peut être plus clair et c’était aussi tout le sens de son premier voyage à Riyad au printemps dernier: réassurer l’allié du Quincy (dont le Pacte éponyme était rendu caduc par la nouvelle indépendance énergétique américaine) contre 400 milliards de dollars de contrats pour l’économie américaine. Et puis, tandis qu’il déclare au grand dam de ses généraux et pour tromper son monde qu’il veut partir, il se consolide une vaste zone d’influence américaine à l’est de l’Euphrate avec les FDS arabo-kurdes.

Washington, dans le vaste mouvement de repolarisation du monde, entend en tout état de cause demeurer le môle principal d’arrimage d’un Occident qui doute face à une Chine qui structure à son rythme et via un affrontement de basse intensité mais tous azimuts, un véritable «contre-monde». L’Amérique, fébrile, joue son va-tout pour renverser la vapeur d’un ordre international qu’elle ne contrôle plus mais qu’elle veut encore dominer coûte que coûte. Elle veut l’affrontement pour réinstaller sa préséance face à Moscou, Téhéran et Pékin, cible ultime de l’intimidation. C’est là pourtant un combat profondément à contresens de l’évolution du monde. Affligés du syndrome postmoderne de la vue basse et celui de l’hybris technologique, nous oublions que la vie est longue.

Au-delà, cette affaire, comme d’innombrables autres, met en évidence une évolution dangereuse: la substitution à la réalité non d’une image déformée, mais carrément d’une autre réalité et le retour de la tentation de la guerre préventive préemptive, qui évite d’enquêter. La question est vraiment très grave pour l’essence même de la politique internationale. Préfère-t-on l’image au réel, les fake news à l’analyse, le sensationnalisme à la rigueur?

Alors que voulons-nous? Ce sera bientôt clair: si nous voulons sauver la Syrie, il nous faut surtout ne pas nous joindre à une coalition qui agira hors de tout mandat de l’ONU et qui portera le poids d’une guerre dont le peuple syrien est la dernière roue du carrosse et sera la victime immédiate. La grande question est donc: mais que vient faire Paris dans cette galère? On se trompe comme souvent d’ennemi, d’allié, de posture, de tout en somme. Et si l’on essayait l’audace, le courage et la singularité? Notre siège au Conseil de Sécurité, que guigne l’Allemagne de plus en plus ouvertement, en serait relégitimé. Nous posons-nous seulement la question de notre intérêt national (qui ne se réduit pas à des contrats d’armement) et des raisons pour lesquelles on nous sert ainsi l’injonction d’un alignement sur le thème du Bien contre le Mal et de la guerre préventive?

Dans ce nouveau grand jeu, la France a encore l’opportunité inespérée de compter plus que son poids démographique ou même économique ne le lui permet

La France est désormais, en Syrie comme ailleurs, au pied du mur. Elle a l’occasion inespérée de faire valoir une approche prudente et rigoureuse, une voix pour la paix, une singularité. Nous avons déjà une influence au plus bas dans la région. Si nous voulons compter de nouveau, nous devons regarder la réalité dans les yeux et admettre que «nous avons eu tout faux» depuis 2011. Il n’est jamais trop tard et notre président peut encore choisir de compter véritablement au regard de l’Histoire et dans le cœur des peuples.

Une guerre contre l’Iran et la Russie n’est pas la nôtre. Elle ne correspond nullement aux intérêts stratégiques français, ni à ceux de l’Europe. Nous avons déjà si naïvement collé aux Britanniques qui veulent quitter l’Union, sans preuve et par principe, dans l’affaire Skripal. Pourquoi cette fuite en avant?

Dans ce nouveau grand jeu, la France a encore l’opportunité inespérée de compter plus que son poids démographique ou même économique ne le lui permet, en affirmant une singularité et une cohérence. Plus que jamais le réalisme, aux antipodes du cynisme, doit être le bouclier et la lance de notre nouvelle posture internationale. Il nous rapproche non d’une justice abstraite mais de l’équité et de la clairvoyance. La France n’a pas le droit et aucun intérêt à être malhonnête dans son interprétation des faits. Elle a tout à gagner à la lucidité et elle doit d’urgence montrer au monde comme aux peuples et pouvoirs du Moyen-Orient qu’on ne l’égare ni ne la soumet si facilement.

Par Caroline Galactéros

Source : LE FIGARO
Date de publication : 10 avril 2018


Affaire SKRIPAL et accusation britannique : LIBRE OPINION du général DELAWARDE

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En matière criminelle, tout enquêteur sérieux explore toutes les pistes possibles et ne se limite pas à une seule. La recherche du mobile du crime, surtout lorsque celui-ci est prémédité, conduit bien souvent à la découverte de l’assassin ou de son commanditaire.

L’affaire SKRIPAL, dont les répercussions politiques internationales sont très importantes, semble poser aux enquêteurs, aux politiques, aux médias et aux opinions publiques un certain nombre de questions auxquelles les réponses apportées jusqu’à présent ne sont pas totalement satisfaisantes.

1. Quels sont les faits et les premiers résultats divulgués par les enquêteurs et interprétés par les politiques et les médias à l’attention du grand public?
2. La Russie est-elle coupable ?
3. Si elle ne l’était pas, qui donc pourrait avoir un mobile puissant et les moyens de réaliser une telle action, probablement préméditée.

La réponse à ces trois questions en appelle évidemment d’autres sur l’analyse des réactions internationales et sur leurs conséquences possibles.

Les faits et les réactions politiques et médiatiques

Le 4 mars 2018 Sergueï Skripal, 66 ans, un ancien colonel des services de renseignement militaires russes, ainsi que sa fille, ont été retrouvés inconscients aux abords d’un centre commercial de Salisbury, au Royaume-Uni. Recruté comme agent double par les services britanniques en 1995 et condamné en Russie à 13 ans de prison pour trahison en 2004, M. Skripal a obtenu l’asile au Royaume-Uni en 2010 après un échange d’agents de renseignement entre la Russie et les États-Unis. Selon les enquêteurs britanniques, il s’agirait d’un empoisonnement au gaz Novitchok. L’utilisation du nom précis de ce produit mystérieux et supposé mortel semble pour le moins maladroit.

L’existence d’un tel produit a été rendu publique par le témoignage dans les années 1990 d’un seul dissident russe, Vil Mirzayanov (83 ans aujourd’hui), chimiste militaire. Ce dissident a publié aux USA un livre «State Secrets» en 2007 dans lequel il aurait donné quelques formules chimiques à l’appui de ses révélations. Si ce fait est avéré le Novitchok serait donc sorti, dès 2007 de l’exclusivité russe et aurait pu être fabriqué par n’importe qui. Les révélations de Mirzayanov n’ont jamais été confirmées par aucune source indépendante, ni par aucun autre dissident.

Mieux, l’Organisation onusienne pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC) conclut dans un rapport de 2013 d’un comité scientifique comprenant des représentants US, UK, France, Russie et Allemagne qu’«elle n’a pas d’information suffisante pour se prononcer sur l’existence et les propriétés du « Novitchok ».

En 2016, le docteur Robin Black, chef du seul laboratoire de détection britannique d’arme chimique de Porton écrit dans une publication scientifique (Royal Society of Chemistry): « les indices de l’existence éventuelle d’un tel produit sont quasi-inexistants et sa composition reste inconnue. »(Robin Black. (2016) Development, Historical Use and Properties of Chemical Warfare Agents.)

Les enquêteurs britanniques ont donc réalisé l’exploit d’identifier un produit dont la composition est inconnue de leur propre laboratoire d’analyse spécialisée dans le domaine!

Avec le soutien instantané et quasi unanime des médias, les politiques britanniques n’ont pas tardé à désigner la Russie comme responsable de cette « attaque contre le Royaume Uni » et ont expulsé 23 diplomates russes. Ils ont toutefois rechigné à fournir un échantillon du produit identifié à l’OIAC (Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques), organisme onusien reconnu indépendant, et refusé bien sûr, de le fournir à la Russie, qui proposait son aide aux enquêteurs britanniques. Pourquoi donc ces cachotteries ?

En première impression, cette affaire ne paraît pas bien nette. L’hystérie politico-médiatique immédiate fait étrangement penser à l’ «orchestration» de l’affaire des armes de destruction massive de Saddam Hussein de 2003, mais pas que….. Une hystérie semblable avait régné pendant 6 semaines lors de l’affaire de Timisoara (Roumanie) en 1989, lors de l’affaire des couveuses dont les méchants soldats de Saddam arrachaient les nourrissons en 1990, lors de l’affaire des gaz de la Goutha en 2013. Toutes ces affaires ont été reconnues, à postériori, comme des mensonges destinés à fournir des prétextes (faux évidemment) pour s’ingérer militairement dans les affaires d’un état et en faire tomber le gouvernement.

La Russie est-elle coupable ?

Le président Poutine est tout sauf un imbécile. C’est du moins ce qu’en disent tous ceux, politiques ou journalistes occidentaux, qui l’ont rencontré.

Ce président est aujourd’hui fortement occupé par une série de défis ou de crises à résoudre de portée mondiale: la crise ukrainienne, la crise syrienne, la crise nord-coréenne, la crise de l’accord nucléaire iranien, l’élection présidentielle russe à laquelle Poutine s’est porté candidat, la coupe du monde de football organisée par son pays en Juin prochain…..etc….etc…

Est-il seulement envisageable que cet homme très occupé décide, à 16 jours de l’élection présidentielle russe et alors qu’il est déjà sous très forte pression occidentale sur l’affaire de la Goutha (Syrie), d’éliminer un ex-espion qu’il a lui-même libéré en 2010 et qui ne représente plus aucune menace pour la Russie depuis bien longtemps ? Surtout en connaissant à l’avance l’hystérie politico-médiatique occidentale qui s’exercerait à l’encontre de son pays….. et pourquoi choisir ce moment ?

Ma réponse est non : cette hypothèse n’a pas une once de crédibilité et décrédibilise même complètement ceux qui la privilégient et qui nous prennent pour des imbéciles. (Politiques et médias)

Est-il envisageable qu’un service officiel russe ait échappé au contrôle de Poutine pour régler le compte de cet ex-agent sans en référer à Poutine, à ce moment précis, juste avant la présidentielle russe et de manière aussi voyante ?

Ma réponse est non : Le chef de service aurait été suicidaire compte tenu des conséquences politico-médiatiques prévisibles …..
Est-il seulement envisageable que de « méchants hommes de main russes du FSB» aient laissé leur «proie» agoniser sur un banc, près d’un centre commercial en pleine ville de Salisbury au vu et au su des passants ?

Ma réponse est une nouvelle fois non : s’ils avaient voulu éliminer Skripal, les services spéciaux russes l’auraient fait proprement, au moment opportun et l’on n’aurait jamais retrouvé le corps. Alors que Skripal était libéré depuis 8 ans, ils n’auraient pas choisi de le faire à 16 jours de l’élection présidentielle russe de 2018.

La piste russe ne tient pas la route: pas de mobile, mauvais choix de date, très mauvaise exécution du «travail»… sous estimation trop flagrante de l’intelligence de Poutine.

En revanche, il n’est pas exclu que ce meurtre ait été commandité auprès d’une mafia quelconque comme il en existe beaucoup dans tous les pays européens. L’habileté suprême du commanditaire aurait alors été de choisir une mafia ukrainienne ou russe évidemment….. (Celles-ci sévissent dans tous les pays occidentaux).

Tentative de manipulation

Si la piste russe officielle est éliminée, et compte tenu de l’hystérie russophobe politico-médiatique qui a suivi, il faut en conclure que nous avons fait l’objet d’une tentative de manipulation visant à susciter une réaction de l’opinion publique russophobe, visant aussi à accroître le niveau de tension entre l’Union Européenne et la Russie et visant, peut être même, à préparer l’opinion à des sanctions plus sérieuses pouvant progressivement dégénérer vers un affrontement armé.

Quel commanditaire étatique pourrait, aujourd’hui, avoir des raisons d’en vouloir à la Russie et la capacité d’agir tant sur le terrain, que sur les sphères politiques et médiatiques britanniques pour obtenir les résultats que nous observons aujourd’hui ? Trois états au monde pourraient remplir ces conditions.

Le premier est incontestablement Israël :

Sur le théâtre syrien, la solide alliance qui lie actuellement la Russie à la Syrie de Bachar El Assad, à l’Iran et au Hezbollah est de plus en plus mal perçue en Israël. Il suffit de lire la presse israélienne pour s’en convaincre. C’est en raison de cette alliance dont la Russie est le maillon fort que le plan israélo-US de démembrement de la Syrie, prélude au remodelage du Moyen-Orient n’a pas encore pu aboutir après 7 ans de guerre.

Les multiples visites de Netanyahu à Poutine pour le convaincre de lâcher l’Iran et la Syrie n’ont jamais réussi à faire fléchir ce dernier. Il conviendrait donc d’agir et d’accroître la pression sur lui pour le contraindre à lâcher du lest.

Israël dispose, par le biais d’une diaspora riche et puissante et de nombreux sayanims, d’une influence considérable et d’une capacité d’action dans le monde entier mais plus particulièrement aux États-Unis, au Royaume Uni et en France, pays dans lesquels il contrôle les médias les plus influents, la politique étrangère et même, à un certain degré, les chefs d’état. Israël a facilité l’élection de certains chefs d’état par le biais de financement de campagnes électorales par la diaspora et/ou par l’appui des médias que celle-ci contrôle. Son service de renseignement, le Mossad, ne recule devant rien d’autant qu’il se sait aujourd’hui soutenu dans le pays où il opère, tant au niveau politique que médiatique.

Si l’on considère l’ampleur du contentieux qui oppose aujourd’hui la Russie à Israël, pays tourné vers l’action et disposant d’une grande capacité d’exécuter ou de commanditer tout type d’opération secrète sur tout territoire, on ne peut pas exclure une piste israélienne.

Les Etats Unis ont, eux aussi, d’excellentes raisons d’en vouloir à la Russie et les capacités d’agir

Il est clair que la Russie de Poutine porte de plus en plus ombrage à la domination US sans partage du monde, souhaitée par les néoconservateurs qui ont manifestement repris la main sur la politique étrangère US. Sur la plupart des points chauds du globe, la diplomatie russe très active et brillante de Lavrov met en difficulté, voire l’emporte sur la diplomatie US d’autant qu’elle est soutenue par des forces armées de plus en plus actives et efficaces. La réussite des blocs BRICS-OCS sous la houlette de la Chine et de la Russie devient si inquiétante que ces deux pays ont été placés en tête de liste des menaces dans la dernière « Stratégie de Défense US 2018 ».

Par ailleurs, l’alliance entre la Russie et l’Iran et les bonnes relations entre la Russie et la Turquie font perdre progressivement aux USA le contrôle du Moyen Orient, ce qui met en péril la défense du 51e état de l’union: Israël. Il n’est plus un secret pour personne que la politique étrangère US et la CIA sont aujourd’hui sous contrôle quasi exclusif de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) ou de ses affidés.

Les Etats-Unis veulent aussi, et peut être surtout, éviter, voire interdire, tout rapprochement entre son principal vassal, l’UE, et la Russie. Ils veulent, en particulier, interdire, avant qu’il ne soit trop tard, la réalisation du gazoduc north stream 2 qui faciliterait l’acheminement d’un gaz russe moins cher pour l’UE mais qui nuirait à leurs propres intérêts gaziers.

Bref, mettre un maximum de pression sur une Russie trop forte et, selon les néoconservateurs US, menaçante, est dans l’intérêt immédiat des États-Unis. Créer une crise majeure entre l’UE et la Russie est aussi d’un intérêt majeur pour les USA. Un «montage» anti-russe avec la complicité active du Royaume-Uni (politiques et médias) est un jeu d’enfant d’autant que ces deux larrons ont quelques précédents à leur actif….. (armes de destruction massives en Irak). S’ils étaient malins, ils auraient pu rajouter au scénario de l’enquête criminelle, quelques enregistrements de conversations téléphoniques, en langue russe, entre les assassins présumés. Leurs accusations anti-russes en auraient été renforcées…..

Les États-Unis peuvent donc incontestablement être mis sur la liste des suspects.

La « perfide » Albion, surnom fort bien porté par le Royaume-Uni, compte tenu du nombre de coups tordus qu’elle a pu monter dans l’histoire, ne manque pas, elle aussi, de mobiles pour avoir conçu et exécuté un tel montage sur son territoire.

Les services de Theresa May pourraient avoir agi comme poisson pilote des USA ou plus directement d’Israël. L’ambassade de l’état hébreu à Londres a, en effet, des connections et une influence extrêmement fortes sur la politique et les médias britanniques. Il faut rappeler que le Royaume Uni dispose de la 3e communauté la plus importante de la diaspora après les USA et la France. Allié fidèle des États-Unis, le Royaume-Uni n’a jamais su leur refuser un service.

Par ailleurs, Theresa May plutôt mal élue, sait fort bien qu’instiller la peur de la Russie est traditionnellement favorable aux conservateurs. Elle a aujourd’hui grand besoin d’un rassemblement de son opinion publique face à « un ennemi commun » fût-il imaginaire. Cette affaire Skripal vient à point nommé pour renforcer la cohésion nationale.

La piste « Royaume Uni » agissant pour son compte où pour le compte d’un état tiers n’est donc pas totalement à exclure.

Quelles conséquences faut-il attendre de cette farce politico-médiatique ?

Pour la Russie, il est probable que le score de Poutine à l’élection présidentielle soit meilleur qu’il ne l’aurait été sans cette affaire. Quand un pays se sent menacé, les électeurs se rassemblent autour d’un homme fort et expérimenté, et Poutine est incontestablement cet homme pour les Russes.

Bien sûr, de nouvelles sanctions seront peut être prononcées, creusant un peu plus le fossé qui nous sépare de la Russie, à la grande satisfaction des USA. La russophobie chronique d’une partie de notre « élite » politique néoconservatrice va pouvoir, avec l’aide des médias mainstream, se répandre un peu plus dans la partie non négligeable de l’opinion publique qui ne cherche pas à approfondir et que l’on gave, à longueur de journée, avec des reportages et informations bidons.

La Russie, déjà sous sanction, s’organisera toujours un peu plus, à l’écart de l’Union Européenne avec les pays, toujours plus nombreux, qui lui font confiance.
L’Union Européenne se tirera, une fois de plus, une balle dans le pied, en perdant tout ou partie de ses positions dans un pays aux grandes potentialités, à la plus grande satisfaction de nos amis américains qui continueront, sans vergogne, à nous imposer l’extraterritorialité de leur législation.

En conclusion, je me garderai bien de désigner le coupable que nul ne connaîtra jamais.

Je me contente très simplement de constater que la piste d’une Russie commanditaire d’une tentative de meurtre aussi mal exécutée et à un moment aussi mal choisi n’est pas crédible et qu’une bonne partie de l’opinion publique européenne le sait déjà.

Si le ridicule tuait, nous aurions perdu Madame May, monsieur Boris Johnson et surtout monsieur Williamson, le ministre UK de la défense qui, lui, malgré ou à cause de sa jeunesse, a toutes les qualités d’un «fou-furieux». Il reste à espérer que les autorités françaises ne les suivront pas trop longtemps et avec trop d’entrain sur la voie des « fake accusations ».

Je constate aussi que de bonnes raisons existent, pour certains Etats, d’avoir réalisé un tel montage, d’autant qu’ils n’en seraient pas à leur coup d’essai (USA, Royaume Uni)….

Quelques commentateurs de ce texte crieront bien sûr à la « théorie du complot », mais ayant vécu, de l’intérieur du « système », des mensonges d’état relayés par des médias bien subventionnés, je reste tout à fait serein face à ce genre d’attaques dont je connais parfaitement les auteurs.

A chacun, bien sûr, de se faire sa propre opinion sur l’affaire Skripal. La mienne est faite.

Général Dominique DELAWARDE


Vladimir Poutine avertit les Etats-Unis que la Russie possède les moyens de les empêcher de se doter d’une supériorité stratégique mondiale

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Une fois de plus nos médias commentant le discours du 1er mars de Vladimir Poutine devant le parlement russe soulignent la tonalité militariste de ses propos.
Je m’inscris en faux contre ces interprétations qui montrent surtout une ignorance totale des fondements de la stabilité stratégique mondiale qui ont permis d’éviter une guerre majeure depuis 70 ans entre puissances nucléaires.

En effet, s’il y a un aspect militariste, offensif et déstabilisant il faut le chercher dans la nouvelle doctrine de sécurité nationale américaine présentée par Trump mi-décembre 2017 à laquelle s’ajoute l’augmentation phénoménale du budget militaire des Etats-Unis annoncé pour 2018 (+100 milliards en 2018, deux fois le budget des armées françaises). En décidant, d’une part, de déployer un bouclier anti-missile en Europe et en Corée du Sud et d’autre part, en annonçant la miniaturisation de l’arme nucléaire en vue de son emploi tactique Trump a ouvert des brèches béantes dans la stabilité stratégique mondiale. Il a relancé la course aux armements alors que l’humanité aurait plutôt besoin d’utiliser ces sommes colossales pour lutter contre le changement climatique.

Bien plus, dans le même temps, il désignait la Russie et la Chine comme des ennemis potentiels parce qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs et qu’ils menacent l’économie américaine, ainsi que la Corée du Nord et l’Iran comme des pays voyous.

Pouvait-on espérer que la Chine et la Russie avec la culture particulière de leurs dirigeants resteraient sans réagir. Poutine, en pleine campagne présidentielle, vient de le faire de façon spectaculaire. Xi Jinping l’a fait de façon feutrée à l’occasion de ses vœux de nouvel an chinois mais tout aussi énergiquement.

Il est donc nécessaire de comprendre en quoi les Etats-Unis menacent la stabilité stratégique qui prévaut depuis 70 ans et en quoi les annonces du Président Poutine visent à la rétablir.

La stabilité stratégique menacée

La stabilité stratégique mondiale repose sur la certitude que tout pays nucléaire qui envisagerait de désarmer une autre puissance nucléaire par une frappe en premier sur ses forces nucléaires ne pourrait empêcher le pays agressé de conserver intactes suffisamment de forces nucléaires pour causer en retour à l’agresseur des dommages inacceptables à ses villes et à sa population.

Les Etats-Unis de Trump, en déployant un bouclier anti-missile sur leur territoire et sur celui de leurs alliés signifient clairement qu’ils veulent se doter des moyens, non pas de se protéger d’une agression nucléaire de première frappe mais d’être capables de se protéger d’une riposte de ces pays qu’ils auraient tenté de désarmer par une frappe en premier ainsi que d’une première frappe d’un pays nucléaire mineur comme la Corée du Nord et l’Iran. Par ailleurs, la doctrine de sécurité américaine change la finalité de l’arme nucléaire alors que depuis Hiroshima et Nagasaki elle était l’arme de l’ultime recours c’est-à-dire l’arme que l’on utiliserait que si nos intérêts vitaux étaient menacés par une agression nucléaire ou classique. Elle devient avec Trump une arme tactique. Certes durant la guerre froide les armes nucléaires tactiques existaient. Mais dans le camp occidental elles n’étaient que des armes d’ultime avertissement : elles visaient les forces classiques du Pacte de Varsovie pour signifier aux soviétiques que si l’URSS poursuivait une attaque éventuelles contre l’Alliance malgré cette frappe, son territoire serait l’objet d’une frappe stratégique. A la fin de la guerre froide ces armes nucléaires tactiques, ont été retirées d’Europe. En miniaturisant l’arme nucléaire dans le contexte mondial actuel, les Etats-Unis les remettent en service et signifient clairement qu’ils comptent les utiliser sur des théâtres où leurs intérêts vitaux ne sont pas en jeu, comme par exemple contre des forces de la Corée du Nord qui franchiraient la frontière pour envahir le Sud.

Les annonces de Poutine rétablissent la stabilité nucléaire

Que signifient les annonces de Poutine :

1) Que personne ne sera capable de désarmer nucléairement la Russie. Les mini-sous-marins, donc difficilement détectables, équipés de missiles de croisière à tête nucléaire visent ce premier objectif;

2) Que la Russie avec le missile de croisière Zircon, six fois supersonique, et d’une portée non précisée mais qui devrait être de l’ordre de 7000 km pour pouvoir atteindre les Etats-Unis à partir de bases du territoire russe ou des mers environnantes, conservera malgré le bouclier anti-missile une capacité de seconde frappe. Et que par ailleurs, Moscou serait capable également de riposter à une attaque nucléaire locale à base d’armes nucléaires tactiques miniaturisées américaines.

Il est donc totalement faux de présenter les déclarations de Vladimir Poutine comme une escalade ou un discours dont le fond est agressif, même si la forme peut le faire penser. Le Président Russe ne fait qu’essayer de rétablir la stabilité stratégique avec les Etats-Unis alors que les décisions américaines qui ont été peu commentées défavorablement par nos médias conduisaient à créer du déséquilibre stratégique au profit des Etats-Unis ce qui leur permettrait une fois encore d’intervenir militairement là où bon leur semble sans aucun mandat de l’ONU.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

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Lancement d’un nouveau Think Tank : Geopragma

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GEOPRAGMA

Les 8 membres fondateurs de GEOPRAGMA présentent les raisons de leur engagement dans GEOPRAGMA.


Emmanuel Macron en Chine : le dessous des cartes par le général Pinatel

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FIGAROVOX/ANALYSE – Le voyage en Chine du Président Emmanuel Macron s’effectue dans un contexte favorable et plein de promesses pour les relations entre les deux pays. Jean-Bernard Pinatel livre une analyse des enjeux qui attendent les dirigeants des deux pays.

En se rendant en Chine du 8 au 10 janvier, Emmanuel Macron va rencontrer le Président Xi Jinping qui commence un second mandat de cinq ans avec un gouvernement encore plus restreint. En effet, il dirigera désormais cet immense pays avec un Comité permanent resserré autour de sept fidèles collaborateurs. Macron sera face à un leader qui a exprimé en septembre 2013, au Kazakhstan, une vision stratégique claire et ambitieuse pour l’avenir de la Chine. Xi Jinping a eu l’habileté de ne pas s’appesantir sur les immenses défis que son pays doit relever dans les 20 ans à venir, ce qui aurait pu être démobilisateur. Il les a présentés positivement en les rassemblant dans un seul «projet-concept» qui fait référence à l’ancienne route mythique de la soie et qui est désormais appelé «Belt and Road Initiative» (BRI).

Face à son interlocuteur, le Président Emmanuel Macron dispose de cartes importantes pour donner un nouvel élan aux relations franco-chinoises dans un contexte de relations sino-américaines tendues sur le plan stratégique, économique et technologique.

Le contexte sino-américain

Lundi 18 décembre 2017, en dévoilant la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, Trump a classé la Chine dans la même catégorie que la Russie en qualifiant ces deux pays de «puissances révisionnistes» et de «concurrents hostiles» qui cherchent à «façonner un monde antithétique aux valeurs et intérêts américains». «La Chine et la Russie défient le pouvoir, l’influence et les intérêts américains, en essayant d’éroder sa sécurité et sa prospérité», indique le document.

Sur le plan économique, Trump a été élu sur le slogan «Make America Great Again» par la classe moyenne américaine qui voit son niveau de vie stagner et qui en attribue la cause à l’hémorragie de l’industrie américaine au profit de l’étranger, et principalement la Chine, le Canada ou le Mexique. Devenu le champion du patriotisme économique, il a forcé, dès son investiture, le Canada et le Mexique à renégocier l’accord Aléna. Le 1er juin 2017 à Washington il a annoncé que les États-Unis, deuxième pollueur de la planète, allaient sortir de l’accord sur le climat signé à Paris en décembre 2015 par la quasi-totalité des pays du monde. Le vendredi 10 novembre 2017, au forum annuel de l’APEC qui se tenait au Vietnam, Donald Trump a confirmé sa décision de retrait de l’accord de libre-échange transpacifique TPP pour privilégier le cadre bilatéral. De même le 1er décembre 2017 les États-Unis ont officiellement informé l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) qu’ils s’opposaient à l’octroi à la Chine du statut d’économie de marché, ce qui devrait leur permettre de maintenir des barrières douanières élevées sur certains produits chinois.

Sur le plan technologique, Trump a lancé le 14 août une enquête sur les conditions de transferts de technologie américaine et le respect de la propriété intellectuelle en Chine.

Cette pression tous azimuts sur la Chine irrite au plus haut point les dirigeants chinois qui n’ont pas manqué de vilipender devant moi cette politique internationale fondée sur le bilatéralisme et le donnant-donnant. Mais tout en dénonçant le risque de guerre commerciale, ils ont choisi de satisfaire l’ego de Trump en rentrant dans son jeu. Lors de sa première visite en Chine les 8 et 9 novembre derniers, Trump a signé pour 253,4 milliards de dollars d’accords commerciaux.

La Chine a des défis immenses à relever

Inégalités et qualité de vie

Ce pays, le plus peuplé du monde, a connu un développement économique sans précédent dans les 25 dernières années. Le PIB par habitant est passé d’environ 1 000 dollars en 1990 à 15 000 dollars en 2016, d’après la banque mondiale. Sur cette période, 700 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté. Le pourcentage de Chinois vivant avec moins de 1,25 dollar par jour est passé de 85 % à 11 % entre 1980 et 2012.

Mais cette fabuleuse amélioration s’est accompagnée d’une pollution insupportable pour les habitants de grandes villes et d’une triple croissance des inégalités:

– entre les plus riches et les plus pauvres ;

– entre les provinces chinoises côtières de l’Est et celles de l’intérieur de l’Ouest ;

– entre les villes et les campagnes.

Les dirigeants chinois ont pris conscience que la persistance de ces nuisances et de ces fortes inégalités freinait la croissance et la rendait instable https://www.imf.org/external/pubs/ft/sdn/2014/sdn1402.pdf Dès son accession au pouvoir, XI Jinping s’est attaqué à réduire la pollution et ces trois inégalités.

La Chine, qui demeure encore le premier émetteur mondial de CO2, est devenue le leader en production d’électricité d’origine renouvelable avec 1 398 TWh en 2015, loin devant les États-Unis (568 TWh), le Brésil et le Canada. Le Président chinois a fixé l’objectif de produire d’ici 2020 au moins 15 % de l’ensemble de l’énergie à partir de sources renouvelables. La Chine essaie encore de réduire plus vite ses besoins en énergie fossile, bien que ceux-ci resteront croissants selon les experts jusque dans les années 2025-2030. Je reviens d’un voyage de 10 jours en Chine en novembre 2017 où j’ai rencontré les responsables impliqués dans les nouvelles routes de la soie à Pékin, Xi’an, Xiamen et Shanghaï. Lorsqu’on visite la Chine en 2017, son engagement à limiter le changement climatique et à maitriser les énergies saute aux yeux et sur ce point fondamental le Président Macron n’aura aucune peine à trouver un terrain d’entente et de coopération avec le Président chinois.

Face aux inégalités entre les riches et les pauvres, le président Xi Jinping s’est attaché à lutter contre la corruption des «mouches», les petits fonctionnaires, qui était perçue par la population comme la première cause d’inégalités. Il n’a cessé de renouveler sa volonté de «bâtir un Parti et un gouvernement propres». Pour le tout-puissant numéro 1 du PCC, il s’agit là d’une «question de vie et de mort pour le Parti et pour la nation».

La «Belt and Road Initiative» (BRI) vise à corriger les deux dernières inégalités en développant l’ouest de la Chine, en l’ouvrant vers l’Asie centrale et l’Europe et en fixant les paysans dans les campagnes.

Pour réussir ce triple défi et dans un contexte de concurrence hostile avec les États-Unis, la Chine doit maîtriser la vulnérabilité que constitue sa dépendance en énergie et en matières premières minérales et agricoles. La «Belt and Road Initiative» (BRI) vise aussi à diversifier ses sources d’importations et à les sécuriser.

La dépendance chinoise en énergie et en matières premières agricoles

La Chine importait en 2015 60% de ses besoins en pétrole, 30% de ceux en gaz naturel et 5,5% de ses besoins en charbon (dont elle est le premier importateur mondial) dont la décroissance est amorcée depuis cette date. 60% du pétrole importé vient encore du Moyen-Orient et d’Afrique.

Par ailleurs, la Chine dispose de moins de 10 % des terres agricoles de la planète alors qu’elle représente plus de 20% de sa population. La Chine est ainsi le premier importateur mondial de produits agricoles. Du fait de la modification de la consommation liée à l’amélioration du niveau de vie (protéines animales) ses besoins ne feront qu’augmenter, posant à la Chine un véritable problème de sécurité alimentaire.

Le soja et les huiles représentent plus de la moitié de ses achats (40 % des flux de soja mondiaux vont vers la Chine, ou 65 % si on se limite à la graine, car c’est le mode d’achat privilégié). Ses importations augmentent ainsi virtuellement d’environ 50 % la surface cultivée totale dont elle dispose. Tout en modernisant son agriculture pour atteindre l’autosuffisance en céréales, la Chine s’est donc engagée depuis une dizaine d’années dans une vaste politique de rachat et de location de terres arables à travers le monde, surtout aux Philippines, en Indonésie et au Laos et plus de 60 millions d’hectares sur le continent africain.

Pour sécuriser ces approvisionnements vitaux, la Chine même une politique de diversification de ses sources d’approvisionnement et des voies d’acheminement.

La principale route maritime par où transitent actuellement 80% des importations chinoises est vitale mais très vulnérable.

C’est pour cette raison que la Chine s’est attachée à construire un «collier de perles» et moins prosaïquement une ceinture de bases aéronavales. Ses ports pour ceux du Myanmar et du Pakistan sont directement reliés à la Chine et constituent les deux premières routes terrestres de la nouvelle route de la Soie.

Un autre tracé suit le chemin historique de l’ancienne route de la Soie. Cette route part de X’ian, que le Président Macron va visiter et où a été découverte en 1974 «l’Armée de terre cuite» qui protège le mausolée de l’empereur Qin. Elle traverse le Kirghizistan, les villes de Samarcande et de Boukhara en Ouzbékistan et de Merv au Turkménistan d’où une branche s’oriente vers la Turquie et l’Europe et l’autre vers l’Iran et le Moyen-Orient.

Enfin la dernière est dédiée au chemin de fer et à la route. Elle part aussi de Xi’an, traverse le nord du Xinjiang, le Kazakhstan, la Russie, la Pologne et relie le nord de l’Europe à la Chine. Ainsi, le 18 janvier 2016, après 18 jours et 12 000 km traversés et deux ruptures de charge, le premier train de marchandise parti de la ville de Yiwu dans la province du Zhejiang a fait son arrivée à Barking, dans la banlieue de Londres.

Ce gigantesque effort d’infrastructure n’a pas qu’un but stratégique, il est réalisé pour favoriser le développement de tout l’ouest de la Chine en l’ouvrant vers l’Asie centrale, le Moyen-Orient, la Russie et l’Europe. En effet, et les Chinois ne cessent de le rappeler, 1% du PIB investi dans l’infrastructure génère au moins 1,5% de croissance supplémentaire dans les pays et les régions traversés. Par ailleurs, alors que les États-Unis affichent leur volonté de ne passer des accords qu’en bilatéral, la Chine affiche une volonté de coopération multilatérale avec les États et les institutions financières régionales et internationales pour financer ce gigantesque chantier par un «pool» de banques dont le capital a été ouvert à tous les pays traversés.

L’enjeu technologique

Par ailleurs, le Président Macron qui veut relancer la recherche française et favoriser le développement des technologies d’avenir trouvera chez le Président Chinois une oreille attentive. Car la Chine a un besoin immense des technologies occidentales, d’autant plus que la source américaine risque de se tarir prochainement.

Enfin la Chine est confrontée comme la France à l’Islam radical. Le pays comporte entre 60 à 100 millions de musulmans sunnites (selon les données fournies par le Centre international de la population de l’Université d’État de San Diego pour le «U.S. News & World Report», la Chine possède 65,3 millions de musulmans. Le site internet de la BBC «religion et éthique» donne une fourchette de 20 à 100 millions (1,5 à 7,5 % du total) de musulmans en Chine). Ceux-ci se répartissent majoritairement dans les populations du Nord-Ouest (Hui) et occidentales (Ouïgours, Kazakhs, Tadjiks, Dounganes). Depuis 2013 la Chine a eu à déplorer des attentats terroristes de masse provenant essentiellement des populations ouïgours. Les services chinois pointent la Turquie, dont les services auraient facilité l’accès de djihadistes chinois en Syrie. Par ailleurs les trois routes terrestres de la soie qui traversent le Myanmar, le Pakistan et l’Ouzbékistan sont confrontées aussi à l’Islam radical.

Enfin en tant que membre du Conseil de sécurité de l’ONU, comme la France, la Chine est présente financièrement, économiquement et souvent militairement sur tous les théâtres du Moyen-Orient et africains qui intéressent directement notre sécurité et notre développement, notamment à Djibouti où selon Defense News, leur nouvelle base est capable d’héberger une brigade complète (7 à 10 000 hommes).

Le Président Macron va rencontrer un dirigeant très largement impliqué dans les défis posés à son peuple, dans un contexte géopolitique favorable à la France.

Les Présidents Macron et Xi Pinjing ont donc de nombreux points à évoquer qui concernent les deux pays: le défi climatique, les énergies propres et/ou renouvelables, les partenariats scientifiques, technologiques et commerciaux et aussi les dossiers sécuritaires qui nous concernent, notamment face à l’Islam radical au Moyen-Orient et en Afrique.

