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La divergence des intérêts européens et américains dans la crise syrienne

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C’est un premier ministre britannique Benjamin Disraéli (1804-1881) qui, le premier, a soutenu que, sur la scène internationale, les Etats n’ont à défendre que leurs intérêts.

Le vote du Parlement britannique qui a repoussé la motion de David Cameron soutenant le principe d’une intervention militaire contre la Syrie montre clairement que les parlementaires anglais perçoivent davantage les conséquences négatives pour leur pays d’une intervention que ses éventuels bénéfices.

Seuls l’administration et le Président américain soumis au pouvoir des lobbies politiques, industriels, économiques ont un intérêt stratégique à une intervention contre la Syrie.

Alors que les États-Unis ont engagé, conformément à leur loi constitutionnelle, un processus de réduction drastique des dépenses publiques, l’administration de la Défense et le complexe militaro-industriel pourraient ainsi justifier vis-à-vis de leur l’opinion la sanctuarisation des dépenses militaires nécessaires pour préserver demain leur suprématie militaire face à la Chine, qui n’est pas perçue à ce jour par le peuple américain comme une menace. Par ailleurs, cette intervention est d’autant plus essentielle pour prévenir le nouveau climat de détente qui pourrait découler des déclarations du nouveau Président de la République iranienne qui s’est dit ouvert aux discussions sur le nucléaire.

Le complexe militaro-industriel américain a besoin d’un ennemi de relais avec en prime pour les industriels et les financiers qui investissent massivement dans l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste, l’impérieuse nécessité de maintenir le niveau du baril de pétrole au niveau de 100 dollars pour espérer rentabiliser leur investissement. Une intervention militaire c’est obtenir cette assurance car une escalade du conflit est probable avec des scénarios du type : l’Iran menace de fermer détroit d’Ormutz, la Russie menace l’Europe d’un embargo sur le Gaz, etc.

Obama répond ainsi aux demandes pressantes de l’Arabie Saoudite qui soutient les Salafistes en Syrie et à qui ils doivent beaucoup : premier client du complexe militaro-industriel américain, l’Arabie Saoudite accepte de limiter sa production pétrolière à 9 millions de barils jours ce qui maintient le prix du baril autour de 100$, rentabilisant ainsi l’exploitation de gaz et de pétrole de schiste sur le sol américain et contribuant à son indépendance énergétique. Obama s’assure l’appui aussi du lobby juif américain. Sous couvert de sauver les populations syriennes, les missiles guidés américains frapperont aussi les bases du Hesbollah en Syrie, allégeant ainsi la pression sur leur allié israélien.

De plus, si les États-Unis arrivaient à entrainer les Européens dans cette guerre, ils renforceraient le clivage entre l’Europe et la Russie et gèleraient pour longtemps les efforts de tous ceux qui en Europe prônent une alliance stratégique avec la Russie, pour faire émerger un troisième acteur géopolitique qui perturberait leur jeu « d’adversaire-partenaire » avec la Chine.

Enfin, les États-Unis se sont toujours exonérés de la légitimité politique que seule la communauté internationale par le biais de l’ONU peut apporter à une intervention militaire. On l’a vu récemment avec la guerre en Irak.

Les conséquences négatives pour les européens d’une intervention militaire en Syrie

L’Europe et la France, qui n’ont qu’une puissance militaire limitée, ont besoin de l’enceinte onusienne pour amplifier leur voix sur la scène internationale, c’est pourquoi nous sommes si attachés à la légitimité politique qu’un mandat de l’ONU confère à une action militaire.

L’Europe a sur sol 25 millions de musulmans de toutes obédiences. Les responsables politiques et les leaders d’opinion ont très bien compris que ce n’est pas une révolution comme en Tunisie, Libye ou Égypte qui déchire la Syrie depuis deux ans mais une guerre civile confessionnelle : sunnites et extrémistes sunnites ( Salafistes, Frères musulmans) contre toutes les autres minorités religieuses qui représentent 40% de la population syrienne. La guerre civile est le règne du crime dans les deux camps. Prendre un parti dans cette guerre civile religieuse se serait s’exposer sur notre sol à des attaques terroristes des tenants de l’autre parti.

L’économie européenne, à la différence de celle des États-Unis, est beaucoup plus sensible à ce qui se passe au Moyen-Orient. Nous ne recueillons que les restes du repas des Américains en matière de commandes de la part de l’Arabie Saoudite. Par contre, le renchérissement du gaz et du pétrole et l’affolement des Bourses qui accompagneront une intervention et l’escalade à laquelle elle peut conduire sont de nature à étouffer dans l’œuf les faibles perspectives de renforcement de la croissance que l’on a cru voir poindre cet été. Intervenir sans légitimité internationale pour satisfaire une partie de l’opinion qui – mal informée, ne perçoit pas que l’insoutenable horreur de la guerre civile est le fait des deux camps – serait faire fi des conséquences négatives induites pour des milliers de Français et d’Européens qui perdront leur emploi à cause de cette décision.

Enfin, le fait que le Pape, fort de son image très positive dans le Monde et en Europe en particulier, s’oppose à une intervention militaire en Syrie ajoute, pour une grande partie des Européens, l’absence de légitimité morale à l’absence de légitimité politique qui entache ce projet d’action militaire.

Sans légitimité politique et morale, cette éventuelle intervention militaire en Syrie engendrerait, à coup sûr, des conséquences sécuritaires et économiques négatives pour les Européens et n’apporterait aucune solution à une guerre civile confessionnelle qui déjà déborde les frontières de la Syrie [1].

Quand il ne s’agit pas de nos intérêts vitaux, la crise syrienne démontre ainsi, une fois de plus, que les intérêts géopolitiques des États-Unis et de l’Europe ne sont pas identiques sur tous les plans. Bien plus, cette différence ne va faire que s’accroître à l’avenir. Nos dirigeants et en particulier François Hollande doivent en prendre conscience.

Général (2S) Jean-Bernard PINATEL

[1] 3000 morts et 10000 blessés en Irak depuis début 2013, majoritairement du fait d’attentats commis contre les civiles à la sortie des mosquées et dans les lieux publics par Al-Qaida et les salafistes qui n’acceptent pas l’autorité des chiites majoritaires. C’est le cas des attaques des frères musulmans sur les cooptes égyptiens.

Autres sources : ATLANTICO

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