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L’Irak après les élections législatives de Mai 2018. Un avenir démocratique incertain ?

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L’avenir démocratique de l’Irak apparait incertain car ce pays, qui a été profondément déstructuré par la guerre et l’occupation américaines, ne dispose pas d’institutions adaptées aux défis qu’il doit relever. La constitution démocratique imposée par Washington a eu surtout pour effet pervers de répandre la corruption dans tous les rouages politiques du pays et a instillé une désaffection profonde dans la population vis-à-vis de la classe politique, même après la victoire contre l’Etat islamique comme en témoigne la faible participation, la victoire de Moqtada Sadr et la défaite électorale de la liste « la victoire » conduite par le premier ministre.
Après la reprise de l’ensemble des villes contrôlées par Daech alors que la situation sécuritaire est loin d’être totalement sous contrôle, les élections législatives de mai 2018, le dépouillement et la proclamation des résultats se sont déroulés dans un pays meurtri par la guerre où règne un climat de tensions intercommunautaires au Kurdistan et dans les six provinces anciennement occupées par l’organisation terroriste et une profonde désaffection pour la classe politique accusée de corruption. Dans ce climat délétère seulement 44,5 % des électeurs admissibles ont voté, contre 60 % aux élections précédentes. Dans la capitale Bagdad, le taux de participation se montait à tout juste 30%.

Les enseignements des élections législatives irakiennes

Les résultats définitifs des élections ont déjoué les pronostics de la plupart des observateurs.
Ils confirment d’une part la victoire de Moqtada Sahr et de Hadi Al-Amera et la défaite de l’actuel premier ministre Haïder Al-Abadi que presque tous les observateurs donnaient largement gagnant, ainsi que le recul du parti de l’ancien premier ministre Al-Maliki, le maintien de la coalition nationale de Lyad Allawi et l’apparition sur la scène politique irakienne du mouvement Ammar Al—Hakim.
Au-delà des partis, ces élections font apparaître la défiance des irakiens, qui ont voté, envers les mouvements perçus comme trop inféodés à Téhéran ou à Washington. Elles reflètent aussi le refus des partis perçus comme trop « religieux ».
En conclusion, un désir de souveraineté nationale, de lutte contre la corruption et un état moins sous influence religieuse, ont été exprimés par ceux qui se sont déplacés aux urnes.

Parti Tête de liste Résultats définitifs nombre de députés Positionnement
Alliance Sa’aroom « En marche » Moqtada Sadr 54 Nationaliste, libéré de inféodation complète à la religion, comme en témoigne son alliance avec les communistes
Alliance Al-Fath « La Conquête » Hadi Al-Amera 47 Proche de l’Iran, liste dans laquelle figure les chefs des milices shiites pro Iran
Alliance Al-Nasr « La Victoire » Haïder Al-Anbadi 42 Liste dirigée par le Premier Ministre que les commentateurs donnaient largement en tête
Coalition de l’Etat de droit Nouri-Al-Maliki 26 Liste shiite conservatrice, proche de l’Iran
Parti Démocratique Kurde Massoud Barzani 25 Autonomie du Kurdistan
Coalition Alwatenia « Nationale » Iyad Allawi 21 Pour un Etat irakien laïque, respectueux des croyances de chacun
« Alhikma », National Trend, « Mouvement National de la sagesse » Ammar Al-Hakim 19 Parti national non religieux
Union Patriotique Kurde The deceased Jala Talabani 18 Autonomie du Kurdistan, proche de l’Iran
Divers petits partis eu quotas pour minorités 77
TOTAL 329

Les scénarios actuellement évoqués et discutés à Bagdad

1) Un gouvernement purement shiite comprenant « En Marche », « la Victoire », « la Conquête » et « l’Etat de droit » peu probable mais prôné par ses partisans sous le slogan « la maison shiite » du décédé Ahmed Al-Chalabi.