SOURCE : LE FIGARO


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

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Après 5 ans de guerre en Syrie : les gagnants et les perdants

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En ce début septembre 2017, même si Daech en tant qu’ « Etat » est sur le point d’être éradiqué en Syrie et en Irak, la guerre contre les islamistes est loin d’être terminée. Elle va prendre la forme d’une guérilla avec pour chef de file Al Qaïda qui vient en Syrie de prendre la tête d’une nouvelle organisation djihadiste.

En effet, en dehors d’un petit nombre de spécialistes, les grands médias ont un peu trop vite oublié d’analyser ce qui se passe dans la région d’Ibid où est née, en janvier 2017 après la chute d’Alep, Hayat Tahrir al-Cham (« Organisation de Libération du Levant »). Mutation du front Al-Nosra trop visiblement lié à Al Qaïda, elle regroupe (fusionne ?) plusieurs groupes islamiques : le Front Fatah al-Cham [1], le Harakat Nour al-Din al-Zenki [2], le Front Ansar Dine [3], le Liwa al-Haq et Jaych al-Sunna [4]. Quelques semaines plus tard, Ansar al-Cham rallie le groupe à son tour [5]. Les leaders de cette organisation savent que leur contrôle de la zone autour d’Ibid ne durera pas car les forces syriennes et russes se retourneront contre eux une fois Racca et les villes et villages stratégiques [6] de l’Est syrien totalement repris et sécurisés, d’autant plus que la protection totale et l’aide que leur offrait la Turquie qui avait abattu un SU24 russe dans cette zone n’existe plus depuis qu’Erdogan s’est rapproché des Russes.

De la défense d’un territoire, les djihadistes se préparent donc à revenir à la guérilla qui est dans l’ADN originel Afghan de cette organisation. Ayman Al-Zawahiri, l’émir d’Al-Qaïda, qui se cache toujours probablement dans les montagnes à la frontière pakistanaise, les a exhorté dans ce sens le 23 avril dernier : « Vous devez, vous notre peuple du pays de Damas (Al-Cham en arabe), vous préparer à une longue guerre contre les croisés et leurs alliés, les chiites et les alaouites. Ensuite il leur donne trois conseils : Le premier est « de revoir et corriger leurs erreurs. Un premier pas vers la victoire». Le deuxième est que «la stratégie du djihad en Syrie doit se baser sur une guerre de guérilla qui vise à tuer l’ennemi, à le saigner à mort et à ne pas trop s’attacher à la terre». Le troisième enfin est que «la cause d’Al-Cham est celle de la Oumma (la nation musulmane) dans son ensemble et non une cause pour les seuls Syriens ».

La Syrie comme l’Irak devront entamer leur reconstruction puis leur développement sous cette menace. D’autant plus que dans ces deux pays les nouvelles ambitions de la communauté Kurde et la frustration des sunnites rendront difficile le retour à une unité nationale, surtout en Irak si on ne révise pas la constitution dans un sens plus présidentiel.

Cette avancée vers fin de la guerre en Syrie et en Irak ne débouchera donc pas avant longtemps sur une situation sécuritaire normale. Mais elle va s’inscrire dans un contexte géopolitique profondément bouleversé par ces cinq ans de guerre. C’est donc le moment de faire un bilan géopolitique des gagnants et des perdants parmi les acteurs extérieurs de ce conflit. Les facteurs religieux, économiques et géopolitiques qui sous-tendent leurs positions rendent complexe tout décryptage et exposer en quelques lignes cet état des lieux est de facto critiquable surtout lorsque l’on prend le risque pédagogique de désigner les gagnants : l’Iran, la Russie et la Chine et perdants : Israël, la Turquie, l’Arabie Saoudite et les occidentaux.

Les gagnants

Trois acteurs l’Iran, la Syrie et le Hezbollah sortent gagnants de ces cinq ans de guerre malgré les sacrifices humains consentis. Ils ont considérablement renforcé leurs capacités militaires dans le domaine du renseignement, du combat en milieu urbain et surtout dans la coordination des opérations militaires entre leurs forces grâce à un centre de commandement unique et aussi avec le contingent aéroterrestre d’un acteur mondial : la Russie. Il ont bénéficié en plus, sur le plan international, du soutien politique de la Chine au Conseil de Sécurité pour qui l’Iran est un acteur capital dans la nouvelle route de la soie que les chinois ont lancée pour sécuriser leurs approvisionnements en énergie et dynamiser leur économie. En effet, l’une des branches de ce projet pharaonique comporte la construction, via le Pakistan, d’un oléoduc et d’un gazoduc jusqu’en Iran, seconde réserve de gaz naturel du Monde avec 16% des réserves prouvées.

La Russie s’est imposée sur le terrain militaire en sauvant Assad et en l’aidant à reconquérir la Syrie utile. Le corps expéditionnaire russe a largement contribué à empêcher les forces rebelles de s’emparer de Damas puis, après la prise d’Alep, à reprendre le contrôle presque total de l’autoroute M5 qui relie Damas à Alep avant d’être partie prenante d’une offensive vers l’Euphrate visant à dégager la garnison de Deir ez-Zor, assiégé par l’Etat islamique depuis 2013. Comme l’écrit « la voie de l’épée » [7] dans une étude remarquable « ces résultats ont été obtenus avec des ressources assez limitées, représentant par les forces engagées (4 à 5 000 hommes et 50 à 70 aéronefs comme force principale) et leur coût d’emploi (environ 3 millions d’euros par jour) environ le quart ou le cinquième de l’effort américain dans la région. Au regard des résultats obtenus, il est incontestable que les Russes ont une « productivité » opérationnelle (le rapport entre les moyens engagés et leurs effets stratégique) très supérieure à celle des Américains ou des Français ». Les capacités militaires et le courage des soldats russes [8] ont forcé le respect de tous les pays du Golfe et permettent désormais à Poutine de se positionner comme le protecteur de l’Iran et de la Syrie tout en ayant conforté sa présence et ses bases militaires en Syrie. De plus, la diplomatie Russe a fait merveille en détachant du camp occidental la Turquie, le Qatar et l’Egypte. Elle a réussi aussi à s’entendre avec Washington pour initier un processus de désescalade en Syrie et préparer des négociations de Paix dans lesquelles Assad figurera et d’où seront exclus tous les groupes proches des terroristes de l’Etat islamique et d’Al-Nosra.

Les perdants

Le premier des perdants est Israël. L’engagement d’Israêl dans la déstabilisation de la Syrie a longtemps été passé sous silence par les observateurs mais est devenu manifeste pour le monde entier lorsqu’en 2016 le ministre de la défense israélienne, le lieutenant-général (réserve.) Moshe Yaalon, a déclaré : « S’il me fallait choisir entre les Iraniens ou l’État Islamique en Syrie, je choisis l’État Islamique ». Cet engagement visait à couper la ligne logistique entre l’Iran et le Hezbollah, Assad ayant commis l’erreur de ne pas prendre en compte le légitime besoin de sécurité d’Israël et de s’en faire un ennemi. Cet engagement a été visible dans le monde entier lorsqu’en mars 2017 Israël a lancé plusieurs frappes contre les bases de l’armée syrienne alors même que Netanyahou, sentant le vent tourner, commençait à discuter avec Poutine. Cet échec est devenu manifeste en juillet et aout 2017 quand le Hezbollah, les Forces Armées Libanaises (FAL) et les Forces Armées Syriennes (FAA) ont chassé Daech et Al-Nosra des bases qu’ils occupaient dans l’Est du Liban en leur infligeant de lourdes pertes. Le libanais chiite Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, s’est alors félicité de « la Seconde Libération » du Liban ; la première, pour les chiites libanais, s’étant déroulée en 2000 lors du retrait des troupes israéliennes du Sud Liban. La reprise de la frontière stratégique entre le Liban et la Syrie a permis au Hezbollah de redéployer ses troupes vers d’autres zones de combat y compris sur la frontière avec Israël. Mais surtout, ce combat a abouti à un contrôle de la frontière libano-syrienne par les FAA. Il ne reste plus aux terroristes de Daech et d’Al-Nosra qu’une petite enclave dans le sud-ouest de la Syrie près des hauteurs du Golan occupées par les Israéliens. Israël, qui avait espéré couper le Hezbollah de sa base iranienne en installant à Damas un régime qui lui serait favorable, retrouve face à lui une organisation renforcée à laquelle le régime syrien doit beaucoup.

Par ailleurs, Israël, voit son allié du Nord, la Turquie d’Erdogan, rejoindre « de facto » la coalition dirigée par la Russie. En effet, Erdogan ne peut accepter la montée en puissance des forces Kurdes syriennes dont les liens avec le PKK turc est avéré et qui ont manifesté leur intention de réunir toute les enclaves Kurdes situées le long de la frontière turque faisant courir la perspective inenvisageable pour Erdogan d’un rattachement de fait au Kurdistan Turc. Or les américains, alliés de l’Arabie Saoudite et d’Israël, arment et soutiennent les Forces Démocratiques (FDS) Syriennes (à majorité Kurde) qui constituent le fer de lance de l’offensive pour libérer Raqqa permettant ainsi aux Etats-Unis d’être un acteur incontournable du règlement du dossier syrien. Par ailleurs Erdogan reproche à Israël de jouer un rôle important à Erbil au Kurdistan irakien où l’on rencontre nombre d’agents du Mossad et de conseillers militaires israéliens. En renouant avec les Russes, Erdogan rejoint l’Iran (6-9millions de Kurdes), l’Irak (5-7 millions) et la Syrie (2,8 millions) qui sont totalement opposées aux aspirations nationalistes Kurdes. En effet, pour Erdogan le nationalisme kurde constitue un risque plus grave (car les 15 Millions de Kurdes turcs représentent près de 20% de sa population) que le bénéfice qu’il comptait obtenir avec le départ d’Assad. Netanyahou a bien compris que Poutine est le maître du jeu en Syrie et qu’il est le seul acteur international à pouvoir exercer un rôle de modérateur vis-à-vis de l’Iran d’où sa nouvelle rencontre avec lui le 23 aout dernier à Sotchi.

Le second perdant est la Turquie. Cette guerre a reposé clairement le problème Kurde dans les capitales occidentales. Les images et l’héroïsme des combattantes kurdes non voilées de Kobané s’impose désormais dans les médias occidentaux en contre-point des compagnes entièrement voilées des djihadistes de l’Islam radical au moment même où Erdogan essaye, non sans mal, de mettre en place dans son pays un Etat islamique conformément à son engagement de Frères Musulman.

Par ailleurs, l’alliance dans laquelle Erdogan s’était rangé initialement avec l’Arabie Saoudite, le Qatar a volé en éclat depuis l’opposition frontale entre ces deux pays du Golfe. En effet, l’Arabie Saoudite, sous la pression de l’Egypte, a sommé le Qatar d’expulser les leaders des Frères Musulmans égyptiens qu’elle avait accueilli après la prise pouvoir par Sissi et de mettre en sourdine les critiques de la chaine d’Al Jazeera contre le Président égyptien. Attiré par leurs intérêts communs dans le gaz naturel (avec la Russie et l’Iran, ils possèdent environ 50% des réserves mondiales de gaz naturel), les dirigeants qataris ont compris que leur soutien aux Frères Musulmans et aux groupes rebelles qui se réclamaient d’eux présentait plus de risques que d’avantages pour leur émirat. Ils se sont rapprochés de la Russie une fois qu’il fut avéré que le régime syrien soutenu par les Russes allait se maintenir au pouvoir, ce qui faisait des Russes un partenaire plus fiable que l’Arabie et les américains.

De plus, Erdogan avait cru pouvoir se servir de l’offensive pour la libération de Mossoul pour envoyer les chars Turcs en Irak et revendiquer par cette présence le retour de Mossoul dans le giron Turc [9]. En effet, le 2 octobre 2016 il faisait voter par le parlement Turc une loi autorisant l’Armée turque à intervenir en Irak et en Syrie. Le 3 octobre, Erdogan dans une interview à Rotana TV, une chaîne de télévision basée à Dubaï, donnait son avis sur ce que devrait être la composition ethnique de la ville de Mossoul, une fois libérée de l’EI : « Seuls les Arabes sunnites, les Turkmènes et les Kurdes sunnites pourront y rester » [10] expatriant ainsi de facto les chiites et les 35 000 chrétiens qui y vivaient avant l’arrivée de l’EI [11]. Dans cette crise qu’il avait ouverte et qui avait entrainé une violente réaction de Bagdad, il ne fut pas soutenu par les Etats-Unis et ne put mettre son plan en exécution. De même après l’incident du SU24 russe, abattu par la chasse turque, les sanctions économiques que la Russie avait prises à l’égard de son pays ont fait comprendre à Erdogan qu’il avait plus à perdre en jouant la carte extrémiste d’Al-Nosra qu’en acceptant le maintien d’Assad au pouvoir en Turquie. Il est donc allé à Canossa par deux fois pour rencontrer Poutine à Saint Petersbourg (aout 2016) et à Moscou (mars 2017).

Le troisième perdant est l’Arabie Saoudite, promoteur de l’alliance sunnite, surnommée « l’OTAN arabe » et comprenant le Qatar, la Jordanie, les EAU et le Bahreïn. Ryad a vu les membres de cette coalition la quitter les uns après les autres, voire se rapprocher du camp adverse comme le Qatar. De leur côté, les Jordaniens acceptaient l’idée d’une désescalade régionale lancée par la Russie, la Turquie et l’Iran. Le 30 août, Aman [12] a rouvert sa frontière avec l’Irak à Trebil et envisage la réouverture prochaine du poste frontière de Nasib vers la Syrie . A l’heure où la Chine s’est engagée à investir plusieurs dizaines de milliards de dollars dans la reconstruction des infrastructures syriennes et la prospection gazière et pétrolière, les revenus commerciaux potentiels résultant de ces décisions se montent à 1 à 2 milliards de dollars par an pour le budget jordanien.

La France enfin
, victime d’une politique voulue par un Laurent Fabius inféodé aux israéliens et un Hollande à Obama, a perdu toute influence dans la région au profit des Russes et des chinois et n’a recueilli que des miettes de son alliance avec l’Arabie Saoudite (moins de 1% du bénéfice retiré par les USA) .

Enfin les États-Unis d’Obama et d’Hillary Clinton qui ont été incapables de définir une ligne stratégique claire et constante, ne sortent pas renforcés de ces cinq ans de guerre. Cependant, du fait de leur puissance militaire et économique ils demeurent un acteur indispensable d’un processus de désescalade et de construction d’un chemin vers la paix.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Auteur de :

[1] Al-Nosra rebaptisé en 2016.

[2] Salafistes il aurait récemment pris ses distances avec Hayat Tahrir al-Cham.

[3] Salafistes regroupant plusieurs bataillons de djihadistes dont l’appartenance idéologique évolue entre Al-Qaïda et les salafistes soutenus par l’Arabie Saoudite.

[4] Rebelles dont l’obédience religieuse n’est pas claire.

[5] Hayat Tahrir al-Cham est dirigé par Hachem al-Cheikh, dit Abou Jaber, ancien chef d’Ahrar al-Cham ayant fait défection en décembre 2016. Abou Mohammed al-Joulani, l’ancien chef du Front Fatah al-Cham, aurait été placé à la tête de la branche militaire du mouvement. Parmi les autres responsables figurent Sami al-Uraydi, ancien mufti du Front al-Nosra, proche d’Abou Mohammed al-Maqdisi, mais qui fait défection en février 2017 ; ou Abou Abdallah ash-Shami, ancien membre du Front al-Nosra et haut responsable religieux.

[6] C’est dans cette région que se trouvent les puits de pétrole.

[7] Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie

[8] L’histoire de cette officier des forces spéciales encerclé par Daech et qui a fait tirer sur sa position a été médiatisé par la Russie. Les derniers mots de l’officier des Forces Spéciales russes qui a attiré une frappe aérienne sur sa propre position pour détruire les attaquants de Daesh

[9] La Turquie a fait partie du camp des vaincus de la première guerre mondiale et dans le redécoupage du Moyen-Orient qui a suivi a bataillé ferme jusqu’en 1923 pour que le gouvernorat de Mossoul ne soit pas rattaché à l’Irak.

[10] Mossoul : Erdogan multiplie les critiques contre le gouvernement irakien

[11] De son côté le premier ministre turc, Binali Yildirim, intervenait comme s’il soupçonnait le gouvernement irakien de vouloir chasser la minorité turkmène de Mossoul et mettait en garde contre « les tentatives de modifier la structure démographique de Mossoul », ce qui conduirait à « allumer le feu d’une grande guerre civile, d’une guerre sectaire ».
Trump qui avait déclaré que sans les États-Unis l’Arabie Saoudite n’existerait pas a recueilli 380 milliards de dollars de contrats lors de sa visite à Ryad le 20Mai 2017.

[12] La frontière du Trebil en Irak à la Jordanie rouvrira le mercredi 30 août après la fermeture de la frontière pour 3 ans après la prise de contrôle de l’EI, le PM


L’impératif nucléaire français

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A l’heure où six militaires de l’opération sentinelle ont été blessés par une voiture bélier pilotée par un terroriste islamique, où nos armées sont engagées sur plusieurs théâtres d’opérations contre les tenants d’un Islam radical, où les crédits militaires en 2016 ont été rognés par rapport aux engagements pris de près de 1,5 milliards par le gouvernement actuel et où notre armée et ses matériels sont à bout de souffle, la crise nord-coréenne attire notre attention sur le risque nucléaire à l’autre bout du monde.

En effet, la tentation est grande, face à la menace terroriste immédiate de concentrer nos efforts financiers sur nos forces classiques remettant à plus tard la modernisation de notre force de dissuasion nucléaire. Il est donc essentiel de se demander si cette option est-elle envisageable sans risque pour la sécurité des français ?

Ma réponse est claire et s’appuie sur le travail de plus d’un an mené avec un groupe d’experts dans le cadre de la récente campagne présidentielle au service du projet de François Fillon.

La dissuasion nucléaire avec ses deux composantes sous-marine et aérienne reste le socle de notre défense nationale. Sa crédibilité repose sur une constante modernisation, notamment dans les deux domaines de la furtivité et de la capacité de pénétration des défenses anti-balistiques adverses. Les technologies à développer ainsi que renouvellement de nos vecteurs et en particulier des SNLE à partir de 2030 vont requérir dès 2019 un effort croissant de recherche et de développement qui va mobiliser un pourcentage croissant dans le budget de la Défense.

Mais pour satisfaire ces deux impératifs, protéger les français aujourd’hui et préparer leur sécurité ’ de demain, l’objectif de 2% du PIB qui a fait consensus chez tous les candidats à la présidentielle doit être atteint en 2023 et non 2025 comme l’a promis le Président de la République. Car si nous n’augmentons pas effectivement le budget des Armées de 2 milliards chaque année à partir de 2018, non seulement nous ne pourrons pas rattraper le retard d’équipement de nos forces classiques et maintenir un niveau élevé d’engagement opérationnel, mais aussi nous mettrons en danger la crédibilité de notre dissuasion nucléaire qui reste l’ultime protection de nos intérêts vitaux, c’est-à-dire de la sanctuarisation de notre territoire national.

Il est en effet impossible de prévoir à un horizon de 10 à 15 ans si nous n’aurons pas à nos frontières un État islamique doté d’armes nucléaires qui pratiquera un chantage encore plus radical que celui actuellement conduit par Kim Jung Un. N’oublions pas qu’aujourd’hui l’État pakistanais est un État nucléaire et se bat au quotidien contre l’islam radical qui a causé dans ce pays [1] la mort de 21.882 civils et 6787 membres des forces de l’ordre entre 2003 et 2017. Baisser la garde nucléaire qui est un effort de long terme face à la menace immédiate actuelle serait irresponsable. C’est pour cette raison que la Défense Nationale ne doit pas être la variable d’ajustement de la mauvaise gestion par l’État de la dépense publique.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

Source : ATLANTICO

[1] Fatalities in Terrorist Violence in Pakistan 2003-2017


Nouvelle crise des missiles : mais où en est la France en matière de dissuasion nucléaire et que doit-elle apprendre du cas nord-coréen ?

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Par une nouvelle déclaration sur twitter, Donald Trump a pu indiquer « Mon premier ordre en tant que Président a été de rénover et de moderniser notre arsenal nucléaire. Il est aujourdhui plus fort et plus puissant que jamais ». Alors que l’escalade bat son plein entre Pyongyang et Washington, quel point peut on faire sur les capacités françaises en la matière ? Quel est l’état de la force de dissuasion française.

Le Président Trump en déclarant dans un tweet : « Mon premier ordre en tant que Président a été de rénover et de moderniser notre arsenal nucléaire. Il est aujourd’hui plus fort et plus puissant que jamais » démontre une fois de plus qu’il n’est pas sérieux. En effet une décision de ce type pour qu’elle commence à se concrétiser significativement sur le terrain demande au moins dix ans.

En France, quels qu’aient été les Présidents de la République, aucun n’a remis en cause le fait que la dissuasion nucléaire est le socle sur lequel est bâtie notre défense. Pour tous les responsables français il s’est agi de maintenir en permanence une capacité de seconde frappe à un niveau tel que le bénéfice que pourrait retirer un ennemi qui frapperait en premier notre pays serait inférieur aux pertes que notre capacité de seconde frappe (c’est-à-dire notre riposte à son agression) lui causerait.

Pour ce faire les actions à réaliser et les dépenses à consentir sont planifiées non pas sur 6 ans comme dans la Loi de Programmation militaire pour le reste des équipements militaires, mais sur les trente prochaines années.

C’est ainsi que l’on sait qu’il va falloir accroitre le pourcentage consacré à la dissuasion nucléaire dans les dépenses de défense dès 2018-2019 si l’on veut qu’en 2030 nous soyons toujours dissuasifs vis à vis de tout adversaire potentiel,qu’il soit une superpuissance ou un Etat voyou.

Quelles sont les leçons à tirer de la crise actuelle ? La France se doit-elle de renforcer ses capacités dans un monde ou, après la Corée du Nord, d’autres pourraient nourrir la même ambition ? En quoi le fait nouveau, qu’un seul pays membre de l’Union européenne soit détenteur de la force de dissuasion, peut-il également plaider en ce sens ?

La crise actuelle, à mon avis, n’est qu’une gesticulation verbale initiée par le Président Trump dans un but de politique intérieure. En revanche, il est certain que l’existence de capacités nucléaires et balistiques aux mains d’un régime autocratique comme celui de la Corée du Nord peut inquiéter ses voisins les plus proches et notamment la Corée du Sud et le Japon.

Pour la France, la seule leçon à en tirer est que la dissuasion nucléaire fonctionne. Car si la Corée du Nord proférait de telles menaces sans posséder des capacités nucléaires, rien n’empêcherait les Etats-Unis de détruire ses capacités balistiques car le risque pour eux serait quasi nul et très minime pour leurs alliés coréen et japonais. Par ailleurs, nos capacités nucléaires sont ajustées par rapport à l’enjeu que la France représente pour un adversaire potentiel. Elles ne peuvent constituer aucunement une protection pour les autres pays européens. Et même si elles étaient de taille supérieure, elles ne pourraient avoir un effet dissuasif que très limité pour nos voisins. En effet, hypothèse d’école, croyez-vous qu’un Président de la République française riposterait par une frappe nucléaire contre Moscou si d’aventure la Russie envahissait l’Ukraine ? La dissuasion nucléaire ne peut protéger que nos intérêts vitaux.

Quels seraient les efforts à fournir pour parvenir à ce que la France dispose d’un outil de premier plan ?

Répondre à votre question c’est poser le problème de l’effort de défense. Si nous voulons d’une part maintenir un engagement opérationnel extérieur du même niveau qu’actuellement tout en poursuivant l’opération sentinelle à hauteur de 7000 hommes et, simultanément, rattraper le retard dans la modernisation des équipements de nos forces armées classiques et, d’autre part, maintenir la crédibilité de notre force de dissuasion nucléaire en lançant lancer dès 2018 les dépenses de recherche développement nécessaires, il faudrait à partir de 2018 rajouter 2 milliards de plus chaque année au budget des armées voté pour 2017 .Cela conduirait à un effort supplémentaire de 42 Milliards entre 2018 et 2023 et permettrait d’atteindre un budget militaire de 45 milliards hors pensions en 2023. Ce qui signifie se fixer un objectif d’atteindre les 2% du PIB en 2023 et non en 2025.

Si nous refusons de faire cet effort nous ferons ce que le comte de Guibert, penseur militaire, disait à Louis XVI qui voulait pas faire un effort suffisant pour son armée: « ce qu’il y a de plus cher et de plus onéreux c’est d’avoir une demi-armée car avec cela on n’est jamais au niveau de sa politique, ni de son rang ni du rôle qu’on doit jouer et toute dépense qui est insuffisante est celle qu’il faut vraiment regretter. »


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017

Source : ATLANTICO


Pourquoi l’hypothèse d’une troisième guerre mondiale prochaine n’est plus seulement un fantasme d’addict à la catastrophe

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A une semaine de la réunion du G20, les tensions entre les Etats-Unis et la Russie se multiplient. Dans le même temps, la situation géopolitique au Moyen-Orient est loin de s’apaiser.

Atlantico : A une semaine de la réunion du G20, les tensions entre les Etats-Unis et la Russie se multiplient. Mardi dernier un avion russe Tu-154 VIP a été intercepté par des avions de l’OTAN au-dessus de la mer Baltique. Ce lundi c’est le sous-marin Yuri Dolgoruky qui a procédé à des tests de lancement de missile intercontinental. Du côté américain, la politique étrangère est régulièrement jugée imprévisible. Alors qu’une rencontre Trump-Poutine est envisagée en marge du G20, quel état des lieux peut-on faire de la situation actuelle ?

Quels sont les risques de voir les deux nations s’opposer directement ?

Jean-Bernard Pinatel : Les analystes sont aujourd’hui dans l’incertitude sur la politique étrangère de Trump. En effet, durant la campagne pour l’élection présidentielle Trump avait clairement indiqué qu’il souhaitait s’entendre avec Poutine car son ennemi principal était Daech. Depuis lors, il semble que le lobby militaro-industriel ait repris le contrôle sur Trump. En effet le gigantesque complexe militaro-industriel américain, dénoncé dans une adresse radio-télévisée à la nation américaine en avril 1953 par le Président Eisenhower comme une menace pour la démocratie, a besoin d’un état de tension dans le monde pour justifier aux yeux des citoyens américains les sommes fabuleuses annuelles de 600 milliards de dollars qu’ils payent chaque année avec leurs impôts. La preuve de cette reprise de contrôle sur Trump : il vient d’annoncer qu’il allait augmenter en 2017 le budget de la Défense de 9% soit 54 milliards de dollars, c’est-à-dire d’une somme équivalente au budget militaire de la France.Cette somme représente à elle seule les deux tiers du budget militaire annuel de la Fédération de Russie. Les provocations américaines via l’OTAN comme l’interception d’avions russes dans l’espace aérien international sont destinées au public américain qui ignore dans sa grande majorité les réalités internationales. Cela dit le concurrent potentiel des États-Unis en termes de leadership mondial n’est pas la Russie mais la Chine. En effet le budget militaire russe ne représente que 13% du budget américain et son PIB est au 12ème rang mondial derrière celui de la Corée du Sud. En revanche la Chine avec le second PIB mondial possède un budget militaire en forte croissance qui représente déjà 42% du budget US (250 milliards de dollars). Cela dit, la Russie a une force de dissuasion nucléaire qui interdit toute escalade aux extrêmes avec les États-Unis mais cela n’exclut pas des tensions et des confrontations locales là où les enjeux ne sont pas vitaux pour les deux puissances.

Quels sont les liens à établir entre cette hausse des tensions et la situation géopolitique au Moyen-Orient ? Notamment avec l’échec des Etats-Unis sur le dossier syrien et les tensions entre le Qatar et l’Arabie Saoudite ?

Jean-Bernard Pinatel : Trump avait déclaré durant la campagne électorale « sans notre protection, l’Arabie saoudite ne survivrait pas une semaine ». Les saoudiens ont compris le message et lors de la visite de Trump à Riyad les 20 et 21 mai derniers ils ont ouvert largement leur bourse pour acheter leur sécurité. En effet, le ministre saoudien des Affaire étrangères,en clôture de la visite du président américain, a annoncé des contrats immédiats et à venir d’un montant de 380 milliards de dollars (340 milliards d’euros) dont 110 milliards de contrats militaires. Trump,le business man, contre des espèces sonnantes et trébuchantes,a clairement adopté la ligne traditionnelle des républicains : l’alliance avec les sunnites contre l’Iran chiite soutenu par la Russie. Ces deux derniers pays qui possèdent des intérêts communs en tant que riverains de la mer Caspienne détiennent avec le Qatar 50% des réserves mondiales prouvées de gaz naturel. Par ailleurs l’Iran soutient l’Irak à dominante chiite et la Syrie où la Russie possède la base navale de Tartous. Il y existe une concurrence géopolitique d’influence traditionnelle entre la Russie et les anglo-saxons dans cette région du monde où la politique de retrait d’Irak et de réserve d’Obama sur le dossier Syrien a permis le retour en force de l’influence russe.

Quels seraient les prochaines étapes envisageables dans l’optique d’une confrontation ? Quelles sont, pour les deux nations, les lignes rouges à ne pas franchir ?

Jean-Bernard Pinatel : La prochaine étape envisageable, mais le pire n’est jamais le plus sûr, est une désinformation identique à celle que Bush junior avait utilisé pour envahir l’Irak. C’est de dénoncer l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien. Notons que Trump a déjà commencé à utiliser ce prétexte puisque dans la nuit du 6 au 7 avril il a ordonné des frappes contre une base syrienne seulement deux jours après l’attaque chimique de la ville de Khan Cheikhoun qu’il a imputée, évidemment sans preuve (Il est impossible pour un service secret dans un délai aussi court d’avoir recueilli des preuves sur le terrain à moins d’être partie prenante de cette affaire), à l’armée syrienne. Or on sait qu’Al Nosra (Al Qaïda) a utilisé l’arme chimique fournie par Erdogan pour essayer entrainer les occidentaux à entrer en guerre contre Assad. Or il est évident qu’aujourd’hui Assad avec l’aide de la Russie a rétabli la situation militaire et n’a aucun intérêt à s’attirer la réprobation mondiale alors que plus aucun analyste sérieux ne pense qu’il puisse être exclu d’un règlement de la crise syrienne. Je veux rendre ici hommage au courage et à la clairvoyance de notre nouveau Président Emmanuel Macron car bravant les bonnes consciences bobo comme BHL, dont Hollande subissaitl’influence, a déclaré à juste titre qu’il « ne voyait pas de successeur légitime à Assad », démontrant ainsi le pragmatisme qui doit être la règle dans les relations internationale pour défendre et promouvoir les intérêts de la France. Néanmoins sur le dossier syrien un coup de théâtre est toujours possible. Souhaitons qu’il soit positif et qu’il découle d’une rencontre Trump-Poutine le 8 ou le 9 juillet prochain.

Source : ATLANTICO


L’héritage « Sécurité » de François Hollande : trois dossiers chauds

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Le nouveau Président hérite d’un dossier sécurité qui a été traité par François Hollande au coup par coup, sans vision à long terme. Il comporte trois « dossiers chauds » qui seront autant de révélateurs de la détermination du chef de l’État à assurer le rétablissement de l’État de droit dans des zones laissées en déshérence par ses prédécesseurs et à bâtir une stratégie de long terme efficace contre l’Islam radical.

Notre Dame des Landes

C’est le plus grand défi de court terme auquel est confronté le nouveau Président. Interrogé sur le projet de nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Lande, le 6 avril 2017 lors de « L’émission politique » sur France 2, Emmanuel Macron avait déclaré : « Il y a eu un vote, mon souhait est de le respecter et de faire l’aéroport. » Sur la méthode, le candidat d’En marche ! a précisé qu’il se donnerait six mois pour convaincre les Zadistes qui occupent les lieux. « Je ne vais pas arriver et envoyer les militaires à Notre-Dame-des-Landes. La nomination d’un médiateur calmera les choses pendant six mois. Si je n’arrive pas à convaincre, je ferai respecter les choses », a expliqué Emmanuel Macron. « Je prendrai mes responsabilités et je ferai évacuer la zone », a-t-il ajouté.

Cette négociation avec les zadistes qui occupent le site n’aboutira à rien car le mouvement des ZAD est un mouvement totalitaire. C’est un modèle d’organisation de la vie quotidienne comme un code de conduite qui doit être imposé à toute la société y compris au moyen de la contrainte. Les zadistes ne sont pas seulement opposés au nouvel aéroport, ils le sont à toute forme de transport aérien qui leur apparait comme un outil du marché au service de sa domination sur les individus. Ils dénoncent la marchandisation de la production et des voyages. La ZAD (zone à défendre) de Notre Dame des Landes a une vocation particulière dans le projet zadiste. Elle constitue une base de formation et d’entrainement des zadistes européens et elle constitue aussi une base de départ pour essaimer vers une dizaine d’autres zones qui ont été reconnues en France et qui seront autant de zones d’expansion ou de repli si l’État se décidait à employer la manière forte pour les déloger de Notre Dame des Landes. Ce que sait ou va savoir le nouveau Président, c’est qu’une partie des zadistes sont armés et décidés à faire de ce site un nouveau fort Chabrol. La gendarmerie estime qu’il faudra engager pour les déloger plusieurs dizaines de véhicules blindés et qu’il y aura des morts de chaque côté.

Délinquance et quartiers sensibles

L’INSEE répertorie 717 Zones Urbaines Sensibles (ZUS) en métropoles et 32 outre-mer. [1] Outre l’insécurité et le mal être qui y règnent, 40% des 4,4 millions de citoyens qui y résident [2] vivent sous le seuil de pauvreté. Ces ZUS sont classées selon certains critères et selon certaines sources en 3 ou 4 catégories [3]. Selon le site europe-israel.org celles de niveau 1, sont des quartiers sensibles de non-droit (QSND) où l’État de droit n’existe pratiquement plus. Ils constituent autant de zones refuges potentielles pour les djihadistes. Dans ces quartiers règnent des bandes et la délinquance avec des faits de violences urbaines, fusillades ou règlements de comptes et trafic en tout genre. Ces zones sensibles existent [4] dans environ 50 villes. La palme de la délinquance revient à Marseille où on recense ainsi près de 500 délits pour 1000 habitants dans les quartiers Nord. L’insécurité ressentie [5] dans leurs quartiers par les résidents des ZUS est 1,5 fois plus élevée comparée à ceux vivant dans la même commune mais en dehors des ZUS et 3 fois plus par rapport à ceux demeurant dans une commune ne comprenant pas de ZUS. Rétablir l’État de droit constitue un vrai défi à moyen terme dans ces quartiers car toute incursion d’un agent public est considérée comme une agression et entraine des manifestations de violence à son encontre. Cette nécessité de considérer ce dossier sécuritaire en priorité réside dans le lien vérifié entre délinquance et terrorisme. 90% des fichés S vivent dans ces quartiers sensibles. Sur les 20 000 [6] fichés S, 12 000 concerneraient la mouvance islamique et 10% des fichés S vivraient en Seine-Saint-Denis [7].

Islam radical et terrorisme

Les responsables politiques sont divisés dans leur évaluation de la menace. Trois évaluations s’opposent. La gauche française se refuse à reconnaitre la dimension religieuse de la menace à laquelle nous sommes confrontés. Jean Burnham dans son livre « le silence religieux » en explique clairement la raison. La gauche, encore profondément marquée par Marx, la révolution libertaire de 1968 et Nietzsche, pense que Dieu est mort. Se bouchant les yeux et les oreilles pour ne pas accepter les faits, elle cherche des causes à cette « folie suicidaire » dans l’inadaptation sociale, la pauvreté économique ou une dérive à partir de la petite délinquance. Ses experts abondent dans le sens des déclarations du Président de la République et de son Ministre des Affaires étrangères « quand ils martèlent que les attentats djihadistes n’ont rien à voir avec l’islam. ». Jean Burnham les excuse en partie considérant que « leurs discours part évidemment d’une intention louable. Il traduit la nécessité de briser l’équation mortifère islam=islamisme= terroriste » [8]. Néanmoins, il en condamne avec lucidité les conséquences désastreuses : « affirmer sur tous les tons que les djihadistes n’ont rien à voir avec l’islam, c’est considérer que le monde musulman ne se trouve pas concerné par les fanatiques qui se réclament du Coran » [9]. Cette évaluation erronée de la menace a amené François Hollande à bâtir une stratégie d’action inefficace à long terme. Il a focalisé son action sur tous les lieux de la « radicalisation » : les banlieues sensibles, les prisons, Internet. Il a créé des centres de « dé radicalisation » qu’il a inondé de subventions d’État. Lorsqu’on en fera un premier bilan honnête, on constatera qu’il est aussi affligeant [10] que le bilan qu’ont fait les Américains de leurs centres d’entrainement des rebelles modérés syriens en Turquie. En refusant de considérer les djihadistes comme des convertis à une déviance radicale de l’islam, Hollande et la gauche ont continué d’autoriser les imans salafistes et les Frères Musulmans à poursuivre leur endoctrinement, à condition toutefois qu’ils ne prononcent pas dans les médias des paroles de haine à consonance politique : contre les juifs ou contre l’égalité homme/femme.

De l’autre côté de l’échiquier politique et dans une grande partie de l’opinion, l’horreur des attentats conduit à confondre l’Islam, la religion, et l’islamisme qui en est la déviance politique. Cet amalgame ostracise la communauté musulmane, donnant ainsi raison aux imams radicaux et notamment aux Frères Musulmans pour lesquels l’ennemi est la civilisation occidentale et sa base avancée, Israël, au cœur du Moyen-Orient. Proclamant que l’Islam est incompatible avec la République, leurs leaders prêchent une « Reconquista » musclée des zones de non-droit. Se contenter de vouloir rétablir par la force l’État de droit sans mettre en œuvre une stratégie globale reconnaissant que la communauté musulmane est la première victime de l’Islam c’est accepter de créer un climat de guerre civile.

Heureusement toute une partie des experts et de la droite est porteur d’une autre vision. Il s’agit de reconnaitre la finalité religieuse de ces actes de guerre menés par des Etats islamiques et par les organisations se réclamant d’un Islam radical qui se sont ancrées profondément dans la plupart des pays où une communauté musulmane existe. Et admettre aussi qu’une simple stratégie militaire, policière et pénale ne suffit pas. Depuis trois siècles, l’éradication des Califats et l’écrasement des soldats de Dieu n’ont jamais éteint la daw’a nedjite. Les responsables politiques doivent donc affirmer haut et fort que ce n’est pas l’Islam que nous devons combattre mais la mise en œuvre sur le sol de la République de son interprétation radicale et politique, que nous avons laissé diffuser dans les lieux de culte et les écoles coraniques. C’est affirmer que les imans wahhabites, salafistes et appartenant aux Frères Musulmans propagent un système de valeurs et des pratiques contraires à notre expérience historique, à l’évolution de nos valeurs et de nos mœurs, comme par exemple le port du voile islamique. C’est accepter de reconnaitre le lien qui existe entre le discours et l’acte terroriste. C’est mettre en œuvre au plan mondial, européen et français la stratégie globale que j’ai exposée dans le dernier chapitre de mon dernier livre [11].


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Mon dernier livre : Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent, Lavauzelle, Mai 2017.

[1] Système d’information géographique de la politique de la ville

[2] INSEE

[3] Europe Israël news :
Niveau 2 : QSTD: (Quartiers sensibles très difficiles) : des faits de délinquance réguliers et de toute sortes. La plupart de ces quartiers ont été auparavant des zones de non droit.
Niveau 3 : QSD (Quartiers sensibles difficiles) : des faits de délinquance assez réguliers, trafic de drogue et toutes sortent de trafics, des nuits de violences urbaines qui peuvent arriver a la suite d’une petite tension.
Niveau 4 : QSP (Quartiers sensibles problématiques) : petite délinquance qui peut être régulières et qui peut exploser à certains moments mais généralement ces quartiers sont calment et font parler d’eux de temps à autres et posent quelques soucis à la ville mais ne sont pas considérés comme chauds.

[4] Facebook – Les cités les plus chaudes

[5] Au service des territoires

[6] Sud-Ouest

[7] Le Parisien

[8] Un silence religieux, Jean Birnbaum, Seuil, 2016.

[9] Ibid, page 42.

[10] Marianne

[11] « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017, 320 pages.


Naufrage de l’État de Droit : Général Antoine Martinez

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Alors que l’état d’urgence est en vigueur, le peuple français, médusé, assiste à l’embrasement d’une multitude de zones du territoire où la loi de la République n’est plus appliquée et dans lesquelles la police n’est plus tolérée car considérée comme une force d’occupation.

Ces événements inacceptables et inadmissibles ne sont cependant pas une surprise. Ils sont la conséquence de l’impuissance et de la démission des pouvoirs publics, du renoncement des responsables politiques à affronter les réalités en tentant depuis des années d’acheter la paix civile, notamment dans ce qu’on appelle les territoires perdus de la République, prêts dorénavant à s’embraser au moindre incident. Les gouvernants sont arrivés aujourd’hui au point de non-retour où ils ne maîtrisent plus rien car ayant toujours un temps de retard et étant toujours dépassés par l’événement.

Dans ces conditions, ils pourraient très bientôt ne plus être en mesure de maintenir ou de rétablir l’ordre public avec les seuls moyens habituels, c’est à dire la police et la gendarmerie. La Cité est en feu et l’ordre public n’existe plus.

Mais cet ordre public, marqueur important de notre démocratie, ne peut régner durablement que dans la Cité évoquée par Aristote et dans laquelle les citoyens sont réunis par un choix de vie commune, cette dernière étant assurée et consolidée par la référence à un même passé mythique, à des héros communs, à des rites et des lois intégrées et partagées. Nous sommes loin aujourd’hui de cette Cité, car il a suffi d’une quarantaine d’années seulement pour que l’héritage historique du peuple français, vieux de deux millénaires bercés par la Grèce et la Rome antiques et nourris par la culture judéo-chrétienne, soit mis en péril en raison de l’irresponsabilité, du manque de clairvoyance, du déni de réalité et même par la compromission de nos « élites politiques » qui ont exercé et qui exercent aujourd’hui le pouvoir.

Avoir laissé faire et accepté une immigration massive, incontrôlée et injustifiée et vouloir intégrer des musulmans, en l’occurrence par millions, dans une société occidentale laïcisée et qui a pour fondement le christianisme a constitué et constitue une pure folie et reste une utopie contre laquelle il va bien falloir que les Français réagissent.

Compromission, car ce quinquennat finissant qui a été qualifié de « quinquennat pour rien » a, en réalité, aggravé la situation et a été marqué par des événements dramatiques dus à des dysfonctionnements majeurs dans l’application de l’état de droit et à des décisions inadaptées et contraires aux intérêts de la France et de la nation française.

Il est vrai que depuis les années 1980, le principe de l’assimilation a été fortement ébranlé puis carrément attaqué par les nouveaux arrivants trop nombreux, plus soucieux de faire grandir l’oumma et refusant de se conformer aux règles et au mode vie du pays accueillant. Ils ont d’ailleurs été encouragés dans cette voie par les promoteurs du droit à la différence qui ont ouvert ainsi la porte au communautarisme. Il faut pourtant rappeler que l’assimilation qui a été l’un des principes qui a fait la France et sa richesse jusqu’à la fin des années 1970 a eu le grand mérite de rendre la diversité vivable car elle permettait précisément l’avènement d’un fort sentiment d’appartenance à une nation et d’une volonté affirmée d’unité nationale qui ont forgé l’identité française. Peut-être est-il utile et nécessaire de rappeler aux contempteurs de cette identité qu’elle repose sur un socle qui comprend trois volets : une Histoire, une culture avec sa langue, le français, et un mode de vie que beaucoup nous envient.

Et c’est l’adhésion à ce socle, à cet héritage, à cette mémoire qui aurait dû et devrait être facilitée, favorisée et inculquée par l’école car c’est ce qui crée les conditions du vouloir vivre ensemble et garantit l’unité pour former des projets communs.

Mais l’école, aux mains des experts du pédagogisme qui l’ont menée à sa ruine, ne le fait plus depuis longtemps. D’ailleurs, elle est même devenue le creuset de la libanisation du pays. Elle a failli à sa mission depuis plus de quarante ans, sans réaction des responsables politiques qui se sont succédé. Pis, l’actuel ministre de l’Education nationale agit contre les intérêts de la nation française en favorisant, et finalement en appliquant dans sa réforme la politique culturelle islamique de l’OCI en préconisant l’enseignement de l’islam et l’apprentissage de la langue arabe dès le CP.

Cela dit, on ne peut assimiler que des individus. Il est impossible d’assimiler des peuples. Mais si on en est arrivé là, c’est parce que les responsables politiques ont laissé se constituer, depuis de nombreuses années, ces territoires perdus de la République que sont ces centaines d’enclaves occupées par des populations issues de l’Afrique noire et du Maghreb – et abandonnées par une grande partie des autochtones – où règne aujourd’hui la loi de l’islam.

Et force est de constater que cette immigration extra-européenne a été encouragée à refuser l’adhésion à ce socle pour imposer sa loi incompatible avec notre culture et notre mode de vie, ouvrant ainsi avec certitude, à plus ou moins brève échéance, la voie vers une future confrontation. Il faut bien reconnaître que le nombre invalide à l’évidence tout espoir d’intégration.

Les violences urbaines actuelles le démontrent. Les diatribes violentes et haineuses contre la France en témoignent. Et l’ordre public n’existe déjà plus dans ces territoires perdus sans que cela émeuve nos gouvernants. L’absence totale de réaction du gouvernement et le laisser-faire dans ces territoires ces derniers jours, après une interpellation musclée de la police, conduisent à des violences urbaines inacceptables qui s’étendent dangereusement. Cette démission de l’Etat favorise l’aggravation de la situation, alimente la propagation de la chienlit et compromet sérieusement le rétablissement de l’ordre public.

Mais faut-il s’en étonner lorsque le Chef de l’Etat outrepasse son rôle en se rendant au chevet d’un individu, blessé lors d’une interpellation violente qu’il a lui-même provoquée et à laquelle il a tenté de se soustraire par la force, et qu’il désigne à la vindicte publique les policiers sans attendre les résultats de l’enquête ?
Ne se rend-il pas compte qu’il verse ainsi de l’huile sur le feu et participe à l’engagement de cette spirale infernale ? Comment a-t-il pu, par ailleurs, reconnaître explicitement devant deux journalistes le péril que représente l’islam – et non pas l’islamisme – puisqu’il a évoqué lui-même sa crainte d’une partition du pays, et être resté et continuer de rester inactif devant ce risque ?

Quelle conception écœurante de la politique ! En vérité, il ne fait que confirmer un état de fait illustré par ces violences urbaines.

Il existe bien des enclaves sur notre territoire occupées par un peuple intrinsèquement étranger pour une grande partie au peuple français même s’il possède des papiers français et dans lesquelles la loi de la République a été remplacée par la loi de l’islam.

Et il faut en être conscient, cet autre peuple ne se sentira jamais français, et ne le mérite d’ailleurs pas. Il faut entendre sa haine à l’égard de la France.

Mais faut-il s’en étonner lorsqu’un candidat à la présidence de la République, en déplacement en Algérie où il est allé chercher son adoubement, ose affirmer que la France a commis un crime contre l’humanité avec la colonisation ?
Faut-il lui rappeler les raisons du débarquement des forces françaises, en 1830, en Algérie qui n’existait pas en tant que telle encore car c’est la France qui a construit ce pays ? (*) Faut-il lui apprendre – car il ne le sait pas – que l’Europe subissait depuis plus de trois siècles les actions de piraterie et l’esclavage des barbaresques menées en Méditerranée et sur les côtes européennes par la Régence d’Alger intégrée à l’empire ottoman, et que le roi Charles X, en accord avec ses homologues européens, décida d’y mettre un terme ?
Faut-il lui apprendre que lorsque les Français s’implantèrent un peu plus tard sur le territoire représenté par les actuels Tchad et République Centrafricaine pour éradiquer l’esclavage, la population sédentaire avait été en grande partie déportée par les trafiquants d’esclaves arabo-musulmans. Et pour ajouter à la barbarie, cette déportation ne s’est pas seulement limitée à la privation de liberté et au travail forcé. Elle fut aussi une véritable entreprise génocidaire d’extinction ethnique par castration, car ces esclaves ne devaient pas faire souche en terre d’islam ! N’est-ce pas là un vrai crime contre l’humanité ?
Et ce sont les descendants de ces esclavagistes qui veulent nous faire la morale aujourd’hui et nous obliger à la repentance ? Mais c’est eux qui doivent faire repentance !

Le constat est cruel mais implacable : le politique n’est pas à la hauteur de sa fonction et cette dernière a même été, au cours de l’actuel quinquennat, discréditée, abaissée, affaiblissant ainsi les institutions à un moment où la situation exige l’autorité de l’Etat. Et cet état de faiblesse de l’Etat face aux menaces, notamment intérieures, constitue un accélérateur de la dégradation de la situation et de la dérive vers la confrontation inévitable. En effet, le risque majeur auquel sera confronté bientôt – et peut-être plus vite qu’on ne le pense – notre société pourrait bien se traduire par une totale submersion des capacités régaliennes de l’Etat avec des violences urbaines et des émeutes de très grande ampleur qui conduiraient à des affrontements meurtriers. Et cette situation pourrait être mise à profit par les dizaines de milliers de djihadistes et djihadistes potentiels prêts à semer la mort au signal. L’impuissance et la démission de l’Etat ont donc bien signé la mort de l’ordre public et ouvert la voie à la violence, voire à une guerre civile ethnique.

Une tâche immense attend le prochain président de la République. Mais il ne pourra pas échapper au débat capital qui porte sur l’exercice du pouvoir et donc sur les exigences qu’il requiert. Le peuple, qui lui aura confié la destinée du pays, doit exiger de lui, notamment à un moment difficile marqué par une guerre à l’extérieur mais également et surtout à l’intérieur, d’exercer sa fonction de façon responsable, avec fermeté et rigueur, en ayant une vision à long terme, en sachant identifier les menaces qui guettent la collectivité dont il doit assurer la protection.

Et la première menace à contrer, c’est l’islamisation criminelle de notre société qui conduit la nation à sa perte. Il devient donc urgent de stopper l’immigration extra-européenne et même d’inverser ce processus.

(*) Peut-on rappeler à cette occasion la pertinente remarque de Ferhat Abbas, qui fut président du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) « La France n’a pas colonisé l’Algérie, elle l’a fondée ».


La bataille de Mossoul

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Point de situation trois mois après le début des combats

La bataille de reconquête de Mossoul a commencé le 17 octobre 2016. Environ 100 000 hommes sont mobilisés pour cette bataille (voir mes précédentes analyses) face à 3 000 à 5 000 djihadistes. Mais seulement 15 000 hommes des forces spéciales irakiennes (la division d’or) composées à 80% de chiites mènent réellement le combat. Ils ont été spécialement formés et équipés pour le combat urbain par les Américains. Les 85 000 autres assurent le bouclage de la ville et de ses environs, les appuient, réoccupent et nettoient le terrain conquis. Les Peschmergas assurent le bouclage au Nord et à l’Est mais n’exercent aucune pression offensive. Les milices de l’organisation de mobilisation populaire réalisent le bouclage au Sud-Ouest et à l’Ouest.
Il aura fallu trois mois à cette force pour parvenir aux faubourgs de Mossoul et conquérir 40% de la ville, sa partie Sud-Est qui est la plus ouverte ce qui a facilité l’appui des forces de première ligne.
La situation au 10 janvier du front est reportée sur la carte ci-dessous :

12-01-2017

Ces trois mois ont couté 4 000 morts aux forces d’assaut et 3 000 blessés. La Division d’or qui mène le combat a perdu environ 50% de ses effectifs. Dans toute autre armée elle serait relevée du front, mise au repos et ne participerait plus aux combats. Mais même après ces pertes, la motivation des soldats chiites reste très grande car la plupart des combattants sont très religieux et agissent sous l’impératif d’une fatwa émise par l’ayatollah Sistani, l’un des plus grands leaders chiites, qui a décrété que Daech était l’ennemi numéro un.

Néanmoins, la division d’Or affaiblie n’est plus capable de mener une grande offensive et, après une pause d’un mois de remise en condition, sa progression est très lente et se fait maison par maison. De plus la progression a lieu actuellement dans la partie Est de Mossoul, la plus moderne et la plus ouverte alors que les combats à venir dans la vieille ville qui se trouve à l’Ouest du Tigre se feront dans des rues étroites avec une densité plus grande de population qui vont rendre la progression encore plus difficile et couteuse.

Trois options théoriques s’offrent aujourd’hui :
1) Les djihadistes souhaitent se replier vers la Syrie, option qui n’est pas envisageable actuellement parce que le bouclage de la ville est complet ;
2) Une négociation, comme à Alep, est engagée prochainement permettant aux djihadistes de se replier avec armes et bagages vers la Syrie ce dont ne veulent actuellement ni les Russes ni les Turcs ;
3) Les djihadistes n’ont plus d’autre option que de résister sur place.

Dans cette dernière option, la libération complète de Mossoul demandera encore de longs mois et ne pourra pas survenir au mieux avant la fin du printemps.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Analyse de la situation en Libye à l’orée de 2017

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Vers une prise de pouvoir du Général Khalifa Haftar ?

Synthèse

En Libye, l’année 2017 va commencer avec une situation profondément modifiée par rapport à janvier 2016 tant sur les plans politique que sécuritaire. Cette évolution constitue un succès pour la politique Russe et chinoise en méditerranée orientale et annonce l’échec de l’accord de Tunis de décembre 2014, réalisé sous l’égide de l’ONU et soutenu par les puissances occidentales.
Sur le plan sécuritaire, comme on pouvait l’entrevoir au début 2016, la greffe de Daech n’a pas réussi à prendre en Libye. L’Etat islamique a été chassé de sa ville-base de Syrte par la milice de Misrata après quatre mois de durs combats durant lesquels elle a subi des pertes importantes qui l’ont affaibli. Le Général Kafila Haftar en a profité pour s’emparer presque sans combattre du croissant pétrolier Libyen, lui permettant avec son allié, la milice de Zintan, de contrôler désormais toute la production pétrolière et gazière libyenne qui a été relancée. Cette victoire a conduit le Conseil municipal de Misrata à donner des gages au général Kalifa Haftar.
Sur le plan politique, ces actions, qui sont probablement l’amorce d’un ralliement de Misrata au général Haftar, fragilisent le Conseil de Présidence issu de l’accord de Tunis de décembre 2014 et qui est présidé par Fayez el-Sarraj et dont les misratis étaient le principal soutien. Face à cette situation c’est clairement le Général Haftar qui tient dans ses mains l’avenir du pays à condition qu’il arrive à pérenniser son rapprochement avec Misrata.

Perspective pour 2017

Soutenu par l’Egypte, la Russie et la Chine, il est probable que le Général Haftar parvienne à s’entendre avec Misrata.
Deux options s’offrent alors à lui.
Soit il peut négocier un accord avec Abdelhakim Belhadj l’homme fort de Tripoli et le chef de guerre le plus expérimenté du pays ainsi qu’avec Mohamed Sawan, le chef des Frères Musulmans qui est affaibli notamment parce qu’il a subi une défaite aux élections législatives de 2014 et a perdu son soutien à Rome avec la démission de Matteo Renzi. Si ces conditions sont remplies, la Libye peut entrer sans conflit dans une phase de consolidation qui restera néanmoins fragile.
Soit il ne le veut pas ou ne peut pas s’entendre avec Abdelhakim Belhadj, alors avec l’appui des milices de Misrata et de Zantan, il est en mesure d’organiser un coup de force pour se rendre maître de Tripoli, imposant la réconciliation nationale par la force et sous sa seule autorité.

La situation des forces en présence début 2016 [1]

La milice de Misrata

Elle comprenait environ 20.000 hommes ce qui en faisait la force la plus importante du pays. Les « Misrati » ont pour ambition de contrôler la vaste région centrale autour de Misrata, grande ville portuaire. Les frères musulmans, avec l’aide des services secrets d’Erdogan, essaient de l’infiltrer pour la contrôler. De leur côté les services italiens ont conservé des liens étroits avec Misrata et les frères musulmans comme l’a prouvé l’intervention humanitaire qu’ ont réalisé les forces spéciales italiennes [2]. Le 11 janvier, elles ont posé un C-130 à Misrata avec des médecins et des infirmiers pour évacuer 15 Libyens, grièvement blessés, lors de l’attentat du 7 janvier contre le Centre de formation de la police de la côte libyenne. Ces blessés ont ainsi été pris en charge et rapatriés sur l’hôpital militaire de Celio en Italie. C’était la première fois depuis les évènements de 2011, qu’une force occidentale se posait sur le sol libyen.

La milice de Zintan

C’est la seconde milice la plus importante en Tripolitaine. Elle a joué un rôle important pour la libération de Tripoli, lors des batailles dans le Djebel Nefoussa. Elle contrôle une partie des montagnes de l’ouest, des frontières avec l’Algérie et la Tunisie et la Hamada Al-Hamra, vaste étendue désertique qui s’étend jusqu’au grand Sud. Elle tient sous sa coupe le pétrole de la Tripolitaine et détient le fils de Mouammar Kadhafi, Seif al-Islam qu’elle refuse de livrer à la justice nationale et internationale.

Les milices du général Khalifa Haftar

Le général a regroupé sous sa bannière des éléments de l’armée régulière libyenne, dont les forces de l’armée de l’air et a su attirer et obtenir l’appui de la milice de Zintan. Son PC se trouve à Al-Abyar (à l’est de Benghazi). Un grand nombre de conseils municipaux de l’Est – dont celui de Benghazi – se sont ralliés à sa cause, tout comme la Chambre des représentants de Tobrouk. Cette milice est clairement soutenue par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Khalifa Haftar a mené durant l’année 2016 une offensive chasser définitivement les islamistes de Benghazi. Cette offensive est perçue par le négociateur de l’ONU comme mettant en cause le projet de formation d’une armée « nationale » liée au « gouvernement d’union nationale » de Fayez Sarraj et adoubée par l’ONU [3]. Il a su attirer et obtenir l’appui de la milice de Zintan.

Les milices islamiques et Daech [4]

Un grand nombre de Libyens avaient déjà combattu avec Daesh en Iraq et Syrie [5]. Ces combattants étaient rentrés en Libye en 2015 tout en conservant des relations étroites avec leurs contacts en Iraq et en Syrie. Ils s’étaient initialement établis à Derna et se sont nommés « Wilaya Barqa » sous le commandement d’Abou al-Mughirah Al-Qahtani, décrit comme le « chef délégué pour la Wilaya libyenne ». L’apport de combattants de Tunisie et d’Algérie et de transfuges d’autres groupes islamistes libyens était à l’origine de son expansion relativement rapide. Daech était organisé en 3 Wilayas [6] et compterait 2 000 à 3 000 djihadistes.
Dans mon évaluation de janvier 2016, je soutenais que Daech était perçu par les autres organisations islamistes comme extérieur à la Libye. Ainsi les combattants de Daesh ont été chassés de Derna non pas par le général Haftar mais par une coalition de milices islamiques locales qui se sont unies dans le « Conseil de la Choura des moujahidines de Derna » dont Ansar al-Charia, la branche libyenne d’Al-Qaeda. De même, Daech qui s’est implanté à Syrte en février 2015 à l’issue de combats contre les forces du Bouclier de la Libye, se heurtait toujours à une résistance d’habitants armés et des affrontements sporadiques mais violents se poursuivent dans Syrte.
Daech n’était pas au début de 2016 dans une position comparable à celle qu’il occupait en Syrie et en Irak ni sur le plan de la force militaire ni sur celui des ressources économiques. Il n’avait pas les moyens de s’emparer de champs pétrolifères et d’infrastructures pétrolières en Libye [7], de les conserver et de les exploiter.

La situation à l’orée de 2017

Daech a été chassé de Syrte et ne possède plus aucune ville-base en Libye.

La mainmise de Daech, le 5 mai 2016, sur le croisement de Bougrine (100 km à l’est de Misrata et menant vers le Sud) a décidé les milices de Misrata à déloger Daech de Syrte [8]. La milice de Misrata avec l’appui d’une brigade originaire de la ville amazigh (berbère) de Nalout, dans les monts Nefoussa, à l’ouest de la Libye qui a mené l’attaque contre les djihadistes de Syrte, appuyée par l’aviation américaine guidée par des forces spéciales anglo-américaines.
Mais les combattants de l’opération « Al-Bunyan Al-Marsous » (« Structure solide ») ont subi des pertes importantes face aux djihadistes qui ont défendu leurs positions pied à pied. En quatre mois de combats, on compte plus de 530 morts et 2 500 blessés du côté d’Al-Bunyan Al-Marsous, dont 90 % sont des hommes de Misrata.

Après les djihadistes de Daech, les frères Musulmans sont en perte de vitesse en Libye.

Mohamed Sawan avait réussi à s’imposer avec son parti comme la force dominante au sein du Congrès national de juillet 2012 à août 2014. Le PJC avait obtenu moins de voix que son rival de l’Alliance des Forces nationales du très médiatique Mahmoud Jibril. Mais sa formation étant mieux organisée, il avait réussi à rallier une large majorité d’élus indépendants et avait fait basculer le Congrès en sa faveur. Son parti avait pu faire adopter une loi d’exclusion politique pour les personnalités politiques ayant joué un rôle sous Kadhafi. Cette loi lui avait permis d’écarter son principal adversaire Mahmoud Jibril.
Les élections de 2014 n’ont permis d’élire que 188 députés sur 200 à cause des combats dans certaines régions du pays. Mohamed Sawan a subi une vraie défaite puisqu’il ne peut plus compter que sur une quarantaine de députés dans la nouvelle Assemblée, les Frères Musulmans étant rejetés par les modérés pour leur islamisme mais également par les islamistes radicaux d’Abdelhamid Belhad pour leur tempérance.

Le Général Hatar s’empare du croissant pétrolier et rend obsolète l’accord de Tunis du 6 décembre 2015.

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Les pertes e la milice de Misrata ont laissé le champ libre à l’Armée nationale libyenne (ANL) du Général Haftar qui a lancé début septembre une opération appelée « Surprise foudroyante ». Les forces del’ ANL ont pris facilement en quelques jours les ports de Ras Lanuf, Es Sider et Brega sans que les Petroleum Facilities Guards (PFG), la milice paramilitaire dirigée par le jeune Ibrahim el-Jadhran [9] s’y opposent réellement. En effet fin août, une nouvelle grève des PFG avait montré la fragilité du pouvoir d’Ibrahim el-Jadhran, plus business man que chef de guerre. Les notables de la tribu des Megrahi dont sont issus de nombreux éléments des PFG ont senti alors le vent tourner et les ont appelés à rendre les armes sans combattre.
Cette victoire du Général Haftar met en lumière l’impuissance de Fayez el-Sarraj [10]. De plus, elle fournit une preuve supplémentaire de l’influence grandissante de la Russie en méditerranée orientale.
Cette impuissance trouve sa source dans le sentiment que Fayez el-Sarraj est l’homme lige de l’Occident. Or, le peuple libyen dont l’ADN tribal a subi pendant plus de 40 ans la greffe de la propagande nationaliste de Kadhafi et anti-occidentale des Frères Musulmans, perçoit dans sa majorité Fayez el Sarraj comme un valet d’un occident qui veut faire main basse sur les immenses ressources pétrolières et gazières de la Libye.
Fayez el-Sarraj est appuyé par les six pays de la communauté internationale (États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Italie et France) qui exigeaient un retrait immédiat des forces de Haftar du croissant pétrolier. La coalition occidentale s’est trouvée confrontée au refus de l’Égypte, associée à la Russie et à la Chine de s’associer à une quelconque condamnation par le Conseil de sécurité de l’ONU de l’action de force entreprise par le général Haftar. Ce dernier, que l’on présentait comme un agent de la CIA, était allé en juin 2016 à Moscou demander le soutien russe [11]. Il y est d’ailleurs retourné les 27 et 28 novembre 2016 pour une visite de 48 h.

Dès le mercredi 14 septembre le président de la compagnie pétrolière nationale en Libye (NOC) déclarait la reprise immédiate des exportations et annonçait un triplement des exportations de pétrole avant la fin 2016.

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Vers une prise de pouvoir en Libye du général Khalifa Haftar ?

Le ralliement de Misrata ?

Allié à la milice de Zintan qui contrôle les terminaux de la région de Tripoli, le général Khalifa Haftar, est en mesure de dicter sa loi. D’autant plus que les forces misraties, seules à même de s’opposer à lui, ont été affaiblies par la bataille de Syrte et ne sont pas en mesure de se relancer immédiatement dans une autre bataille. Pour convaincre les Misratis et l’Italie, qui a une influence importante dans cette ville, d’accepter cette mainmise sur le croissant pétrolier, Khalifa Haftar est aujourd’hui en mesure de couper (avec l’aide des Zintan, ses alliés dans l’ouest du pays), l’approvisionnement du gazoduc Greenstream transportant le gaz de l’ENI vers l’Italie [12].

Cette victoire conduit à une quasi défection de Misrata qui constituait jusqu’à présent le noyau dur de la coalition Al Fajr Libya contrôlant l’ouest de la Libye et qui soutenait le Président du Conseil présidentiel [13], présidé par Fayed el Sarraj [14].

En effet, selon Maghreb confidentiel [15]: « c’est à l’initiative du président du conseil municipal de Misrata, Mohamed Miftah Eshtawi que des brigades misraties ont pris le contrôle, le 10 décembre, d’un dépôt d’armes situé à Tamina, dans la banlieue sud de la ville, saisissant une grande quantité de munitions destinée aux derniers combattants islamistes (y compris certains Misratis) qui affrontent les hommes de Khalifa Haftar à Benghazi. Parallèlement, Mohamed Miftah Eshtawi a ordonné, le même jour, la fin de toute expédition d’aide par voie maritime en direction de Benghazi. Cette décision cible directement les adversaires de Haftar, dont l’essentiel du ravitaillement transite par un petit port situé à Ganfouda, dernier quartier sous leur contrôle ».

Si les informations de Maghreb confidentiel sont fondées, la signification et les conséquences de cet événement sont considérables. Cela signifie premièrement que le Président du conseil Fayed el Sarraj perd ses deux principaux soutiens qui étaient Abderrahmane Souihli, et son neveu Ahmed Myitig, vice-président du Conseil de la présidence du gouvernement, originaires tous deux de Misrata. Ahmed Myitig, est un homme d’affaires né en 1972 à Misrata et était soutenu ouvertement par Rome [16]. Par ailleurs, le camp de Tamina appartenait à Anwar Sawan, jusque-là principal armurier des milices misraties et parent de Mohamed Sawan [17], dirigeant des Frères musulmans libyens. Cette action sur le dépôt de Tamina consacre donc également une perte d’influence des Frères Musulmans à Misrata.

Les perspectives en 2017

Comme le constatait le Secrétaire général de l’ONU dans son rapport du 1er décembre 2016 sur la Mission d’appui des Nations Unies en Libye, la situation politique est toujours bloquée. Le Conseil de la Présidence est incapable de mettre en application l’Accord politique libyen conclu en décembre 2015. La capitale Tripoli est toujours sous le contrôle d’une mosaïque de groupes armés. Les institutions parallèles sont restées en place. Le « Gouvernement intérimaire » basé à Beïda a refusé de reconnaître le Conseil de la présidence et continue d’exercer son autorité dans l’est du pays, encourageant ainsi le fonctionnement des institutions parallèles, y compris d’une succursale de la Central Bank of Libya à Benghazi.

Face à cette situation, soutenu par l’Egypte, la Russie et la Chine, c’est clairement le Général Haftar qui tient dans ses mains l’avenir du pays à condition qu’il parvienne, ce qui est probable, à s’entendre avec Misrata.
Deux options s’offrent alors à lui.
Soit il peut négocier un accord avec Abdelhakim Belhadj l’homme fort de Tripoli et le chef de guerre le plus expérimenté du pays ainsi qu’avec Mohamed Sawan, le chef des Frères Musulmans qui est affaibli notamment parce qu’il a subi une défaite aux élections législatives de 2014 et a perdu son soutien à Rome avec la démission de Matteo Renzi. Si ces conditions sont remplies, la Libye peut entrer sans conflit dans une phase de consolidation qui restera néanmoins fragile.
Soit il ne le veut pas ou ne peut pas s’entendre avec Abdelhakim Belhadj, alors avec l’appui des milices de Misrata et de Zantan, il est en mesure d’organiser un coup de force pour se rendre maître de Tripoli, imposant la réconciliation nationale par la force et sous sa seule autorité.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Lire ma précédente analyse : Les conditions politiques d’une intervention militaire directe en Libye ne sont pas réunies

[2] Une intervention humanitaire italienne en Libye très politique

[3] Source intelligence on-line : Martin Kobler, représentant de l’ONU, s’exprimant à huis clos devant le Comité politique et de sécurité de l’Union européenne, a vivement critiqué l’offensive.

[4] L’importance de la Libye pour l’Etat Islamique (Daech) ressort aussi de la nomination par Abou Bakr al-Baghdadi et de 8 de ses proches collaborateurs à la tête de Daesh en Libye, notamment Wissam Al Zubaidi (alias Abou Nabil Al Anbari), Turki Moubarak Al Binali (alias Abou Sufian) et Abou Habib al-Jazrawi. En septembre 2014, la déclaration d’allégeance à Daesh s’est déroulée en présence d’émissaires d’Al-Bahgdadi. Abu al-Bara al-Azdi, un yéménite, et Al-Jazrawi, un saoudien, se sont rendus à Derna pour l’occasion. Al-Baghdadi a en outre envoyé en Libye, en 2015, le prédicateur bahreïnien Turki Al-Binali, membre du conseil religieux de Daesh.

[5] (environ 800 qui avaient formé la Brigade Al-Battar).

[6] Tripolitaine (avec Tripoli et Syrte), la Wilaya Barqa (Cyrénaïque, avec Derna et Benghazi) et la Wilaya du Fezzan (sud).

[7] Libye : l’EI attaque des installations pétrolières

[8] http://www.elwatan.com/archives/article.php?id_sans_version=320915

[9] Est un commandant de la révolution libyenne chef de la milice de Ajdabiya dans l’est de la Libye .

[10] Le gouvernement d’union nationale, ainsi que les six pays de la communauté internationale (États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Italie et France) qui exigeaient un retrait immédiat des forces de Haftar, se trouvent devant l’obligation de composer avec cette nouvelle donne. Ils n’avaient, d’ailleurs, pas le choix puisque l’Égypte, associée à la Russie et à la Chine, s’était opposée à une quelconque condamnation, par le Conseil de sécurité de l’ONU, à l’action de force entreprise la semaine dernière par le général Haftar.

[11] Etait déjà à Moscou en juin 2016 ; il y avait rencontré le ministre de la Défense Serguei Shoigu, et le secrétaire du Conseil de sécurité nationale Nikolaï Patrouchev.

[12] Maghreb confidentiel n°1215 du15/09/2016.

[13] Le Conseil présidentiel, est une institution exécutive créée en Libye par un accord politique signé sous l’égide de l’ONU le 17 décembre 2015 Ce conseil Présidentiel composé de neuf personnalités, dont un président et trois vice-présidents issus chacun de l’une des trois régions du pays, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan. Son Président est Fayez el-Sarraj. Premier vice-président : Ahmed Miitig. Membres : Fathi al-Mijabri ;Ali Faraj Qatrani ; Abdoulsalam Kajman ;Omar al-Aswad ; Moussa Balkani ; Mohammed al-Mimari ; Ahmad Hamza al-Mahdi.

[14] Il prend ses fonctions à Tunis le 12 mars suivant à la tête d’un gouvernement installé sans vote de confiance, mais qui est soutenu par la France, les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni.Le nouvel exécutif, qui justifie sa légitimité par une pétition signée par la majorité des membres de la Chambre des représentants, s’installe à Tripoli le 30 mars. Le lendemain, dix villes de l’Ouest du pays, dont Sabratha, Zaouïa et Zouara annoncent leur soutien au gouvernement d’union nationale. Enfin, le 5 avril, le gouvernement de Tripoli lui cède également le pouvoir.

[15] Maghreb confidentiel n°1228 du 15/12/2016 « La détente entre Misrata et Khalifa Haftar s’est également jouée dans le Fezzan, avec la prise de la base aérienne militaire de Barak Shati (à 60 km au nord de Sebha) par les hommes de Haftar. Arrivé le 12 décembre pour reprendre les clefs de la base, le colonel Mohamed Ben Nayel n’a pas eu à combattre : il a longuement négocié l’évacuation de la 3e Force, à dominante misratie, qui occupait les lieux jusque-là. Cette politique de bon voisinage envers le général de l’Est a été précédée par plusieurs mois de pourparlers, parrainés par des personnalités telles que l’ex-chef du conseil militaire de Misrata, Salem Jouha ou le chef du Conseil des notables de Misrata, M’hamed Abdallah Abdelali ».

[16] Le ministre italien des affaires étrangères, Paolo Gentiloni, avait annoncé, le 12 septembre, l’installation, à Misrata, d’un hôpital de campagne protégé par 200 parachutistes pour soigner les blessés de Syrte.

[17] Il a passé huit années dans les geôles de Kadhafi avant d’être libéré en 2006.


Les conséquences géopolitiques de la chute imminente d’Alep et de la vente de 19,5% d’ actions de Rosneft au Qatar

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La Bataille d’Alep marque un tournant décisif dans le conflit syrien. Le maintien au pouvoir de Bachar el-Assad n’est plus un préalable à la fin du conflit. Les Russes ont désormais toutes les cartes en main pour imposer leur solution. Cette victoire des forces syriennes appuyées par la Russie contre les islamistes radicaux va avoir des conséquences géopolitiques considérables pour le Moyen-Orient et pour l’Europe. Le premier effet concret s’est traduit hier, 10 décembre 2016, par la vente de 19,5% des actions de Rosneft au Qatar.

La Turquie avait anticipé cette victoire. Erdogan, dès le 9 août, était allé à Canossa, pardon à Saint-Pétersbourg, après avoir exprimé ses « regrets » à Vladimir Poutine fin de juin concernant le sukkoi 24 abattu par son aviation. Poutine lui a rendu la politesse le 10 octobre en se rendant à Istanbul où les deux chefs d’Etat ont réaffirmé leur engagement à mener à bien le projet de gazoduc russo-turc TurkStream, qui doit acheminer le gaz russe vers l’Europe en passant par la mer Noire, ainsi qu’à la construction par la Russie de la première centrale nucléaire turque.
De leur côté, confrontés à l’efficacité de l’intervention militaire russe de septembre 2015 qui contrastait avec les atermoiements d’Obama en Syrie et le peu d’efficacité de son action de soutien militaire à l’Irak, les dirigeants qataris comprenaient que leur stratégie de soutien aux Frères musulmans et aux wahhabites en Syrie allait les conduire à leur perte. Et que dorénavant, pour vendre leur gaz à l’Europe, il faudrait trouver un accord avec la Russie car c’est elle qui a les cartes en main pour autoriser ou interdire la construction d’un gazoduc terrestre pour acheminer son gaz vers les pays de l’Union européenne. [1]
Après une première visite de l’émir Tamim bin Hamad Al Thani à Moscou en janvier 2016, ce rapprochement s’est traduit, le 6 septembre, par la signature d’un accord militaire entre les deux pays, au cours d’une visite du ministre qatari de la Défense, Khalid bin Mohammad Al Attiyah, à l’occasion du Forum international militaire et technique « ARMÉE-2016″, à Moscou. « Nous avons signé un accord de coopération militaire avec la Russie, mais il ne comprend pas l’achat d’armes », a ainsi indiqué Saoud Bin Abdallah al-Mahmoud, l’ambassadeur du Qatar à Moscou. Toutefois, s’agissant d’éventuels contrats d’armement, rien n’est fermé du côté de Doha, le diplomate ayant assuré que son gouvernement examinerait cette « possibilité » [2].