2) Un gouvernement national conduit par « En Marche » intégrant « La victoire », la « coalition nationale », le « parti démocratique Kurde » et les minorités mais excluant « la conquête » et « l’Etat de droit ». Ce gouvernement se tenant à égale distance de l’Iran et des Etats-Unis ne plait ni à Téhéran ni à Washington.

3) Un gouvernement de rassemblement plus proche de Téhéran que de Washington. Il exclurait « En Marche » et regrouperait les forces shiites proches ou loyales à l’Iran « la conquête », « la victoire », « l’Etat de droit », « la sagesse » avec les sunnites et les kurdes compatibles « la coalition nationale » et le « l’Union Patriotique Kurde ». Ce gouvernement, qui ne recevrait pas l’appui de Washington, témoignerait de l’influence de l’Iran sur la vie politique irakienne.

4) Un gouvernement sous la direction actuelle du premier ministre qui recevrait l’assentiment de Téhéran et de Washington mais qui ne serait pas accepté par la majorité des forces politiques comme sa défaite aux élections le montre.

Ces différentes hypothèses témoignent de la complexité de la situation politique irakienne. Le gouvernement qui sera formé (l’on s’accorde à penser que le gouvernement ne sera pas formé avant octobre) permettra de mesurer l’influence réelle de l’Iran, de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis sur la vie politique irakienne.

L’évolution de la situation sécuritaire peut influer dans un sens ou dans un autre sur la composition du gouvernement.

La situation sécuritaire reste très dégradée au Nord d’un parallèle passant par Bagdad, tout déplacement terrestre devant s’effectuer sous haute protection.

• Au Kurdistan

Tout le monde accuse tout le monde d’avoir truqué les élections, créant une spirale d’attaques et de ripostes qui risque de transformer la crise politique en crise sécuritaire.

Ainsi dans la cité de Sulaymānīyah, le mouvement du changement (Gorran), Alliance pour la démocratie et la Justice, Union islamique du Kurdistan et le groupe islamique accusent les deux grands partis UPK et PDK d’avoir manipulé les résultats durant le dépouillement.

On n’en resta pas au niveau des accusations : ainsi le PC du « mouvement pour le changement » attaqué à l’arme lourde a accusé l’UPK. De même des hommes armés non identifiés ont attaqué le PC de l’ « Alliance pour la démocratie et la justice » , dirigé par l’ancien premier ministre du gouvernement régional du Kurdistan Barham Salih.

• Gouvernorat de Kirkuk

Depuis la reprise de Kirkuk occupé par l’IE par les Pasdarans, de fortes tensions se manifestaient entre la communauté kurde et les communautés arabes et turkmènes. Elles se sont accrues avec le dépouillement car les urnes électorales ont été transportées pour raison de sécurité et ont été ouvertes à Bagdad, chaque camp accusant l’autre de manipulation des résultats.

• Gouvernorats de Diyala, Nineveh and Salah Al-Deen

Les villes de ces provinces ont un niveau de destruction des bâtiments très élevé, conséquence des combats menés contre Daech. La situation sécuritaire reste très dégradée du fait de la cohabitation de population de confessions sunnite et chiite et des accrochages entre les milices shiites et sunnites

• Gouvernorat de Bagdad

Du fait de la multiplicité des centres de pouvoir qui possèdent de l’argent, des armes et de l’indiscipline des groupes armés qui les soutiennent, la sécurité décline sous le fait des assassinats politiques, des vols à main armée et des IED qui font craindre des infiltrations de terroristes de l’Etat islamique.

• Autres gouvernorats

Alors que la situation sécuritaire s’améliore dans le gouvernorat d’Al-Anbar la crainte d’incursion de Daech reste élevée. Pour les autres provinces la situation sécuritaire reste pénalisée par un niveau de criminalité très élevé.


Général (2S) Jean-Bernard PINATEL
Auteur de « Histoire de l’Islam radical et de ceux qui s’en servent », Lavauzelle, Mai 2017


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