Mais l’acte majeur de ce rapprochement à la portée géopolitique considérable s’est traduit hier, samedi 10 décembre 2016, par la conclusion d’un accord de vente de 19,5% des actions de Rosneft à la « Qatar Investment Authority (QIA) » Cette vente s’est faite au prix de 11,37 milliards de dollars qui rentrent dans les caisses de l’Etat Russe qui en avait bien besoin. Le Qatar est désormais le second actionnaire de Rosneft après l’État russe.
Pour comprendre la signification géopolitique exceptionnelle de cet accord, un rappel historique et économique s’impose.
Trois pays – la Russie, l’Iran et le Qatar – possèdent 50% des réserves mondiales de gaz naturel [3]. Les trois sont désormais alliés économiquement et stratégiquement, ce qui marque l’échec de la stratégie de l’Union européenne de diversification de ses sources d’approvisionnement de gaz naturel inspirée et voulue par les Etats-Unis et l’OTAN. En effet, la Russie est déjà le premier fournisseur de l’Union européenne avec 40 % des importations, qui représentent 20 % de la consommation totale de gaz de l’Union européenne. Compte tenu de la hausse de la consommation dans l’Union européenne et de l’épuisement du gisement gazier en Mer du Nord, cette dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie devrait fortement s’accroître dans les prochaines années. La Commission européenne estimait en effet que, d’ici 2040, 70 % des besoins énergétiques de l’UE devraient être assurés par les importations, contre 50 % aujourd’hui. Cette dépendance était inacceptable pour les stratèges américains pour lesquels la création d’une Eurasie annoncerait la fin de leur suprématie mondiale et l’arrivée d’un troisième grand acteur sur la scène mondiale qui perturberait leur tête à tête d’adversaire-partenaire avec la Chine.
Pour les stratèges américains et les atlantistes européens, le Qatar avec 24300 milliards de m3 de réserves prouvées qui lui assurent 154 ans de production au rythme actuel, était la solution. A condition toutefois de construire un gazoduc, car la liquéfaction et le transport en bateau via le détroit d’Ormuz et le canal de Suez rendaient le gaz qatari non concurrentiel avec le gaz russe. Selon des informations du journal libanais Al-Akhbar publiées en 2012, les Qataris avaient établi un plan, approuvé par l’administration Obama et l’UE visant à construire un gazoduc vers l’Europe via la Syrie. Ce gazoduc terrestre aurait traversé l’Arabie Saoudite, puis la Jordanie, en évitant l’Irak pour arriver à Homs en Syrie, d’où il aurait bifurqué dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban, et une troisième branche via la Turquie vers l’Europe. Mais Bachar El Assad refusait d’autoriser ce transit.

Désormais, les cartes sont redistribuées et rien ne s’oppose plus à ce que le gaz qataris rejoigne en Turquie le gazoduc TurkStream et vienne alimenter les besoins énergétiques de l’Union européenne. Dans un proche avenir parions que les européens vont lever leurs sanctions économiques contre la Russie.
Il aura fallu une guerre de 5 ans, des centaines de milliers de morts en Syrie, des attentats terroristes en Europe pour que s’impose par la force ce qui aurait dû se décider par la raison. Car tant dans la lutte contre l’Islam radical que sur le plan économique l’alliance russe est vitale pour que la voix de l’Europe existe à nouveau sur la scène internationale.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] Pour certains auteurs ce projet de gazoduc et le refus d’Assad de le laisser traverser la Syrie aurait été un des facteurs déterminants de la guerre en Syrie traversant l’Arabie Saoudite, puis la Jordanie, en évitant l’Irak pour arriver à Homs en Syrie, d’où il aurait bifurqué dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban, et une troisième branche via la Turquie vers l’Europe.

[2] En savoir plus sur : Zone Militaire.


Situation politique et militaire en Irak – Début décembre 2016

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Situation politique

La situation politique en Irak a été marquée en novembre par le vote des députés shiites, alliés aux kurdes, qui, le 26, passant outre l’opposition des députés sunnites ont adopté à une majorité proche des deux tiers une loi de « Mobilisation Populaire » officialisant les milices shiites et leur donnant un pouvoir et une immunité quasi absolue. Ces milices shiites dont les effectifs s’élèvent à environ 140 000 hommes sont mieux équipées et entrainées que l’Armée irakienne. Ce vote marque la fin de l’unité nationale fondée sur le respect des intérêts des différentes communautés, symbolisée et garantie par l’Armée Irakienne. On se dirige ainsi en Irak vers le modèle iranien où les « Pasdarans iraniens » ont pour principale mission de protéger le système politique. Les milices seront, comme en Iran, directement rattachées au Premier Ministre Haider al-Abadi.

En pleine guerre pour la reconquête de Mossoul, les députés shiites ont ainsi enterré le processus de réconciliation nationale et l’espoir d’un Etat irakien respectant ses diverses composantes ethniques et religieuses. Alors que le Kurdistan possède ses Peshmergas, seuls les sunnites n’ont pas de milice et seront désormais encore plus marginalisés en Irak, coupables d’avoir accueillis l’Etat islamique. Malheureusement cette loi va avoir un impact sur le terrain et ne va pas favoriser l’unité nécessaire entre les différentes forces irakiennes pour reprendre Mossoul. En effet, elle n’est pas de nature à motiver l’armée irakienne qui, de part cette nouvelle loi, est condamnée à être , comme en Iran, une force de gardes-frontières, sous-équipée, moins payée et moins considérée que les unités des « gardiens de la révolution ».

Situation militaire

Mossoul

Six semaines après le début de l’offensive, la 16ème division et les forces spéciales irakiennes, qui ont pris pied dans les faubourgs Est de Mossoul, font face à une résistance acharnée. D’après un colonel de cette division, les combats à l’intérieur de la ville de Mossoul sont un cauchemar pour les soldats irakiens qui font face sans répit à des attaques suicides surprises et à des tirs de snipers. Pour se déplacer à Mossoul, les combattants de Daech utilisent un réseau de longs tunnels souterrains qu’ils ont creusés depuis la prise de la ville en juin 2014.

Au Sud-Est de Mossoul, la 9ème division a repris, après de violents combats, le site archéologique de Nemroud qui se trouve à une dizaine de km au Nord du confluent du Tigre et du grand Zag et progresse difficilement vers les faubourgs Sud-Est de Mossoul.

Au Sud de Mossoul, la 15ème division est en vue des hauteurs du Monastère de Saint Elie (Dair Mar Elia qui a été rasé par Daech) dont les ruines dominent l’autoroute n°1 qui conduit à l’aéroport de Mossoul.

A l’Ouest, les milices de l’Organisation Populaire se sont emparées de l’aéroport de Tall Afar le 23/11 et ont annoncé le 28/11 leur jonction avec les Peshmergas réalisant ainsi l’encerclement complet de Mossoul.
11-12-2017
Dans le gouvernorat d’Al Anbar, Daech contrôle toujours l’Ouest du gouvernorat et notamment les villes de Rawa, Ana et Kaïn.

Pour fixer les forces irakiennes et éviter que des prélèvements d’unités viennent renforcer les assaillants de Mossoul, Daech a lancé une grande campagne d’attentats dans 8 autres gouvernorats. On dénombre ainsi en novembre plus de 1000 morts victimes d’attentats parmi les forces de l’ordre et la population.

Le nombre de morts dans les gouvernorats touchés se répartit comme suit :
Nineveh : 436 ; Kirkuk 151 ; Salahuldein 150 ; Al Anbar 145 ; Babel 82 ; Bagdad 72 ; Diyala 20 ; Karbala 10.

Comme je l’ai toujours annoncé, la prise de Mossoul n’aura donc pas lieu en 2016, démentant une fois de plus les prévisions optimistes de Monsieur Le Drian.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


« Je veux faire pour les Français »

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Discours à Sablé-sur-Sarthe 28 août 2016
(Seul le prononcé fait foi.)

Mes amis,
J’ai voulu vous regarder dans les yeux – chez moi – à Sablé – dans cette ville qui m’a fait confiance quand je n’avais pas 27 ans, pour vous dire: « Je suis candidat à la présidence de la République française ».
Je suis prêt !

En 2012 j’avais la conviction que je pouvais battre François Hollande. J’ai été loyal et discipliné.
Depuis la roue a tourné et me voici avec ma liberté et ma volonté de vaincre.
Les Parisiens que je sers depuis 4 ans ne m’en voudront pas d’avoir choisi cette ville de Sablé, ce département de la Sarthe où je suis né, où j’ai passé la plus grande partie de ma vie, où j’ai mes racines familiales partagées avec la Vendée et le Pays Basque, pour accomplir cet acte grave, mûrement réfléchi : briguer la présidence de la sixième puissance du monde en proie à une crise économique, sociale et culturelle profonde, menacée dans sa chair par les totalitaires islamiques, déboussolée par un quinquennat désastreux d’inconséquence et de mensonges.
Aucun être normal ne peut prendre cette décision à la légère, pour satisfaire sa seule ambition.
Pour moi c’est le résultat d’un long cheminement qui débute ici à Sablé.
Je n’ai jamais rêvé d’être Président de la République.
Je ne suis pas un surhomme, je suis un homme sûr de ses convictions.
Un concours de circonstances, le destin, m’a conduit à diriger cette ville puis à représenter les Sarthois à l’Assemblée nationale. J’ai ressenti une immense fierté pour cette confiance accordée au jeune inconnu que j’étais et j’ai simplement cherché à m’en montrer digne.
Y suis-je arrivé ?
J’ai poursuivi le développement de Sablé avec la conviction que la clé du bonheur réside dans la liberté et dans la dignité qu’offre le travail. J’ai ouvert ma porte à tous ceux qui avaient besoin de moi. J’ai cherché à rassembler sans jamais m’enfermer dans les logiques partisanes et sectaires. « Au service de tous » était le slogan de ma première campagne législative en 1981. Ce n’était pas qu’un slogan mais une conviction profonde acquise auprès de mes parents, gaullistes sociaux, engagés à Emmaüs et dans la vie de leur communauté rurale. A l’école de mon village auprès d’un maître exemplaire totalement dévoué à sa mission éducative. Chez les scouts de France, magnifique école de la vie.
Je suis profondément enraciné dans cette terre de France que j’aime plus que tout.
A l’école, j’ai appris que la France était grande, que son Histoire était millénaire. Qu’elle était la plus vieille nation européenne.
C’est là, la première raison de ma candidature.
Je vois, depuis des années, nos dirigeants ignorer l’Histoire de France ou n’en retenir que les évènements qui renforcent leurs convictions partisanes.

Non, la France n’est pas née en 1789 et elle n’est pas passée de l’ombre à la lumière en 1981 !
Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du nord.
Non, la France n’a pas inventé l’esclavage.
La France c’est 15 siècles d’Histoire depuis le baptême de Clovis à Reims.
La France c’est Saint Louis, Louis XI, Louis XIV, les révolutionnaires de 1789, Bonaparte, Napoléon III, la Troisième République, Gambetta, Thiers, Jules Ferry, Clémenceau, Jaurès, Poincaré, De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac.

La France, c’est la fille ainée de l’Eglise et le pays des philosophes des Lumières.
La France c’est une langue magnifique qui mérite d’être défendue.
La France c’est une culture qui a marqué l’Histoire de l’humanité.
Etre français, c’est se sentir chez soi dans une épopée où tout s’enchaîne : le Moyen Age chrétien, la Renaissance humaniste, la monarchie absolue, la Révolution citoyenne, l’Empire triomphant, les Républiques progressistes…
La première condition du redressement national est dans le respect du passé, l’acceptation de l’Histoire, la reconnaissance des vrais héros qu’ont été les paysans français qui ont construit la puissance nationale, les scientifiques et les inventeurs qui lui ont donné les clés de son rayonnement international, la chrétienté qui a forgé sa conscience, les philosophes des lumières qui en ont fait l’avant-poste du combat pour les libertés individuelles, les soldats de l’An II qui l’ont défendu contre ses ennemis, les poilus de Verdun, les Français libres et ceux de la Résistance, les ingénieurs et les ouvriers qui ont permis Concorde, Airbus, le TGV, Ariane, le nucléaire et la renaissance des années soixante.
Nous sommes uniques !

Pourquoi devrions-nous nous en excuser ?
Pourquoi les enfants chinois apprennent-ils par cœur la liste des dynasties qui ont régné sur leur pays durant trois mille ans et expriment-ils leur fierté d’appartenir à une grande civilisation quand les jeunes Français ignorent des pans de leur Histoire ou pire encore apprennent à en avoir honte ?
Le 15 août j’ai célébré l’Assomption à l’abbaye de Solesmes voisine.
Depuis plus de mille ans, des moines y observent la règle de Saint Benoît.
Mille ans d’Histoire !

Comment ne pas ressentir la force, la puissance, la profondeur de ce passé qui nous a forgés et qui nous donne les clés de notre avenir.

Renouer les fils de l’Histoire ! Retrouver nos racines pour comprendre notre passé et nous projeter dans l’avenir. Le monde a besoin de notre témoignage, de notre expérience accumulée au long des siècles pour trouver une voie entre la violence sauvage et la dictature de l’argent.
Nous avons besoin d’être fier de notre pays pour franchir les obstacles que dressent devant nous un nouveau monde prêt à nous faire sortir de l’Histoire.
Nous avons besoin d’être fiers de la France pour défendre son unité.
Cette unité n’est jamais allée de soi.
Les rois de France, la République, l’Etat moderne ont bataillé pour l’imposer aux féodaux, aux adversaires de la révolution, aux églises, aux financiers sans patrie.
Ce combat doit être sans cesse recommencé.

Les provocations des salafistes et des Frères musulmans n’ont pas d’autres objectifs que de détruire cette unité nationale sans laquelle la France n’existe pas, ne compte pas.
C’est donc une question vitale pour notre nation.
Je veux imposer aux musulmans de France les règles communes qu’ont acceptées, souvent après de longs combats, les chrétiens et les juifs.
Ce n’est pas une option. C’est une condition non négociable.
C’est la condition de leur acceptation au sein de la communauté nationale.
C’est aussi la clé de la paix dans le monde.
Au printemps je me suis rendu en Iran.
J’ai dit à l’ancien président de la République islamique, l’ayatollah Rafsandjani, qui contestait la présence des juifs en Palestine : « S’il n’y avait plus de chrétiens et de juifs au Proche Orient parce qu’ils en auraient été chassés, croyez-vous que les peuples européens tolèreraient encore des musulmans sur leur continent ? ». Si nous n’enrayons pas maintenant ce scénario infernal, c’est bien une troisième guerre mondiale qui va embraser le monde.
Cette situation dramatique exige du courage, de la fermeté mais aussi du calme et de la force de caractère pour ne pas céder à toutes les provocations.
Ce n’est pas en proposant après chaque attentat le vote de nouvelles lois pour remplacer celles qu’on n’applique pas que l’on assurera la sécurité des Français.
Ce n’est pas en se précipitant à la messe du 15 août après avoir convoqué les photographes ou en courant au Vatican pour tenter de regagner quelques voix chez les catholiques après les avoir provoqués, maltraités et même parfois réprimés que l’on se montre à la hauteur de ce rendez-vous de l’Histoire.
La politique ne peut pas se résumer à la ruse, elle doit exprimer des convictions et être empreinte de sincérité.

On ne peut pas faire référence en permanence aux racines chrétiennes de la France pour justifier des comportements et des actes qui sont des insultes à l’esprit de ses racines.
Si tous ceux qui brandissent désormais le drapeau du Christ pour justifier leur combat politique fréquentaient les églises, alors elles seraient pleines !
Depuis le début de la vague de violence à laquelle nous sommes confrontés je n’ai pas varié. Je dis aux Français la vérité sans fard et sans arrières pensées.
En juillet 2012, j’ai appelé François Hollande à se rapprocher de la Russie pour trouver une issue à la guerre civile en Syrie. J’ai prévenu que la stratégie occidentale à laquelle la France s’est rangée conduirait au désastre. Nous y sommes.

J’ai réclamé la réorganisation de nos services de renseignement, l’application stricte du code pénal qui permet de condamner jusqu’à trente ans de prison tous les Français qui entretiennent des relations avec l’ennemi, c’est à dire l’Etat islamique, l’aggravation des peines pour consultation des sites internet djihadistes, la création d’une véritable armée pour combattre sur le théâtre numérique.

J’ai proposé que le parlement vote chaque année des quotas stricts d’immigration en fonction de nos besoins et de nos capacités d’accueil. Que ces quotas s’appliquent au regroupement familial, que cela plaise ou non à la Cour Européenne des Droits de L’Homme dont j’exige la réforme pour préserver nos choix de société qui ne peuvent dépendre que du peuple français.
J’ai proposé que l’acquisition de la nationalité française ne soit plus automatique pour les enfants d’étrangers nés sur notre sol mais qu’elle dépende d’une démarche volontaire et de critères d’assimilation.

J’ai réclamé le strict contrôle administratif du culte musulman tant que son intégration dans la République ne sera pas achevée.
Je veux la dissolution immédiate de tous les mouvements qui se réclament du « Salafisme », du « Wahhabisme » ou des Frères musulmans et la clarification de nos relations avec l’Arabie saoudite et le Qatar qui abritent les penseurs de l’Islam radical et les sinistres promoteurs du « burkini ». A ce propos, comment croire à la sincérité de ceux qui nous promettent des mesures énergiques contre l’intégrisme mais qui ne remettent pas en cause leurs relations étroites avec des régimes qui en sont plus que les complices ?

Moi je ne parle pas de lutte contre les communautarismes pour ne pas nommer le problème que nous avons avec l’Islam. Les catholiques, les protestants, les juifs, les bouddhistes, les sikhs, ne menacent pas l’unité nationale. Cessons donc de faire croire qu’il faut durcir les règles de la laïcité au prix d’atteintes inacceptables à la liberté religieuse alors que seule la poussée intégriste qui enflamme le monde musulman est une menace pour notre société.

J’aurais pu comme tant d’autres me précipiter pour soutenir la réforme constitutionnelle sur la déchéance de nationalité voulue par François Hollande. Je l’ai, au contraire, combattue parce qu’il s’agissait d’une ruse, d’un artifice inutile qui affaiblissait notre Constitution et évitait de prendre les vraies décisions qu’impose la situation grave à laquelle nous sommes confrontés, des décisions qui n’ont toujours pas été prises.

Je ne perds pas mes nerfs. Je ne participe pas au concours Lépine des solutions les plus stupides et les plus imbéciles, censées lutter contre le terrorisme. Non, enfermer des dizaines de milliers de suspects sans contrôle et sans jugement ne réduira pas le risque d’attentat mais l’aggravera. Non, l’Etat de droit n’est pas un obstacle à la lutte contre le terrorisme, c’est au contraire la meilleure arme contre les totalitaires qui en veulent à nos libertés.

La menace terroriste appelle une réponse puissante mais elle ne nous dispense pas de moderniser la France pour donner aux Français, à la jeunesse, la fierté d’être patriote. L’élection présidentielle ne peut pas se réduire aux enjeux sécuritaires pour mieux oublier les 6 millions de chômeurs et les 2000 milliards de dettes.
Je suis candidat à l’élection présidentielle parce que je ne veux pas que mon pays soit livré aux démagogues qui ne peuvent que le conduire au désastre.

Je n’ai qu’un modèle en politique : celui du Général de Gaulle.
C’est son image, son charisme, son autorité, son incarnation de l’Etat, son bon sens qui m’ont séduit adolescent.
Je suis gaulliste !
La belle affaire me direz-vous : tout le monde est gaulliste aujourd’hui !
Encore faut-il s’entendre sur ce que cela signifie : être gaulliste c’est d’abord avoir une haute idée de la politique et de la France.
Avoir une haute idée de la politique signifie que ceux qui briguent la confiance des Français doivent en être dignes. Ceux qui ne respectent pas les lois de la République ne devraient pas pouvoir se présenter devant les électeurs. Il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas soi-même irréprochable. Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ?
Etre gaulliste, c’est une conception de l’exercice du pouvoir et singulièrement de la fonction présidentielle.
Notre Constitution ne fait pas du Président de la République un PDG et encore moins un sultan turc.

Le Président de la République ne devrait pas être un Président de faits divers, prenant la parole à tort et à travers, usurpant la direction du gouvernement, multipliant les petites promesses démagogiques et occupant les rubriques mondaines.
Depuis déjà un moment, les présidents de la République n’hésitent pas à violer l’esprit de la Constitution en rognant les attributions du gouvernement.
Eh bien je veux que cela change !

Je suis candidat à la présidence de la République pour lui rendre sa dignité.
Le Président doit être au-dessus des débats quotidiens.
Il doit veiller à la sécurité et à la tranquillité des Français, au bon fonctionnement des institutions.
Il doit fixer le cap et les orientations et rendre au Premier ministre et au gouvernement la plénitude des fonctions que la Constitution leur a confiées.
Oui j’exercerai la fonction présidentielle comme de Gaulle voulait qu’elle le soit. Avec dignité, avec grandeur mais aussi avec rigueur.

Une nouvelle éthique républicaine est nécessaire pour rendre aux détenteurs de l’autorité l’exemplarité sans laquelle le pouvoir n’est pas légitime.
Un gouvernement de 15 ministres choisis en fonction de leur seule compétence et de leur exemplarité, ouvert à la société civile. Zéro privilège ou passe-droit : plus de cortèges, de cabinets ministériels pléthoriques, de fonctions gouvernementales inutiles ou de complaisance. Les ministères seront regroupés dans des bâtiments modernes et fonctionnels.

Le statut de la fonction publique sera passé à la paille de fer pour en gommer tous les avantages injustifiés : les mises en disponibilité sans justification, les réintégrations dans leur corps d’origine des fonctionnaires ayant commis des fautes. Les agents publics élus parlementaires devront démissionner de la Fonction publique. Je soumettrai au référendum l’inscription dans notre Constitution du principe de l’égalité des régimes sociaux.
Une caste dirigeante arrogante et inefficace s’est reconstituée dans notre pays sous le couvert de valeurs républicaines dévoyées. Ses privilèges doivent être abolis et son action strictement évaluée.

Le Président de la République doit incarner la France.

La France, elle coule dans mes veines. Je suis pétri de l’identité vendéenne dont mon grand-père qui combattit au Chemin des Dames était si fier. J’admire la force de caractère des Basques dont la culture a résisté à toutes les invasions et à tous les pouvoirs. L’Anjou et le Maine ont façonné ma manière de penser et d’être, entre l’incomparable lumière de la Loire et la simplicité des bords de Sarthe.
Mes ancêtres étaient paysans, artisans aussi loin qu’on puisse remonter dans le temps.

La France n’est pareille à aucune autre Nation.
Son Histoire, les conditions de son unification, la profondeur de sa culture, sa géographie, les épreuves qu’elle a traversées en ont fait une Nation unique.
Notre alignement sur la politique étrangère américaine, notre effacement de la scène internationale, notre soumission au processus délétère de décision européen, générateur de petits compromis médiocres, ne sont pas compatibles avec les aspirations des Français et avec la place que la France occupe encore dans le cœur de nombreux peuples à travers le monde.

Nous devons reprendre le contrôle de notre destin :
En faisant de l’euro une véritable monnaie internationale qui offre une alternative au dollar devenu l’instrument d’une nouvelle forme d’impérialisme des Etats-Unis.
En nous dotant d’une politique de défense capable de nous protéger contre le totalitarisme islamique.
En rétablissant des frontières européennes sans lesquelles nous perdront notre identité et notre indépendance.
En investissant massivement dans la connaissance, dans la formation, dans la technologie au service du développement humain.

Pour atteindre ces objectifs la France doit montrer l’exemple en assainissant ses finances publiques mais aussi en défendant ses intérêts et ses convictions, même lorsque cela doit conduire à s’opposer à Washington, à Berlin ou à des institutions européennes lorsqu’elles mettent en cause des intérêts vitaux de notre pays ou les choix de société du peuple français.

C’est être profondément européen que de refuser d’assister impuissant à l’effondrement du rêve d’unification du continent justifié par les soixante millions de morts de la Seconde Guerre mondiale.

Durant cinq ans j’ai servi la France en dirigeant son gouvernement.
Je l’ai fait dans un contexte de crise financière internationale sans précédent depuis quarante ans et sous l’autorité d’un Président de la République qui a cru devoir tirer du quinquennat des conséquences sur le fonctionnement des institutions qui ne se sont pas avérées judicieuses.

J’ai fait mon devoir avec loyauté et avec le soutien constant de la majorité.
J’assume les décisions qui ont été prises pendant ces cinq ans.
Je m’honore d’avoir conduit une action qui a permis d’éviter la banqueroute de nos institutions financières.
Mais je suis lucide sur les insuffisances des politiques que nous avons menées durant cette période.

En quittant mes fonctions après la défaite aux élections présidentielles et après l’épisode scandaleux des élections truquées à l’UMP, j’ai entrepris un tour de France pour m’expliquer, pour entendre les Français et pour construire avec eux un projet capable de répondre au défi du redressement national.
Durant trois ans j’ai sillonné notre pays dans tous les sens.
Je suis allé à la rencontre des agriculteurs, des médecins, des infirmières, des travailleurs sociaux, des artisans, des commerçants, des policiers et des gendarmes, des maires, des entrepreneurs, des enseignants. Tous m’ont dit à leur manière la même chose : Que l’Etat arrête de nous emmerder ! Laissez-nous travailler ! Faites-nous confiance ! Libérez-nous des normes inutiles, des charges exorbitantes, des impôts confiscatoires, des règlementations absurdes ! Libérez-nous du RSI, de l’URSSAF, des ARS, des diktats sans appels d’administrations qui ont oublié qu’elles n’existent que pour servir les Français et leur rendre la vie plus facile.

Il suffirait de si peu de choses pour que la France retrouve confiance en elle-même.
Il suffirait que le travail soit justement récompensé.
Il suffirait que les efforts soient justement répartis.
Il suffirait que le mérite l’emporte sur les corporatismes et les réseaux.
Il suffirait que la réussite redevienne une valeur.

C’est ce cri de désespoir d’une immense majorité de Français lassés de travailler pour ceux qui ne travaillent pas, lassés de voir tous leurs efforts engloutis dans le fonctionnement d’un système social qui n’est ni juste ni efficace, qui a guidé la rédaction du programme que je propose aux Français.
Les Français n’aiment pas la liberté disent mes concurrents.
Pourtant ils ont fait la révolution pour elle !
La liberté n’est pas sociale répètent sans réfléchir depuis des décennies les socialistes. « Ce qui est social » disait Tony Blair « c’est ce qui crée de l’emploi». Il avait raison. Et avec ce raisonnement la Grande-Bretagne est passée devant nous en devenant la 5° puissance économique du monde avec un taux de chômage de 5%.
Qu’à cela ne tienne, nos « experts en tout » nous diront que c’est au prix de la précarité. Mais nous, nous avons la précarité mais pas les emplois ! Nous, nos jeunes se précipitent à Londres pour y réussir ce que notre bureaucratie refuse de les laisser faire !

Oui mon programme est social parce qu’il veut rendre à chaque Français la dignité que seul peut offrir le travail.
Oui mon programme est social parce que seule la liberté permet l’innovation et sans innovation une société est condamnée. On ne crée pas sous la contrainte. C’est vrai pour les artistes comme pour les innovateurs.
Sans liberté il y aura toujours plus de pauvres et toujours plus d’injustice sociale.
On me dit qu’on ne gagne pas avec un programme. Que le mien est le meilleur mais que cela ne fera pas la différence. Et si les Français faisaient mentir ces prédictions faites par ceux qui profitent si bien du système, par ceux qui n’ont le plus le courage de le changer, par ceux dont le cynisme nous a conduit à la décadence qui fait fuir chaque année des dizaines de milliers de jeunes Français privés d’avenir dans leur propre patrie ?

Il suffit pour cela de refuser les scénarios écrits d’avance, de sortir de chez soi le 20 novembre pour aller voter aux primaires de la droite et du centre, de convaincre ses amis qu’on peut changer les choses et retrouver l’espoir d’une vie meilleure dans une France ou le mot bonheur aurait retrouvé son sens.
J’entends souvent dire que je ne fais pas rêver en disant la vérité, en alertant sur la faillite qui nous menace, en appelant nos concitoyens à choisir l’effort pour assurer l’avenir.
Eh bien je ne suis pas là pour faire rêver car dans la vraie vie les rêves se réalisent rarement.

Les Français ne sont pas des enfants auxquels il faudrait raconter de belles histoires pour les endormir. C’est justement ces comportements qui sont à l’origine de notre déclin.
Je ne suis pas un bonimenteur, un opportuniste sans convictions, un interprète d’un scénario écrit par des instituts de sondages.
Je veux rompre avec cette politique de l’illusion et des promesses intenables.

Je veux « Faire ».
Je veux « Faire » pour les Français.
Je veux « Faire » pour libérer la France du carcan qui l’étouffe.
Je veux « Faire » pour protéger les Français contre toutes les violences.
Je veux « Faire » pour remettre la France sur le chemin du progrès.

Le rôle de l’élection présidentielle c’est bien de choisir dans quelle France nous voulons vivre et celle que nous voulons laisser à nos enfants.
Ma France c’est d’abord une nation fière qui ne se laisse pas imposer son destin.
Une réflexion sur le mot qui revient depuis quelques temps sans que l’on se hasarde à en comprendre le sens : l’identité.
Ce mot est déjà repris et débattu sans que chacun s’accorde à en donner un sens exact. Disons-le tout net : il ne suffit pas de sauter sur sa chaise et de crier identité ! identité ! comme un cabri pour définir ce qu’est la France. Disons-le aussi au risque de froisser mais je ne crois pas que le temps soit à l’interrogation sur cette question.
Imagine-t-on De Gaulle ou Churchill, face au totalitarisme menaçant, s’asseoir sur une chaise et se dire : voyons, voyons, quelle est l’identité de la France, quelle est l’identité de l’Angleterre ? C’est absurde. Il y a un temps pour l’agitation et il y a un temps pour l’action. Puisqu’il faut un mot pour définir ce que nous sommes: je préfère le beau mot de souveraineté. Car oui, face aux temps sombres, c’est cette souveraineté qu’il nous faut reconquérir. Dans le domaine économique, j’en ai souvent parlé car c’est la condition première d’une souveraineté pleine et entière et non de façade mais bien évidemment dans le domaine politique, dans celui des relations internationales, dans le domaine des idées aussi.

La France, celle du sacre de Reims comme celle de la Fête de la fédération s’est construite dans une lutte permanente pour sa souveraineté contre l’adversité et contre les empires. C’est là son identité. Il n’y a en a pas d’autres et vouloir poser en permanence cette question c’est soit vouloir entretenir un faux débat qui masque l’absence patente de solution permettant au pays de se redresser.

Ma France a vocation à être la première puissance européenne avant dix ans parce qu’elle en a tous les atouts et que son abaissement n’est lié qu’à la résignation de ses dirigeants et à l’égoïsme de tous ceux qui profitent d’un système qui avantage les rentiers et ceux qui ne prennent aucun risque.
Ma France doit offrir un emploi à tous ses enfants comme les principales puissances occidentales y sont parvenues.
Ma France doit investir massivement dans les sciences, l’innovation et la formation qui sont les clés de l’avenir.
Ma France doit défendre son identité parce que c’est la condition de son unité.
Ma France doit regarder avec confiance les progrès de la science et les bienfaits des nouvelles technologies à condition qu’ils soient compatibles avec la protection de notre environnement et avec les choix de société qui nous rassemblent.
Ma France doit protéger la famille et ses valeurs.
Ma France doit continuer à renforcer la défense des libertés individuelles, le respect de la personne humaine, le fonctionnement de la démocratie, pour elle-même et pour le monde.
Ma France doit avoir l’ambition d’être avec ses voisins européens un modèle de vertu, de prospérité et de tolérance.
Ma France doit être le fer de lance d’une civilisation européenne capable de faire la synthèse entre son Histoire millénaire et la modernité.

Pour atteindre ces objectifs, une condition est nécessaire : retrouver la fierté d’être français et la confiance dans notre patrie.
Cela passe par des transformations économiques et sociales mais aussi par un réarmement moral.
Je veux traquer toutes les démissions de la société française et d’abord celle de l’école.
J’entends beaucoup parler du rétablissement du service militaire. Pourquoi pas ! Mais avant de priver nos forces armées de leurs capacités opérationnelles, nous serions mieux inspirés de nous préoccuper de l’apprentissage du respect et de l’autorité à l’école primaire.
Ce n’est pas à 18 ans que l’on réparera tous les dégâts commis par l’absence d’éducation.
La compétence et le dévouement des enseignants n’est pas en cause. C’est la démission de l’Etat devant les syndicats, la dictature des «pédagogistes» et des réseaux de pouvoirs au sein de l’éducation nationale qui est responsable du désastre. Deux millions de jeunes Français ne sont ni à l ‘école, ni dans une formation, ni dans un emploi. Deux millions de jeunes Français sont dans la rue, exclus de notre société, condamnés pour une majorité d’entre eux à toucher le RSA toute leur vie. Et on refuse de remettre en cause notre système éducatif ! Et on refuse toutes les réformes les unes après les autres ! Mais c’est un crime contre notre jeunesse dont les responsables devront répondre.

Je veux une école primaire qui transmette les valeurs et les savoirs fondamentaux.
Je veux une école du respect et de l’autorité symbolisés par le port de l’uniforme.
Je propose de commencer la scolarité obligatoire à 5 ans au lieu de 6, pour donner une année de plus à l’apprentissage de la lecture.

Je mettrai fin dès la rentrée de 2017 aux enseignements de langues et de culture d’origine. Comment accepter que le gouvernement supprime des cours de latin ou des classes bilingues français/allemand pour lesquelles les enseignements sont donnés par des professeurs français et qu’il maintienne dans nos écoles primaires des cours de langues d’origine dont les enseignants sont choisis et payés par des pays étrangers ?

Je propose de revoir l’enseignement de l’Histoire à l’école primaire afin que les maîtres ne soient plus obligés d’apprendre aux enfants « à comprendre que le passé est source d’interrogations ». Faire douter de notre Histoire : cette instruction est honteuse !
Quand les thèses révisionnistes prolifèrent sur internet, à l’heure ou notre Nation est en quête de sens, qu’elle est menacée par des barbares, faut-il que l’école renonce à faire le récit de la Nation ?
Si je suis élu Président de la République, je demanderai à trois académiciens de s’entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d’Histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national. Le récit national c’est une Histoire faite d’hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d’évènements qui trouve un sens et une signification dans l’édification progressive de la civilisation singulière de la France.
Je veux que l’alternance et l’apprentissage deviennent les voies principales de formation et d’accès à l’emploi.
Je veux que les familles soient placées devant leur responsabilité éducative et sanctionnées quand elles se montrent incapables de faire rentrer leurs enfants le soir à la maison et de les envoyer le matin à l’école.
Je veux la liberté pour les parents de choisir l’école de leurs enfants.
Je défendrai la liberté scolaire en permettant la création de nouvelles écoles privées à condition qu’elles respectent nos valeurs communes.

Le redressement national passe aussi par la famille dont le rôle est fondamental pour la cohésion sociale et pour la transmission des valeurs.
Je remettrai la famille au cœur de notre projet politique.
Je proposerai l’abrogation de la mise sous conditions de ressources des allocations familiales.
Je demanderai au Parlement de réécrire le droit de la filiation afin de protéger les droits de l’enfant.
Des administrations au service des citoyens, une école du respect et de l’autorité et du mérite, un gouvernement modeste, rigoureux, respectueux des engagements du Président de la République, une immigration strictement contrôlée et des extrémistes traqués sans pitié : c’est ainsi que notre Nation retrouvera confiance en elle-même pour aborder un siècle dont les bouleversements ne font que commencer.

Vous n’avez pas idée du monde qui se dessine !
La conjonction des progrès scientifiques et du développement du numérique sont en train de bousculer toutes les sociétés humaines.
Accès immédiat et partout à l’information et au savoir. Drones, robots, transports automatisés, soins médicaux à distance, progrès de la génétique, ordinateurs quantiques, fabrication d’objets complexes à domicile par impression 3D, accélération de l’allongement de la durée de la vie : rien ne sera plus pareil.
Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de refuser le progrès et la modernité. Sans le progrès des connaissances, l’humanité n’a aucun espoir de résoudre les immenses problèmes auxquels elle fait face. L’augmentation de la population mondiale, la diminution des ressources énergétiques, les dérèglements climatiques ne seront pas réglés par le retour à la nature et la décroissance mais bien par la science, la technologie et une discipline collective fondée sur la raison.
Je crois au progrès parce que je crois en l’être humain et en sa capacité à maîtriser par la raison ses passions et ses envies.

Je tire cette conviction de la lecture de Pascal, de Voltaire, de Diderot mais aussi de la fréquentation des hommes et des femmes de l’Ouest qui m’ont transmis leur bon sens, leur mesure, leur humilité et leur sincérité. Chaque fois que je dois trouver une réponse à une question grave, je me pose la question de savoir comment mon instituteur de Cérans-Foulletourte, mon professeur de sciences naturelles au collège, le père Dubois, les fondateurs du premier groupe volailler de France « LDC » qui n’avaient que leur certificat d’études ou l’éleveur de « Maine Anjou » de Notre-Dame-du-Pé, y répondraient.
Quand de brillants économistes tentent de me convaincre que les taux d’intérêts négatifs générés par la politique monétaire de la BCE vont durer encore longtemps, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un paysan sarthois sait sans avoir besoin d’un doctorat que l’argent gratuit n’existe pas et que la facture arrivera tôt ou tard !

Quand j’entends les commentateurs de la vie politique expliquer un jour que le Président de la République peut être réélu parce qu’il est habile et le lendemain que l’ancien Président de la République peut l’emporter parce qu’il a de l’énergie, je sais qu’un paysan de l’Ouest se poserait d’abord la question de savoir si l’habileté ou l’énergie peuvent tenir lieu de projet et de convictions quand il s’agit de l’avenir du peuple français.

La raison contre les passions et les illusions, c’est ma marque de fabrique. Je n’en changerai pas car le but que je poursuis c’est le renouveau de la France, pas la consécration de mon ambition personnelle.
Je sais que cette démarche rencontrera l’adhésion des Français qui n’en peuvent plus d’un système politique qui tourne à vide et qui a perdu le sens de sa fonction.
2017 ne peut pas être une revanche. Les Français méritent autre chose qu’un duel entre un président battu et un président dont ils ne veulent plus.
Et les primaires de la droite et du centre ne peuvent être celles du choix du chef d’un parti.

La France n’a pas besoin d’une restauration. Elle ne se redressera pas avec des demi-mesures et des compromis sans ambition. Elle peut même s’effondrer sous les coups des démagogues haineux.
La France a besoin de transformations profondes. Elle a besoin d’une rénovation sincère de sa vie démocratique. Elle a besoin d’une démocratie plus participative. Elle a besoin de dignité, de rigueur, de sérieux et d’honnêteté. Elle a besoin d’un projet ambitieux pour la faire redécoller et d’une autorité sereine pour défendre son unité.

Le 20 novembre, j’appelle tous les Français qui partagent ces objectifs à se rendre dans les bureaux de vote pour imposer leur choix, pour faire mentir les scénarios écrits d’avance, pour refuser la comédie d’un pouvoir qui cherche juste à préserver ses intérêts.
Les primaires appartiennent aux Français.
Les primaires vous appartiennent.
Le 20 novembre, prenez le pouvoir !

Avant de nous séparer, j’ai encore une chose à vous dire. Elle est personnelle. Au moment de m’engager dans cette aventure grave qu’est l’élection présidentielle, je pense avec émotion à deux personnes qui doivent me regarder avec un mélange d’affection et d’inquiétude :
Ma mère, que beaucoup ici ont connue et qui m’a toujours soutenu avec l’énergie incroyable qui la caractérisait.
Philippe Séguin dont j’ai tellement souhaité qu’il soit le Président de la République Française, lui qui était tellement au-dessus des autres, lui qui n’agissait que pour la France sans jamais placer ses ambitions avant l’intérêt général, lui dont la rigueur et l’honnêteté nous auraient évité bien des dérives.
Aujourd’hui, à Sablé, je vous fais le serment de me battre pour vous donner la fierté d’être français.
Je vous donnerai toutes mes forces et ensemble nous l’emporterons.

Vive la République ! Vive la France !


Military to Military

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Seymour M. Hersh on US intelligence sharing in the Syrian war

Je publie ci-dessous la traduction d’un article du London Review of Books, en anglais, dans le volume 38 du 1er janvier 2016 dans lequel le journaliste d’investigation Seymour Hersh dévoile les critiques de l’Etat-Major américain concernant la stratégie d’Obama en Syrie. Il comporte notamment cette confidence qui témoigne de l’irresponsabilité totale de la stratégie du ni ni d’Obama et de Hollande : « que ce qui avait débuté comme une opération secrète pour armer et soutenir les rebelles modérés luttant contre Assad, avait été approuvé par la Turquie, et s’était transformé en un programme technique, militaire et logistique à cheval sur la frontière pour toutes les forces d’opposition, y compris Jabhat al-Nusra et l’État Islamique. Les soi-disant rebelles modérés s’étaient évaporés, et l’Armée syrienne libre n’était qu’un mirage stationné sur une base aérienne en Turquie. Le constat était peu réjouissant: il n’y avait aucune opposition modérée viable face à Assad, et les USA armaient des extrémistes.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

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Seymour M. Hersh écrit notamment pour The New Yorker et le New York Times. Il est à l’origine de nombreuses révélations comme le scandale de torture de Abu Ghraib ou encore le Massacre de Mỹ Lai au Viêt Nam pour lequel il obtient un Prix Pulitzer. Il est considéré par le monde universitaire comme un des meilleurs journalistes des États-Unis (source : Wikipedia).

L’insistance de Barack Obama à répéter qu’Assad devait partir – et à affirmer qu’il y a des groupes de rebelles modérés en Syrie capables de le renverser – a provoqué ces dernières années des dissensions et même une opposition ouverte parmi les plus hauts fonctionnaires de l’État-Major Interarmes du Pentagone. Leurs critiques se sont concentrées sur ce qu’ils considèrent comme une obsession de l’administration sur le principal allié d’Assad, Vladimir Poutine. Selon eux, Obama serait prisonnier d’une vision de la Russie et de la Chine digne de la guerre froide, et n’a pas ajusté son discours sur la Syrie, qui tiendrait compte du fait que tous deux partagent l’inquiétude de Washington, de voir le terrorisme se propager dans et au-delà de la Syrie. Comme Washington, ils pensent que l’islamisme doit être stoppé.

La résistance de l’armée remonte à l’été 2013, lorsqu’un bulletin d’évaluation classé secret défense, rassemblé par la DIA (Agence du renseignement de la défense : la DRM en France) et les chefs d’États major interarmes, alors dirigés par le Général Martin Dempsey, prévoyait que la chute d’Assad allait mener au chaos et sans doute à la conquête de la Syrie par des extrémistes djihadistes, à l’image de ce qui était en train de se passer en Libye. Un ex conseiller de l’État-Major interarmes me raconta que le document était une synthèse de sources diverses, élaborant un scénario à partir de signaux, de renseignements satellitaires et humains, et il voyait d’un mauvais œil l’entêtement de l’administration Obama à continuer de financer et d’armer les soi-disant groupes de rebelles modérés. À cette époque, la CIA complotait depuis plus d’un an avec ses alliés du Royaume Uni, d’Arabie Saoudite et du Qatar pour expédier des armes et des marchandises – dans le but de renverser Assad – à partir de la Libye, via la Turquie, jusqu’en Syrie.

Le nouveau Rapport estimatif pointait la Turquie comme obstacle majeur à la politique d’Obama en Syrie. Le document montrait, selon ce conseiller, « que ce qui avait débuté comme une opération secrète pour armer et soutenir les rebelles modérés luttant contre Assad, avait été approuvé par la Turquie, et s’était transformé en un programme technique, militaire et logistique à cheval sur la frontière pour toutes les forces d’opposition, y compris Jabhat al-Nusra et l’État Islamique. Les soi-disant rebelles modérés s’étaient évaporés, et l’Armée syrienne libre n’était qu’un mirage stationné sur une base aérienne en Turquie. Le constat était peu réjouissant: il n’y avait aucune opposition modérée viable face à Assad, et les USA armaient des extrémistes ».

Le Lieutenant General Michael Flynn, directeur de la DIA entre 2012 et 2014, confirma que son agence avait envoyé un flux constant de mises en garde secrètes à l’Exécutif, quant aux conséquences catastrophiques d’un renversement d’Assad. Les jihadistes, précisait-il, contrôlaient toute l’opposition. La Turquie n’en faisait pas assez pour stopper l’infiltration de combattants étrangers et d’armes le long de sa frontière. Lynn m’avait confié « Si le public américain avait accès au flux de renseignements que nous avons transmis quotidiennement, au niveau le plus sensible, il exploserait de rage. » « Nous avons compris la stratégie à long terme de l’État Islamique (EI), et ses plans de campagne, et nous avons aussi discuté le fait que la Turquie regardait ailleurs lorsqu’il s’agissait d’aborder l’expansion de l’EI en Syrie. ». Le rapport de la DIA fut repoussé avec force par l’administration Obama. « J’ai eu l’impression qu’ils ne voulaient tout simplement pas entendre la vérité. » L’ex-conseiller ajouta « Notre politique visant à armer l’opposition à Assad était un échec, et avait même un impact négatif. »

Les commandants interarmes étaient convaincus qu’Assad ne devait pas être remplacé par des fondamentalistes. La politique de l’Administration était contradictoire. Ils voulaient le départ d’Assad mais l’opposition était dominée par des extrémistes. Alors qui allait bien pouvoir le remplacer ? « Dire qu’Assad doit partir c’est bien beau, mais si vous suivez l’idée jusqu’au bout, eh bien vous ne trouvez personne de meilleur. C’est la question du personne n’est meilleur qu’Assad que le Joint Chiefs of Staff (JCS : État-Major Interarmes) soulevait face à la politique d’Obama. Les Commandants du JCS sentaient qu’affronter directement la politique d’Obama n’aurait « aucune chance de succès ». C’est ainsi qu’à l’automne 2013 ils décidèrent de prendre des mesures contre les extrémistes sans passer par les canaux politiques, en fournissant des renseignements militaires aux autres nations, dans l’espoir bien compris qu’ils seraient transmis à l’armée syrienne et exploités contre l’ennemi commun, Jabhat al-Nosra et l’EI.

L’Allemagne, Israël et la Russie étaient en contact avec l’armée syrienne, et capables d’exercer une certaine influence sur les décisions d’Assad – C’est par leur intermédiaire que les renseignements américains seraient partagés. Chacun avait ses raisons de coopérer avec Assad : l’Allemagne redoutait ce qui pourrait se passer au sein de sa population de 6 millions de musulmans si l’EI s’étendait ; Israël se sentait concerné par la sécurité de ses frontières ; la Russie était alliée de longue date avec la Syrie, et s’inquiétait de la menace qui pesait sur son unique base en Méditerranée, à Tartous. « Nous n’avions pas la ferme intention de dévier de la ligne politique officielle d’Obama, mais partager nos évaluations de la situation au travers de relations d’armée à armée pouvait s’avérer plus productif. Il était clair qu’Assad avait besoin de renseignements tactiques plus précis et de conseils opérationnels. Les commandants en avaient déduit que si ces besoins étaient satisfaits, le combat contre le terrorisme en serait in fine renforcé. Obama n’était pas au courant, mais Obama ne sait pas toujours ce que fait l’État-Major dans chaque circonstance, et il en va ainsi de tous les Présidents. »

Lorsque le flux de renseignements débuta, l’Allemagne, Israël et la Russie commencèrent à transmettre les informations sur les déplacements et intentions des groupes de djihadistes radicaux à l’armée syrienne ; en échange, la Syrie a fourni des renseignements sur ses propres moyens et intentions. Il n’y avait pas de contact direct entre les USA et les forces armées syriennes ; en lieu et place, selon ce conseiller, « nous leur avons fourni du renseignement, y compris des analyses à plus long terme sur l’avenir de la Syrie, rassemblées par des contractants ou l’une de nos écoles militaires – et ces pays pouvaient en faire ce qu’ils voulaient, y compris les partager avec Assad. Nous disions aux Allemands et aux autres : « tenez, voilà des informations particulièrement intéressantes, et nos intérêts se rejoignent. » Fin de la conversation. L’État-Major pouvait conclure que quelque chose de bénéfique en sortirait – mais c’était une action d’armée à armée, et non un quelconque complot sinistre des Commandants pour contourner Obama et soutenir Assad. C’était beaucoup plus subtil. Si Assad se maintient au pouvoir, ce ne sera pas parce que nous l’y avons maintenu, mais parce qu’il aura été suffisamment malin pour exploiter les renseignements et les conseils tactiques avisés que nous avons fournis aux autres. »

L’histoire publique des relations entre les USA et la Syrie au cours des dernières décennies est celle d’une inimitié. Assad condamna les attaques du 11/9, mais s’opposa à la guerre d’Irak. George Bush a, de façon répétée, lié la Syrie aux 3 membres de « l’axe du mal » – Irak, Iran et Corée du Nord – tout au long de sa présidence. Les messages du département d’État rendus publics par Wikileaks montrent que l’administration Bush tenta de déstabiliser la Syrie et que ces efforts se sont poursuivis au cours des années Obama. En décembre 2006, William Roebuck, alors en poste à l’ambassade américaine à Damas, rendit un rapport qui analysait les failles du gouvernement Assad, et proposait une liste des méthodes « susceptibles d’augmenter la probabilité » d’opportunités de déstabilisation. Il recommandait que Washington travaille avec l’Arabie Saoudite et l’Egypte pour développer les tensions sectaires et se concentre sur la médiatisation « des efforts syriens contre les groupes extrémistes – les dissidents kurdes et les factions radicales sunnites – de façon à suggérer une situation de faiblesse, des signes d’instabilité, et un effet boomerang hors de contrôle » ; ainsi il apparaitrait nécessaire d’encourager l’isolement de la Syrie, au travers du soutien américain au « Front de Salut National en Syrie », dirigé par Abdul Halim Khaddam, un ex vice-président syrien dont le gouvernement, en exil à Riyad, était soutenu par les Saoudiens et les Frères Musulmans.

Un autre message transmis en 2006 montrait que l’ambassade avait dépensé 5 millions de dollars en financement de dissidents qui présentaient des candidats indépendants pour l’Assemblée Populaire ; les virements furent maintenus même lorsqu’il fut évident que les services secrets syriens étaient désormais au courant de ce qui se passait. Un message transmis en 2010 mettait en garde sur le financement d’un réseau télévisé aux mains de l’opposition syrienne à Londres, que le Gouvernement syrien interpréterait comme « un acte hostile mené sous couverture contre le régime ».

Mais il y a aussi une histoire parallèle de la coopération secrète entre la Syrie et les États-Unis au cours de la même période. Les deux pays ont collaboré contre Al Qaïda, leur ennemi commun. Un consultant de longue date au sein du Commandement conjoint des Opérations spéciales (Joint Special Operations Command), déclara qu’ « à la suite du 11/9, Bachar fut extrêmement utile pour nous pendant des années, tandis qu’en retour, selon moi, nous fûmes très discourtois, et particulièrement maladroits dans l’usage que nous fîmes de l’or qu’il mettait entre nos mains. Cette coopération silencieuse se poursuivit entre certains éléments, même après que [l’administration Bush] ait décidé de le diaboliser. » En 2002, Assad autorisa les services secrets syriens à divulguer les dossiers internes sur les activités des Frères Musulmans en Syrie et en Allemagne. Plus tard cette année-là, les services secrets syriens déjouèrent une attaque d’Al Quaïda contre le quartier général de la Vème Flotte de l’US NAVY à Bahrein, et Assad donna son accord pour fournir à la CIA le nom d’un informateur vital d’Al Qaïda. En violation de cet accord, la CIA contacta directement cet informateur ; il rejeta l’approche, et rompit les relations avec ses interlocuteurs syriens. Toujours secrètement, Assad remis aussi aux mains des américains des membres de la famille de Saddam Hussein qui avaient trouvé refuge en Syrie, et – comme les alliés des USA la Jordanie, l’Egypte, la Thailande et ailleurs – fit torturer des suspects de terrorisme pour le compte de la CIA dans une prison damascène.
C’est cette histoire de coopération qui rendait plausible l’idée que Damas coopérerait en 2013 au nouveau protocole d’échange d’informations indirect avec les USA. Les Commandants interarmes firent savoir qu’en retour les USA souhaitaient 4 approbations : Assad devait retenir le Hesbollah d’attaquer Israël ; il devait reprendre les négociations avec Israël pour signer un accord sur le plateau du Golan ; il devait accepter la venue de conseillers militaires russes et d’autres pays ; et il devait s’engager à organiser de nouvelles élections ouvertes après la guerre qui intègrent un large éventail de sensibilités politiques. Le conseiller du JCS ajouta « Nous avions un feedback positif des Israéliens, qui étaient d’accord pour soutenir le projet, mais ils voulaient savoir quelle serait la réaction de l’Iran et de la Syrie ». « Les Syriens nous ont dit qu’Assad ne prendrait pas sa décision de façon unilatérale – il avait besoin du soutien de sa propre armée et de ses alliés alaouites. Le souci d’Assad était qu’Israël dise oui puis ne tienne pas ses promesses ». Un haut conseiller du Kremlin aux affaires du Moyen Orient m’a raconté que fin 2012, après avoir subit une série de revers sur le champ de bataille et des désertions au sein de l’armée, Assad s’était rapproché d’Israël via un contact à Moscou, et qu’il avait proposé de rouvrir les discussions sur le Plateau du Golan. Les Israéliens avaient rejeté l’offre. Mon interlocuteur me confia « Ils déclarèrent “Assad est un homme fini” » ; « Il est proche de la fin ». Il m’expliqua que les Turcs avaient tenu à Moscou le même discours. Cependant, à la mi-2013, les Syriens purent croire que le pire était derrière eux, et ils voulaient avoir l’assurance que les propositions d’aide des Américains et d’autres étaient sérieuses.

Au début des pourparlers, selon ce conseiller, les commandants interarmes essayèrent de déterminer les besoins d’Assad en signe de bonnes intentions. Sa réponse fut transmise par l’intermédiaire d’un ami d’Assad : « Apportez-lui la tête du Prince Bandar. » les membres de l’État-Major ne donnèrent pas suite. Bandar Ben Sultan avait servi les services secrets et la sécurité intérieure de l’Arabie Saoudite durant des décennies, et il avait passé plus de 20 années en tant qu’ambassadeur à Washington. Ces dernières années, il était connu pour vouloir la destitution d’Assad à tout prix. Alors qu’on le disait en mauvaise santé, il démissionna l’année dernière en tant que directeur du Conseil de sécurité saoudien, mais l’Arabie Saoudite continue d’être le principal pourvoyeur de fonds à l’opposition syrienne, dont le montant est estimé à 700 millions de dollars par le Renseignement américain. En juillet 2013, les chefs d’État-Major interarmes découvrirent un moyen plus direct de démontrer le sérieux de leur proposition d’aide à Assad. A cette époque, le flux secret d’armes en provenance de Libye pour l’opposition syrienne via la Turquie, était en place depuis plus d’un an (il débuta peu de temps après la mort de Kadhafi le 20 octobre 2011). L’opération était en grande partie organisée depuis une annexe secrète de la CIA à Benghazi, avec l’aval du Département d’Etat. Le 11 septembre 2012, l’ambassadeur US en Libye Christopher Stevens fut tué durant une manifestation anti-américaine qui dégénéra en incendie du Consulat des USA à Benghazi ; des journalistes du Washington Post trouvèrent des copies de l’agenda de l’ambassadeur au milieu des ruines du bâtiment. Elles montraient que le 10 septembre, Stevens avait rencontré le chef des opérations de l’annexe de la CIA. Le jour suivant, peu avant de mourir, il avait rencontré un représentant de la Compagnie d’affrètement « Al-Marfa Shipping and Maritime Services », une société basée à Tripoli qui, selon ce conseiller, était connue de l’État-Major pour s’occuper de l’expédition d’armement.

À la fin de l’été 2013, le rapport de la DIA avait été largement diffusé, mais bien que de nombreux agents de la communauté du Renseignement aient été au courant de la domination de l’opposition syrienne par les extrémistes, l’armement fourni par la CIA continua d’affluer, ce qui constituait un problème permanent pour l’armée d’Assad. Les stocks et dépôts de Kadhafi étaient la source d’un marché international de l’armement, bien que les prix aient été élevés. Le conseiller de l’État-Major interarmes déclara qu’ «Il n’y avait aucun moyen de stopper les expéditions d’armes qui avaient été approuvées par le Président. La solution passait par mettre la main au portefeuille. La CIA fut approchée par un représentant de l’État-Major qui suggéra que les arsenaux turques renfermaient des armes bien meilleur marché qui pouvaient se retrouver dans les mains des rebelles syriens en quelques jours, sans transfert maritime. » Mais la CIA ne fut pas la seule à en bénéficier. « Nous avons travaillé avec les Turcs en qui nous avions confiance et qui n’étaient pas loyaux avec Erdogan, et nous les avons sollicités pour expédier toutes les armes obsolètes de leurs arsenaux aux djihadistes en Syrie, y compris des carabines M1 qui n’avaient pas servi depuis la guerre de Corée, et des tonnes d’armes soviétiques. C’était un message qu’Assad pouvait interpréter comme “Nous avons la capacité d’endiguer la politique de notre Président en remontant sur ses traces.“»

Le flux de renseignements en provenance des services US vers l’armée syrienne, et la détérioration de la qualité des armes fournies aux rebelles, marquèrent un tournant. L’armée syrienne avait subi de lourdes pertes au printemps 2013 lors de ses combats contre Jabhat al-Nosra (1) et d’autres groupes extrémistes, alors qu’elle ne parvenait pas à tenir la capitale provinciale Raqqa. Des raids sporadiques de l’armée syrienne et de l’aviation continuèrent pendant des mois sans grand succès, jusqu’à ce qu’elle décide de se retirer de Raqqa et d’autres zones difficiles à défendre ou peu peuplées au nord et à l’ouest, pour se concentrer sur la consolidation de la défense du bastion gouvernemental à Damas, et des zones densément peuplées reliant la capitale à Lattakié au nord-est. Mais alors que l’armée regagnait en force avec le soutien de l’État-Major, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie augmentèrent leurs financements et armement de Jabhat al-Nosra et de l’EI, qui à la fin de 2013 avaient gagné un territoire énorme de part et d’autre de la frontière irako-syrienne. Les quelques rebelles non fondamentalistes qui restaient se retrouvèrent engagés dans des combats âpres – le plus souvent perdus – qui ciblaient les extrémistes. En janvier 2014, l’EI pris à la suite d’al-Nosra le contrôle de Raqqa et des zones tribales tout autour, et fit de la ville son quartier général. Assad contrôlait encore [un territoire occupé par] 80% de la population syrienne, mais il avait perdu des étendues considérables.

Les efforts de la CIA pour entrainer les forces rebelles modérées échouaient aussi lamentablement. Le conseiller expliqua : « Le camp d’entrainement était en Jordanie et sous le contrôle d’un groupe tribal syrien ». Certains de ceux qui avaient signés étaient suspectés d’appartenir à l’armée syrienne, à l’uniforme près. Cela était déjà arrivé, dans les pires moments de la guerre en Irak, lorsque des centaines de miliciens chiites se présentèrent à l’accueil des camps d’entrainement américains le temps d’enfiler de nouveaux uniformes, d’obtenir de nouvelles armes et de suivre quelques jours d’entrainement avant de disparaitre dans le désert. Un programme d’entrainement séparé, conçu par le Pentagone en Turquie, ne donna pas plus de résultats. Le Pentagone reconnu en septembre que seules 4 ou 5 de ses recrues combattaient toujours l’EI ; quelques jours plus tard, 70 d’entre eux « firent défection » pour rejoindre Jabhat al-Nosra juste après avoir franchi la frontière syrienne.

En janvier 2014, désespéré par le manque de progrès, John Brennan, directeur de la CIA, convoqua les chefs des services secrets américains et sunnites de l’ensemble du Moyen Orient à une réunion secrète à Washington, dans le but de persuader l’Arabie Saoudite de cesser son soutien aux combattants extrémistes en Syrie. « Les Saoudiens nous déclarèrent qu’ils seraient heureux de nous écouter, et donc tout le monde s’assit autour d’une table à Washington pour écouter Brennan leur expliquer qu’ils devaient désormais prendre le même bateau que les modérés. Le message était que si tout le monde dans la région, cessait de soutenir al-Nosra et l’EI, leurs munitions et leur armement se tariraient, et les modérés l’emporteraient. » Le message de Brennan fut ignoré des Saoudiens, qui retournèrent chez eux pour relancer de plus belle leurs efforts en faveur des extrémistes et nous demander d’accroitre notre soutien technique. Et nous avons finalement accepté, et tout cela s’est terminé par le renforcement des extrémistes. »

Mais les Saoudiens étaient loin d’être le seul problème : le renseignement américain avait accumulé des interceptions et des informations de source humaine qui démontraient que le gouvernement Erdogan soutenait Jabhat al-Nosra depuis des années, et faisait de même à présent avec l’EI. « Nous pouvons gérer les Saoudiens » me disait le conseiller « Nous pouvons gérer les frères Musulmans. Vous pouvez argumenter que l’équilibre global du Moyen-Orient repose sur une forme de destruction certaine mutuellement partagée entre Israël et le reste du Moyen Orient, et que la Turquie peut déstabiliser cet équilibre – ce qui est le rêve d’Erdogan. Nous lui avons dit que nous voulions qu’il ferme le robinet des djihadistes étrangers qui se déversent en Turquie. Mais il rêve de grandeur – celle de restaurer l’Empire Ottoman – et il n’a pas réalisé jusqu’où pourrait le mener la réussite de ce projet. »

L’une des constantes dans les affaires américaines depuis la chute de l’URSS a été d’entretenir des relations d’armée à armée avec la Russie. Après 1991, les USA ont dépensés des milliards de dollars pour aider la Russie à sécuriser son arsenal nucléaire, y compris lors d’une opération ultra secrète qui consistait à déplacer de l’uranium enrichi à des fins militaires depuis des dépôts non sécurisés au Kazakhstan. Ces programmes conjoints pour superviser la mise en sécurité de matériaux à usage militaire se sont poursuivis au cours des 20 années suivantes. Pendant la guerre menée par les États-Unis en Afghanistan, la Russie autorisa son survol par des transporteurs et des ravitailleurs américains, ainsi que le transit terrestre pour le flux d’armes, de munitions, d’eau et de nourriture dont la machine de guerre américain avait quotidiennement besoin. L’armée russe fournit des renseignements sur les déplacements d’Oussama Ben Laden, et aida les États-Unis à négocier le droit d’utiliser une base aérienne au Kirghizstan L’État-Major Interarmes a toujours été en contact avec ses homologues syriens, et les liens entre les deux armées sont opérationnels jusqu’au plus haut niveau. En août, quelques semaines avant sa retraite de chef de l’État-Major Interarmes, Dempsey fit une visite d’adieu au quartier général des forces de défense irlandaises à Dublin, et raconta à son auditoire qu’ils avaient mis un point d’honneur, lorsqu’il était en fonction, à garder le contact avec le chef de l’État-Major russe, le Général Valery Gerasimov. « En fait, je lui ai suggéré que nous ne terminions pas notre carrière comme nous l’avions commencée » a-t-il dit – celle d’un commandant de char en Allemagne de l’Ouest, et l’autre à l’Est.

Lorsqu’il s’agit de se confronter à l’EI, la Russie et les USA ont bien des choses à partager mutuellement. Beaucoup au sein de l’EI, de son commandement à la troupe, ont combattu pendant plus de 10 ans contre la Russie lors des 2 guerres de Tchétchénie à partir de 1994, et le gouvernement de Poutine est totalement investi dans le combat contre le terrorisme islamique. « La Russie connait les cadres de l’EI » m’a fait remarquer le conseiller, « et elle a accès à ses techniques opérationnelles, avec beaucoup d’informations à partager. » En échange, « Nous avons d’excellent formateurs qui ont des années d’expérience dans la formation de combattants étrangers, une expérience que la Russie n’a pas ». Le conseiller n’a toutefois pas évoqué ce dont les services secrets américains sont également capables : la capacité à obtenir des informations sur des cibles, souvent en les achetant pour de fortes sommes à des sources au sein même des milices rebelles.

Un ex-conseiller de la Maison Blanche pour les affaires étrangères m’a raconté qu’ « avant le 11-Septembre, Poutine avait l’habitude de nous dire : “nous vivons le même cauchemar dans des endroits différents“. Il voulait parler de ses problèmes avec le Califat tchétchène, et de nos premiers affrontements avec al-Qaïda. Ces jours derniers, après l’attentat contre l’A320 METROJET au-dessus du Sinaï et les massacres de Paris et ailleurs [Beyrouth], il est difficile de ne pas conclure que nous avons bien les mêmes cauchemars provenant des mêmes endroits. »

Pourtant l’Administration Obama continue de condamner la Russie pour son soutien à Assad. Un haut diplomate retraité qui fut en poste à l’Ambassade de Moscou m’a exprimé de la sympathie pour le dilemme devant lequel se trouve Obama, en tant que chef de la coalition occidentale opposée à l’agression russe en Ukraine : « l’Ukraine est une question sérieuse, et Obama l’a abordée de façon ferme avec les sanctions. Mais notre politique vis-à-vis de la Russie est trop souvent erratique. En revanche, en Syrie, il ne s’agit pas de nous, il s’agit d’être sûr que Bachar ne perde pas. En réalité, Poutine ne veut surtout pas voir le chaos syrien se répandre en Jordanie ou au Liban, comme cela s’est passé en Irak, et il ne veut pas voir la Syrie tomber aux mains de l’EI. L’intervention la plus contreproductive qu’Obama a faite, et cela a causé beaucoup de torts à nos efforts pour en finir avec ce conflit, a été de dire : « Assad doit partir en préalable à toute négociation. » Il a aussi fait écho à un point de vue adopté par certains au Pentagone, lorsqu’il a fait allusion à un facteur sous-jacent dans la décision russe de lancer des frappes aériennes en soutien à l’armée syrienne à partir du 30 septembre : le souhait de Poutine, d’éviter à Assad de subir le même sort que celui de Kadhafi. On lui avait rapporté que Poutine avait visionné 3 fois la vidéo de la mort atroce de Kadhafi, une vidéo qui le montre sodomisé avec une baïonnette. Le Conseiller du JCS m’a lui aussi parlé d’un Rapport des services secrets US qui concluait que Poutine s’était ému du sort de Kadhafi : « Poutine s’en est voulu d’avoir laissé tomber Kadhafi, et de ne pas avoir joué un rôle clé en coulisses » lorsque la Coalition occidentale a fait pression à l’ONU pour être autorisée à entreprendre des frappes aériennes qui allaient détruire le Régime. « Poutine a pensé qu’à moins de s’engager, Bachar allait connaitre le même sort –mutilé- et qu’il allait assister à la destruction de ses alliés en Syrie. »

Dans un discours le 22 novembre 2015, Obama a déclaré que « les cibles principales des frappes russes, ce sont l’opposition modérée ». C’est une ligne dont l’administration – ainsi que la plupart des médias grand public américains – n’a que rarement dévié. Les Russes insistent sur le fait qu’ils ciblent tous les groupes rebelles susceptibles de menacer la stabilité de la Syrie – y compris l’EI. Le Conseiller du Kremlin aux affaires étrangères m’a expliqué lors de notre entretien que la première passe de frappes russes visait à renforcer la sécurité autour d’une base aérienne russe à Lattakié, bastion alaouite. Le but stratégique, m’a-t-il expliqué, était d’établir un couloir libéré des djihadistes entre Damas et Lattakié ainsi que la base navale russe de Tartous, puis d’infléchir graduellement les bombardements vers le Sud et l’Est, en se concentrant davantage sur les territoires tenus par l’EI. Les Russes ont frappé l’EI dans et autour de Raqqa dès début octobre selon plusieurs comptes rendus ; en novembre, il y a eu d’autres frappes sur des positions de l’EI près de la ville historique de Palmyre, et dans la province d’Idlib, un bastion objet de féroces combats à la frontière turque.

Les incursions russes dans l’espace aérien turc ont débuté peu après le déclenchement des bombardements par Poutine, et l’armée de l’air russe a déployé des systèmes de brouillage électroniques qui interférent avec la couverture radar turque. Le message envoyé à l’armée de l’air turque, selon le conseiller du JCS, était « Nous allons faire voler nos avions là où nous voulons, quand nous le voulons, et brouiller vos radars. Alors pas d’embrouilles. Poutine faisait savoir aux Turcs à quoi ils devaient s’attendre. » L’agression russe fit place à des plaintes turques et des démentis russes, en même temps que l’armée de l’air turque intensifiait ses patrouilles à la frontière. Il n’y a eu aucun incident significatif jusqu’au 24 novembre, lorsque 2 F16 turcs, agissant apparemment selon des règles d’engagement plus musclées, descendirent un chasseur bombardier Su24M russe qui avait franchi la frontière pendant à peine 17 secondes. Dans les jours qui suivirent le crash du chasseur, Obama exprima son soutien à Erdogan, et après s’être entretenus en privé le 1er décembre, il déclara à la presse que son administration restait « particulièrement soucieuse de la sécurité et de la souveraineté de la Turquie. » Il déclara aussi que tant que la Russie demeurerait alliée avec Assad, « beaucoup de ressources russes allaient encore être dirigées contre des groupes d’opposition… que nous soutenons… donc je ne pense pas que nous devions nous bercer d’illusions, et que d’une façon ou d’une autre la Russie allait soudain concentrer ses frappes contre l’EI. Ce n’est pas ce qui se passe. Cela ne s’est jamais passé. Cela ne se passera pas de sitôt. »

Le conseiller au Kremlin pour les affaires du Moyen-Orient, tout comme le conseiller du JCS et de la DIA, évacue d’un revers de main la question des « modérés » qui ont le soutien d’Obama ; il ne voit en eux que des groupes d’extrémistes islamistes qui combattent aux côtés de Jabhat al-Nosra et de l’EI (« Pas la peine de jouer sur les mots et séparer les terroristes entre modérés et non modérés », a rappelé Poutine dans son discours du 22 octobre) (2). Les généraux américains les considèrent comme des miliciens épuisés qui ont été forcés de s’entendre avec Jabhat al-Nosra ou l’EI afin de survivre.

À la fin 2014, Jürgen Todenhöfer, un journaliste allemand qui fut autorisé à passer 10 jours dans les territoires tenus par l’EI en Irak et en Syrie, a raconté sur CNN qu’à la direction de l’EI : « Ils rigolent tous un bon coup à propos de l’Armée Syrienne Libre (ASL). Ils ne les prennent pas au sérieux. Ils disent : “Les meilleurs vendeurs d’armes que nous ayons sont l’ASL. S’ils touchent une arme de bonne qualité, ils nous la revendent illico.” Non, ils ne les prenaient pas au sérieux. C’est Assad qu’ils prennent au sérieux. Ils prennent au sérieux les bombes, bien sûr. Mais ils n’ont peur de rien, et l’ASL ne joue aucun rôle. »

La campagne de bombardement de Poutine a déclenché une série d’articles antirusses dans la presse américaine. Le 25 octobre, le New York Times a rapporté, citant l’administration Obama, que des sous-marins et des navires espions russes opéraient de manière agressive à proximité des câbles sous-marins qui assurent le transfert de la majorité du trafic internet mondial – bien que, selon l’article qu’il fallait lire jusqu’au bout, le journaliste reconnaissait qu’il n’y avait « aucune preuve à cette heure » d’une tentative russe d’interférer avec ce trafic. Dix jours plus tôt, le Times publiait un résumé des intrusions de la Russie dans ses anciennes républiques soviétiques satellites, et décrivait le bombardement de la Syrie comme l’incarnation, « dans une certaine mesure, d’un retour aux ambitions militaires de la période soviétique ». Le reportage ne mentionnait pas que c’est à l’invitation de l’administration d’Assad que la Russie intervenait, ni que les États-Unis bombardaient eux-mêmes en territoire syrien depuis septembre de l’année précédente, sans l’accord de la Syrie. Un éditorial du mois d’octobre, dans le même journal, signé de Michael Mac Faul, ambassadeur américain en Russie de 2012 à 2014, déclarait que la campagne aérienne russe visait « tout le monde à l’exception de l’EI ». Les histoires anti-russes ne se calmèrent pas après le désastre de l’A320 METROJET abattu, revendiqué par l’EI. Très peu au sein du Gouvernement américain et des médias, se demandèrent pourquoi l’EI viserait un avion de ligne russe transportant 224 passagers et son équipage, si l’armée de l’air russe n’attaquait que les rebelles syriens « modérés ».

Et pendant ce temps, les sanctions économiques sont toujours en vigueur, pour ce qu’un grand nombre d’Américains considère être les crimes de guerre de Poutine en Ukraine, tout comme le sont les sanctions du Trésor américain contre la Syrie et contre ces américains qui font des affaires avec la Syrie. Le New York Times, dans un reportage de fin novembre sur les sanctions, a remis au goût du jour une insinuation ancienne et sans fondements, qui affirme que les actions du Trésor « mettent en relief un argument que l’Administration n’a cessé d’avancer à propos de M. Assad alors que le Trésor cherche à faire pression sur la Russie pour qu’elle cesse son soutien : que bien qu’il professe être en guerre contre les terroristes islamistes, il entretient une relation symbiotique avec l’EI qui lui a permis de prospérer alors qu’il se cramponne au pouvoir. »

Les quatre piliers fondamentaux de la politique d’Obama en Syrie restent intacts à cette heure : l’insistance sur le fait qu’Assad doit partir ; qu’aucune coalition avec la Russie n’est possible contre l’EI; que la Turquie est un allié fiable dans la guerre contre le terrorisme ; et qu’il y a vraiment des forces d’opposition modérées significatives que les États-Unis doivent soutenir.

Les attaques de Paris le 13 novembre ont fait 130 morts mais n’ont pas changé la ligne de conduite officielle de la Maison Blanche, bien que de nombreux leaders européens, y compris François Hollande, aient soutenu l’idée d’une plus grande coopération avec la Russie, et se soient mis d’accord pour mieux coordonner leurs actions avec son armée de l’air ; il y a eu aussi des discussions sur les modalités du retrait d’Assad : elles pourraient être plus flexibles. Le 24 novembre, Hollande s’est envolé pour Washington afin d’y discuter de la façon dont la France et les USA pouvaient collaborer plus étroitement dans leur combat contre l’EI. Lors d’une conférence de presse conjointe à la Maison Blanche, Obama a déclaré qu’Hollande et lui-même s’étaient mis d’accord sur le fait que les frappes russes contre l’opposition modérée ne faisaient que renforcer le régime d’Assad, dont la brutalité était à l’origine de la montée de l’EI. Hollande n’est pas allé aussi loin, mais il a déclaré que le processus diplomatique issu à Vienne conduirait « au départ d’Assad… un gouvernement d’unité est nécessaire. » La conférence de presse négligea l’impasse entre les deux hommes concernant Erdogan. Obama défendit le droit de la Turquie à défendre ses frontières, tandis qu’Hollande déclara que c’était « une question d’urgence » pour la Turquie de prendre des mesures contre les terroristes. Le conseiller du JCS m’a dit que l’un des principaux buts de Hollande lors de son voyage à Washington était de persuader Obama de rejoindre l’UE dans une déclaration de guerre commune contre l’EI. Obama a répondu non. Les Européens ne se sont pas regroupés au sein de l’OTAN, dont la Turquie fait partie, pour une telle déclaration. « C’est la Turquie le problème », m’a confié le conseiller du JCS.

Assad, naturellement, n’accepte pas qu’un groupe de dirigeants étrangers veulent décider de son avenir. Imad Moustapha, actuel ambassadeur de Syrie en Chine, était le doyen de la faculté des sciences de l’Université de Damas, et un proche collaborateur d’Assad, lorsqu’il fut nommé en 2004 ambassadeur de Syrie à Washington, poste qu’il occupa pendant 7 ans. Mustapha est connu pour être resté proche d’Assad, et il est digne de confiance pour refléter ses pensées. Il m’a raconté que pour Assad, renoncer au pouvoir signifierait capituler au profit des « groupes terroristes armés », et que des Ministres dans un gouvernement d’Unité nationale – tel que celui proposé par les Européens- seraient considérés [par le peuple syrien], comme les otages des puissances étrangères qui les auraient nommés. Ces forces pourraient rappeler au nouveau Président « qu’il est facilement remplaçable, comme son prédécesseur… Assad a une dette envers son peuple : il ne peut quitter son poste parce que les ennemis historiques de la Syrie exigent son départ. »

Moustapha a aussi impliqué la Chine, un allié d’Assad, qui a promis plus de 30 milliards de dollars pour la reconstruction de la Syrie après la guerre. La Chine aussi s’inquiète de l’EI. Il m’a expliqué que « La Chine apprécie la situation selon trois points de vue » : le droit international et la légitimité, le positionnement global de sa stratégie, et les activités des djihadistes Ouighours de la province extrême orientale du Xinjiang. Le Xinjiang est frontalier avec 8 nations – la Mongolie, la Russie, le Kazakhstan, le Kyrgyzstan, le Tajikistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde – et, selon le point de vue chinois, ils servent de porte d’entrée au terrorisme en provenance du monde entier et au sein même du pays. De nombreux combattants Ouighours actuellement en Syrie sont connus pour être des membres du Mouvement Islamique de l’Est du Turkestan – une organisation séparatiste souvent violente qui cherche à établir un État islamique Ouighour dans le Xinjiang. « Le fait qu’ils aient été aidés par les services secrets turcs pour se rendre en Syrie depuis la Chine en passant par la Turquie a été à la source de tensions énormes entre services secrets chinois et turcs » selon Moustapha. « La Chine est inquiète du soutien de la Turquie envers les combattants Ouighours en Syrie, qui pourrait très bien s’étendre au Xinjkiang. Nous fournissons déjà des informations concernant ces terroristes et les routes qu’ils empruntent pour rejoindre la Syrie aux services secrets chinois. »

Les inquiétudes de Moustapha ont été répercutées par un analyste des questions de politique étrangère à Washington, qui a suivi de près le transit des djihadistes à travers la Turquie vers la Syrie. L’analyste, dont les points de vue sont recherchés de nombreux hauts fonctionnaires du Gouvernement, m’a confié qu’ « Erdogan a transporté des Ouighours vers la Syrie par des moyens de transport spéciaux tandis que son gouvernement s’agitait en faveur de leur combat en Chine. Les terroristes musulmans ouighours et birmans qui s’échappent par la Thailande se procurent d’une manière ou d’une autre des passeports turcs puis sont acheminés vers la Turquie d’où ils transitent vers la Syrie. » Il a ajouté qu’il existait ce qui ressemble à une autre « ratline» [NdT : route secrète] qui acheminait des Ouighours – les estimations vont de quelques centaines à quelques milliers – depuis la Chine via le Kazakhstan pour un éventuel transit par la Turquie vers le territoire de l’EI en Syrie. Il m’a confié que « Le renseignement américain n’est pas bien informé sur ces activités parce que les infiltrés qui ne sont pas satisfaits de la politique [américaine], ne communiquent pas là-dessus avec eux. » Il a ajouté qu’ « il n’était pas certain que les officiels responsables de la politique syrienne au Département d’État et à la Maison Blanche obtenaient ces informations. » Le journal IHS-Jane’s Defence Weekly a estimé en octobre qu’au moins 5000 futurs combattants Ouighours étaient arrivés en Turquie depuis 2013, dont peut-être 2000 avaient fait mouvement vers la Syrie. Moustapha a déclaré qu’il détenait des informations selon lesquelles « au moins 860 combattants Ouighours se trouveraient en Syrie. »

Les inquiétudes croissantes de la Chine sur la question des Ouighours et ses liens avec la Syrie et l’EI sont un sujet d’étude constant de Christina Lin, une universitaire qui s’est intéressée aux questions chinoises il y a 10 ans alors qu’elle était en poste au Pentagone sous la direction de Donald Rumsfeld. « J’ai grandi à Taïwan, et je suis venue au Pentagone comme experte de la Chine. J’avais l’habitude de diaboliser les Chinois en les traitant d’idéologues, et ils sont loin d’être parfaits. Mais au fil des années, alors que je les vois s’ouvrir et évoluer, j’ai commencé à changer de perspective. Je vois désormais la Chine comme un partenaire potentiel pour différents enjeux globaux, particulièrement au Moyen-Orient. Il y a beaucoup d’endroit – la Syrie en est un – où les États-Unis et la Chine doivent coopérer en matière de sécurité régionale et de contre-terrorisme. Il y a quelques semaines, la Chine et l’Inde, deux ennemis issus de la guerre froide qui se haïssent plus que la Chine et les États-Unis eux-mêmes, ont mené une série d’exercices conjoints de contre-terrorisme. Et aujourd’hui la Chine et la Russie souhaitent tous les deux coopérer en matière de terrorisme avec les États-Unis. » La Chine voit les choses de la façon suivante selon Lin : les militants Ouighours qui se sont rendus en Syrie sont entrainés par l’EI aux techniques de survie qui leur permettront de retourner en Chine lors de voyages secrets, afin de perpétrer des actes terroristes là-bàs. Lin a écrit dans un article paru en septembre « Si Assad échoue, les combattants djihadistes de la Tchétchènie russe, du Xinjiang chinois, et du Cachemire indien tourneront leurs yeux vers leurs fronts respectifs pour continuer le djihad, soutenus par une nouvelle base opérationnelle en Syrie, bien financée et au cœur du Moyen Orient. »

Le général Dempsey et ses collègues du JCS ont gardé leur désapprobation en dehors des circuits bureaucratiques, et ont survécu à leur poste. Ce ne fut pas le cas du Général Michael Flynn. Patrick Lang, un colonel de l’US ARMY à la retraite qui a servi presque 10 ans en tant qu’officier en chef du Renseignement civil au Moyen Orient pour le compte de la DIA « Flynn a subit les foudres de la Maison Blanche en insistant sur la nécessité de dire la vérité sur la Syrie. Il a pensé que la vérité était la meilleure chose et ils l’ont débarqué. Il ne voulait pas se taire. Flynn m’a dit que ses problèmes allaient bien au-delà de la Syrie. ‘Je secouais le cocotier à la DIA – et pas seulement en déplaçant les transats sur le pont du Titanic. Je prônais une réforme radicale. Je sentais que le commandement civil ne voulait pas en entendre parler. J’en ai souffert, mais je m’en suis accommodé. » Dans un entretien récent accordé au Spiegel, Flynn a été direct à propos de l’arrivée de la Russie dans le conflit syrien : « Nous devons travailler de façon constructive avec la Russie. Que nous le voulions ou non, la Russie a pris la décision d’être présente et d’intervenir militairement. Ils sont bien là, et cela a complètement changé la donne. Et vous ne pouvez pas dire que la Russie est mal intentionnée ; qu’ils doivent retourner chez eux ; cela ne se passera pas comme ça. Atterrissez ! »

Très peu au Congrès US partagent cette opinion. L’une des personnalités qui fait exception se nomme Tulsi Gabbard, une démocrate de Hawaï, membre du « House Armed Services Comittee » (le Comité parlementaire des services armés) qui a effectué deux campagnes au Moyen-Orient en tant que major de la Garde Nationale. Dans un entretien sur CNN en octobre, elle a dit :
« Les USA et la CIA devraient stopper cette guerre illégale et contre-productive qui vise à renverser le gouvernement syrien, et ils devraient rester concentrés sur le combat contre […] les groupes rebelles extrémistes. ». Mais est-ce que cela ne vous préoccupe pas que le régime d’Assad ait été brutal, tuant au moins 200 000 et peut-être 300 000 membres de son propre peuple ? lui demanda le journaliste.

Elle a répondu « Les choses qu’on raconte sur Assad en ce moment sont les mêmes que ce qui a été dit de Kadhafi, les mêmes que ce qu’on a dit de Saddam Hussein, et viennent des mêmes personnes qui défendaient l’idée de […] renverser ces régimes […] si cela arrive en Syrie […] nous finirons dans une situation de souffrances bien plus grandes, de persécutions des minorités religieuses et chrétiennes bien plus atroces en Syrie, et notre ennemi en sortira largement renforcé. »
Donc ce que vous dites, c’est que l’implication militaire dans les airs de l’armée russe et au sol de l’armée iranienne – qu’en fait ils nous font une faveur ? reprend le journaliste. « Ils travaillent à défaire notre ennemi commun », a-t-elle répondu.

Plus tard, Gabbard m’a confié que beaucoup de ses collègues au Congrès, tant Républicains que Démocrates, l’ont remerciée en privé de s’être exprimée publiquement. « Beaucoup de gens dans la population, et même au Congrès, ont besoin d’avoir des explications claires. Mais c’est difficile lorsqu’il y a autant de mensonges sur ce qui se passe. La vérité n’a pas éclaté. » C’est très inhabituel pour un politicien de mettre ainsi en cause la politique étrangère de son propre parti, enregistrée en direct. Pour quelqu’un « de l’intérieur », qui a accès aux renseignements les plus secrets, parler ouvertement et de façon critique peut interrompre brutalement votre carrière. Toute information dissidente peut se transmettre au travers d’une relation de confiance entre un journaliste et ceux qui le vivent de l’intérieur, mais cela se fait presqu’obligatoirement « sans signature ». Cependant, oui, la dissidence existe. Le Commandant du Joint Special Operations Command (commandement des forces spéciales) [1] n’a pas pu cacher sa satisfaction lorsque je lui ai demandé son point de vue sur notre politique en Syrie. « La solution en Syrie est devant notre nez. Notre menace principale est l’EI, et nous tous – les États-Unis, la Russie et la Chine – devons travailler ensemble. Bachar restera dans ses fonctions et, une fois le pays stabilisé, il y aura des élections. Il n’y a pas d’autre option. »

Le fonctionnement du système indirect de communication avec Assad s’est interrompu avec la retraite de Dempsey en septembre dernier. Son remplaçant à la tête de l’Etat Major interarmes, le Général Joseph Dunford, a prêté serment devant la Commission sénatoriale des forces armées en juillet dernier, deux mois avant de prendre ses fonctions. « Si vous voulez parler d’une nation qui pourrait constituer une menace existentielle pour les États-Unis, je désignerais la Russie. Si vous observez son comportement, il est rien moins qu’alarmant. » En octobre, en tant que chef du JCS, Dunford a condamné les efforts russes pour bombarder [les djihadistes]. Il a déclaré à cette même commission que la Russie « ne combat pas l’EI », que l’Amérique doit « travailler avec ses partenaires turcs pour sécuriser la frontière nord de la Syrie » et que « nous devons faire tout ce que nous pouvons pour aider les forces d’opposition syriennes viables. – c’est-à-dire les « modérés » – à combattre les extrémistes. ». Obama dispose maintenant un Pentagone beaucoup plus conciliant. Il n’y aura plus de contestation indirecte de la part du commandement militaire, contre sa politique de dédain d’Assad et de soutien à Erdogan. Dempsey et ses associés sont déconcertés par l’entêtement d’Obama à défendre Erdogan, compte tenu du lourd dossier que la communauté américaine du Renseignement a accumulé contre lui – et des preuves qu’Obama, en privé, en accepte les conclusions. « Nous savons ce que vous faites avec les radicaux en Syrie », a déclaré le Président au chef du Renseignement d’Erdogan lors d’une réunion tendue à la Maison Blanche.

Le JCS et la DIA ont constamment alerté Washington de la menace que constituent les djihadistes en Syrie, et de leur soutien par la Turquie. Le message n’a jamais été entendu. Pourquoi ?

Par Seymour M. Hersh

[1] Army Lt. Gen. Raymond A. Thomas III took the helm of the Fort Bragg-based Joint Special Operations Command, officials announced. Thomas replaced Lt. Gen. Joseph L. Votel, who had served as JSOC commander since May 2011.


Obama, Erdoğan et les rebelles syriens

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Je publie ci-dessous la traduction de l’article de Seymour M. Hersh publié par la London Review of Books qui démontre l’implication de la Turquie dans le soutien des djihadistes en Syrie, un temps aidée par la CIA. Il dévoile notamment dans le détail la manipulation d’Erdogan pour faire croire à l’utilisation de gaz Sarin par l’Armée d’ASSAD et faire franchir « la ligne rouge » par OBAMA. Pour Seymour M Hersh, la communauté du renseignement américain à la preuve que ce sont les services Turcs qui en sont à l’origine de l’utilisation de gaz Sarin par les djihadistes d’Al-Nusrah [1]. Mais pour OBAMA il est impossible de le dire car la Turquie est dans l’OTAN et sert les objectifs stratégiques des Etats-Unis face à la Russie.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

2

Par Seymour M. Hersh [2]

En 2011, Barack Obama avait mené une intervention militaire alliée en Libye sans consulter le Congrès américain. En août dernier, après l’attaque au gaz sarin sur Ghouta, en banlieue de Damas, il était prêt à lancer une attaque aérienne alliée, cette fois pour punir le gouvernement syrien d’avoir franchi la «ligne rouge» qu’il avait établi en 2012 sur l’utilisation des armes chimiques. Puis, à moins de deux jours de la date prévue pour l’attaque, il a annoncé qu’il demanderait au Congrès d’approuver l’intervention. L’attaque a été reportée alors que le Congrès se préparait pour les audiences, et a été par la suite annulée quand Obama a accepté la proposition d’Assad de renoncer à son arsenal chimique dans un accord négocié par la Russie. Pourquoi Obama a-t-il retardé puis cédé au sujet de la Syrie, alors qu’il n’a pas hésité à se précipiter en Libye? La réponse se trouve dans l’affrontement entre ceux de l’administration qui cherchaient à mettre à exécution de la ligne rouge, et les chefs militaires qui pensaient que faire la guerre était à la fois injustifié et potentiellement désastreux.

Le changement d’avis d’Obama a été engendré par Porton Down, le laboratoire de la Défense dans le Wiltshire. Les renseignements britanniques avaient obtenu un échantillon de sarin utilisé dans l’attaque du 21 Août et l’analyse a démontré que le gaz utilisé ne correspondait pas aux lots connus dans les armes chimiques de l’arsenal de l’armée syrienne. Le message, que le procès contre la Syrie ne tiendrait pas, été rapidement relayé au chef d’état-major des USA. Le rapport britannique a accru les doutes au sein du Pentagone; les chefs d’état-major se préparaient déjà à mettre en garde Obama sur les conséquences d’une attaque missile de grande envergure sur l’infrastructure de la Syrie qui pourrait conduire à une guerre plus large au Moyen-Orient. Ainsi, les officiers américains ont délivré au président un avertissement de dernière minute qui, selon eux, a finalement conduit à l’annulation de l’attaque par ce dernier.

Pendant des mois, il y a eu une vive inquiétude parmi les dirigeants militaires gradés et la communauté du renseignement sur ​​le rôle des voisins de la Syrie, en particulier la Turquie, dans la guerre. Le Premier ministre Recep Erdogan était connu pour avoir précédemment soutenu le front al-Nusra, une faction djihadiste au sein de l’opposition rebelle, ainsi que d’autres groupes rebelles islamistes. « Nous savions qu’il y en avait dans le gouvernement turc » m’a dit un ancien responsable du renseignement américain, qui a accès aux renseignements actuels, « qui ont cru qu’ils pourraient coincer Assad avec un attentat au sarin intérieur de la Syrie – et forcer Obama à utiliser sa menace de ligne rouge ».

Les chefs d’état-major savaient aussi que les allégations publiques de l’administration Obama affirmant que seule l’armée syrienne a eu accès au sarin étaient fausses. Les services de renseignement américains et britanniques étaient au courant depuis le printemps de 2013 que certaines unités rebelles en Syrie développaient des armes chimiques. Le 20 juin, les analystes de l’Agence de renseignements de la Défense des États-Unis ont publié un brief de 5 pages hautement classifié « points de discussion » pour le directeur adjoint de la DIA, David Shedd, qui déclarait que Al – Nusra conservait une cellule de production de sarin : son programme, a indiqué le rapport, était « le complot sarin le plus avancé depuis l’effort d’al- Qaida précédant le 11 septembre».

(D’après un consultant du Département de la Défense, les renseignements américains avaient connaissance depuis longtemps des expériences d’Al-Qaïda avec des armes chimiques, et possède une vidéo d’une de ses expériences avec du gaz sur des chiens.) Le document de la DIA poursuit: « Précédemment, la communauté du renseignement (IC) s’était presque entièrement intéressée aux stocks d’armes chimiques de la Syrie; maintenant, nous voyons l’ANF tenter de faire ses propres armes chimiques… La relative liberté de fonctionnement du front d’Al- Nusrah au sein de la Syrie nous amène à estimer que les aspirations du groupe en termes d’armes chimiques seront difficiles à perturber à l’avenir ». Le document attire l’attention sur des informations classifiées provenant de nombreux organismes: « Des acteurs Turcs et Saoudiens, disait-il, ont tenté de se procurer des précurseurs de sarin en vrac, des dizaines de kilogrammes, probablement destinés à une production à grande échelle prévue en Syrie.  » (Interrogé au sujet du document de la DIA, un porte-parole du directeur du renseignement national a déclaré: « Aucun papier n’a jamais été demandé ou produit par les analystes de la communauté du renseignement.)

En mai dernier, plus de dix membres du Front Al-Nusra ont été arrêtés dans le sud de la Turquie avec, d’après ce que la police locale a dit à la presse, deux kilos de sarin. Dans un acte d’accusation de 130 pages le groupe a été accusé d’avoir tenté d’acheter des fusibles, de la tuyauterie pour la construction de mortiers, et des ingrédients chimiques pour le sarin. Cinq des personnes arrêtées ont été libérées après une brève détention. Les autres, dont le chef de file Haytham Qassab, pour qui le procureur a requis une peine de prison de 25 ans, ont été libérées en attendant le procès. En attendant, la presse turque a été en proie à la spéculation que l’administration Erdoğan a couvert la mesure de son implication avec les rebelles. Dans une conférence de presse l’été dernier, Aydin Sezgin, l’ambassadeur de Turquie à Moscou, a rejeté ces arrestations et affirmé aux journalistes que le « sarin » récupéré était seulement «de l’anti-gel».

Le papier de la DIA a pris les arrestations comme une preuve que al-Nusra élargissait son accès aux armes chimiques. Il déclarait que Qassab s’était «auto-identifié» comme un membre d’Al-Nusra, et qu’il a été directement relié à Abd-al-Ghani, « l’émir ANF pour la fabrication militaire ». Qassab et son associé Khalid Ousta ont travaillé avec Halit Unalkaya, un employé d’une entreprise turque appelée Zirve exportation, qui a fournissait «des devis pour des ingrédients de sarin en vrac ». Le plan d’Abd-al-Ghani était de permettre à deux associés de «perfectionner un procédé de fabrication du sarin, puis aller en Syrie pour former d’autres personnes pour commencer la production à grande échelle dans un laboratoire non identifié en Syrie». Le papier de la DIA indiquait que l’un de ses agents avait acheté un ingrédient sur le «marché des produits chimiques de Bagdad», qui «a pris en charge au moins sept projets d’armes chimiques depuis 2004 ».

Une série d’attaques par armes chimiques en Mars et Avril 2013 a été étudiée au cours des mois suivants par une mission spéciale des Nations Unies en Syrie. Une personne avec une forte connaissance de l’activité de l’ONU en Syrie m’a dit qu’il y avait des preuves reliant l’opposition syrienne à la première attaque au gaz, le 19 Mars à Khan Al-Assal, un village près d’Alep. Dans son rapport final en Décembre, la mission a déclaré qu’au moins 19 civils et un soldat syrien étaient parmi les victimes, ainsi que des dizaines de blessés. La mission n’avait pas de mandat pour désigner le responsable de l’attaque, mais la personne ayant connaissance des activités de l’ONU a déclaré: « Les enquêteurs ont interrogé les gens qui étaient là, y compris les médecins qui ont soigné les victimes. Il était clair que les rebelles ont utilisé le gaz. L’information n’a pas été rendue publique car personne ne voulait savoir ».

Dans les mois précédant les attaques, un ancien haut fonctionnaire du Département de la Défense m’a dit que la DIA a fait circuler un rapport quotidien classifié connu sous le nom de « SYRUP » portant sur tous les renseignements liés au conflit syrien, y compris sur les armes chimiques. Mais au printemps, la distribution de la partie du rapport concernant les armes chimiques a été sévèrement réduite sur les ordres de Denis McDonough, le chef de cabinet de la Maison Blanche. « Quelque chose dedans a déclenché une crise de nerfs (littéralement caca nerveux) de McDonough », l’ex-fonctionnaire du ministère de la Défense a déclaré. «Un jour, c’était une affaire énorme, et puis, après les attaques sarin en mars et avril» – il fit claquer ses doigts – « il n’y a plus rien ». La décision de restreindre la distribution a été prise alors que les chefs d’état-major ordonnaient une planification intensive d’urgence pour une possible invasion terrestre de la Syrie dont l’objectif principal serait l’élimination des armes chimiques.

L’ancien responsable du renseignement a déclaré qu’un certain nombre de membres de la sécurité nationale des États-Unis ont longtemps été troublés par la ligne rouge du président: «Les chefs d’état-major ont demandé à la Maison Blanche, « Qu’est-ce que la ligne rouge? Comment cela se traduit-il dans les ordres militaires? Troupes sur le terrain? Attaque massive? Attaque limitée? » Ils ont chargé le renseignement militaire d’étudier comment nous pourrions mettre en œuvre la menace. Ils n’ont rien appris de plus sur le raisonnement du président ».

Au lendemain de l’attaque du 21 Août, Obama a ordonné au Pentagone d’élaborer une liste de cibles de bombardement. Au début du processus, l’ancien responsable du renseignement a déclaré que « la Maison Blanche a rejeté 35 ensembles de cibles fournies par les chefs d’état-major comme étant insuffisamment « douloureux » pour le régime d’Assad ». Les cibles de départ incluaient seulement des sites militaires et aucunement des infrastructures civiles. Sous la pression de la Maison Blanche, le plan d’attaque des États-Unis s’est transformé en « une attaque monstre» : deux formations de bombardiers B-52 ont été transférées dans des bases aériennes proches de la Syrie , et des sous-marins de la marine et des navires équipés de missiles Tomahawk ont été déployés. « Chaque jour, la liste de cibles s’allongeait », m’a dit l’ancien responsable du renseignement. « Les planificateurs du Pentagone ont dit que nous ne pouvions pas utiliser seulement des Tomahawk pour frapper les sites de missiles de la Syrie parce que leurs têtes sont enterrées trop profondément sous terre, ainsi les deux formations d’avion B- 52 avec deux mille livres de bombes ont été assignés à la mission. Ensuite, nous aurons besoin d’équipes de secours et de recherche pour récupérer les pilotes abattus et des drones pour la sélection de cible. C’est devenu énorme. » D’après l’ancien responsable du renseignement, la nouvelle liste de cibles était destinée à « éradiquer complètement toutes les capacités militaires qu’avait Assad ». Les cibles principales incluaient les réseaux électriques, les dépôts de pétrole et de gaz, tous dépôts d’armes et logistiques connus, toutes installations de commandement et de contrôle connus, et tous les bâtiments militaires et de renseignement connus.

La Grande-Bretagne et la France devaient, toutes les deux jouer, un rôle. Le 29 Août, le jour où le Parlement a voté contre la proposition de Cameron de rejoindre l’intervention, le Guardian a rapporté que celui-ci avait déjà ordonné à six avions de combat RAF Typhoon de se déployer à Chypre, et avait proposé un sous-marin capable de lancer des missiles Tomahawk. L’armée de l’air française – un acteur essentiel dans les attaques de 2011 en Libye – a été largement engagée, selon un compte rendu dans Le Nouvel Observateur; François Hollande avait ordonné à plusieurs chasseurs-bombardiers Rafale de participer à l’assaut américain. Leurs cibles auraient été dans l’ouest de la Syrie.

Avant la fin Août le président avait donné aux Chefs d’état major une date limite fixée pour le lancement. « L’Heure H devait commencer au plus tard lundi matin [2 Septembre], un assaut massif afin de neutraliser Assad » selon l’ancien responsable du renseignement. Cela a donc été une surprise pour beaucoup quand, lors d’un discours au Rose Garden de la Maison Blanche le 31 Août Obama a déclaré que l’attaque serait mise en attente, et qu’il se tournait vers le Congrès afin de la soumettre à un vote.
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A ce stade, l’idée d’Obama – que seule l’armée syrienne était capable de déployer le sarin – se clarifiait. L’ancien responsable du renseignement m’a dit qu’à quelques jours de l’attaque du 21 Août, des agents militaires russes du renseignement avaient récupéré des échantillons de l’agent chimique de Ghouta. Ils l’ont analysé et transmis au renseignement militaire britannique; c’était le matériel envoyé à Porton Down. (Un porte-parole de Porton Down a déclaré: « La plupart des échantillons analysés au Royaume-Uni se sont révélés positifs pour l’agent neurotoxique sarin. Le MI6 a dit qu’il ne se prononçait pas sur les questions de renseignement.)

L’ancien responsable du renseignement a déclaré que le Russe qui a livré l’échantillon au Royaume-Uni était « une bonne source – une personne ayant accès, la connaissance et étant digne de confiance ». Après les premières utilisations d’armes chimiques signalées en Syrie l’année dernière, les agences de renseignement américaines et alliées « ont fait un effort pour savoir si quelque chose a été utilisé, ce que c’était – et sa source » a dit l’ancien responsable du renseignement. « Nous utilisons les données échangées dans le cadre de la Convention sur les armes chimiques. Le point de référence de la DIA était de connaître la composition de chaque lot d’armes chimiques soviétiques manufacturé. Mais nous ne savions pas quels lots le gouvernement d’Assad avait dans son arsenal à ce moment-là. Dans les jours suivant l’incident de Damas, nous avons demandé à une source au sein du gouvernement syrien de nous donner une liste des lots que le gouvernement possédait. C’est ainsi que nous avons pu confirmer la différence si vite. »

Le processus ne s’était pas déroulé sans accroc au printemps, a indiqué l’ancien responsable du renseignement, parce que les études réalisées par les renseignements occidentaux « n’ont pas été concluants sur le type de gaz dont il s’agissait ». Le mot  » sarin  » n’a pas été mentionné. Il y avait beaucoup de discussions à ce sujet, mais puisque personne ne pouvait confirmer la nature de ce gaz, on ne pouvait pas dire qu’Assad avait franchi la ligne rouge du président». L’ancien responsable du renseignement poursuivit : « Le 21 Août, l’opposition syrienne avait en clairement tiré des enseignements et a annoncé que le  » sarin  » de l’armée syrienne avait été utilisé, avant que toute analyse ne puisse être faite, et la presse et la Maison Blanche ont sauté sur l’information. Comme il s’agissait maintenant de sarin, “ça devait être Assad” ».

Le personnel de la défense du Royaume-Uni qui a relayé les conclusions de Porton Down aux chefs d’état-major envoyait un message aux Américains, a déclaré l’ancien responsable du renseignement: « On nous tend un piège ici. » (Ceci se rapporte à un message qu’un haut fonctionnaire de la CIA a envoyé à la fin Août : « ce n’était pas le résultat du régime actuel. Le Royaume-Uni et les États-Unis le savent. »). C’était seulement à quelques jours de l’attaque et des avions, navires et sous-marins américains, britanniques et français étaient parés.

L’officier finalement responsable de la planification et de l’exécution de l’attaque était le général Martin Dempsey, président des Chefs d’état-major. Dès le début de la crise, l’ancien responsable du renseignement a déclaré, les chefs d’état-major avaient été sceptiques sur les arguments de l’administration pour prouver la culpabilité d’Assad. Ils ont pressé le DIA et d’autres organismes pour obtenir des preuves plus considérables. L’ancien responsable du renseignement a dit : « Il n’y avait pas moyen qu’ils pensent que la Syrie utiliserait un gaz neurotoxique à ce stade, parce que Assad était en train de gagner la guerre ,. Dempsey en avait agacé beaucoup dans l’administration d’Obama en mettant en garde à plusieurs reprises le Congrès pendant l’été sur les dangers d’un engagement militaire américain en Syrie. En Avril dernier, après une évaluation optimiste des avancées rebelles par le secrétaire d’État John Kerry, Dempsey a déclaré devant la commission des Affaires étrangères à la commission des forces armées du Sénat qu’ « il y a un risque que ce conflit soit devenu une impasse. »
L’ancien responsable du renseignement a rapporté l’avis initial de Dempsey après le 21 Août : « l’attaque des États-Unis sur la Syrie – en admettant que le gouvernement d’Assad était responsable de l’attaque au gaz sarin – serait une bavure militaire ». Le rapport de Porton Down a incité les chefs d’état-major à aller voir le président avec des inquiétudes plus importantes : que l’attaque menée par la Maison Blanche serait une agression injustifiée. Ce sont les chefs conjoints qui ont conduit Obama à changer de cap. L’explication officielle de la Maison Blanche au sujet de ce volte-face – l’histoire racontée par la presse – était que le président, au cours d’une promenade dans le Rose Garden avec son chef de cabinet Denis McDonough, a soudainement décidé de demander au congrès, qui était amèrement divisé et en conflit avec lui depuis des années, son accord pour l’attaque. L’ancien responsable du département de la Défense m’a dit que la Maison Blanche avait fourni une explication différente aux membres de la direction civile du Pentagone : l’attaque avait été annulée parce que selon les renseignements « le Moyen-Orient partirait en fumée » si elle avait lieu.

L’ancien responsable du renseignement a déclaré qu’initialement, la décision du président de s’adresser au Congrès a été considérée par les principaux collaborateurs à la Maison Blanche comme une redite de la tactique de George W. Bush à l’automne 2002, avant l’ invasion de l’Irak : « Quand il est devenu évident que il n’y avait pas d’ADM en Irak, le Congrès, qui avait approuvé la guerre en Irak, et la Maison Blanche partageaient la responsabilité et ont à plusieurs reprises cité des renseignements erronés. Si le Congrès actuel devait voter en faveur de l’attaque, la Maison Blanche pourrait jouer à nouveau sur les deux tableaux – frapper la Syrie avec une attaque massive et valider l’engagement de la ligne rouge du président, tout en étant en mesure de partager les torts avec le Congrès s’il s’avérait que l’armée syrienne n’était pas derrière l’attaque ». Le revirement fut une surprise même pour les dirigeants démocrates au Congrès. En Septembre le Wall Street Journal a rapporté que trois jours avant son discours au Rose Garden, Obama avait téléphoné à Nancy Pelosi, chef des démocrates de la Chambre, « pour passer en revue les options ». Selon le Journal, elle a dit plus tard à ses collègues qu’elle n’avait pas demandé au président de soumettre le bombardement à un vote du Congrès.

Le changement de position d’Obama pour susciter l’accord du Congrès s’est rapidement transformé en impasse. « Le Congrès n’allait pas laisser passer cela » a dit l’ex- responsable du renseignement. « Le Congrès a fait savoir que, contrairement à l’autorisation pour la guerre en Irak, il y aurait des audiences de fond. » D’après l’ancien responsable du renseignement, à ce moment-là, un sentiment de désespoir se faisait sentir à la Maison Blanche. « Et ainsi a été établi le plan B. Annuler le bombardement et Assad accepterait de signer unilatéralement le traité des armes chimiques et accepterait la destruction de toutes les armes chimiques sous la surveillance des Nations Unies. »

Lors d’une conférence de presse à Londres le 9 Septembre, Kerry parlait toujours de l’intervention : « le risque de ne pas agir est plus grand que le risque d’agir. » Mais quand un journaliste lui a demandé s’il y avait quoi que ce soit qu’Assad pourrait faire pour arrêter les bombardements, Kerry a déclaré: « Bien sûr. Il pourrait donner l’intégralité de ses armes chimiques à la communauté internationale d’ici la semaine prochaine … Mais il n’est pas sur le point de le faire, et ça ne peut pas être fait, évidemment. » Comme le New York Times a rapporté le lendemain, l’accord Russe qui a émergé peu après avait d’abord été contemplé par Obama et Poutine à l’été 2012. Bien que les plans d’attaque aient été mis de côté, l’administration n’a pas changé son discours public pour justifier la guerre. « Il y a une tolérance zéro à ce niveau pour les erreurs » a dit l’ex- responsable du renseignement au sujet des hauts fonctionnaires de la Maison Blanche. « Ils ne pouvaient pas se permettre de dire : « Nous avons eu tort. » (Le porte-parole du DNI a dit: « Le régime d’Assad, et seulement le régime d’Assad, aurait pu être responsable de l’attaque aux armes chimiques qui a eu lieu le 21 Août »).

L’importance de la coopération des Etats Unis avec la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar pour assister les rebelles en Syrie n’est pas encore claire. L’administration d’Obama n’a jamais publiquement avoué son rôle dans la création d’un « rat line », une voie rapide pour la Syrie. Ce « rat line », autorisé au début 2012 a été utilisé pour faire passer des armes et des munitions de la Libye via le sud de la Turquie et à travers la frontière syrienne jusqu’à l’opposition. La plupart de ceux qui ont reçu les armes en Syrie étaient des djihadistes, dont certains étaient affiliés à la CIA. Le porte-parole du DNI a dit : « L’idée que les USA fournissaient des armes provenant de la Libye est fausse ».

En janvier, le comité de renseignement du sénat a publié un rapport sur l’assaut par la milice locale en septembre 2012 sur le consulat américain et les locaux infiltrés de la CIA à proximité à Benghazi, résultant en la mort de l’ambassadeur des Etats Unis Christopher Stevens et trois autres. Dans le rapport, les critiques du département d’état pour ne pas avoir fourni une sécurité suffisante au consulat et de la communauté du renseignement pour ne pas avoir informé les militaires américains de la présence de locaux de la CIA ont fait la une des médias et suscité des mécontentements à Washington, les républicains accusant Obama et Hillary Clinton de dissimuler leurs erreurs. Une annexe hautement classifiée du rapport, jamais rendue publique, a décrit un arrangement secret trouvé en 2012 entre les administrations Obama et Erdogan au sujet du « rat line ». Selon cet accord, les fonds provenaient de Turquie ainsi que d’Arabie Saoudite et du Qatar. La CIA avec le soutien du MI6 était chargée de faire passer les armes de Kadhafi en Syrie. Un certain nombre d’entreprises « façades » ont été mises en place en Libye, certaines sous couverture d’entités australiennes. Des militaires américains retraités ont été employés pour gérer les fournitures et cargaisons, sans qu’ils ne sachent toujours qui les employait. L’opération était menée par David Petraeus le directeur de la CIA, qui allait prochainement démissionner après que sa relation avec sa biographe ait été rendue publique. Un porte-parole de Petraeus a même nié l’existence de cette opération.

Au moment où elle a été mise en place, L’opération n’avait pas été divulguée aux comités de renseignement du Congrès et aux dirigeants du Congrès, comme requis par la loi depuis les années 1970. L’implication du MI6 a permis à la CIA de se soustraire à la loi en classifiant la mission comme une opération de liaison. L’ancien responsable du renseignement a expliqué que pendant des années il y a eu une exception reconnue dans la loi qui permet à la CIA de ne pas déclarer l’activité de liaison au Congrès, qui aurait dans ce cas droit à un rapport/constatation (« finding »). (Toutes les opérations secrètes de la CIA qui sont proposées doivent être décrites dans un document écrit, connu sous le nom de « constatation » (« finding »), présenté à la haute direction du Congrès pour approbation.) La distribution de l’annexe a été limitée aux aides du personnel qui ont écrit le rapport etaux huit haut membres du Congrès – les dirigeants démocrates et républicains de la Chambre et du Sénat, et les dirigeants démocrates et républicains des comités du renseignement de la Chambre et du Sénat. Ceci constitue à peine une véritable tentative de visibilité: les huit dirigeants ne sont pas connus pour se rassembler pour soulever des questions ou discuter de l’information secrète qu’ils reçoivent.

L’annexe n’a ni raconté toute l’histoire de ce qui s’est passé à Benghazi avant l’attaque, ni expliqué pourquoi le consulat américain a été attaqué. «La seule mission du consulat était de fournir une couverture pour le déplacement d’armes » l’ancien responsable du renseignement, qui a lu l’annexe, a déclaré. «Il n’avait pas de rôle politique réel. »

Washington a brusquement mis fin au rôle de la CIA dans le transfert d’armes en provenance de Libye après l’attaque contre le consulat, mais le « rat line » se poursuivait. Selon l’ancien responsable du renseignement : «Les États-Unis ne contrôlaient plus ce que les Turcs relayaient aux djihadistes ». En quelques semaines, pas moins de quarante lanceurs de missiles sol-air portatifs, communément appelés « MANPADS » [3], étaient entre les mains des rebelles syriens. Le 28 Novembre 2012, Joby Warrick du Washington Post a rapporté que la veille, les rebelles près d’Alep avaient utilisé ce qui était presque certainement un MANPAD pour abattre un hélicoptère de transport syrien. «L’administration Obama », Warrick a écrit, « était fermement opposé à armer les forces d’opposition syriennes avec de tels missiles, avertissant que les armes pourraient tomber entre les mains de terroristes et être utilisées pour abattre les avions commerciaux. » Deux fonctionnaires du renseignement du Moyen-Orient ont pointé du doigt le Qatar comme étant la source de cette livraison, et un ancien analyste du renseignement des États-Unis a émis l’hypothèse que les Manpads auraient pu être obtenus à partir des avant-postes militaires syriens envahies par les rebelles. Il n’y avait aucune indication que la possession de MANPADS par les rebelles ait été la conséquence involontaire d’un programme américain secret qui n’était plus sous contrôle américain.

À la fin de 2012, on a cru au sein de la communauté américaine du renseignement que les rebelles étaient en train de perdre la guerre. « Erdoğan était en colère » a déclaré l’ex-responsable du renseignement, « et a estimé qu’il a été écarté. C’était son argent et l’interruption a été vue comme une trahison ». Au printemps 2013 les renseignements américains ont appris que le gouvernement turc – via des éléments du MIT, son agence nationale du renseignement et de la gendarmerie, des forces de l’ordre militarisées – travaillait directement avec Al-Nusra et ses alliés pour développer des capacités pour une guerre chimique. « Le MIT était en charge de la liaison politique avec les rebelles, et la gendarmerie se chargeait de la logistique militaire, des conseils et de la formation sur le terrain – y compris la formation dans la guerre chimique », a dit l’ancien responsable du renseignement. « Renforcer le rôle de la Turquie au printemps 2013 a été considérée comme la clé de ses problèmes là-bas. Erdogan savait que s’il cessait son soutien aux djihadistes tout serait fini. Les Saoudiens ne pourraient pas soutenir la guerre en raison de la logistique – les distances et la difficulté de transporter les armes et fournitures. Erdogan espérait susciter un événement qui obligerait les États-Unis à franchir la ligne rouge. Mais Obama n’a pas répondu en Mars et Avril. »

Il n’y avait aucun signe public de discorde quand Erdogan et Obama se sont rencontrés le 16 mai 2013 à la Maison Blanche. Lors d’une conférence de presse plus tard Obama a dit qu’ils avaient convenus qu’Assad « devait disparaître ». Interrogé pour savoir s’il pensait que la Syrie avait franchi la ligne rouge, Obama a reconnu qu’il y avait des preuves que de telles armes avaient été utilisées, mais il a ajouté, « il est important pour nous de faire en sorte que nous soyons en mesure d’obtenir des informations plus précises sur ce qui s’y passe exactement. » La ligne rouge était encore intacte.

Un expert de la politique étrangère américaine qui parle régulièrement avec les responsables de Washington et d’Ankara m’a parlé d’un dîner d’affaires tenu par Obama pour Erdogan lors de sa visite en mai. Le repas a été dominé par l’insistance des Turcs que la Syrie avait franchi la ligne rouge et leur mécontentement face à la réticence d’Obama à faire quoi que ce soit. Obama était accompagné de John Kerry et Tom Donilon, le conseiller à la sécurité nationale qui allait prochainement démissionner. Erdoğan a été rejoint par Ahmet Davutoğlu, ministre des Affaires étrangères de la Turquie, et Hakan Fidan, le chef du MIT. Fidan est connu pour être très fidèle à Erdogan, et a été considéré comme un soutien consistant de l’opposition rebelle radicale en Syrie.

L’expert de la politique étrangère m’a dit que ce qu’il avait entendu venait de Donilon. (Ce qui a été plus tard confirmé par un ancien responsable américain, qui en a pris connaissance via un diplomate turc senior.) Selon l’expert, Erdogan avait demandé la réunion dans le but de démontrer à Obama que la ligne rouge avait été franchie, et avait apporté Fidan pour le soutenir. Quand Erdogan a tenté de faire entrer Fidan dans la conversation, et que Fidan a commencé à parler, Obama lui a coupé la parole en disant: « Nous savons ». Erdoğan a essayé de faire participer Fidan une seconde fois, et de nouveau Obama le coupa et dit: « Nous savons. » À ce moment-là, Erdoğan exaspéré a dit: « Mais votre ligne rouge a été franchie! » et, l’expert m’a dit, ‘Donilon a dit qu’Erdogan « avait menacé du doigt le président de la Maison Blanche ». Obama a ensuite désigné Fidan du doigt et dit: « Nous savons ce que vous faites avec les radicaux en Syrie. » (Donilon, qui a rejoint le Conseil sur les relations étrangères en Juillet dernier, n’a pas répondu aux questions sur cette histoire. Le ministère turc des Affaires étrangères n’a pas répondu aux questions au sujet du dîner. Un porte-parole du Conseil national de sécurité a confirmé que le dîner avait eu lieu et a fourni une photo montrant Obama, Kerry, Donilon, Erdogan, Fidan et Davutoğlu assis à une table. « Au-delà de cela, dit-elle, je ne vais pas lire les détails de leurs discussions. ‘)
Mais Erdogan n’est pas parti les mains vides. Obama permettait toujours à la Turquie de continuer à exploiter une faille dans un décret présidentiel interdisant l’exportation d’or vers l’Iran, qui faisait partie des sanctions des États-Unis contre le pays. En Mars 2012, en réponse aux sanctions des banques iraniennes par l’UE, le système de paiement électronique SWIFT, qui facilite les paiements transfrontaliers, a expulsé des dizaines d’institutions financières iraniennes, limitant sévèrement la capacité du pays à faire du commerce international. Les États-Unis ont mis en place le décret en Juillet, mais ont laissé ce qui est venu à être connu comme étant un « échappatoire d’or (golden loophole) »: les livraisons d’or à des entités privées iraniennes pourraient continuer. La Turquie est un important acheteur de pétrole et de gaz iranien, et a profité de l’échappatoire en déposant ses paiements en lires turques dans un compte iranien en Turquie; ces fonds ont servi à acheter de l’or turc qui serait exporté vers des confédérés en Iran. 13 milliards de dollars d’or seraient entrés en Iran de cette manière entre Mars 2012 et Juillet 2013.

Le programme est rapidement devenu une vache à lait pour les politiciens corrompus et les commerçants en Turquie, en Iran et aux Emirats arabes unis. « Les intermédiaires ont fait ce qu’ils font toujours », a dit l’ex-responsable du renseignement. « Prendre 15 pour cent. La CIA a estimé qu’il n’y avait pas moins de deux milliards de dollars retenus. L’or et la livre turque leur « collaient aux doigts ». Les retenues illicites se sont transformées en scandale public « du gaz pour de l’or » en Turquie en Décembre, et a donné lieu à des accusations contre deux douzaines de personnes, y compris d’importants hommes d’affaires et des proches de responsables gouvernementaux, ainsi que la démission de trois ministres, dont un qui a appelé Erdoğan à démissionner. Le directeur d’une banque contrôlée par l’Etat turc qui était au milieu du scandale a insisté les 4,5 millions de dollars en espèces retrouvé par la police dans des boîtes à chaussures au cours d’une perquisition à son domicile étaient destinés à des dons de bienfaisance. .

L’année dernière Jonathan Schanzer et Mark Dubowitz ont signalé dans Foreign Policy que l’administration Obama a fermé cet échappatoire en Janvier 2013, mais « ont fait pression pour s’assurer que la législation … ne prenne pas effet pendant six mois ». Ils ont spéculé que l’administration voulait utiliser le retard comme une incitation à amener l’Iran à la table des négociations sur son programme nucléaire, ou pour apaiser son allié turc dans la guerre civile syrienne. Le délai a permis à l’Iran d’accumuler des milliards de dollars de plus en or, ce qui compromet davantage le régime des sanctions ».

La décision américaine de mettre fin au soutien de la CIA pour les livraisons d’armes en Syrie a exposé Erdoğan politiquement et militairement. « L’une des questions à ce sommet en mai était le fait que la Turquie est le seul moyen de fournir les rebelles en Syrie » a dit l’ancien responsable du renseignement. « Elles ne peuvent pas venir par la Jordanie, car le terrain dans le sud est grand ouvert et les Syriens sont partout. Et elles ne peuvent pas venir par les vallées et les collines du Liban – on ne peut pas être certain de qui on rencontrerait l’autre côté ». Sans le soutien militaire des États-Unis pour les rebelles, l’ancien responsable du renseignement a déclaré, « le rêve d’Erdogan d’avoir un état client en Syrie s’évapore et il pense que nous en sommes la raison. Lorsque la Syrie gagnera la guerre, il sait que les rebelles sont tout aussi susceptibles de se retourner contre lui – où peuvent-ils aller d’autre? Alors maintenant, il aura des milliers de radicaux dans son jardin. »

Un consultant du renseignement américain m’a dit que quelques semaines avant le 21 Août, il avait vu une information hautement classifiée préparée pour Dempsey et le secrétaire à la défense, Chuck Hagel, qui décrivait « l’inquiétude aiguë » de l’administration Erdoğan au sujet des perspectives décroissantes des rebelles. L’analyse mettait en garde sur le fait que les dirigeants turcs ont exprimé « la nécessité de faire quelque chose qui précipiterait une intervention militaire des États-Unis ». A la fin de l’été, l’armée syrienne avait encore l’avantage sur les rebelles, a dit l’ancien responsable du renseignement, et seulement la puissance aérienne américaine pourrait inverser la tendance. À l’automne, l’ancien responsable du renseignement poursuivit, les analystes du renseignement des États-Unis qui continuaient de travailler sur les événements du 21 Août « ont senti que la Syrie n’était pas derrière l’attaque au gaz. Mais le « gorille de 500 livres ?» (le « monstre ») l’était, comment cela se fait-il? Les turcs ont été immédiatement suspectés, parce qu’ils avaient tous les éléments pour y arriver ».
Pendant que des données interceptées et autres données relatives aux attaques du 21 août étaient recueillies, la communauté du renseignement a vu des preuves pour étayer ses soupçons. « Nous savons maintenant que c’était une action secrète prévue par les gens d’Erdogan pour pousser Obama à franchir la ligne rouge», a déclaré l’ancien responsable du renseignement. «Il fallait que cela dégénère en une attaque au gaz dans ou près de Damas, lorsque les inspecteurs de l’ONU » – qui sont arrivés à Damas le 18 Août pour enquêter sur des utilisations antérieures du gaz – étaient là. L’accord était de faire quelque chose de spectaculaire. Nos officiers supérieurs ont été informés par la DIA et autres moyens de renseignement que le sarin a été fourni via la Turquie – qu’il ne pouvait arriver là qu’avec le soutien de la Turquie. Les Turcs ont également dispensé une formation dans la production et la manipulation du sarin. » La majeure partie des informations permettant cette évaluation provenait des Turcs eux-mêmes, par l’intermédiaire de conversations interceptées dans le sillage immédiat de l’attaque. « Les preuves principales étaient les réjouissances et le contentement turcs après l’attaque relevé dans de nombreuses données interceptées. Les opérations sont toujours planifiées de manière super-secrète, mais tout part en fumée quand il s’agit de s’en vanter après. Il n’y a pas de plus grande vulnérabilité que lorsque les auteurs réclament de la reconnaissance pour leur succès. » Les problèmes d’Erdogan en Syrie seraient bientôt terminés:« le gaz s’échappe et Obama dira ligne rouge et l’Amérique attaquera la Syrie, ou au moins, c’était l’idée. Mais ça ne s’est pas passé de cette façon. »

Apres l’attaque de la Turquie, les renseignements ne sont pas arrivés jusqu’à la Maison Blanche. « Personne ne veut parler de tout cela » l’ex-responsable du renseignement m’a dit. « Il y a une grande réticence à contredire le président, bien qu’aucune analyse de la communauté du renseignement n’ait soutenu sa précipitation à condamner. Il n’y a pas eu un seul élément de preuve supplémentaire de l’implication syrienne dans l’attentat au sarin produit par la Maison Blanche depuis que le bombardement a été annulé. Mon gouvernement ne peut rien dire parce que nous avons agi de manière tellement irresponsable. Et puisque nous avons tenu Assad responsable, nous ne pouvons pas revenir en arrière et accuser Erdoğan.

La volonté de la Turquie à manipuler les événements en Syrie à ses propres fins semblait avoir été démontrée à la fin du mois dernier, quelques jours avant le premier tour d’élections locales, quand un enregistrement, prétendument d’Erdoğan et ses associés, a été publié sur YouTube. Il comprenait des discussions au sujet d’une opération sous faux pavillon qui justifierait une incursion de l’armée turque en Syrie. L’opération était centrée sur le tombeau de Suleyman Shah, le grand-père du très vénéré Osman I, le fondateur de l’Empire ottoman, qui est près d’Alep et a été cédée à la Turquie en 1921 lorsque la Syrie était sous la domination française. Une des factions rebelles islamistes menaçait de détruire la tombe en tant que site d’idolâtrie, et l’administration Erdoğan menaçait publiquement de représailles s’il lui arrivait quoi que ce soit. D’après un rapport de Reuters portant sur la conversation ayant fait l’objet de fuites, une voix censée être celle de Fidan parlait de créer une provocation: « Maintenant, regardez, mon commandant [Erdogan], si l’on veut avoir une justification, j’envoie quatre hommes de l’autre côté. Je leur fais lancer huit missiles sur un terrain ouvert [dans le voisinage de la tombe]. Ce n’est pas un problème. La justification peut être créée. » Le gouvernement turc a reconnu qu’il y avait eu une réunion nationale de sécurité sur les menaces émanant de la Syrie, mais a déclaré que l’enregistrement avait été manipulé. Le gouvernement a ensuite bloqué l’accès du public à YouTube.

À moins d’un changement majeur de politique par Obama, l’intrusion de la Turquie dans la guerre civile syrienne est susceptible de continuer. « J’ai demandé à mes collègues s’il y avait un moyen d’arrêter le soutien continu d’Erdoğan aux rebelles, surtout maintenant que ça va si mal » m’a dit l’ancien responsable du renseignement. « La réponse a été: « Nous sommes foutus. » Nous pourrions en parler publiquement si c’était quelqu’un d’autre que M. Erdoğan, mais la Turquie est un cas particulier. C’est un allié de l’OTAN. Les Turcs ne font pas confiance aux occidentaux. Ils ne peuvent pas vivre avec nous si nous menons une démarche active contre les intérêts turcs. Si nous rendions public ce que nous savons sur le rôle de M. Erdoğan avec le gaz, ce serait catastrophique. Les Turcs diraient: « Nous vous détestons pour nous dire ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire. » »

4 April 2014

[1] Front Al-Nosra, également dénommé Jabhat al-Nosra ou Nosra « Front pour la victoire du peuple du Levant »), est un groupe djihadiste de rebelles armés affilié à Al-Qaïda, apparu dans le contexte de la guerre civile syrienne. À partir de novembre 2013, il prend également le nom de al-Qaïda Bilad ash-Sham « al-Qaïda au Levant » (AQAL. Il est dirigé par Abou Mohammad Al-Joulani. Il est en passe devenir en 2013 le plus important groupe rebelle de la guerre civile syrienne. Il est également doté d’une branche libanaise, qui revendique un attentat commis à Beyrouth en janvier 2014.

[2] Seymour « Sy » Myron Hersh est un journaliste d’investigation américain, né le 8 avril 1937 à Chicago, spécialisé dans la politique américaine et les services secrets. Il écrit notamment pour The New Yorker.

[3] Missile Russe SAM 7.


La Turquie provoque une crise régionale qui retarde l’offensive sur Mossoul

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Alors que la préparation de la bataille de Mossoul retenait l’attention de tous les observateurs, le Président Erdogan est intervenu avec violence, début octobre, dans les affaires intérieures de l’Irak, ouvrant une crise régionale et complexifiant davantage la délicate préparation de l’offensive sur Mossoul.

Alors que de profondes divergences de vues subsistaient entre Washington et Bagdad concernant l’emploi des milices shiites pour la libération de Mossoul, le Président Erdogan vient de commettre une ingérence sans précédent dans les affaires intérieures de l’Irak. Cette action complexifie encore plus le contexte régional et va contribuer certainement à retarder l’offensive sur Mossoul. En effet, ulcéré d’être tenu à l’écart de la préparation de cette offensive, le président Turc s’est livré en ce début du mois d’octobre à des provocations et des menaces inédites contre l’Irak et son premier ministre Haïder Al-Abadi.

Le Premier Ministre Haïder Al-Abadi entouré des chefs de l’armée irakienne

Le Premier Ministre Haïder Al-Abadi entouré des chefs de l’armée irakienne

Erdogan qui se rêve comme le nouveau Sultan Ottoman du Moyen-Orient considère que Mossoul, qui était un des joyaux de l’empire Ottoman, lui appartient toujours [1]. Le différend sur la présence de troupes Turques dans le Nord de l’Irak qui existait depuis plus d’un an, est devenu une crise grave le 2 octobre 2016 lorsque le parlement Turc a voté une loi autorisant l’Armée turque à intervenir en Irak et en Syrie. Le 3 octobre, Erdogan dans une interview à Rotana TV, une chaîne de télévision basée à Dubaï, donnait son avis sur ce que devrait être la composition ethnique de la ville de Mossoul, une fois libérée de l’EI : « Seuls les Arabes sunnites, les Turkmènes et les Kurdes sunnites pourront y rester » expatriant [2] ainsi de facto les chiites et les 35000 chrétiens qui y vivaient avant l’arrivée de l’EI. De son côté le premier ministre turc, Binali Yildirim, intervenait comme s’il soupçonnait le gouvernement irakien de vouloir chasser la minorité turkmène de Mossoul et mettait en garde contre « les tentatives de modifier la structure démographique de Mossoul », ce qui conduirait à « allumer le feu d’une grande guerre civile, d’une guerre sectaire ».

Le 5 octobre, Bagdad par la voix de son Premier Ministre réclamait, une fois de plus, le retrait de Bachika des troupes turques, qualifiées de « forces d’occupation » et menaçait : « L’aventure turque risque de tourner à la guerre régionale ». [3]

Le mardi 11 octobre, intervenant au 9e congrès de l’Organisation islamiste eurasienne à Istanbul, Erdogan a insulté le premier ministre irakien, Haïder Al-Abadi. Dans son allocution, retransmise par de nombreuses chaines de télévision, il traite le Premier Ministre irakien comme son vassal: « Reste à ta place ; tu n’es pas mon interlocuteur, tu n’es pas à mon niveau. Peu nous importe que tu cries depuis l’Irak, nous continuerons à faire ce que nous pensons devoir faire. L’armée de la République turque n’a pas de leçon à recevoir de vous. »

Cette crise entre Bagdad et Ankara complexifie la tâche du gouvernement américain pour qui la reconquête de Mossoul devait être exclusivement menée par les troupes irakiennes appuyées par la coalition. De leur côté, les peshmergas ne voulaient pas participer à l’assaut d’une ville non Kurde. Dans le plan américain, les peshmergas comme les milices shiites ne seraient utilisées qu’à des opérations de soutien autour de la ville, comme ce fut le cas durant la bataille de Falluja pour les milices shiites.

Mais cette position politique du gouvernement américain, destinée d’une part à rassurer l’Arabie Saoudite ainsi que les dirigeants et les de chefs des tribus sunnites de l’Irak et, d’autre part, à éviter d’éventuelles exactions contre les populations libérées qui terniraient la fin du mandat d’Obama, n’est pas de nature à créer un rapport de forces favorable à une reconquête rapide de Mossoul alors que le Président américain voudrait annoncer cette victoire avant la fin de son mandat. De leur côté, les milices shiites de l’Organisme de Mobilisation Populaire rejettent le plan américain et déclarent qu’elles participeront à la reprises de Mossoul et que personne ne pourra les en empêcher.

Les Etats-Unis ont porté leur participation à 6 500 conseillers militaires et ont accru leur aide en armement. Le contingent américain constitue 90% des forces de la coalition bien que la France ait renforcé sa participation en réengageant le porte-avions Charles de Gaulle dont dès le 30 septembre, 8 Rafales ont mené un raid sur la ville de Mossoul.

Un autre élément essentiel complique la préparation de l’offensive. C’est le sort des 1,5 millions d’habitants de Mossoul qui, dans leur majorité, avaient accueilli favorablement l’Etat islamique, lassés par les exactions de l’armée et de l’administration irakienne. Ils attendent aujourd’hui avec impatience cette libération tout en craignant d’en être les premières victimes. En effet, cette reconquête pose un problème humanitaire sans commune mesure avec ceux que les autorités ont déjà rencontré lors des libérations précédentes de Faluja et de Ramadi. En fait, tout dépendra de l’esprit de résistance dont feront preuve les combattants de Daech. Les informations à ce sujet sont souvent contradictoires et font penser que la guerre psychologique bat son plein d’un côté comme de l’autre. Ainsi, une des inconnues de cette opération sera la capacité de Daech à éviter une fuite massive des habitants de la zone des combats lorsque l’offensive sera lancée. Du côté de l’armée irakienne, on se prépare à accueillir un million de fuyards dans lesquels pourront se cacher des djihadistes.

Pendant ce temps, la classe politique irakienne danse sur un volcan

Le climat politique reste toujours aussi tendu entre le parlement irakien et le gouvernement d’Haider Al-Abadi et aussi entre les différents partis chiites qui composent la Coalition Nationale ainsi qu’entre Erbil et Bagdad malgré la visite du Président Barzani dont la légitimité est contestée par une partie des Kurdes qui lui reprochent de s’accrocher à son siège bien que son mandat soit terminé depuis près d’un an. Alors que Daech contrôle encore plusieurs localités et des villes irakiennes comme Mossoul, Ana, Rawa, Kaïm, Tall’afar, Hatra, et Hammam Al-Alil, que trois millions d’Irakiens sont déplacés du fait de la guerre et que le rétablissement de l’autorité de l’Etat se heurte à la mainmise des groupes et des milices extrémistes shiites dans les localités et les territoires libérés, la vie politique à Bagdad ressemble à une danse sur un volcan.
En septembre, les séances d’audition des ministres tenues par le parlement irakien ont repris leur cours. Elles ont concerné le ministre irakien des finances, le Kurde Hochiar Zebari, qui occupait auparavant le poste de ministre des affaires étrangères. Le parlement a voté contre lui une motion de censure donnant suite aux accusations de corruption lancées par les députés shiites du parti de l’Etat de droit et appuyées par le président du parlement, le Sunnite Salim Al Joubouri, favorable à cette motion. A Erbil, dès le lendemain du vote, Hochiar Zebari, a accusé l’ancien premier ministre irakien Nourri Al-Maliki et ses partisans pro-iraniens au sein du parlement irakien, de lancer des accusations sans fondement. Estimant que les délais juridiques n’ont pas été respectés lors de la procédure de la séance de motion de censure, il a annoncé qu’il se pourvoirait devant la justice irakienne pour contester cette décision. Pour les observateurs politiques, cette révocation de Hochiar Zebari qui est l’un des dirigeants important du Parti Démocratique du Kurdistan, PDK, et le neveu de Massoud Barzani, va envenimer davantage les relations entre les deux coalitions shiite et kurde. En effet, il est probable que le ministre des finances soit en possession de documents compromettants concernant Nourri Al-Maliki et qu’il n’hésitera pas à les dévoiler. Cette motion de censure va ralentir les discussions sont en cours avec le FMI en vue de l’octroi de prêts financiers importants indispensables à la survie de l’Etat irakien.

Le mois de septembre a aussi connu la nomination pour un an d’Amar Al Hakim, président du Conseil Islamique Suprême, à la tête de la Coalition Nationale shiite qui comprend les formations politiques shiites de Nourri Al-Maliki (Etat de droit), d’Ibrahim Al-Jafaari (Parti de la Réforme), de Muktada Sadr (Courant Sadriste) et bien sûr d’Amar Al-Hakim (Conseil Islamique Suprême). Cette nomination est considérée par les milieux shiites comme la dernière chance d’éviter un éclatement de cette coalition qui aggraverait encore plus le risque de guerre civile en Irak.
Pour couronner le tout, en septembre la situation sécuritaire à Bagdad et dans les 6 gouvernorats où Daech mène ses opérations a continué de se dégrader après une amélioration en aout. C’est le fait des attentats (808 morts) mais aussi des actes de banditisme en augmentation constante. Les victimes des attentats se répartissent géographiquement ainsi suivant les gouvernorats : Nineveh :241 ; Salahuldein :164 ; Al Anbar : 160 ; Bagdad : 138 ; Kirkuk :78, Diyala : 12 ; Bassora : 9 ; Maysan : 6.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] En effet cette ville fut rattachée à l’Irak à la fin de la première guerre mondiale. Les Turcs, qui étaient dans le camp des vaincus contestèrent cette décision avec véhémence, jusqu’en 1923.

[2] Mossoul : Erdogan multiplie les critiques contre le gouvernement irakien.

[3] L’Irak met en garde la Turquie contre un risque de « guerre régionale ». La présence de 2 000 soldats turcs dans le nord de l’Irak, dont plusieurs centaines sur la base de Bachika, au nord-est de Mossoul, où, depuis 2015, des combattants sunnites locaux (milice Hashd al-Watani) et des peshmergas sont entraînés, est une source de tension permanente entre les deux pays.


Il ne peut y avoir de paix en Syrie tant que les terroristes d’inspiration wahhabite ne sont pas tous éliminés

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09-10-2010
1. En qui concerne la Syrie … est-il encore d’accord sur une solution politique en Syrie ?

Toutes les guerres finissent plus ou moins vite. En Syrie il ne peut y avoir d’accord durable que si on met autour d’une table toutes les parties prenantes qui ont un poids réel dans la solution du conflit. Malheureusement Daech, Al-Nostra et la branche armée des Frères Musulmans qui sont inspirés par le wahhabisme ne peuvent accepter un compromis avec les polythéistes et les incroyants (takfir) sans renier leurs croyances. Ils doivent continuer leur da’wa et leur djihad jusqu’à l’instauration d’un État islamique en Syrie. La solution politique ne pourra exister réellement qu’après la destruction totale de ces groupes.

2. Voyez-vous que la trêves en Syrie est une solution … Quelle est votre opinion sur la trêves ?

La trêve ne doit avoir qu’un seul but permettre l’évacuation des zones de conflit des civils et des blessés. Elle ne peut donc être que de courte durée et très encadrée de façon à ne pas permettre aux terroristes de se ravitailler.

3. La Libye… Quel est le rôle de la France a l’issue libyenne en générale et qu’est ce qu-elle fait pour résoudre la conflit entre la gouvernement de al Seraj er Hafter en Libye ?

La France a perdu pour l’instant avec la politique actuelle de notre gouvernement toute crédibilité car elle a poursuivi l’illusion d’un printemps arabe qui n’a existé qu’en Tunisie et a fait, sans le vouloir, le jeu des Frères Musulmans en Égypte et des groupes terroristes proches d’Al-Qaïda en Syrie. Aujourd’hui après les attentats qui ont frappé la France la seule politique qui est vraiment perceptible est la lutte armée contre l’État islamique. Je ne suis pas sûr que le Président Hollande ait à ce jour révisé sa vision erronée sur la nature des luttes qui se déroulent actuellement au Moyen-Orient. En revanche en Libye je crois que les milices issues de la révolution libyenne sont profondément nationalistes ou régionalistes et qu’elles ne laisseront pas l’État Islamique s’installer durablement en Libye. Une solution politique est donc possible dans un système politique où l’État respecte les particularismes régionaux et locaux. Je pense que l’Italie est mieux placée que la France pour jouer le rôle de médiateur.

4. Votre opinion a loi de « JASTA », la loi qu’ les États-Unis revendique pour juger l’Arabie saoudite et l’effet de la loi sur la relation saoudienne-américaine ?

La campagne présidentielle américaine a été l’occasion de révéler que pour au moins un des trois avions du 9/11 (celui qui s’est écrasé contre le Pentagone) des agents des services secrets saoudiens étaient impliqués. Cela autorise donc les victimes à demander des réparations financières à l’Arabie Saoudite. Et aux États-Unis quand la machine judiciaire est lancée et qu’il y a à la clé, pour les citoyens et pour les avocats qui les défendent, beaucoup d’argent à gagner, il n’y a pas d’exemple où un véto présidentiel puisse aboutir à un arrêt des poursuites judiciaires et des demandes de réparation.

La relation des États-Unis avec l’Arabie Saoudite était déjà tendue après l’accord nucléaire avec l’Iran mais les saoudiens ont trop besoin de la protection américaine pour rompre leurs relations. Un seul pays pourrait remplacer les États-Unis comme protecteur c’est la Chine. Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait aujourd’hui la volonté qu’effectuer cette relève.

5. Et enfin la stratégie française face au la terrorisme et l’effet d’issue de terrorisme sur les candidats d’élection présidentielle ?

Pour moi, il y a clairement une volonté de se battre et de neutraliser les terroristes mais la France n’a pas encore compris que ce n’était pas suffisant et que c’est aussi contre la da’wa wahhabite qu’il faut se mobiliser. Je pense qu’une partie des candidats de droite à l’élection présidentielle ont compris cet enjeu.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Source : www.shorouknews.com


Analyse de la situation politique et militaire en Irak mi-septembre 2016

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Synthèse générale

Malgré des succès très nets contre Daech remportés en juillet et en aout par les forces irakiennes appuyées par les frappes de la coalition, la situation politique à Bagdad continue de se complexifier à cause de la lutte d’influence que se livrent les Etats-Unis et l’Iran, notamment au sein du Parlement irakien dont la seule vocation semble être de paralyser l’exécutif sur fond d’attaques réciproques de corruption.
Cette situation politique ne peut que peser sur le calendrier de l’offensive finale contre Mossoul, d’autant plus qu’un certain nombre de défenses intermédiaires sont encore à franchir avant de parvenir dans les faubourgs de la grande ville du Nord.

Situation politico-militaire

Le combat contre Daech

En août, la reprise de contrôle des villes du gouvernorat d’Al Anbar s’est poursuivie. La ville de Khalidyia, 30 000 habitants située au bord de l’Euphrate à 80 km à l’ouest de Bagdad, a été reprise à Daech à la suite de combats acharnés. 800 hommes de Daech dont des étrangers ont été tués dans cette bataille, selon le commandement des forces irakiennes. Les forces irakiennes ont encore à s’emparer de trois villes le long de l’Euphrate pour libérer totalement la province d’Al Anbar: Rawa (20 000 h) où le mufti de Daech, Rawa Abu Hajar, aurait été tué par une frappe aérienne, Anah (30 000h) et Al-Qaïm, ville frontière avec la Syrie.

Par ailleurs, les combats préliminaires à la reprise de Mosul se sont poursuivis durant l’été.

Le 9 juillet, les troupes irakiennes ont pu reprendre la base aérienne d’Al-Qayyarah, au sud de Mossoul, dont l’aérodrome servira de base logistique dans l’offensive sur Mossoul.

Le 23 août, prise de la ville de Qayyarah (80 000 habitants).

Au Sud de cette ville, Daech tient toujours dans le district de Sharkat les villes d’Al Sirqat sur le Tigre et de Hawija (30 000h) qui sont des villes sunnites, entrées en résistance contre le gouvernement de Bagdad et l’occupant américain presque depuis le début de l’offensive américaine. Les forces irakiennes et les Pechmergas les encerclent et leur conquête n’est plus qu’une question de jours.

Par ailleurs, il semble qu’un accord politique ait été trouvé entre Bagdad et Erbil pour libérer Mossoul. Un commandement commun pour l’offensive va être mis sur pied. Mais l’accord prévoit qu’il n’y aura aucun changement sur les frontières actuelles du Kurdistan après la prise de la ville, ce qui laisse penser que les Pechmergas se contenteront d’assurer l’encerclement de la ville au Nord et à l’Est mais ne feront pas tuer leurs meilleurs combattants pour reprendre du terrain qu’ils auront à abandonner ultérieurement, d’autant plus que la menace Turque est présente à leur frontière Ouest et Nord.

L’armée irakienne compte aujourd’hui environ 50 000 hommes. 25 000 d’entre eux devraient participer aux combats de libération de la ville. Les Américains ont en Irak environ 5 000 hommes qui remplissent des fonctions de renseignement, de coordination aérienne, d’instruction et de conseil opérationnel plus quelques détachements de forces spéciales. En face, Daech dispose d’environ 10 000 combattants, retranchés dans Mossoul. La prise de Mossoul n’est donc pas envisageable par la seule armée irakienne à moins d’un effondrement complet de l’Etat islamique.
irak-18-09-2016

L’imbroglio politique

Deux autres questions épineuses restent à régler. La participation des milices chiites à la reprise de Mossoul et le remplacement éventuel du Ministre sunnite de la Défense Khalid Al Obaidi qui a démissionné mi-aout à la suite de la motion de censure votée contre lui par le parlement irakien. En effet, ce dernier, lors de son audition devant le parlement irakien, a accusé de corruption plusieurs parlementaires. Dès le lendemain les députés ont voté une motion de censure contre lui par 142 voix contre 102 forçant Khalid Al Obaidi, sunnite originaire de Mossoul, à démissionner.
Cette crise politique survient au plus mauvais moment alors que les préparatifs pour la reprise de Mossoul sont en cours. Selon le dirigeant chiite Moifak Al-Rubaï, les américains avaient expressément demandé aux présidents des groupes parlementaires de ne pas démettre le Ministre de la Défense de ses fonctions. Le vote de cette motion de censure démontre que, dans le jeu d’influence que se livrent à Bagdad les Etats-Unis et l’Iran, c’est ce dernier pays qui tient la corde.

De plus, derrière ce jeu politique se cache le problème du commandement de l’armée irakienne et de la place des milices chiites et notamment celles de l’Iran. L’Iran ne veut pas que l’armée irakienne soit trop forte pour des raisons historiques (guerre Iran-Irak 1980-1988) et souhaite qu’elle soit placée sous le commandement unique de l’Etat-Major des Forces de Mobilisation Populaire qui regroupe les milices chiites irakiennes, à l’instar du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique en Iran. Dans cette affaire les Etats-Unis n’ont pas une position claire. Certes ils veulent une armée irakienne efficace mais ils ne veulent pas d’une armée irakienne trop forte et trop bien équipée pour ne pas rompre les rapports de force politique et militaire dans la région.

Situation sécuritaire

En juillet, Bagdad a connu l’attentat le plus meurtrier et le plus sanglant de son histoire. Le 3 juillet, dans la nuit du samedi au dimanche, un camion frigorifique (comme à Nice) mais ici bourré d’explosifs incendiaires a explosé dans un marché tuant plus de 300 personnes, notamment enfants et femmes, et occasionnant beaucoup de blessés graves. En juillet, le total des morts par attentat se focalise presque entièrement dans 5 gouvernorats sur 18 et s’élève à 865 tués dont 385 à Bagdad.

En aout après des mesures très énergiques prises à Bagdad, le nombre des victimes par attentats a été divisé par deux, s’établissant à 510 dont 90 à Bagdad ; Nineveh 170 ; Al Anbar 140 ; Salahuldein 100 et Diayal 10. Bagdad qui représentait en juillet 45% du nombre des morts n’en représentait plus que moins de 20% en aout.

Néanmoins, la dégradation de la situation économique et la guerre contre Daech font que les crimes et délits sont en forte hausse dans Bagdad et créent un sentiment d’insécurité généralisé. Il ne se passe pas un jour sans que plusieurs meurtres, attaques à main armée et enlèvements pour obtenir des rançons soient effectuées. La police et l’armée, focalisées dans la lutte contre les attentats, semblent totalement impuissantes à enrayer la montée du crime organisé.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Entre attentats ciblés et conflits inter-étatiques, quelles sont les véritables menaces qui pèsent sur nos sociétés aujourd’hui ?

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Atlantico : Suite aux différents attentats survenus au cours de ces derniers mois, l’attention des Etats visés semble s’être éloignée d’autres situations, notamment en Mer de Chine. Pourtant, quelle est la menace la plus sérieuse, entre des attentats comme celui de Nice, ou de Dallas, et un conflit en Mer de Chine ?

Jean-Bernard PINATEL : On ne peut pas répondre simplement à votre question pour plusieurs raisons. Premièrement parce qu’ une menace se caractérise par plusieurs critères : sa nature, sa gravité et sa probabilité d’occurrence. Sa nature peut être climatique, militaire, idéologique. Sa gravité : met-elle ou pas en cause nos intérêts vitaux en tant que nation voire de citoyen du monde ? Sa probabilité d’occurrence : est-elle actuelle, à moyen-terme ou à long terme ? On ne peut donc mettre en parallèle ou comparer l’attentat de Nice et celui de Dallas. Celui de Nice est lié étroitement à la prédication wahhabite que l’on a laissé s’installer et proliférer en France et dont encore beaucoup d’hommes politiques et d’intellectuels sous-estiment encore aujourd’hui l’importance du risque qu’elle engendre. L’attentat de Dallas est l’expression de la lutte raciale qui dans les Etats du Sud des Etats-Unis n’a jamais été complétement éradiquée.

Deuxièmement la hiérarchie des menaces dépend du point de vue auquel on se place. Pour l’Etat américain, les deux menaces sont importantes. Le problème racial combiné avec le débat sur l’immigration que Trump a souhaité placer au cœur de sa campagne est une menace pour la démocratie américaine. La question de la mer de Chine confirme la montée en puissance de la Chine et sa volonté de contester les règles du droit maritime établies par les puissances européennes. Sur le fond de ce dossier, les tensions de la Chine avec ses voisins sont récurrentes et proviennent du fait que la Chine a une vision extensive de sa zone d’exclusivité économique (ZEE) fondée sur des facteurs historiques qui ne sont pas pondérés de la même façon par jurisprudence internationale actuelle, d’inspiration occidentale et que la Chine conteste. Le premier différend concerne les îles Senkaku/Diaoyu. [1] Il met aux prises les deux premières puissances régionales Chine et Japon ainsi que Taïpé. Il a une importance stratégique pour la Chine car les SNLE chinois passent au Nord ou au Sud de cet archipel pour gagner les eaux profondes du Pacifique. Sur le plan du droit maritime international la position chinoise est défendable. Ce qui n’est pas le cas pour le second différend territorial en mer de Chine méridionale. Il concerne, en effet, différents archipels et îles de la mer de Chine méridionale, revendiqués en totalité ou en partie par la Chine, Taïwan, le Viêt-Nam, les Philippines, la Malaisie et Brunei. Il s’agit des îles Spratleys, des îles Paracels, des îles Pratas, du récif de Scarborough et du banc Macclesfield. C’est le différend concernant l’archipel Spratly qui recèle le plus de risques de crises graves entre la Chine et ses voisins, du fait de l’intérêt en termes économique et stratégique pour la Chine mais aussi de son éloignement géographique du territoire chinois (environ 1000km) alors qu’il est 5 à 10 fois plus proche des Philippines, de l’Indonésie, du Brunei et du Vietnam, ce qui rend ses revendications plus difficilement acceptables pour ses voisins.

Le risque dans cette affaire est que ces différends régionaux ne se règlent pas par la négociation et débouchent, comme dans le passé, sur des affrontements armés. Le risque d’escalade en crise mondiale est lié à la volonté des Etats-Unis de s’impliquer sur ce théâtre à la demande ou pas d’un des Etats riverains. Cependant la probabilité pour qu’une crise mondiale débouche sur une guerre mondiale est quasi nul du fait du risque nucléaire.

Peut-on vraiment hiérarchiser les risques à l’encontre du monde que l’on connait aujourd’hui ? Quels sont les critères à prendre en compte (localement et mondialement) pour réaliser un « classement » objectif des priorités ?

On ne peut pas hiérarchiser les risques à l’encontre du monde car il n’existe aucune menace perçue avec les mêmes niveaux de gravité et de probabilité d’occurrence par tous les grands acteurs internationaux que sont les Etats y compris malheureusement sur la question de la gravité, de l’urgence et des moyens à affecter pour limiter le changement climatique mondial.

Ainsi, du point de vue de l’establishment américain et des lobbies qui contrôlent le pouvoir politique à Washington, la première menace est le risque de perdre la primauté mondiale qu’ils exercent sans partage depuis l’effondrement de l’URSS. Pour cela ils développent une stratégie permanente visant à attiser les tensions en Europe, au Moyen-Orient et en Asie ce qui leur permet de justifier auprès des citoyens américains le maintien d’un budget militaire de 597 milliards de $ en 2015, qui est supérieur au total de ceux des autres grands acteurs mondiaux [2]. Grâce à ce budget militaire, ils disposent d’une puissance sans égale. Ils en retirent des bénéfices extraordinaires comme celui de pouvoir fabriquer de fausses menaces [3], de déclencher sans véritable opposition de la communauté internationale une intervention militaire comme ce fut le cas en 2003 en Irak. De tenter de réinstaller une guerre froide en Europe en pratiquant la désinformation directement ou via l’OTAN sur la menace Russe. Cette crise et les actions de désinformation qui visent à empêcher tout rapprochement entre l’Europe et la Russie qui menacerait leur suprématie mondiale ont été dénoncées par plusieurs hauts responsables militaires [4] et diplomatiques [5] européens. Bien plus les Etats-Unis s’arrogent le droit d’espionner les dirigeants du monde entier y compris leurs meilleurs alliés comme ce fut le cas pour Angela Merkel ; de déstabiliser des régimes qui s’opposent à leurs objectifs stratégiques et économiques comme en Syrie ou en Amérique latine ; de tuer partout dans le monde grâce à leurs drones toute personne qu’ils décident de qualifier de terroriste. Ce qui nous menace c’est que par absence de vision, désinformation ou corruption les dirigeants européens s’alignent peu ou prou sur les positions américaines. Ils empêchent ainsi à l’avènement d’un monde réellement multipolaire qui est le seul type d’organisation mondiale avec le respect de quelques grands principes [6] qui peut conduire à un monde plus stable.

Ce chaos mondial masque, de mon point de vue, la menace la plus grave pour la France et l’Europe qui découle de la volonté des théologiens wahhabites d’installer dans nos pays des Etats islamiques guidés la charia [7]. Depuis le milieu du XVIIIème siècle ils poursuivent le but de convertir par la prédication et le djihad, le milliard et demi de musulmans à leur vision de l’islam mais aussi tous ceux qu’ils considèrent comme des polythéistes (les catholiques qui adorent Dieu mais aussi la sainte vierge par exemple) et des apostats (les laïques). Le wahhabisme auquel son inspirateur Ibn Abd al-Wahhab, un théologien ,qui est né dans un oasis proche de Riyadh, a donné son nom est une doctrine religieuse qui prône le retour aux débuts de l’islam dans l’application rigoureuse des faits et gestes du prophète sans accepter de les relativiser par les acquis de la civilisation. Face à la corruption des élites, comme la réforme en son temps, cette doctrine exerce une attraction puissante sur les masses musulmanes confrontées à l’enrichissement et à la corruption financière et religieuse des potentats locaux. Mais Ibn Abd al-Wahhab a vite compris qu’il ne pourrait atteindre son objectif religieux par la seule prédication, il a donc fait alliance avec un émir Muhammad Ibn Saoud qui était habité par un désir de puissance et de conquêtes et dont les descendants dirigent l’Arabie Saoudite. Pour moi c’est la principale menace à laquelle nous avons à faire face du fait de sa nature (qui peut se comparer à une guerre psychologique), de sa gravité (elle menace l’essence même des valeurs de nos sociétés) et de son occurrence (les ressources du pétrole donnent à l’Arabie Saoudite depuis le milieu des années 70 les moyens de financer ce prosélytisme). Cette vision radicale de l’Islam et son prosélytisme s’attaquent directement aux valeurs qui fondent nos états démocratiques (la séparation de l’église et de l’Etat, l’égalité homme femme, les droits de l’homme et notamment des enfants ; etc). Si nous ne voulons pas en comprendre l’origine, sa nature, son but ultime (le califat mondial), ses modes d’action nous risquons insensiblement, pas à pas, de limiter puis d’abandonner les valeurs sur lesquelles nos civilisations se sont construites. L’affaire du burkini est à ce titre exemplaire car les wahhabites veulent par ce type de provocation savamment dosée nous faire accepter leur vision de la femme.

A ce jour, quelles sont les situations les plus préoccupantes ? Terrorisme, Mer de Chine, Sahel, tensions dans les grands lacs…quels sont les « situations » qui devraient attirer l’attention de nos dirigeants ?

Pour moi ce n’est ni le terrorisme ni les situations de crises dans certaines régions du monde qui sont vraiment préoccupantes car on saura toujours maintenir le risque que représente le terrorisme à un niveau acceptable sans pour autant bouleverser notre façon de vivre. Ce qui a été fait en matière de sécurité pour l’Euro, les fêtes de Bayonne ou le feu d’artifice du 15 aout à Biarritz montre que c’est possible de prévenir ce risque sans rien changer à notre mode de vie en acceptant seulement quelques contraintes. Pour les situations de crise entre Etats, le risque nucléaire les maintiendra toujours à un niveau régional ou local et de plus nous avons acquis une grande expérience dans leur gestion.

Ce qui est nouveau et dangereux pour moi c’est le risque de soumission à un ordre religieux rétrograde qu’il ne faut pas confondre avec tous les autres courants de l’Islam mais qui est issu de l’un d’entre eux le hanbalisme. C’est donc aux musulmans d’agir mais ils ne le feront que si de notre côté nous arrêtons de soutenir la vision impérialiste de l’establishment des Etats-Unis et ses interventions permanentes dans les affaires du monde. Cette vision des intérêts des Etats-Unis qu’incarne Hilary n’est pas celle du peuple américain tant dans le camp démocrate que dans celui des républicains comme le montre y compris dans leurs excès les débats actuels de la primaire américaine.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Source : ATLANTICO.

[1] Le conflit en mer de Chine est une crise qui implique les Etats riverains de cette mer au sujet de 2 groupes d’iles et de récifs coraliens. La première crise concerne îles Senkaku/Diaoyu sont constituées de cinq îles inhabitées, dont la plus grande fait seulement 3,5 km2 et les autres quelques dizaines d’hectares. Ce groupe d’îles inhabitées est situé à 200 km au nord-est de Taïwan qui les réclame également ; à 400 km au Sud-Est des côtes chinoises et à 400 km au Sud-Ouest de l’île d’Okinawa (située elle-même à 600 km au Sud-Ouest du Japon.

[2] Chine (145) + Russie (67) + Grande-Bretagne (56) + Inde (48) + France (47) + Japon (41) + RFA(37) données de l’ IISS de Londres qui publie chaque année Military Balance.

[3] Le budget des 16 agences de renseignement américain est égal au total du budget de la Défense de la Fédération de Russie.

[4] Lors de son audition devant l’Assemblée nationale le 31 mars 2015, le directeur du renseignement militaire (DRM), Christophe Gomart, a relaté comment, au plus fort de la crise en Ukraine en 2014, les Etats-Unis ont, au travers de transferts de renseignement au sein de l’OTAN, tenté de faire croire aux Européens que les Russes allaient envahir l’Ukraine de manière imminente. Le 16 avril 2015, le général Skrzypczak, Conseiller au ministère polonais de la défense, s’est entretenu avec le magazine polonais Gazetta Prawna et a déclaré ne plus soutenir Kiev à cause d’une loi ukrainienne glorifiant les milices nazies qui massacrèrent 80 000 Polonais en Volhynie et en Galicie pendant la seconde guerre mondiale.

[5] Le Figaro

[6] Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; la non intervention dans les affaires intérieurs d’un Etat, etc.

[7] La charî’a constitue le corpus de normes et de règles doctrinales, sociales, culturelles et relationnelles de l’Islam révélées par Mahomet, «dernier Prophète de Dieu».


On a raté la marche !

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René Neyret, ancien ingénieur de la DCAe, avait écrit cet article en octobre 2012 pour la revue de la DGA. Le saut effectué sans parachute par l’américain Luke Aikins a ravivé les souvenirs de ces moments partagés ensemble en 1987 pour ramener en France le record du monde d’altitude de saut en chute libre et il vient de me l’envoyer.

Je publie cet article pour apporter un éclairage sur la décision de ne pas aller jusqu’au bout de ce programme. C’est Jacques Chevallier, le Directeur Général de l’Armement de l’époque, qui avait toujours été contre ce défi mais qui avait dû se soumettre à la volonté d’Alain Giraud et qui a œuvré pour l’arrêter à la dernière marche. Il a profité de l’alternance de Mai 1988 pour proposer à Jean-Pierre Chevènement de le stopper car il le jugeait à tort, depuis le début, ce défi dangereux pour l’image de la DGA en cas de mort du parachutiste. L’argument financier ne tenait pas en Mai 1988 car 95% du coût du programme avait été réalisé.

Ce manque de courage collectif pour assumer les risques du progrès et des défis qui y sont attachés est pour moi la principale cause de la stagnation économique et le chômage que connait la France aujourd’hui.

Le parachutiste autrichien, Félix Baumgartner vient de battre le record du monde de saut en altitude.

Il s’est élancé d’un ballon gonflé à l’hélium d’une altitude de 39 000 mètres. D’après son équipe Red Bull, il a également franchi le mur du son, Il devient ainsi le premier homme à dépasser les 1300 km/h en chute libre.

En apprenant cette nouvelle sur France Inter, ce dimanche matin, 14 octobre 2012, je ressens un immense sentiment d’injustice de frustration et même de colère.

Mon téléphone sonne en permanence. Quelques bons amis m’appellent, certains fidèles, pour me soutenir : « Ç’aurait dû être vous, quel dommage ! », d’autres plus badins : « Tu t’es fait avoir par l’autrichien ! »

Ce record est celui que la France aurait dû battre en 1988. L’histoire débute en septembre 1987, Grande Halle de la Villette à Paris – Nuit des Réussites. Une rencontre improbable entre Alain Prieur, ouvrier-boulanger de 38 ans, reconverti en cascadeur et le ministre de la défense André Giraud.

Alain venait de présenter une vidéo de son saut sans parachute au Burkina Faso. Le film ayant plu au ministre et l’ayant impressionné, ce dernier lui promet de l’aider si un de ses projets concerne son ministère.

L’aventure démarre, quelques jours plus tard, dans le bureau du chef de cabinet du ministre où Alain Prieur présente son projet de record du monde de saut en altitude. Son but : faire mieux que le record de l’époque détenu par le capitaine américain, Joseph Kittinger avec un saut de 31 333 mètres et une chute libre de 25 816 mètres. Alain veut ajouter une marche supplémentaire à celle inscrite sur la nacelle américaine : « This is the highest step in the world ! » Une marche française de 38 000 mètres. L’opération aura pour nom de code S38.

Pour cela il faut un ballon stratosphérique gonflé à l’hélium – 500 000 m3, la taille d’un terrain de football. Le CNES dispose de ce type de ballons pour les mesures météorologiques. Une nacelle, l’Air Liquide est un bon spécialiste des nacelles étanches. Une combinaison et un casque pressurisés, ceux utilisés par les pilotes de Mirages et fabriqués par Zodiac-Aérazur devraient convenir. Cette société fournira également les parachutes nécessaires au chuteur et à la nacelle qui doit être récupérée. Il sera enfin indispensable se procurer un système d’alimentation en oxygène et de climatisation, spécialités de la société Intertechnique.

L’équipe de projet est dirigée par la DGA – j’eus l’honneur d’être choisi pour animer le groupe – et comprend des personnels ingénieurs, techniciens et ouvriers du CEV, du CNES, de l’Air Liquide, d’Aérazur, et d’Intertechnique.

La maîtrise d’œuvre est confiée au général Jean-Bernard Pinatel chef du SIRPA, j’en assure la maitrise d’ouvrage pour le compte de la DGA. Le CEV teste, valide les matériels et assure l’ensemble des examens médicaux.

André Giraud continue de soutenir fermement ce projet et adresse des courriers aux présidents des sociétés leur demandant leur soutien – qu’ils accordent naturellement –, ainsi qu’au chef d’Etat-major des Armées. Le projet progresse rapidement, chez les industriels mais également au CEV, où des essais en vol sont effectués depuis, des hélicoptères.

Alain découvre un monde qui est lui totalement inconnu. Jusque-là son métier de cascadeur consistait essentiellement en des sauts à moto au-dessus d’obstacles les plus farfelus : 25 voitures, 16 autobus, un chalet d’altitude, un avion en vol… Une douzaine de séjours à l’hôpital et presque autant de comas.

Il avait à cette époque, effectué une dizaine de sauts sans parachute. Cette cascade extrêmement risquée – elle a provoqué sa mort quelques années plus tard – consistait en la transmission d’un parachute entre deux chuteurs, l’un en possédant deux, l’autre, Alain Prieur, n’en possédant pas.

La collaboration entre l’institution et cet homme simple et plein d’allant donne des résultats étonnants. Grâce à son charisme, Alain est rapidement devenu la mascotte du projet. Les personnels acceptent – et même proposent – de travailler le dimanche, pour que le projet avance plus vite.

L’équipe d’une quarantaine de personnes, dont une dizaine d’ingénieurs du CEV, travaille dans l’enthousiasme. Ce projet est unique, car il est à la fois étroitement lié aux métiers et compétences des participants et complètement en dehors du champ habituel d’application. Notamment par la présence des médias : nombreux journaux nationaux, participation de TF1 qui devait retransmettre le saut en direct dans le journal de la mi-journée.

Tout cela débouche, le 26 septembre 1989, sur le saut d’un mannequin entièrement équipé de capteurs de vitesse, accélération, température, vibrations et aussi de caméras fixées sur le casque et sur la nacelle. Le lancement se déroule au centre du CNES d’Air-sur l’Adour.

Le lancement, au petit matin, dans une légère brume, du ballon stratosphérique est un moment magique. Je me souviens encore avec émotion des applaudissements de l’équipe réunie à cette occasion.
La montée à 38 000 mètres dure plus de deux heures, l’ouverture de la porte et le largage du mannequin se fait par télécommande. À 16 000 mètres d’altitude les radars de Mont-de-Marsan indiquent une vitesse de 160 mètres par seconde au moment précis où nous entendons le double bang du passage du mur du son. Les quatre minutes de chute libre et l’ouverture automatique du parachute à 1 500 mètres d’altitude précèdent une arrivée au sol en douceur retransmise en direct par la caméra fixée sur le casque du mannequin. Cette même caméra qui montrera des images saisissantes de la courbure de la terre et de ces 35 000 mètres de chute libre.

Les dépouillements des résultats des enregistreurs montrent sans équivoque qu’un homme aurait parfaitement pu exécuter ce saut sans aucun dommage, y compris le passage du mur du son.
Malgré cela le 13 février 1989, le ministère de la défense prend la décision de se retirer du projet. La situation de rigueur budgétaire le conduit à consacrer son budget à sa mission essentielle. La note du nouveau ministre Jean-Pierre Chevènement, indiquant qu’il ne voit que des avantages à ce que le projet puisse se poursuivre si les autres partenaires souhaitent le prendre en charge, sera sans effet.

Ainsi s’est terminée cette aventure proposée par un modeste et charismatique boulanger-pâtissier-cascadeur et soutenue par un ministre qui souhaitait redorer l’image de l’institution.

En relisant aujourd’hui le dernier roman d’Alain Prieur, « Cascadeur », j’ai envie de lui rendre hommage en citant sa préface empruntée à Georges Clémenceau: « Une vie est une œuvre d’art, il n’y a pas de plus beau poème que de vivre pleinement, échouer même est enviable pour avoir tenté. »

René Neyret


Contre l’islamisme, s’allier à la Russie et faire disparaître l’OTAN

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FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Après le coup d’Etat manqué en Turquie, Erdogan se rapproche de Poutine tandis que Moscou et Washington semblent avoir trouvé un équilibre en Syrie. Pour le général Pinatel, les Etats européens devraient tenir compte de cette nouvelle donne.

FIGAROVOX - Recep Erdogan devrait rencontrer Vladimir Poutine en août dans la capitale russe. La Turquie est historiquement la base avancée du Sud de l’Alliance atlantique. Dans quelle mesure la nouvelle alliance entre Moscou et Ankara pourrait perturber l’OTAN ?

Général (2S) PINATEL - L’OTAN est une organisation issue de la Guerre froide entre l’URSS et l’Occident démocratique. Son maintien et son extension aux anciens pays de la CEI procède de la volonté des Etats-Unis de conserver ouvert le fossé entre l’Europe et la Russie. En effet si l’Europe et la Russie étaient alliées, elles leur contesteraient la primauté mondiale qu’ils ont acquise en 1990 à l’effondrement de l’URSS et qu’ils veulent conserver à tout prix. Mais la menace islamique a changé la donne. Cette menace, présente en Russie depuis les années 1990, s’est étendue à l’Europe en juin 2014 avec la proclamation du Califat par l’irakien Al Bagghadi puis récemment en Turquie quand Erdogan a dû fermer sa frontière à Daech après les attentats commis en France et les pressions que les américains ont du faire sur Ankara pour ne pas perdre le soutien de l’opinion européenne.

Dans ce contexte d’actes terroristes meurtriers, la déstabilisation du régime syrien et son remplacement par un régime plus favorable aux intérêts américains, européens, saoudiens et qataris passe au second plan face à l’urgence de maîtriser ce nouveau Califat qui menace la stabilité du Moyen-Orient et favorise la montée en puissance des partis nationalistes anti-atlantistes en Europe. Par ailleurs, l’intervention massive et victorieuse de la Russie en septembre 2015 pour soutenir son allié syrien contraste avec les hésitations ou le double jeu des Etats-Unis qui essaient de ménager tout le monde. Ils se condamnent ainsi à une faible efficacité opérationnelle qui, finalement, inquiète leurs alliés traditionnels et les poussent à ménager la Russie. Enfin les liens et les enjeux économiques entre la Russie et la Turquie sont très importants malgré une opposition géopolitique historique.

Plus que le rapprochement entre Moscou et Ankara, ce qui fragilise cette organisation, ce sont ces récents événements. Ils font la démonstration éclatante aux yeux des Français et des Européens que l’OTAN ne sert à rien face à la menace islamique. En revanche, la guerre efficace que même la Russie contre l’Etat islamique fait penser à de plus en plus de français et d’hommes politiques que la Russie est notre meilleur allié. Et cette évidence, acquise dans la douleur de nos 234 morts et de nos 671 blessés depuis 2012, devrait non seulement perturber l’Otan mais conduire à sa disparition ou à son européanisation complète car son maintien en l’état ne sert que des intérêts qui ne sont pas ceux de la France.

Que se passe-t-il aujourd’hui en Syrie ? Russes et Américains semblent se rapprocher ou à tout le moins se coordonner davantage, notamment sur la question du Front Al-Nosra, très présent près d’Alep. Un nouvel équilibre dans la région est-il en train de se constituer ?

Dès leur intervention en septembre 2015 sur le théâtre syrien, les Russes ont proposé aux Américains de coordonner leurs frappes contre Daech et Al Nostra. Mais les Américains ont refusé car au niveau politique, Obama voulait maintenir la fiction qu’il existait encore un potentiel de forces modérées sur le territoire syrien qui n’avaient pas été absorbées ou qui ne s’étaient pas alliées à Al-Nostra et qui ainsi pourraient prétendre, un jour, à être partie prenante à la table de négociation. C’est clairement une fiction contestée non seulement par la Russie, mais par d’autres voix y compris aux Etats-Unis. Ces experts affirment que les unités qui existent encore en Syrie servent d’interface avec Al Nostra à qui elles revendent les armes qu’elles reçoivent via la CIA. C’est le bombardement d’une de ces bases en Syrie par la Russie, qui a eu l’habileté de prévenir les américains à l’avance pour qu’ils puissent retirer en urgence les agents de la CIA présents, qui a permis ce rapprochement opérationnel. Il est clair qu’un nouvel équilibre est en voie de se constituer au Moyen-Orient. La Russie qui y a été historiquement présente est de retour en force. La Chine, et c’est une nouveauté, y pointe plus que son nez et la France qui y avait une position privilégiée de médiation, l’a perdue par suivisme des Etats-Unis.

Quelle pourrait être la place de l’Europe dans les relations avec ces deux grands pays que sont la Russie et la Turquie? Peut-on imaginer un nouvel équilibre sécuritaire aux marches de l’Europe ?

C’est vrai, nos portes orientales sont verrouillées par la Russie et la Turquie.

Avec la Russie nos intérêts économiques et stratégiques sont totalement complémentaires. La France a une longue histoire d’amitié avec la Russie que symbolise à Paris le pont Alexandre III et plus récemment l’épopée de l’escadrille Normandie Niemen que le Général de Gaulle avait tenu à envoyer en Russie pour matérialiser notre alliance contre le nazisme. Je rappelle aussi que c’est parce que l’armée allemande était épuisée par trois ans de guerre contre la Russie et la mort de 13 millions de soldats russes et de 5 millions d’allemands que le débarquement de juin 1944 a pu avoir lieu. Ce rappel ne veut en aucun cas minimiser le rôle des Etats-Unis et le sacrifice des 185 924 soldats américains morts sur le sol européen. Mais la volonté des Etats-Unis de restaurer un climat de Guerre froide en Europe qui se développe notamment au travers de l’OTAN ne sert que leurs intérêts et ceux des dirigeants européens qui sont soit des corrompus soit des incapables.

Avec la Turquie, c’est l’Allemagne qui a des relations historiques comparables aux nôtres avec la Russie. La Turquie et l’Allemagne étaient des alliés au cours des deux guerres mondiales car les allemands espéraient avec leur aide couper la route du pétrole aux alliés. Les Turcs de leur côté espéraient ainsi récupérer le contrôle du Moyen-Orient et notamment celui de l’Irak et de la Syrie.

Ce rappel historique met en évidence l’importance du couple franco-allemand pour définir une politique européenne commune face à ces deux puissances et éviter de revenir à des jeux du passé comme a semblé le faire récemment Angela Merkel avec l’affaire des réfugiés en négociant directement avec Erdogan sans se concerter avec ses partenaires européens.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

Source : LE FIGARO

Auteur : Alexis FEERTCHAK


Réponses aux questions du Figaro

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Nous nous trompons sur la nature de la guerre qui nous est faite et la réponse que nous devons apporter doit être globale et commencer par une réévaluation de notre politique extérieure ainsi qu’un retour à l’application effective des valeurs qui fondent nos sociétés démocratiques, dévoyées par les pratiques actuelles de nos élites dirigeantes.

1) Que vous inspire la concomitance entre le défilé militaire le matin et l’attentat du soir ? Illustration de la guerre asymétrique ? Est-on préparé à cela ?

On n’est pas dans une guerre asymétrique on est dans une guerre de nature et d’inspiration religieuse : le wahhabisme qui mène une guerre civile mondiale pour l’unicité (tawhid) et contre les apostats du monde entier (les Occidentaux) et les musulmans polythéistes comme les chiites et les sunnites shirk (opposés à l’unicité, c’est à dire qui se réfèrent au prophète Mohamed au même titre qu’à Allah). Cette guerre, pour faire reconnaître que la révélation d’Allah, s’impose à tous et à toutes les autres lois se fonde sur la doctrine wahhabite. Nos responsables politiques sont des laïques et de ce fait sous-estiment totalement la dimension religieuse de cette da’wa (prosélytisme) wahhabite.
Ce n’est pas uniquement avec des forces armées que l’on vaincra le Califat d’Al-Baghadi. C’est en s’attaquant à la prédication wahhabite qu’on laisse s’exprimer dans une centaine de mosquées en France et qui réussit à convertir à ce courant réformiste et radical de l’Islam des musulmans sunnites, courant qui place le djihad comme un devoir premier.
On n’est évidemment pas prêts à cela. Car comment expliquer autrement l’erreur stratégique d’Obama et de François Hollande qui se sont lancés dans une déstabilisation du régime laïc d’Assad en Syrie, qui n’est certes pas le meilleur des chefs d’États mais qui luttait, comme le faisaient Saddam Hussein et Kadhafi en leur temps, contre ce fondamentalisme islamique et le terrorisme qu’il inspirait. Croire qu’au Moyen-Orient, où se joue depuis trois siècles une lutte religieuse sans merci entre les différents courants de l’Islam, que l’on pourrait remplacer les dictatures par des démocraties est une méconnaissance totale ou une arrogance immense. On a vu ce qui s’est passé en Égypte où, heureusement, l’armée a mis fin à l’aventure des frères musulmans qui ont le même objectif final que les djihadistes mais qui espèrent imposer l’État islamique en jouant le jeu démocratique.

2) Nombreuses sont les critiques de l’opération Sentinelle. Qu’en pensez-vous ? Cette mission appartient-elle vraiment aux compétences de l’Armée ? Concrètement, celle-ci est-elle efficace et ne soumet-elle pas les forces armées à une pression pour laquelle elle n’est pas préparée ? Que pensez-vous de l’extension de la réserve opérationnelle des Armées mener ces missions ?

L’opération sentinelle est une opération de sécurité subjective qui sert à rassurer les Français mais ne peut avoir, sauf coup de chance, d’efficacité objective car les terroristes ont le choix du lieu et du moment de l’attaque. Je fais confiance au chef d’État-major des Armées pour ne pas obérer la capacité d’action opérationnelle de nos forces en fixant un plafond non franchissable de la mise à la disposition de nos forces pour l’opération sentinelle. Les armées sont des forces de troisième catégorie et il est tout à fait légal de les utiliser en renfort des forces de police afin qu’elles puissent mieux assurer leur mission de maintien de l’ordre.

3) Les policiers présents ont tiré au pistolet sur le camion. Des armes lourdes comme des fusils d’assaut auraient-elles pu changer la donne ?

Non. Dans le cas de Nice on a négligé de couper les accès à la Promenade des Anglais par des défenses passives qui auraient pu être réalisées en barrant les rues d’accès par des autobus, des camions ou des véhicules de police. C’est ce qui est fait dans les pays où le terrorisme islamique sévit comme en Irak où l’accès aux objectifs sensibles est barré par des check points qui barrent les routes d’accès par des chicanes équipées de plots en béton.

4) Le « recul » de l’EI en Syrie et en Irak amènera-t-il Daesh à se transformer dans son mode de fonctionnement pour devenir comme Al-Qaïda, une organisation plus clandestine ? Si oui, comment répondre à cette menace future ?

La fin du califat par la prise de Mossul se fera au mieux en 2017 mais la prédication wahhabite ne s’arrêtera pas pour autant et trouvera toujours dans nos sociétés occidentales, où la perte de valeurs et de repères est immense, des jeunes pour se convertir et vouloir mourir en martyr. Le problème de nos sociétés occidentales est d’avoir oublié d’où elles venaient et croire que la laïcité et la démocratie étaient de nature à éradiquer l’extrémisme religieux. Mais cela ne serait possible que si nos sociétés et nos dirigeants étaient vertueux. Quand le coiffeur de François Hollande est payé deux à trois fois plus que les soldats et les policiers chargés de nous protéger comment voulez-vous que la jeunesse adhère à ce type de société ou, en outre, la spéculation financière est une source d’enrichissement plus rapide que la création de valeurs pour la société dans son ensemble ?

5) La société civile, bercée dans l’illusion d’une fin de l’histoire, est-elle préparée psychologiquement à ce retour de la guerre sur son propre sol ?

Non et c’est logique. Après l’effondrement de l’URSS nous avons confondu société de libertés et libéralisme et nous avons cru que s’ouvrait pour l’humanité une ère de paix à condition d’installer partout dans le monde des démocraties au besoin par la force des armes ou la corruption, comme les Américains l’ont fait dans les pays de l’Est. Mais la démocratie est une conquête des peuples que l’on ne peut imposer de l’extérieur et c’est cette méconnaissance du temps long de l’histoire et l’arrogance affichée par certaines soi-disant élites comme BHL qui nous a conduit à ces malheurs où des innocents ont payé le prix hier soir à Nice.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL


Analyse de la situation politique et militaire en Irak mi-juillet 2016

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Synthèse générale

La prise de Faluja le 26 juin à laquelle l’ensemble des forces irakiennes y compris les milices chiites [1] ont participé est une première victoire significative dans la guerre contre Daech en Irak. Elle aurait couté environ 2000 morts aux forces irakiennes et 500 morts aux djihadistes. La victoire de Faluja envoie un message fort à la communauté sunnite irakienne qui, marginalisée par la politique sectaire d’Al Maliki, avait accueilli avec ferveur les djihadistes de Daech. Elle vient d’apprendre à ses dépens que la communauté internationale et les puissances régionales ne permettront pas le maintien durable d’un califat au cœur du Moyen-Orient, ce qui peut avoir un fort impact sur leur soutien à Daech dans la région de Mosul.

Cette victoire qui se dessinait début juin a permis au premier ministre irakien de prendre une première décision qu’attendaient les manifestants et les partisans de Moktar al Sahr. Al Abadi a limogé plusieurs hauts responsables politiques, économiques, médiatiques et sécuritaires [2] accusés de corruption et de gaspillage de fonds publics et notamment le chef du service de renseignement irakien, Zuhair Al Gharbawi, qui n’a pas réussi à prévenir les attentats sanglants qui ont endeuillé Bagdad au printemps et qui après une accalmie en Juin se sont encore accentués début juillet.

La prochaine étape est désormais la libération de Mosul mais tout le monde s’accorde à dire qu’elle demandera des efforts d’une autre dimension, la troisième ville d’Irak étant 20 fois plus étendue que Faluja et défendue par 20 fois plus de djihadistes.

Les américains qui avaient officiellement lié leur appui à l’absence des milices chiites dans les troupes d’assaut sur Faluja devront une fois encore avaler leur chapeau ou/et pratiquer leur double jeu vis à vis de leurs alliés sunnites et en premier lieu de l’Arabie Saoudite : s’opposant officiellement et publiquement à la participation des milices chiites à la libération des villes sunnites et en l’acceptant tactiquement. En effet, sur le terrain il semble qu’il y ait eu un accord militaire tacite notamment avec l’Iran car les combattants des milices chiites irakiennes et iraniennes sont plus nombreux, mieux armés et plus aguerris que les combattants tribaux sunnites.

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Le premier Ministre Al Abadi sort renforcé par la victoire de Faluja et par sa décision de limoger de hauts responsables notoirement impliqués dans des affaires de corruption et de détournement de fonds.

De leur coté, les responsables de la communauté sunnites savent désormais qu’il n’y a pas d’autres issues que celle de s’entendre politiquement avec les chiites.

De même, la perspective d’un Kurdistan indépendant s’est éloignée du fait du refus des deux partis kurdes UPK et Changement d’accepter le coup de force du Président Barzani qui veut se maintenir au pouvoir en obtenant un troisième mandat présidentiel, ce qui est contraire aux lois en vigueur dans la province autonome. Le 25 juin, une délégation de Soulymanyia s’est rendue à Bagdad dans une tentative pour réduire l’influence de Massoud Barzani à Bagdad et de créer un cadre officiel des rapports de Soulymanyia avec les autorités irakiennes. La délégation était composé de la femme de l’ancien président irakien Jalal Talabani et de plusieurs chefs de son parti, UPK, et du parti de Changement. La délégation a déclaré au gouvernement irakien que désormais les deux partis kurdes, UPK et Changement, entreraient dans toute négociation avec Bagdad de façon indépendante par rapport au Parti Démocratique du Kurdistan, PDK, de Massoud Barzani. Cette prise d’autonomie de la région de Soulymanyia, proche de l’Iran, n’est pas pour déplaire à Téhéran qui soutiendrait l’instauration d’une nouvelle province autonome kurde à Soulymanyia. Quoiqu’il en soit cette division des Kurdes est une raison de plus pour que les Peshmergas ne s’engagent pas dans la reprise de Mosul.

Situation sécuritaire

La reprise de Faluja a fait diminuer la pression militaire contre Bagdad mais n’a tari qu’une des sources d’où partent les attentats dans la capitale irakienne. Les attentats à Bagdad continueront sans aucun doute parce que Falluja n’était pas la seule base de départ des djihadistes et des kamikazes. Ils sont présents au sein même de Bagdad et viennent du Nord de la province de Diyala.
Au mois de juin le nombre d’attentats reste élevé en Irak même s’ils ont diminué provisoirement à Bagdad pour bondir spectaculairement en juillet comme le montrera le décompte de fin juillet.
On dénombre en effet 550 morts par attentats en juin contre 742 en Mai. Les deux tiers d’entre eux se sont produits dans les deux gouvernorats d’Al Anbar (178) et de Nineveh (156). Le reste des tués par attentat se répartit ainsi : Salahuldein 76 ; Kirkuk 74, Bagdad 40, Diayala 16, Kerbala 10.

[1] Les milices chiites ont effectivement participé à la reprise de Faluja. Les 2000 combattants qu’elles avaient déployés ne se sont pas contentés de soutenir les forces armées irakiennes et d’encercler la ville. Ils ont été les premiers à entrer dans la ville.

[2] Ces révocations ont concerné aussi la directrice générale de la Banque Irakienne du Commerce, Hamdyia Al-Jaf, les directeurs généraux des banques publiques agricole, industrielle et foncière ainsi que ceux des deux banques Rafidain et Rashid, accusés de corruption et de détournements ainsi que le président du réseau irakien d’information, Jabar Al Shabout, accusé de corruption et d’incompétence.


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